Cigarettes et post-vérité : dénoncer la perversité des horreurs imprimées sur les paquets

Bonjour

« Le bonheur des petits poissons » est un petit ouvrage dont l’élégance se double d’un rare plaisir de lecture. Publié chez Jean-Claude Lattès il rassemble des « lettres des antipodes » signées de Simon Leys (1935-2014). A ceux qui ne le connaissent pas précisons que cet écrivain (essayiste, critique littéraire, traducteur, historien de l’art, sinologue et professeur d’université) de nationalité belge fut l’un des premiers intellectuels à dénoncer les horreurs de la Révolution culturelle chinoise – ainsi que le culte de Mao célébré en Occident. Quelques puissants intellectuels français maoïstes surent, alors, lui faire payer.

« Le bonheur des petits poissons » fut vanté par un autre esprit libre : Jean-François Revel (1924-2006) :

« Depuis toujours Simon Leys a privilégié les textes courts, incisifs pour défendre ses idées, pour livrer ses observations sur notre monde. Il a composé ainsi ses célèbres essais politiques et visionnaires sur Mao et la Chine, des textes purement littéraires et des recueils à lire comme des promenades où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses.
« Le bonheur des petits poissons appartient à cette dernière catégorie. Des réflexions sur les rapports qu’entretiennent les écrivains avec la réalité, l’art de la litote, la critique, l’angoisse de la page blanche, l’argent s’entrecroisent avec une diatribe contre l’interdiction de fumer, une comparaison entre les livres qui doivent accompagner les expéditions polaires, le mal de mer de Conrad ou encore un paradoxal éloge de la paresse… Avec cependant un extraordinaire point commun ‘’des pages où la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire’’. »

Bureaux de la pensée correcte

L’interdiction de fumer ? Simon Leys en parle dans un texte intitulé « Les cigarettes sont sublimes ». Il reprend des arguments connus, généralement avancés par les personnes devenues dépendantes du tabac – lui qui « ne fume presque plus ». Mais il va plus loin. « D’un certain point de vue, les fumeurs bénéficient d’une sorte de supériorité spirituelle sur les non-fumeurs : ils ont une conscience plus aiguë de notre commune mortalité, écrit-il. Mais sur ce point ils doivent de la gratitude au lobby anti-tabac. En effet les avertissements que la loi ordone d’imprimer sur les paquets de tabac et de cigarettes font involontairement écho à un très beau rite ancien de l’Eglise catholique. »

Et Simon Leys de citer, au début du carême, les gestes du mercredi des Cendres qui font que chaque fidèle est marqué au front avec les cendres bénites (« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. » L’auteurs fait un détour par l’oblitération contemporaine de la pensée de la mort, le culte morbide fasciste de celle-ci. « Mozart a confié dans une lettre qu’il pensait chaque jour à la mort, et que cette pensée était la source profonde de toute sa création musicale, ajours Leys. Elle explique certainement la joie inépuisable de son art. »

« Je ne veux pas dire que l’inspiration qu’on peut tirer des avertissements funèbres lancés par les divers bureaux de la santé et de la pensée correcte va transformer tous les fumeurs en autant de Mozart, mais certainement ces rappels stridents viennent paradoxalement parer l’usage du tabac d’une séduction neuve -sinon d’une signification métaphysique. Chaque fois que j’aperçois une de ces menaçantes étiquettes sur un paquer de cigarettes, je me sens sérieusement tenté de me remettre à fumer. »

A demain

 

Conflits électroniques: la ministre Agnès Buzyn va-t-elle lire le dernier «Que Choisir» ?

Bonjour

Le temps passe vite avec la cigarette électronique. Prenez le dernier dossier de Que Choisir et jetez un œil sur la mémoire archivée du magazine. Prenons 2011. Il y a précisément six ans. On pouvait lire ceci :

« L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a profité de la Journée mondiale sans tabac, le 31 mai dernier, pour déconseiller les cigarettes électroniques. Dans le cadre d’un sevrage tabagique, elles ne respectent pas la réglementation. De plus, la nicotine qu’elles contiennent parfois expose à des risques… de dépendance.

