Cannabis récréatif légal au Canada : faudra-t-il applaudir ou s’en mordre les doigts ?

Bonjour

À compter du 17 octobre les adultes canadiens pourront acheter du cannabis « produit sous licence », à détenir jusqu’à 30 grammes de cannabis et, dans la plupart des provinces, à cultiver jusqu’à quatre plants de cannabis à domicile. Après l’Uruguay en 2013, le Canada est le deuxième pays du monde – le premier au sein du G7 – à légaliser la production, la distribution et la détention de cannabis à usage récréatif. Le Canada est aussi le premier État fédéral à décliner un modèle décentralisé de régulation du cannabis.

Pour mieux saisir les enjeux, voici un document essentiel – un document majeur pour celles et ceux qui portent un intérêt croisé à la politique, aux produits psychoactifs et à la santé publique de leurs contemporains : « La légalisation du cannabis au Canada » signé Ivana Obradovic, directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Cette synthèse décrit le processus de réforme, les objectifs de la nouvelle législation et les modalités de régulation du marché mises en place au Canada, avant de conclure sur les points de vigilance à suivre

« La loi fédérale canadienne adopte une approche axée sur la santé publique et la sécurité des jeunes : elle crée un cadre juridique strict pour contrôler la production, la distribution, la vente et la possession de cannabis partout au Canada, explique Mme Obradovic. Cependant, chaque province ou territoire est chargé d’organiser la vente de cannabis et de ses dérivés et peut établir ses propres règles (sur l’âge minimum légal, les quantités, les lieux d’achat ou de consommation, etc.). Par ailleurs, les municipalités peuvent réglementer la consommation à l’échelle locale. »

Il reste d’autre part interdit de transporter du cannabis (quelle que soit la quantité) au-delà des frontières du Canada. La mise en œuvre de cette réforme engage donc différents niveaux de juridictions et donne lieu à des systèmes de régulation différenciés à travers le pays.

« Hormis ses disparités d’application, la mise en œuvre de la régulation du cannabis au Canada pose de nombreuses questions, souligne le directrice adjointe de l’OFDT. Ses effets sur la santé publique, la sécurité routière et l’économie sont les plus attendus, dans un contexte d’émergence d’une véritable filière industrielle du cannabis adossée au marché de l’alcool. »

Il faut aussi compter avec le retentissement de la réforme canadienne se situe au plan international. Le cannabis à usage médical y étant autorisé depuis 2001, le Canada constitue déjà le premier pôle producteur et exportateur de cannabis légal. Siège de plusieurs entreprises du cannabis cotées en Bourse, le Canada peut compter sur de fortes perspectives de développement économique compte tenu de l’interdit de production en vigueur presque partout ailleurs dans le monde.

« La légalisation du cannabis récréatif au Canada vise à assécher le marché illégal et à contrôler la qualité des produits. Mais à deux jours de son entrée en vigueur, elle suscite toujours de vives inquiétudes, notamment sur la santé des jeunes et la sécurité routière » résume pour sa part l’Agence France Presse (15/10/2018 07:54:58 – Montréal AFP). Risques pour la santé mentale des adolescents, impréparation de la police, règlementations variant d’une province à l’autre: les opposants, dont de nombreux médecins, craignent une flambée de la consommation et son cortège de conséquences néfastes.

Manitous français du sanitaire

« Ce gouvernement n’est absolument pas prêt pour la légalisation de la marijuana. Le pays n’est pas prêt » a prévenu le député conservateur John Brassard, dont le parti n’a cessé de dénoncer cette réforme phare du mandat de Justin Trudeau. « Comme médecin et comme père, je ne suis pas d’accord avec la légalisation du cannabis récréatif » a déclaré à l’AFP le Pr Antonio Vigano, cancérologue et spécialiste du cannabis thérapeutique (Centre universitaire de santé McGill). Comme nombre de ses confrères, il invoque les risques d’un accroissement de la consommation chez les jeunes qui, selon les provinces, pourront acheter de la marijuana dès l’âge de 18 ou 19 ans. « On sait que le cerveau est encore en phase de développement jusqu’à 25 ans », précise-t-il – et d’évoquer « l’effet synergique » entre cannabis et l’alcool, souvent associés en un cocktail ravageur.

