Cannabis au zénith : la consommation en progression ; le laisser-faire du politique

Bonjour

C’est un phénomène sociétal majeur. C’est une question sanitaire d’ampleur. C’est une loi bafouée au vu et au sus de tous. C’est un marché illégal autant que prospère. Et c’est une spécificité massivement française. Quelques chiffres pour situer cette réalité que les responsables politiques ne veulent pas voir :

« En 2016, on compte chez les 11 à 64 ans autour de 17 millions d’expérimentateurs de cannabis. Parmi eux 5 millions sont des usagers dans l’année, alors que 1,4 million fument au moins dix fois par mois. Enfin, 700 000 individus se déclarent usagers quotidiens de cannabis.

En 2016, 42 % des adultes âgés de 18 à 64 ans déclarent avoir déjà consommé du cannabis au cours de leur vie. Avec des premiers usages qui se déroulent principalement entre 15 et 25 ans et une proportion d’expérimentateurs de cannabis maximale entre 26 et 34 ans pour les deux sexes, l’usage de cannabis demeure avant tout un phénomène générationnel. »

Ce sont là les dernières données que vient de publier l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. (OFDT). Il nous dit aussi que le niveau d’usage actuel de cannabis en France continue d’être très élevé comparativement à ceux constatés dans la plupart des pays européens. Ces dernières années, les niveaux d’usage sont apparus en hausse à la fin de l’adolescence en France. L’expérimentation du cannabis concernait en 2014 près d’un jeune de 17 ans sur deux (47,8 %), contre 41,5 % en 2011. Par ailleurs, près de un jeune de 17 ans sur 10 (9,2 %) consommait au moins 10 fois par mois (6,5 % en 2011). Ces différentes hausses concernaient aussi bien les garçons que les filles, même si les premiers restent plus consommateurs, et ce d’autant plus que la fréquence d’usage s’intensifie.

L’offre et le plaisir

Pourquoi consomme-t-on du cannabis ? Parce que cela procure du plaisir et que le produite est disponible. « Le niveau élevé d’usage de cannabis en France est en partie lié au fait que le pays se situe à proximité de pays producteurs, notamment le Maroc, précise l’OFDT.  Il s’inscrit également dans le contexte d’une réorganisation du marché du cannabis amorcée depuis la fin des années 2000. Le développement de l’offre de ce produit s’est poursuivi, avec un marché de l’herbe devenu plus dynamique (l’augmentation des saisies et de celles de plants atteste d’un accroissement des cultures sur le territoire). L’herbe est par ailleurs souvent perçue comme un produit « naturel » moins coupé avec des produits divers, contrairement à la forme résine, ce qui a pu aussi favoriser l’essor de sa consommation. Vraisemblablement pour répondre à cette nouvelle offre, la résine produite ces dernières années a vu sa teneur en tétrahydrocannabinol (THC) augmenter. »

L’OFDT ajoute que les adolescents et les jeunes adultes minimisent volontiers, voire ignorent, les dangers liés à l’usage. Le cannabis est utilisé à la fois pour faire la fête, gérer le stress, trouver le sommeil, dans un « cadre de sociabilité » etc. … Il s’est affirmé « comme un produit transculturel, qui trouve sa place dans tous les milieux socioculturels ». « À la différence de ce qui peut être constaté pour des substances telles que l’héroïne ou la cocaïne, perçues comme très dangereuses par la quasi-totalité de la population, la représentation de la dangerosité du cannabis se révèle assez volatile dans le temps » souligne encore l’Observatoire. Qui poursuit :

« Pourtant, les dommages associés à la consommation de cannabis s’avèrent de mieux en mieux documentés ; il peut s’agir de problèmes survenant à court terme (risque d’accident du fait de la perte d’attention associée à la consommation) ou à plus long terme dans le cadre d’une consommation régulière (troubles de la mémoire, de l’attention ou de l’apprentissage, précipitation de la survenue de troubles psychiatriques chez les individus présentant des prédispositions). »