 Et encore:

« L’Afssaps recommande de s’abstenir de les consommer. D’abord parce que les cigarettes électroniques contiennent parfois de la nicotine (dans les cartouches de recharge), une substance classée « très dangereuse » par l’Organisation mondiale de la santé. ‘’Même lorsqu’ils sont limités à 2 %, les e-liquides peuvent contenir des quantités de nicotine susceptibles d’entraîner une exposition cutanée ou orale accidentelle, avec des effets indésirables graves, notamment chez les enfants’’, explique l’agence. La simple présence de nicotine risque même de créer une dépendance chez des utilisateurs qui n’étaient même pas fumeurs ! »

« Envie d’arrêter »

L’Afssaps n’est plus. Un quinquennat a passé avec, au chapitre tabac, l’incurie que l’on sait. Et la cigarette électronique est bel et bien là. Que Choisir aussi qui consacre un dossier-sondage à cet objet devenu emblématique du moindre risque. Un dossier repris par vapingpost.com (Natalie Dunand).  Le média de « défense du consommateur » a interrogé ses lecteurs sur le vapotage, en proposant en décembre 2016 un questionnaire aux abonnés de sa newsletter. Et 3 488 retours lui sont parvenus.

Les vapoteurs répondants (64 % d’hommes et 36 % de femmes) sont pour pour 80%  des vapoteurs depuis plus d’un an. Et 82 % des utilisateurs de cigarette électronique de l’enquête ne fument plus du tout de cigarettes. Quant aux 18 % qui « s’accordent de temps en temps une cigarette », leur consommation de tabac a nettement chuté.

Trois motivations avouées : l’envie d’arrêter de fumer (79 %), le souhait de ne plus gêner son entourage avec la fumée de cigarette (72 %) et les économies réalisées (88 %). Pour autant la cigarette électronique n’est pas gratuite : plus d’un vapoteur sur 8 (14 %) y consacre plus de cent euros par mois. Ils sont 40% à y consacrer entre 20 et 49 euros par mois et 34% entre 50 à 100 euros.

Hasard et fatalité

Au chapitre « liquides » 80 % des vapoteurs ont diminué progressivement leur dosage en nicotine pour aboutir à un dosage inférieur à 10 mg/ml. Ces lecteurs de Que Choisir achètent leur e-liquide en boutique spécialisée (53 %), sur internet (42 %) et chez les buralistes (3 %). Enfin 9 % des personnes qui ont répondu au questionnaire se disent « anciens adeptes de la cigarette électronique ». La moitié ne l’utilise plus parce qu’elles ont « tout arrêté » ; les autres les autres sont retournés à une consommation exclusive de cigarettes à forte nocivité.

Commentant les données, les journalistes du mensuel expliquent que « l’arrêt a été facile dans la très grande majorité des cas » et soulignent que ceci « tranche avec toutes les autres méthodes, qui demandent abnégation et volonté de fer ».

 Hasard ou fatalité, cette publication coïncide avec le départ de Marisol Touraine (qui aura tout fait pour ne rien comprendre au sujet) et à l’arrivée d’Agnès Buzyn comme ministre de la Santé. On sait l’intérêt que cette ancienne responsable de la lutte nationale contre le cancer porte à la lutte contre le tabac. On espère donc que ces frais conseillers lui livreront sous peu un exemplaire de Que Choisir. Et que plus généralement la politique sanitaire va enfin traiter de la cigarette électronique comme elle se devrait, en toute logique, de le faire.

On aurait aussi pu espérer que la nouvelle ministre use de ses nouvelles fonctions pour que l’Institut national de la santé et de la recherche médicale commence (enfin) à s’intéresser à cet outil de lutte contre la première cause de morts évitables. Or voici que le hasard fait, à cause d’une peu banale situation de conflit d’intérêts, que cela ne sera pas possible. Le hasard ou la fatalité ?

A demain

En 2013, pour Agnès Buzyn, le tabac était une «bombe à retardement». Et maintenant ?

 

Bonjour

Le poids des mots, le choc du souvenir. C’était il y a quatre ans. La Pr Agnès Buzyn, inconnue du grand public présidait depuis deux ans déjà l’Institut national du cancer (INCa). La 31 mai ce cette année-là elle publiait  dans Le Monde une tribune qu’il est pas inintéressant de relire. A plus d’un titre. Elle jugeait alors utile de « repenser en profondeur notre système de lutte contre le tabagisme » ; un plaidoyer en faveur d’une « politique volontariste ».