D’autres s’inquiètent d’une recrudescence des accidents de la circulation liés à la conduite sous l’emprise de ce psychotrope. Une récente étude publiée par l’institut officiel Statistique Canada a révélé qu’un consommateur de cannabis sur sept (14 %) possédant un permis avait déjà conduit un véhicule dans les deux heures suivant sa consommation.

Mais pour Jean-Sébastien Fallu, spécialiste de toxicomanie à l‘Université de Montréal, tous ces risques ne pèsent finalement pas lourd face aux vertus de la légalisation. « Le cannabis n’est pas bon pour la santé, mais la prohibition est extrêmement nocive et pire que le cannabis, résume-t-il. Tous les arguments reposent sur la crainte de l’augmentation de l’usage mais ce n’est pas quelque chose qu’on prédit, du moins à court terme, sur la base des études menées ailleurs dans le monde et des sondages. Et puis je préfère un peu plus d’usage de cannabis et quelques méfaits de plus, que les conséquences catastrophiques de la prohibition en termes de stigmatisation, de violence, de criminalité, d’économie illicite, etc. »

Où l’on voit que le Canada pose ouvertement et en vraie grandeur la problématique de la réduction des risques – un sujet majeur que la France, son président de la République, son parti majoritaire et ses manitous du sanitaire, se refusent obstinément à aborder

A demain

Sur ce même thème, et sur Slate.fr : « Homme libre, toujours tu chériras le cannabis »  de Laurent Sagalovitsch

 

 

Arrêter de fumer avec (ou sans) conflits d’intérêts ? Rendez-vous à l’OpenMind Kfé !

Bonjour

C’est une invitation adressée aux journalistes de la presse spécialisée « santé ». Rendez-vous le 17 octobre 2018 de 9 h à 11h à « l’OpenMind Kfé », 165 Faubourg Saint Honoré, 75008 Paris. Métro : Ligne 9 / Saint Philippe du Roule. Bus : Ligne 28-32-52-80-83 et 93 / arrêt Saint Philippe du Roule. Parking : Le Relais de Ponthieu

Programme : « Regards croisés de deux experts de santé », par le Dr. Ivan Berlin, médecin pharmacologue-addictologue à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) & Le Dr. Anne-Laurence Le Faou, Médecin Généraliste, Addictologue, et Responsable du Centre de tabacologie de l’Hôpital Européen Georges Pompidou

Pitch : « Arrêter de fumer est un enjeu de santé publique. L’étude « Reduce to Quit » démontre qu’un arrêt progressif est une des solutions les plus adaptées pour réussir un sevrage tabagique ! A l’occasion du Moi(s) Sans Tabac, Pfizer, laboratoire engagé dans le sevrage tabagique, vous convie à la : Présentation des résultats de l’étude « Reduce To Quit » Arrêt progressif : solution adaptée pour un sevrage tabagique réussi ! »

Trois précisions ne figurent pas sur le bristol :

I Le Dr Anne-Laurence Le Faou est présidente de la Société francophone de tabacologie (SFT)

II Le Dr Ivan Berlin est secrétaire général adjoint chargé de la recherche de la SFT. Il conduit, sur fonds publics, l’étude ECSMOKE.  « L’AP-HP est promoteur de l’étude ECSMOKE, financée par le PHRC national, écrivions-nous en mai 2017. Cette étude comparera la cigarette électronique contenant de la nicotine à la cigarette électronique sans nicotine et à un médicament (varénicline- Champix®) qui a l’autorisation de mise sur le marché comme aide au sevrage tabagique. Ce sera une étude pivot dont l’objectif est de démontrer que la CE contenant de la nicotine est une aide au sevrage tabagique et a un rôle dans la prise en charge des fumeurs. 650 fumeurs seront randomisés et suivis dans treize consultations de tabacologie de différentes structures hospitalières du pays. Les résultats sont attendus pour 2020. »