Exécutif jupitérien

Conséquences : les niveaux d’usage élevés en France « appellent à renforcer les moyens consacrés à la prévention en les orientant vers le soutien d’actions dont l’efficacité a été démontrée. Des expérimentations de programmes reconnus, tels que le Programme de soutien aux familles et à la parentalité (PSFP) ou le Good Behavior Game, sont actuellement en cours en France, portées par des acteurs publics, universitaires et associatifs ; il s’agit de poursuivre et d’amplifier ces initiatives et d’en évaluer l’effet dans le contexte spécifique français ».

Mais qui, à Matignon ou chez Emmanuel Macron, s’intéresse à tout cela ? La seule initiative (annoncée fin mai par le ministre de l’Intérieur) vise à ce que les usagers soient passibles de contraventions immédiates. Une situation intenable qui nous dit l’incapacité avouée du pouvoir exécutif jupitérien à peser sur le réel. Ou, peut-être, son souhait de maintenir disponibles et les jeux et le pain.

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Jupiter- tabac : le prix n’augmentera pas avant les calendes de la seconde année du quinquennat  

Bonjour

Des politiques présentées comme différentes peuvent avoir les mêmes effets. Le 4 juillet, le Premier Ministre Édouard Philippe II prononcera devant l’Assemblée nationale son discours de politique générale. L’ancien maire du Havre a donc demandé expressément aux principaux ministres de faire remonter une note de dix pages détaillant la vision de leur propre travail ministériel ; une « feuille de route ». Et le Premier ministre d’en faire son miel politique : y puiser sources d’inspiration et imposer ses premiers arbitrages.

Agnès Buzyn, ministre de la Santé (et des Solidarités) a fait le travail demandé par Matignon et, curieusement, la feuille de route a « fuité » (sans que l’origine de la fuite soit encore localisée). Nous avons vu que L’Argus de l’assurance avait été privilégié. Le site des buralistes a aussi observé que L’Argus avait tweeté : « Feuille de route d’Agnès Buzyn : la lutte contre le tabagisme sera intensifiée en augmentant dès 2018 le prix du tabac ». Confirmation, ce vendredi 23 juin, par Les Echos : « Agnès Buzyn veut intensifier la lutte contre le tabagisme, en augmentant rapidement et fortement, dès 2018, le prix du tabac ».

On se souvient que Mme Buzyn avait expliqué au Parisien « ne pas être contre » la promesse du candidat Macron de passer à un paquet à 10 euros. On voit désormais que cette promesse (essentielle contre la principale cause évitable de mort prématurée) s’éloigne à grand pas. Où l’on comprend que des politiques présentées comme nouvelles, consensuelles et différentes peuvent, en même temps, être strictement équivalente aux anciennes.

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De la « Guerre des étoiles » jusqu’à l’apnée du sommeil terminale : héroïne, alcool et cocaïne

 

Bonjour

Carrie Fisher est morte le 27 décembre 2016 à Los Angeles. La célèbre actrice venait d’avoir 60 ans. Six mois plus tard de nouveaux voiles se lèvent sur les causes de sa disparition. On savait qu’elle avait été victime, le 23 décembre, d’un arrêt cardiaque à bord d’un avion parti de Londres : un accident survenu quinze minutes avant l’atterrissage à Los Angeles. Aussitôt transportée dans un service de soins intensifs de la ville elle devait y mourir sans reprendre connaissance. Jusqu’ici les causes réelles de l’arrêt cardiaque restaient « indéterminées ».

Or voici que le bureau du médecin légiste de Los Angeles vient de faire savoir que celle qui avait été rendue planétairement célèbre avec La Guerre des étoiles était morte d’apnée du sommeil. D’apnée du sommeil « et d’autres facteurs indéterminés ». C’est que l’autopsie du corps l’actrice a aussi révélé la présence d’héroïne, de cocaïne, et ecstasy dans son corps. Un rapport de médecine légale dévoilé lundi par la police américaine établit la présence dans le sang de concentrations élevées d’alcool et d’opiacés.