Observant l’augmentation du tabagisme (chez les jeunes, les femmes et les personnes en situation de précarité) elle fustigeait le comportement des buralistes et dénonçait, après la Cour des comptes, « notre manque de cohérence et de stratégie globale en matière de lutte contre le tabagisme ». Elle rappelait (déjà) que la France n’avait pas (à la différence de de l’Australie, de la Grande Bretagne et des Etats-Unis) tenu ses engagements internationaux d’atteindre moins de 20 % de fumeurs. Et pensait, les coudées franches, que le tabagisme n’était en rien une fatalité.

Le tabac est une drogue

« Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 30 % des jeunes de 17 ans sont des fumeurs quotidiens et seront donc particulièrement dépendants au tabac à l’âge adulte ; le nombre de décès des femmes par cancer du poumon va dépasser celui du cancer du sein ; et plus d’un chômeur sur deux fume au détriment de son espérance de vie, creusant ainsi les inégalités. Ce constat doit nous faire réfléchir et agir. (…).

« Mais, culpabiliser les fumeurs n’est pas l’objectif. Le tabac est une drogue et le tabagisme doit donc être traité comme tel : les fumeurs doivent être aidés médicalement par un accompagnement au sevrage, la prévention doit s’adresser prioritairement aux jeunes, principale cible de l’industrie du tabac. (…) La vente de tabac ne devrait théoriquement bénéficier à personne… Or c’est là que le bât blesse. La France a été pendant longtemps un pays d’industrie du tabac, pouvant expliquer la prudence politique dans l’éradication de ce fléau. Mais elle ne l’est plus. Il est maintenant urgent que le tabac soit considéré avant tout comme un problème de santé publique et non plus comme un enjeu sociétal (défense des libertés individuelles) ou comme un enjeu économique (taxes et contrebande). »

La Pr Buzyn rappelait encore que le premier Plan cancer 2003-2007 (Jacques Chirac) avait fait de la diminution du tabagisme un objectif majeur. Que des mesures législatives, fiscales et éducatives avaient alors permis une augmentation du prix du tabac et l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Mais qu’elles avaient aussi abouti à des résultats manifestes laissant croire que la consommation de tabac était sur une pente descendante quasi naturelle. Que le deuxième Plan cancer avait, de ce fait, peu investi cet axe pourtant majeur de la prévention des cancers. Et que la prévalence était de nouveau en augmentation depuis 2010, la France comptant près de 32 % de fumeurs.

Extraits politiques :

« A l’heure où se construit le troisième Plan cancer, le pilotage de cette lutte doit revenir au ministère en charge de la santé avec un investissement marqué dans une politique de prévention. Celle-ci devrait se décliner par des actions spécifiques envers les jeunes à l’école, avant l’initiation. Les médecins traitants ont un rôle primordial de sensibilisation de leurs patients et les actes de prévention en médecine générale doivent être mieux valorisés. Il est également essentiel que l’aide au sevrage tabagique soit mieux remboursée. Mais surtout, les lois doivent être pleinement appliquées, en particulier celle de 2009 promulguant l’interdiction de la vente aux mineurs.

« Priorité à la prévention, protection de la jeunesse, hausse drastique des prix, paquets neutres, respect des lois, et réorganisation de la vente du tabac : nous devons repenser en profondeur notre système de lutte contre le tabagisme face à cette bombe à retardement sanitaire. La médecine est à court d’arguments, le temps est à la volonté politique ».

Un an plus tard François Hollande chargeait Marisol Touraine de mettre en place un Programme national de réduction du tabagisme. On sait malheureusement ce qu’il en fut. Relire la tribune signée de la Pr Buzyn est riche d’enseignements. Elle dit à sa façon, en creux, tout ce que Marisol Touraine n’a pas fait. L’auteure est aujourd’hui ministre de la Santé (et des Solidarités). Elle sait mieux que personne ce qui lui reste à faire. Nous le savons aussi.

A demain

Tabagisme : Raphaël Enthoven réclame le «droit à la liberté que nous avons de nous nuire»

Bonjour

Raphaël Enthoven, 41 ans, est un philosophe dépendant du tabac. Comme Spinoza. Etudes au lycée Montaigne, au lycée Henri-IV, hypokhâgne et khâgne, École normale supérieure (de la rue d’Ulm), agrégation de philosophie, mémoire de DEA (Aspects du nihilisme), thèse (La Mort de Dieu, d’Épicure à Albert Camus).