Ce travail est financé par la Direction Générale de la Santé à hauteur de 900 000 €. Il est dirigé par le Dr Ivan Berlin (département de pharmacologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière), tabacologue, ancien président de la Société française de tabacologie. En 2016, dès l’annonce de l’étude, les meilleurs spécialistes de la vape en France avaient demandé à en savoir plus. Sans succès. Puis les modalités pratiques de ce travail de recherche clinique avaient été très sérieusement critiquées. Plus généralement pourquoi comparer un outil dont l’efficacité pratique était déjà connue à un médicament controversé ?

III La multinationale pharmaceutique Pfizer commercialise la varénicline – Champix®. Cet agoniste partiel des récepteurs nicotiniques cérébraux indiqué dans le sevrage tabagique chez l’adulte, est à nouveau remboursé (65%) depuis mai 2017 suite à une initiative de Marisol Touraine. Cette prise en charge ne s’applique, officiellement, que lorsque Champix® est prescrit en seconde intention, après échec des stratégies comprenant des substituts nicotiniques, chez des fumeurs ayant une forte dépendance au tabac.

Cette décision de remboursement est conforme aux recommandations de la Commission de la transparence (avis du 9 novembre 2016), basées sur plusieurs études ayant démontré l’efficacité de la varénicline en termes de taux d’abstinence continue sur 4 semaines (semaines 9 à 12) dans la population générale, chez des fumeurs souffrant de BPCO ou de maladies cardiovasculaires et chez des fumeurs avec ou sans antécédents psychiatriques.Ce taux s’applique à toutes les présentations de Champix® dont les prix publics (hors honoraire de dispensation) s’élèvent à 32,84 euros (11 comprimés à 0,5 mg + 14 comprimés à 1 mg), 36,36 euros (28 comprimés à 1 mg) et 69,25 euros (56 comprimés à 0,5 mg ou à 1 mg).

Une question : Ainsi donc Pfizer, « laboratoire engagé dans le sevrage tabagique » convie la presse à la présentation des résultats de l’étude « Reduce To Quit – Arrêt progressif : solution adaptée pour un sevrage tabagique réussi ! ». Que vont bien pouvoir annoncer, en toute liberté, à l’«OpenMind (sic) Kfé », les Drs Le Faou et Berlin ?

A demain

 

Esprit libre, spécialiste renommé de médecine interne, le Pr Pierre Godeau vient de mourir

Bonjour

C’est un grand nom doublé d’une personnalité hors norme de la médecine qui vient de disparaître. Le Pr Pierre Godeau, ancien patron de la médecine interne de la Pitié-Salpêtrière est mort, sans souffrir, le jeudi 11 octobre à l’âge de 88 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands noms de la médecine hospitalo-universitaire de la seconde moitié du XXème siècle. Une grande élégance, un esprit libre, un humour doublé d’un puits de science et d’un médecin atypique. « Un ‘insoumis’ si le terme n’était pas, aujourd’hui, politiquement marqué » résume le Pr Jean-Charles Piette, l’un de ses plus proches élèves et son successeur à La Pitié.

Il était, aussi, l’auteur des « Héritiers d’Hippocrate – Mémoires d’un médecin du siècle »(Flammarion) d’ « Une aventure algérienne » (Flammarion) et, en 2014, de l’étonnant « Rue du Pas de la Mule » (éditions Fiacre).  Sans oublier, l’an dernier, «Caprices du destin, constance de l’amitié » (éditions Fiacre).

 

Nous reprenons ici des extraits du portrait que nous lui avions consacré, texte publié dans Le Monde du  17 janvier 2005 : « Pierre Godeau, un demi-siècle de médecine savante ». Alors âgé de 75 ans, il venait de superviser la quatrième édition du « Traité » qui, depuis un quart de siècle, porte son nom (« Le Godeau ») 1. Alerte, maniant l’humour avec finesse il montait aussi en première ligne pour défendre sa spécialité – la médecine interne – qu’il jugeait menacée.