Dr House

Les analyses toxicologiques ont démontré « une exposition à l’héroïne » dont « les doses et le moment des prises n’ont toutefois pu être définis ». « Par conséquent nous ne pouvons pas établir le rôle joué par l’héroïne dans la cause du décès », précise le rapport des médecins légistes du comté de Los Angeles. Quel spécialiste de médecine interne, quel Dr House, pourrait établir les liens entre ces prises de toxiques multiples, une pathologie cardiaque et une apnée du sommeil ? Et pourquoi ces toxiques addictifs ?

« Ma mère s’est battue contre l’addiction aux drogues et la maladie mentale toute sa vie. Elle a fini par en mourir », a commenté la fille de Carrie Fisher, Billie Lourd, dans un communiqué au magazine spécialisé en célébrités People. Le frère de la comédienne, Todd Fisher, a quant à lui estimé que son combat avec les drogues et un trouble bipolaire « ont lentement mais sûrement mis sa santé en danger pendant de nombreuses années ».

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« Tabac chauffé » sans danger pour la santé : mais de qui Philip Morris se moque-t-il ?  

Bonjour

Ancien de Colgate Palmolive, Frédéric de Wilde est aujourd’hui le président de Philip Morris International Europe. Le site des buralistes français nous apprend qu’il a accordé un entretien à Losange, leur « magazine 100% »  ; entretien éclairant en ce qu’il donne de nouvelles précisions sur la grande nouveauté de sa firme : le « tabac fumé » (marque Iqos) que son groupe vient de lancer sur certains marchés-tests en France 1.

Frédéric de Wilde : « En dehors de la Chine et des États-Unis, environ trois cigarettes sur dix vendues sont fabriquées par le groupe Philip Morris International. Il y a environ 1,1 milliard de fumeurs actuellement sur notre planète. L’Organisation mondiale de la Santé estime que ce nombre évoluera peu jusqu’en 2025. Notre groupe se devait donc d’offrir une alternative à nos consommateurs adultes, avec des produits potentiellement moins nocifs. »

Pleinement nocifs

Ainsi donc Philip Morris reconnaît publiquement qu’il commercialise, à haute dose, des produits pleinement nocifs. Question des buralistes : « quid de la validité scientifique du ‘’risques potentiellement réduits’’ » ? Frédéric de Wilde :

« PMI conduit des recherches approfondies sur Iqos pour en vérifier le potentiel de réduction du risque de maladies liées au tabagisme par comparaison avec la fumée de cigarette. Notre recherche est très avancée et s’inspire des normes et des pratiques adoptées depuis longtemps dans l’industrie pharmaceutique comme des recommandations et orientations de la Food and Drug Administration aux États-Unis pour les produits de tabac à risque modifié. Les données à ce jour pointent clairement en direction d’une réduction des risques par comparaison avec la fumée. »

« La vapeur d’Iqos contient, en moyenne 90 à 95 % de niveaux inférieurs, de constituants nocifs et potentiellement nocifs – à l’exclusion de la nicotine – par rapport à la fumée provenant d’une cigarette de référence conçue à des fins de recherche scientifique ; comme mesuré selon les modèles de laboratoire, la vapeur générée par Iqos est significativement moins toxique que la fumée de cigarette ; les fumeurs qui ont complètement adopté Iqos, dans deux études cliniques sur une semaine et deux études sur trois mois, ont réduit leur exposition à 15 constituants nocifs. Les niveaux d’exposition mesurés ont approché ceux observés chez les personnes qui ont cessé de fumer pendant la durée des études ».

Tour de bras

Nocif ou pas Philip Morris implante Iqos à tour de bras. Outre le Japon l’objet est commercialisé dans quatorze pays européens : Danemark, Allemagne, Grèce, Italie, Lituanie, Monaco, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Roumanie, Espagne, Suisse, Royaume-Uni – et la France depuis le mai 2017.