On peut l’entendre sur le thème du tabac dans la remarquable émission (56 minutes) diffusée ce 6 mai sur France Culture : « Le Magazine de la rédaction demain j’arrête, parole de fumeur » (Tara Schlegel) 1. Extraits de l’intervention de M. Enthoven :

« Je défends en termes démocratiques la liberté que nous avons de nous nuire. Je considère qu’un monde dans lequel on n’a plus le droit de se faire du mal, un monde régit par le bien ou l’idée qu’on s’en fait plus que par la liberté est un univers qui me semble à égards beaucoup plus dangereux que le monde où on a encore le droit de s’empoisonner un peu. »

Mauvaise foi

Suivent quelques considérations sans grande originalité sur le fait que, tout bien pesé, le fumeur mort prématurément rapporterait plus qu’il ne coûte à la société. Puis on en vient, vers la fin, au Dr Michèle Delaunay. Elle entend répondre au philosophe qui entend « être libre de se nuire ». L’ancienne ministre, cancérologue, parle « du plaisir pris à se nuire dans un peu pervers que les personnes fort intelligentes ont avec elles-mêmes ». Et elle confie avoir eu le douloureux privilège d’accompagner beaucoup de personnes victimes du tabac. « Ce sont ceux qui avaient développé cette culture d’un plaisir qui va contre soi en continuant à fumer qui ont le plus souffert, après, de ne pas avoir arrêté. »

C’est l’heure, pour finir, du Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions. « Si Raphaël Enthoven a envie de se nuire, personne ne va l’en empêcher. Mais d’un côté je suis sûr qu’il adhère à ‘’mourir dans la dignité’’, ou à des mouvements de cette qualité ; et d’un autre côté il ne mesure pas cette décomposition de soi-même qui a été évoquée par ma collègue Delaunay. »

« Chacun sa mauvaise foi » avait conclu le jeune philosophe dépendant du tabac.

A demain

1 Une remarquable émission du service public où l’on a, enfin, évoqué avec la journaliste Aurélie Kieffer les vertus alternatives de la cigarette électronique et la question politique majeure du non remboursement des traitements destinés à aider le fumeur à se sevrer.

 

 

 

 

La folle passion amoureuse est-elle devenue une addiction qui devrait être traitée ?

 

Bonjour

Le mal d’amour. Faudra-t-il médicaliser ce qui, parfois, fait tout le sel d’une vie ? En viendra-t-on à étendre le concept d’addiction à la fusion-passion amoureuse romantique 1 ? Et, si oui, faut-il imaginer un traitement ? Telles sont les questions posées entre les lignes des informations que l’on retrouve aujourd’hui dans un jeu de poupées russes. D’abord sur Slate.fr : « L’amour, une addiction qui peut prendre deux formes ». Ensuite sur New Scientist : « Addicted to love? Craving comes in two forms, and both can hurt ». Enfin sur Philosophy, Psychiatry & Psychology : « Addicted to love: What is love addiction and when should it be treated ? ».

Euphorie montant vers le septième ciel… installation du manque et de la dépendance… souffrances… sevrage plus ou moins imposé… possibilités de rechutes…. Que la passion amoureuse partage des symptômes avec l’addiction la plus marquée n’est pas chose nouvelle. Des travaux d’imagerie cérébrales le démontreraient à celles et ceux qui pourraient encore en douter.

Deux visions de l’amour

Comment faire ici la part du normal et du pathologique ? Séparer l’effet de la cause ?  Anders Sandberg, (Oxford University Centre for Neuroethics), donne une définition à New Scientist. Selon lui l’addiction à l’amour, « c’est quand vous réalisez que vous ne voulez pas être amoureux et vous ne pouvez pourtant l’empêcher, et que cela a des conséquences néfastes, comme de la maltraitance, que l’on franchit le seuil de quelque chose qui se rapprocherait de l’addiction ». Nous ne sommes guère avancés.