« Le rendez-vous avait été fixé à Paris, au cœur du quartier historique de l’hôpital de la Pitié, dans ce mystérieux secteur pavillonnaire où, parmi tant d’illustres praticiens, Charcot, Freud et Babinski ont cherché et soigné. Pierre Godeau reçoit avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’a pas totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste dont son élève et successeur Jean-Charles Piette lui a élégamment laissé l’usufruit.

L’élégance, précisément ; voilà l’un des maîtres mots, une forme de règle de vie pour celui dont le nom est synonyme, dans le corps médical français, de cette discipline méconnue à laquelle on a donné en France le nom de « médecine interne », alors que lui préférerait que l’on parle de « médecine globale. »

Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveille aujourd’hui la sortie de la quatrième édition du Traité de médecine, une somme collective de plus de 3 500 pages qui, depuis un quart de siècle, est désignée dans le corps médical comme « le Godeau ».

Médecine « interne », médecine « globale » ? On pourrait schématiquement la définir comme la quête sans fin de la meilleure synthèse entre l’étendue des connaissances médicales (à laquelle tend la médecine générale) et l’approfondissement de ces mêmes connaissances dans un petit domaine que proposent les spécialistes de toutes les autres disciplines.

« On pourrait aussi définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, ajoute celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible. »

L’ambition affichée de ces spécialistes hors normes a été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des espèces de Pic de La Mirandole de la médecine. « Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résume-t-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible. »

De fait, c’est bien à eux que l’on fait appel lorsque, en dépit de tous les examens complémentaires, aucun diagnostic ne peut être posé, aucune thérapeutique proposée ; c’est vers eux aussi que l’on se retourne lorsque la somme des pathologies dont souffre une même personne demande des connaissances, une expérience et un esprit de synthèse dont ils font profession.

Mieux : aujourd’hui, ce sont eux qui, avec sans doute quelques généralistes, défendent, non sans courage ni grandeur, une tradition médicale mise à mal par cette approche réductionniste, réductrice et parcellisante qui, depuis un demi-siècle, ne cesse de gagner du terrain dans la pratique de la médecine occidentale. Cette posture en fait précisément les victimes désignées d’un système qui ne veut rien prévoir, qu’il s’agisse d’assurer leur remplacement ou de prévoir des rémunérations adaptées à cette médecine savante autant que lente.

Sans nostalgie

Aussi Pierre Godeau va-t-il, à près de 75 ans, pleinement participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte aujourd’hui en germe chez les 1 500 « internistes » français. C’est pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie aucune. « Rétrospectivement, je tremble à l’idée des responsabilités que l’on confiait aux jeunes internes des hôpitaux qui, à deux, dans les années 1950, pouvaient avoir la charge d’une centaine de malades », confie-t-il.

Il garde aussi intact le souvenir de ce que pouvaient être les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines « protections » facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste spécialisé dans la prise en charge des « gueules cassées » affirme aujourd’hui qu’il n’a jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité affirmée – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin -, Pierre Godeau juge que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Ce qui est d’autant plus vrai que la gigantesque accumulation des publications scientifiques et médicales impose aujourd’hui la mise en commun du savoir et de son partage (…)

Politiquement, ce médecin ne cache pas ne pas partager les idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonce ces erreurs ou ces illusions que sont, selon lui, les nouvelles mesures concernant l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade, dont on voudrait croire qu’elle pourrait être une relation marchande parmi tant d’autres. Sur ce point, il reste sans aucun doute d’une époque où l’on préférait y voir la rencontre d’une confiance et d’une conscience.

Il ne craint pas non plus de dénoncer aussi cette tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. « On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, conclut-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste. » »

A demain

1 La quatrième édition du Traité de médecine (Editions Flammarion-Médecine) avait été coordonnée par les Prs Pierre Godeau, Serge Herson et Jean-Charles Piette. Cette initiative, unique en langue française, remonte à la fin des années 1970, lorsque Jean Hamburger avait demandé à Pierre Godeau de réunir sous un titre unique les fascicules d’enseignement que publiaient alors les éditions Flammarion.