 Ancien de Colgate Palmolive, Frédéric de Wilde ne nous dit pas tout sur le sujet. A commencer par ce qui se passe en Suisse. Il faut ici consulter vapolitique.blogspot.fr : « Philip Morris avoue la pyrolyse de l’Iqos mais tente de faire retirer l’étude lausannoise » (Philippe Poirson).   Où il est question de la pyrolyse, cette décomposition chimique d’un composé organique dû à une augmentation importante de sa température et qui génère d’autres produits qu’il ne contenait pas.

« La fumée dégagée par l’Iqos contient des éléments provenant de pyrolyse et de dégradation thermochimique qui sont les mêmes composés nocifs que dans la fumée de cigarette de tabac conventionnelle », souligne une étude conduite par une équipe de recherche lausannoise publiée dans JAMA Internal Medicine le 22 mai dernier.

« Nous n’avons jamais affirmé que l’Iqos est dépourvu de processus pyrolytiques, bien connus pour augmenter avec l’augmentation de la température, et qui sont responsables de la plupart des composés nocifs ou potentiellement nocifs (HPHC) restant trouvés dans l’aérosol de l’Iqos. Cependant, aucune combustion ne se produit dans l’Iqos » peut-on lire dans la réponse publiée le 30 mai sur le site de Philip Morris. Puis, début juin, Jean-Daniel Tissot, doyen de la faculté de biologie et médecine de l’Université de Lausanne, a reçu un courrier de Philip Morris exigeant le retrait de l’étude…

Silence de la nouvelle ministre

« En d’autres termes, réduire les cigarettes classiques allumées à un processus de combustion complète serait abusif, estime Philippe Poirson. Or ce sont les résidus de combustion incomplète et pyrolyse qui forment les composés les plus nocifs du tabagisme, point bien connu des spécialistes sérieux sur la question. (…) la génération de monoxyde de carbone (CO) en est un élément clef. Sa présence atteste de combustion incomplète ou de pyrolyse. Le processus de dégradation des composés en absence d’oxygène produit du CO en place du CO2 dégagé en combustion complète. L’étude lausannoise confirme la présence de CO dans la fumée produite par l’Iqos. De son côté, les cadres scientifiques de Philip Morris en contestent le taux mesuré mais pas sa présence. Difficile dans ces conditions d’accorder crédit aux médias présentant l’Iqos comme produit « smokeless » sans fumée. »

En France, face aux allégations d’une moindre nocivité les autorités sanitaires font comme si rien n’existait. La nouvelle ministre de la Santé fait comme celle qui l’a précédée. Aucune réponse fournie aux fumeurs qui s’interrogeront. Comme avec la cigarette électronique, aucune étude, aucun conseil qui s’inscrirait dans une politique citoyenne du moindre risque.

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1 « IQOS, le « tabac chauffé à moindre nocivité » arrive en France. Silence des autorités » Journalisme et santé publique, 14 avril 2017

Demain Bruno Le Maire, ministre de Bercy, réclamera-t-il une baisse des prix du tabac ?

Bonjour

Johan Van Overtveldt, 61 ans, est un journaliste et homme politique belge, membre de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA). Il est aussi ministre fédéral belge des Finances. Et il vient de proposer une baisse des prix du tabac afin de combler le trou de 8 milliards d’euros à rentrer dans les caisses de l’État belge avant le prochain débat budgétaire. Il s’en explique dans Le Soir. « Si des accises élevées ont pour effet de faire diminuer une consommation excessive, je suis le premier à m’en féliciter. Mais si l’on constate que la consommation baisse, mais pas selon les prévisions, et que les recettes fiscales baissent encore plus, il faut alors oser en parler ».