« Lui et son collègue, Brian Earp, ont trouvé des preuves qu’il y avait deux types d’addiction à l’amour, après avoir analysé soixante-quatre études publiées entre 1956 et 2016, résume Slate.fr. Ainsi, il y a d’abord la vision « ‘’étroite’’ de l’addiction à l’amour. Dans ce schéma, les victimes ont énormément de mal à lutter contre des désirs démesurés d’être constamment aux côtés de l’objet de leur affection. Elles veulent passer tout leur temps avec, et développent des obsessions qui peuvent parfois pousser jusqu’à le traquer ou le tuer. »

Et puis il y aurait une autre version de la passion amoureuse, moins romantique et, partant, moins pathologique. On y retrouve des effets similaires à la drogue mais sur un mode a minima. Et la victime sortirait de son épreuve comme renforcée.

Faut-il traiter toutes ces souffrances par trop romantiques ? Qui, quand et comment ? Par la seule parole, le courant électrique ou le médicament ? Il faut, ici, lire New Scientist et, plus encore, Philosophy, Psychiatry & Psychology. Rien de vraiment rassurant.

A demain

1 Sur la question de l’extension du concept d’addiction : Karila L. « 25 idées reçues. Addictions, comprendre, soigner, prévenir » 2èmeédition revue et augmentée. Préface du Dr William Lowenstein. Editions Le Cavalier Bleu. Paris, 2017

Nous, ministre de la Santé, politiserons l’action contre les principales addictions du pays

 

Bonjour

Souvenons-nous. C’était le 2 mai 2012. Bientôt un quinquennat. Ce jour-là, grâce à François Hollande, une fraction non négligeable de la population française découvrait l’anaphore. Et depuis cinq ans le célébrissime « Moi, président de la République… » n’a pas quitté la scène. On retrouvait, ces derniers temps, cette figure de style dans toutes gazettes. Mille et un citoyens ont ainsi pu, l’espace d’un instant, exprimer leurs souhaits républicains.

On peut aussi décliner l’exercice. Et passer au rang du ministre. C’est ce qu’a fait la rédaction du site Pourquoidocteur qui a proposé à différentes personnalités du « monde de la santé » de livrer leur programme pour le prochain quinquennat. Un exercice à la veille du départ de Marisol Touraine qui aura été, durant un quinquennat entier, l’unique titulaire du portefeuille des Affaires sociales et de la Santé. Pour quel résultat ?

Nous nous sommes attachés, ici et là, à mettre en lumière certaines des limites de son action politique – notamment dans le champ de la politique de réduction des risques. Désavouée par sa majorité sur le front de la publicité alcoolique, inopérante vis-à-vis de la cigarette électronique, absente sur le front du cannabis.

Et demain ? Pourquoidocteur a mis à la question le Dr William Lowenstein, addictologue et président de SOS Addictions. Il y expose et développe la politique qu’il mènerait si les astres devaient le conduire à devenir ministre. On peut raisonnablement imaginer que les grands axes de sa politique seraient approuvés par toutes celles et ceux qui, à des degrés divers, sont confrontés aux innombrables difficultés soulevées par les addictions. les mesures qu’il estime nécessaires. Extraits :

« Moi, ministre de la Santé (…) je ferai évoluer la législation sur le cannabis. La politique de prohibition a totalement échoué. (…)Afin de fortifier des politiques de préventions et de réduction des risques sur ce sujet et « couper l’herbe sous le pied » des réseaux mafieux, je réunirai un « groupe de travail-commando » sous la direction du Premier ministre pour livrer, en six mois, un projet structuré de nouvelle législation adossée à un programme sanitaire correctement budgétisé (par les taxes sur la production et la vente de cannabis) et des mesures sécuritaires pour protéger et informer les mineurs.

Peser sur la réalité

 « Le second objectif est de créer une génération sans tabac. Nous connaissons la « trilogie efficace pour faire baisser un tabagisme parmi les plus importants d’Europe et responsable de 79 000 morts par an. Elle associe paquet neutre (c’est fait), augmentation brutale du prix du paquet de cigarettes et un soutien à la meilleure arme antitabac : le vapotage ou usage de la e-cigarette sur le modèle du Royaume-Uni.