Après la première édition, publiée en 1981, l’entreprise n’a cessé de prendre de l’ampleur et d’affirmer son originalité, au point de se trouver en concurrence avec le « Harrison », autre traité de médecine, dont la puissance vient notamment de ce qu’il est rédigé en langue anglaise.

« Les congrès des diverses spécialités réunissent des milliers de participants, les publications des journaux scientifiques sont précédées de plusieurs jours, voire de quelques semaines, par leur mise en ligne sur Internet, les avancées pharmaceutiques font l’objet d’informations souvent prématurées anticipant la confirmation de leur légitimité, écrivaient les trois coordonnateurs dans l’avant-propos de cette quatrième édition. Face à cette accélération, il est de plus en plus difficile pour la communauté médicale de garder un juste milieu entre un conservatisme rétrograde et un modernisme dangereux. C’est dans ce contexte que l’excès de médiatisation a perverti l’information du grand public, à qui est livré en pâture un mélange non sélectionné de données authentiques, d’affirmations fantaisistes et de faux espoirs rapidement démentis. »

Les auteurs mettent aussi en garde contre la judiciarisation de leur profession et le risque d’une application systématique du principe de précaution, qui ne sont selon eux que « la contrepartie du rapport ambigu de l’opinion désinformée ou mal informée avec la magie idéalisée de la toute-puissance de la science ».

 

Nouvelle PDG à l’Inserm : Claire Giry succède à Yves Lévy nommé conseiller d’Etat extraordinaire

Bonjour

On songe immanquablement aux changements du Guépard. Le médecin et scientifique Yves Lévy, à la tête de l’Inserm depuis 2014, a été nommé mercredi 10 octobre en conseil des ministres « conseiller d’Etat extraordinaire », sur proposition du ministre de la justice. On se souvient de l’affaire, à la frontière des conflits d’intérêts – une longue affaire qui avait conduit in fine, M. Lévy à renoncer à maintenir sa candidature à un nouveau mandat de PDG de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), compte tenu de la fonction de son épouse (Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé).

Son maintien à la tête de l’organisme public de recherche médicale, après la nomination de Mme Buzyn au gouvernement en 2017 – puis  l’hypothèse de sa reconduction pour un nouveau mandat de quatre ans –  avaient valu des critiques à la ministre et au gouvernement. Mme Buzyn s’est constamment défendue, sans toujours convaincre, en faisant valoir que la tutelle de l’Inserm lui avait été retirée par décret, au profit du Premier ministre.

« M. Lévy exercera pour cinq ans des ‘’fonctions consultatives’’ pour le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française. En clair, il endossera le rôle de conseiller juridique du gouvernement,  précise Le Figaro. À 61 ans, il hérite aujourd’hui d’une nouvelle fonction convoitée, que n’occupent que douze conseillers d’État. Il touchera à ce titre une somme fixe de 1 558 euros bruts par mois, et une somme variable de 4 583 euros bruts maximum par mois, en fonction de son assiduité aux séances, selon un arrêté de février 2018. Soit jusqu’à 6 100 euros bruts par mois.

Un lot de consolation, alors que le docteur en médecine devra conseiller le gouvernement sur la conformité des projets de loi au droit, sans ne l’avoir jamais étudié ? »

Et après ? C’est la directrice générale déléguée de l’Inserm, Claire Giry, qui prend  la présidence par intérim de l’Inserm annonce un arrêté publié samedi 13 octobre au Journal officiel. Claire Giry est docteure en biologie moléculaire et cellulaire et directrice générale déléguée de l’Inserm depuis décembre 2017. Auparavant elle était, depuis juillet 2016, responsable du programme « Centres d’excellence » du Commissariat général à l’investissement (CGI). Elle était précédemment Directrice adjointe de la recherche fondamentale du CEA et Directrice du centre de Fontenay-aux-Roses, centre de recherche principalement dédié aux sciences du vivant. Entre 2012 et 2014, elle avait dirigé le Département des partenariats et relations extérieures de l’Inserm (partenariats nationaux, européens et internationaux).