 Baisser les prix pour « moduler la baisse des ventes ». On peut aussi dire « relancer le tabagisme ». « En janvier déjà, le ministre belge des Finances avait lancé le sujet de baisser les accises sur le tabac, rapporte le site des buralistes français. La hausse précédente ayant rapporté 151 millions d’euros de moins que prévu en 2016 : ainsi, sur les 199 millions d’euros supplémentaires attendus par le gouvernement, à peine 48 millions d’euros ont été obtenus. Et pour les quatre premiers mois de 2017, les chiffres seraient encore plus mauvais : la vente des cigarettes ayant diminué de 10 % et celle du tabac à rouler de 25 %, le cabinet du ministre table sur une perte de 53,46 millions d’euros. »

Schizophrénie politique étatique

 En Belgique cette proposition est loin de faire l’unanimité au sein de l’opposition comme du gouvernement. La Dr  Maggie De Block, ministre belge de la Santé, n’était déjà pas d’accord en janvier pour enclencher cette marche-arrière sanitaire. « Bronca de la ministre de la Santé et des tabacologues » titre Le Soir.

Descendons de latitude et imaginons Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, adopter la même politique que son collègue belge. Qui, alors, prendrait la parole au sein du gouvernement ? Et pour dire quoi ? Quelle serait la position publique d’Agnès Buzyn, ministre de la Santé dont on a, déjà, observé l’incroyable frilosité sur le sujet ? On pourrait aussi faire observer que le fait de ne pas augmenter le prix du tabac (comme ce fut le cas en France durant le quinquennat où Marisol Touraine fut ministre de la Santé) c’est, de facto, le baisser.

Il serait facile de rire de la proposition belge. Ou de la cantonner au surréalisme qui colle si bien à ce pays. Mais comment ne pas voir qu’elle ne fait que symboliser la schizophrénie politique que les Etats continuent d’entretenir avec cette source d’addiction massive et massivement mortifère.  Certains pays se soignent, comme la Grande Bretagne. D’autres sont encore et toujours dans le déni. C’est le cas de la France. Que veut, Macron-Jupiter contre les addictions mortifères ? Et que pourra-t-il faire ?

A demain

 

Il faut en finir avec la vente libre de la codéine dans les pharmacies d’officine  

 

Bonjour

En France deux adolescents sont morts depuis le début de l’année, après avoir consommé de la codéine. Parmi eux, Pauline, 16 ans, très bonne élève de première S qui envisageait de faire médecine. Sa mère témoigne dans Le Parisien : « Alerte à la codéine, médicament détourné en nouvelle drogue à la mode ». Sa mère a lancé sur internet une pétition demandant l’interdiction de la vente de codéine sans ordonnance. Plus de 43 000 soutiens à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Si le sujet n’est pas nouveau 1 il semble prendre de l’ampleur comme en témoigne les cas « d’abus par des adolescents » officiellement déclarés au réseau d’addictovigilance. En 2016 treize cas d’usage détourné de codéine par des jeunes ont été déclarés, parfois associée à la prométhazine (antihistaminique H1), pour composer, avec du soda, trop célèbre « purple drank ». Codéine : opiacé, troubles de la vigilance, troubles du comportement (agitation, confusion, délire), crises convulsives, coma, hépatotoxicité (en association avec du paracétamol) ; risque de dépendance.

Millions de boîtes

« En 2015, plus de 36 millions de boîtes de médicaments à base de codéine ont été vendues sur ordonnance. Et sans prescription obligatoire, nous en recensons plus de 22 millions », a précisé au Quotidien du Médecin  Nathalie Richard, directrice adjointe de la Direction en charge des médicaments des addictions (Agence nationale de sécurité du médicament).

Sans conclure quant à un lien entre ce chiffre et le nombre des cas d’intoxication Mme Richard ne se voile pas la face : des enquêtes spécifiques laissent penser que le phénomène s’« amplifie, voire s’accélère ». « On observe un phénomène de mode chez les adolescents et préadolescents de consommation de la codéine à des fins récréatives » dit-elle.