« Enfin, concernant l’alcool, il faut diminuer les abus et dépendances, responsables de 50 000 morts par an. Pour cela il convient de « dénormaliser » la consommation régulière et intensive d’alcool dans notre pays, « retricoter » la loi Evin, détricotée durant ce quinquennat, et surtout, soutenir le repérage précoce. L’accès aux médicaments régulateurs de la consommation d’alcool doit être facilité, par l’engagement des médecins généralistes et pas seulement des addictologues. »

Suivent des mesures de restructuration visant à en finir avec l’éparpillement actuel des actions et institutions (MILDECA, ministères de l’Intérieur, de l’Economie, de la Santé, Direction Générale de la Santé, etc.) qui explique (en partie) l’insuffisance des résultats sanitaires. Le fil conducteur est clair. Il s’agit de faire en sorte que l’action politique puisse peser sur la réalité afin de la modifier au bénéfice de la collectivité. Agir et évaluer. En l’espèce, c’est un assez beau projet.

A demain

Sadisme et post-vérité : avec de l’effort et de la volonté le fumeur parviendra à s’arrêter

 

Bonjour

Inventaire du quinquennat. Le « paquet neutre » restera dans la lutte contre le tabagisme ce que le « mariage pour tous » fut dans le champ sociétal. L’institut OpinionWay vient de publier une « étude d’opinion » sur la manière dont il est « perçu par la population et les buralistes » – tout particulièrement dans vingt-trois départements frontaliers. Les résultats en sont donnés par Sud-Ouest.

Passons sur les résultats attendus (notoriété, inefficacité, scepticisme etc.) mais intéressons-nous au commentaire de Frédéric Micheau, directeur des Études d’opinion d’OpinionWay :

« Les personnes interrogées ne remettent pas en cause l’objectif de santé publique mais (…)  les sondés considèrent que ce n’est pas aux pouvoirs publics de lutter contre le tabagisme. C’est d’abord aux individus de faire des efforts pour arrêter de fumer ou ne pas commencer. La responsabilité première est individuelle, même si les pouvoirs publics doivent bien sûr être présents. »

Plaisir et charité

Ainsi tout est dit. Le tabagisme ne serait pas une affaire politique mais un défi lancé à chaque citoyen. Face à la jungle du tabac, trouver en soi la force de ne pas y entrer. Ou, plus tard, trouver (toujours en soi) la force de briser ses chaînes addictives. Il y aurait là, au choix, une forme de servitude volontaire, le prix du péché, la nécessaire pénitence individuelle. Corollaire : cette négation du collectif a pour effet de réduire à néant la dimension proprement politique du tabac. On oublie le monopole de l’Etat et la taxation fiscale massive de ce produit addictif.

Dans ce contexte l’aide au fumeur devient une forme de charité faite aux plus faibles – et non la nécessaire et pleine solidarité citoyenne que l’on trouve pour la plupart des pathologies lourdes. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre le refus de prendre intégralement en charge les aides médicamenteuses au sevrage tabagique. Tout se passe comme si, ayant pris du plaisir à fumer, le consommateur de tabac devenu esclave devait payer de sa personne pour ne plus souffrir.

Aliénation

Un ouvrage tombe ici à point nommé 1, signé de Laurent Karila (Centre d’enseignement, de recherche et de traitement des addictions de l’hôpital universitaire Paul-Brousse) et préfacé par William Lowenstein, président de SOS Addictions. Le Dr Lowenstein y rappelle que la dépendance est une authentique maladie du fonctionnement cérébral. Il redit aussi que lorsque la vie de la personne dépendante devient chaotique, la plupart conseillent (ou ordonnent) « de faire appel à la volonté de la personne aliénée pour s’en sortir ». Il est tentant, dit-il alors, de faire le parallèle avec l’attitude qui, jadis, consistait à demander aux dépressifs de bien vouloir « se secouer » pour « retrouver le moral ».

« Le résultat, nous le connaissons, dit-il. Non seulement les malades ne guérissaient pas, mais ils s’enfermaient dans un sentiment de honte et de culpabilité. Aujourd’hui, pour soigner un dépendant il faudrait étudier sa motivation à se soigner avant de le soigner… Mais comment exiger d’une personne atteinte d’une maladie qui se définit par une perte d’efficacité de la volonté de faire justement appel à sa motivation et à sa volonté pour sortir de la dépendance ? Sadisme ou ignorance ? » Voilà qui, tout bien pesé, est parfaitement résumé.

A demain

1 Karila L. « 25 idées reçues. Addictions, comprendre, soigner, prévenir » 2ème édition revue et augmentée. Editions Le Cavalier Bleu. Paris, 2017