A demain

«PMA pour toutes» : effacement de la frontière de la reproduction sexuée chez les mammifères

Bonjour

Sans être véritablement une première scientifique c’est bien, a priori, un événement que l’on peut qualifier d’historique. Une équipe de biologistes dirigés par Zhi-Kun Li, membre de l’Académie chinoise des  sciences vient d’annoncer être parvenu à faire naître des souriceaux de deux souris femelles à partir de cellules souches embryonnaires associées à « une édition ciblée du génome ». Devenues adultes, les souris ont pu à leur tour donner naissance à des souriceaux en bonne santé. Tout, ou presque, est expliqué dans la revue Cell Stem Cell :  « Generation of Bimaternal and Bipaternal Mice from Hypomethylated Haploid ESCs with Imprinting Region Deletions »

Officiellement les chercheurs chinois cherchaient à expliquer « pourquoi, à la différence des reptiles, des amphibiens et de certains poissons, qui peuvent recourir à la parthénogenèse, les mammifères passent-ils obligatoirement par la reproduction sexuée ». La vérité est sans doute un peu plus compliquée, la Chine investissant largement aujourd’hui dans des travaux  (et des applications) situés au-delà des frontières définies, depuis plus d’un demi-siècle, par la bioéthique occidentale.

En 2028 ou 2038

Utilisation de cellules souches embryonnaires de souris femelles dotées d’un seul jeu de chromosome; modifications génétiques des régions identifiées comme participant à l’ « empreinte parentale » ; introduction de ces « succédanés de spermatozoïdes »  dans des ovocytes d’autre souris femelles…

Obtention d’embryons transférés dans les utérus d’autres souris où ils se sont développés jusqu’au terme. Sur 210 embryons, 29 souris sont nées viables et se sont reproduites de manière naturelle – donnant naissance à des souriceaux en bonne santé.

Une seconde expérience a été menée à partir de deux souris mâles : douze souriceaux sont nés de cette manipulation – mais ils sont tous morts 48 heures après leur naissance. Où l’on voit que les faits et la Nature peuvent parfois être têtus.

User de cette technique dans cette autre catégorie de mammifères qu’est l’espèce humaine ? Donner corps, chair et âme à la reproduction définitivement déba²rrassée de la sexualité ? « Il est peu plausible que ce genre de technologie puisse être appliqué à l’homme dans un avenir proche, estime Dusko Ilic (King’s College de Londres) qui n’a pas participé aux travaux. Le risque d’anomalies sévères est trop élevé et cela prendrait des années de recherche, sur différents types d’animaux, pour arriver à comprendre comment cette méthode pourrait être appliquée en toute sécurité ».

 Pour sa part, et sans se prononcer sur la dimension éthique de l’affaire, Axel Kahn, généticien et philosophe français, vient d’estimer, sur France Inter, à « dix ou vingt ans » le délai nécessaire avant de disposer, chez la femme, du savoir-faire.

A demain

Avortement : l’Ordre des médecins français n’est plus pleinement en phase avec le Vatican

Bonjour

La médecine et la religion aident, aussi, à prendre la mesure du temps qui passe. En  octobre 1940 une loi crée, en France, un « Ordre des médecins ». Il sera dissous en 1944 et institué sous une nouvelle forme en 1945.

De 1973 à 1981 c’est le Pr Jean-Louis Lortat-Jacob qui préside le Conseil national. Dès sa nomination, confronté à un manifeste de médecins réclamant la dépénalisation de l’avortement ce chirurgien désigne les signataires du manifeste comme une « association de malfaiteurs ». Une initiative qui ruinera durablement l’image de cette institution ordinale que François Mitterrand, en dépit d’un engagement électoral pré-1981, ne dissoudra pas.

Nous sommes en 2018. Dans son homélie prononcée lors de sa traditionnelle audience place Saint-Pierre le pape François a, 10 octobre, qualifié de « tueurs à gages » les médecins pratiquant des IVG.  C’était une homélie consacrée au commandement biblique de « ne pas tuer ».

« Interrompre une grossesse, c’est comme éliminer quelqu’un. Est-il juste d’éliminer une vie humaine pour résoudre un problème ?  Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages pour résoudre un problème. »

Le pape François a ensuite fustigé « la dépréciation de la vie humaine », en raison des guerres, de l’exploitation de l’homme et de l’exclusion. Et  d’ajouter à cette liste l’avortement « au nom de la sauvegarde d’autres droits ». « Mais comment un acte qui supprime la vie innocente peut-il être thérapeutique, civil ou tout simplement humain ? », a encore demandé le souverain pontife. En juin, le souverain pontife avait déjà comparé l’avortement pratiqué en cas de handicap du fœtus à un eugénisme « en gants blancs », comme celui pratiqué par les « nazis ».

 « Au siècle dernier, tout le monde était scandalisé par ce que faisaient les nazis pour veiller à la pureté de la race. Aujourd’hui nous faisons la même chose en gants blancs. Pourquoi ne voit-on plus de nains dans les rues ? Parce que le protocole de nombreux médecins dit : il va naître avec une anomalie, on s’en débarrasse. »

Réconciliation

 La Croix rapporte en outre que le 18 mai dernier le pape avait comparé les expérimentations sur des embryons humains et l’avortement d’enfants à naître malades, aux pratiques du médecin nazi Josef Mengele et aux Spartiates qui jetaient les nourrissons faibles du haut d’une montagne. « Nous faisons pareil aujourd’hui, avait-il poursuivi, mais dans les laboratoires et les cliniques. »

Le Conseil national de l’Ordre des médecins français allait-il réagir ? Lointain successeur du Pr Lortat-Jacob le Dr Patrick Bouet vient d’adresser (lettre datée du 11 octobre, lendemain de l’homélie vaticane)  un courrier au représentant du souverain pontife en France, Mgr Luigi Ventura – courrier consulté le 12 octobre par l’Agence France-Presse.

Le pape « a prononcé des mots très durs sur l’avortement, qui ont fortement ému la communauté médicale française que j’ai l’honneur et la responsabilité de représenter » écrit le président du Conseil national de l’Ordre des médecins français.

« Comment ne pas réagir à des termes d’une telle violence, alors que les professionnels de santé ont fait vocation d’écoute, d’aide et de soutien à leurs concitoyennes pour les accompagner dans des moments parfois difficiles de leur vie, et pour leur assurer un accès à l’interruption volontaire de grossesse dans les meilleures conditions possibles si elles en expriment le souhait ? »

« Si je comprends que sa Sainteté, au nom de sa foi, souhaite défendre des principes importants pour l’Eglise qu’il dirige [le Conseil national de l’Ordre] ne peut accepter que l’anathème soit ainsi jeté sur l’ensemble du corps médical, qui s’en retrouve stigmatisé. [L’Ordre]  ne peut non plus tolérer que la souffrance physique, psychique et morale vécue par des femmes en détresse, parfois en grande souffrance quand elles ont recours à l’interruption volontaire de grossesse, soit niée.

« Je perçois aujourd’hui, Monseigneur, l’émotion et l’incompréhension ressenties par les médecins et les femmes ainsi désignées, et souhaite vous les faire connaître en leur nom ».

Les médecins catholiques vont-ils, à leur tour, dénoncer les propos tenus en leur nom par le Dr Bouet ? Et après ? Dieu seul sait combien de temps il nous faudra encore patienter avant la réconciliation ?

A demain

Alcool et argent : est-il encore bien opportun que des médecins écrivent à Agnès Buzyn ?

Bonjour

C’est un « document RTL ». Où l’on apprend que le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, des addictologues « interpellent » la ministre des Solidarités et de la santé. « Traditionnellement, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) est présenté chaque année à l’automne. En vue de l’édition 2019 du texte, plusieurs médecins addictologues 1 adressent ce jeudi 11 octobre une lettre ouverte à Agnès Buzyn afin de l’interpeller sur les risques de la consommation d’alcool » explique la « radio la plus écoutée de France ». Voici ce document :

« Madame la Ministre, protégez les Français des dangers de l’alcool !

Augmenter de 10 millions d’euros le Fonds de lutte contre le tabac à l’ensemble des substances psychoactives (tabac, alcool, cannabis, etc.) relève d’un effet d’annonce sans commune mesure avec la dimension du problème. Pire, l’alcool est le grand absent du financement de ce « Fonds de lutte contre les addictions liées aux substances psychoactives ».

Pourtant, taxer plus fortement l’alcool est indispensable pour financer la prévention et les soins et surtout pour réduire sa consommation, notamment celle des plus jeunes. L’Organisation Mondiale de la Santé vient de le rappeler dans son rapport pour réduire les dommages de l’alcool dans le monde. Pourtant les Français sont très favorables à plus de prévention et même 92% d’entre eux souhaitent des mesures protégeant les jeunes (sondage de La Ligue contre le Cancer du 14 juin 2018).

Les excellents résultats obtenus en matière de lutte contre le tabac (1 million de fumeurs en moins en un an [chiffre hautement discutable ndlr] grâce à la hausse du prix du tabac, montrent pourtant la voie à suivre car ils confirment l’efficacité des mesures de taxation et de contrôle du marketing. A contrario, le « grand » plan de prévention de l’alcoolisme du Gouvernement se résume aujourd’hui à une discussion picrocholine sur la taille en millimètres du pictogramme pour les femmes enceintes !

Dérisoire

Cette négociation dérisoire avec les lobbies alcooliers n’est à la hauteur ni des ravages causées par l’alcool, ni des attentes des Français qui sont en droit d’exiger une protection cohérente et efficace face aux addictions. L’alcool ne doit pas rester l’éternel trou noir des politiques de prévention de la consommation de produits psychoactifs. Aucun Français ne doute de la puissance de lobbys qui parviennent à museler l’action politique dans le domaine de l’alcool, sujet d’intérêt général qui ligue contre lui le plus grand nombre d’intérêts particuliers.

C’est oublier qu’au-delà des 49.000 morts annuelles causées directement par sa consommation, l’alcool est :
–       la deuxième cause de cancers (et la première cause de cancers du sein)
–       la première cause de démence précoce
–       la première cause de mortalité chez les 15-30 ans
–       la deuxième cause d’hospitalisation médicale.

C’est oublier que l’alcool est impliqué dans plus de la moitié des violences faites aux femmes et aux enfants. C’est oublier que l’alcool est la première cause évitable de retard mental chez l’enfant. Le coût social de l’alcool est estimé à 120 milliards d’euros par an.

Sans attendre, la Loi de financement de la Sécurité Sociale doit intégrer dès 2019 :
– Une taxe sur les boissons alcoolisées en fonction du gramme d’alcool pur pour financer les soins.
– Une taxe sur les dépenses de publicité – y compris sur Internet – pour financer la prévention. » (…) »

On ne se prononcera pas sur le fond de cette supplique à l’exécutif. On observera toutefois qu’il eût été préférable, pour mille et une raisons, de l’adresser à Emmanuel Macron. Ou, mieux encore en démocratie, de s’adresser aux députés et sénateurs qui amenderont et voteront de PLFSS. Et pourquoi parler ainsi de « protéger les Français », laissant entendre que les signataires (et la ministre) seraient comme naturellement protégés ?

A demain

1 Bernard Basset, vice-président de l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA) ; Amine Benyamina, professeur de psychiatrie et d’addictologie, université Paris-XI ; Gérard Dubois, professeur de santé publique, Académie de médecine ; Irène Frachon, pneumologue, Brest ; Serge Hercberg, professeur de nutrition, université Paris-XIII ; Catherine Hill, épidémiologiste ; Albert Hirsch, professeur de pneumologie, université Paris-VII, administrateur de la LNCC ; Michel Reynaud, professeur de psychiatrie et d’addictologie, président du Fonds Actions Addictions ; Nicolas Simon, professeur de médecine Marseille, président de l’ANPAA.