Alertes partielles

Depuis cinq ans l’ANSM alerte (partiellement) sur le sujet – comme sur l’usage détourné d’antitussifs à base de dextrométhorphane ou sur le sirupeux « purple drank ». Une « réflexion » est en cours à l’ANSM pour protéger cette « population particulièrement vulnérable ». Nathalie Richard :

« Nous souhaitons renforcer la communication à l’égard des professionnels, comme les pharmaciens, qui peuvent refuser de vendre un produit s’ils estiment qu’il y a une mise en danger de la personne, les médecins et pédiatres, qui peuvent aider au repérage des conduites addictives, et à l’orientation vers des prises en charge adaptées, mais aussi les services de médecine scolaire et les professeurs et instituteurs, ainsi que les autres métiers en contact avec l’adolescence ».

« Nous étudions actuellement des mesures réglementaires pour limiter l’accès de cette population à ces médicaments, sans diminuer pour autant l’accès des patients qui ont besoin de ces produits pour traiter la douleur. »

S’enfuir du quotidien

On compte aujourd’hui, dans les pharmacies d’officine, une soixantaine de présentations de codéine – dont le célèbre  Néo-Codion® enfant  – « non soumis à prescription médicale ». Sans oublier le Klipal Codéiné® (1, 50 euro, non soumis à prescription – remboursé à 65%).

« Aujourd’hui, même des enfants peuvent s’en procurer légalement dans les officines, souligne Le Parisien Elsa Mari (avec Nicolas Jacquard). ‘’Les professionnels ont le droit de refuser s’ils ont des doutes’’ rétorque Alain Delgutte, président du Conseil central de l’Ordre national des pharmaciens. Sur la question de l’interdiction, il estime que c’est à l’ANSM de se prononcer. » Mais M. Delgutte ajoute : « Ce phénomène nouveau témoigne d’un mal-être chez les jeunes, d’une volonté d’échapper au quotidien. C’est un vrai problème. »

Un vrai problème, certes. Mais dont la solution n’est pas la codéine librement accessible en pharmacie d’officine.

A demain

 1 « Néo-Codion® : de quoi es-tu donc le nom ? » Journalisme et santé publique du 23 juillet 2013

Drogues et sexualité à haut risque chez les gays : alerte rouge au « chemsex » dans Libé

 

Bonjour

Quarante ans plus tard. On trouvera dans le Libération de ce 14 juin 2017 un (remarquable) dossier, une « alerte sanitaire chez les gays » (Florian Bardou). L’affaire à un sigle : « chemsex ». « Cette pratique à risques où le sexe est associé à la prise de drogues – GHB, méthamphétamines ou cathinones, etc. s’est démocratisée depuis une dizaine d’années avec l’apparition des applications de rencontres gays géolocalisées comme Grindr ou Scruff, et de nouveaux produits de synthèse accessibles à bas coût sur Internet, explique le quotidien de Jean-Paul Sartre. Elle procure, selon ceux qui la pratiquent, un plaisir sexuel plus important et plus intense. »

Libé ouvre ses colonnes à Aurélien Beaucamp, président de Aides : « Ne regardons pas les hommes tomber » :

« La commercialisation à bas coût et sur Internet des nouvelles drogues de synthèse a ouvert pour les gays une ère de consommation, souvent dans le cadre de marathons sexuels, aussi appelés «chemsex» (pour chemical sex). Les situations de décrochage social et d’overdoses liés à cet usage de drogues se sont accrues ces dernières années, illustrées par les annonces fréquentes de perte de travail ou de décès aussi soudains que prématurés. Il s’agit bel et bien d’une crise sanitaire.

« Qu’elles soient le fruit d’une recherche de plaisir, de performance, de l’absence de perspective ou de l’expression d’un mal-être et de la solitude, peu nous importe dans l’immédiat. Notre communauté devra regarder ses démons en face mais, d’ici là, il est urgent de développer une prise en charge adaptée et spécifique. Il s’agit bien entendu de réduire les risques d’overdose, de contamination au VIH et à l’hépatite C. Surtout, il faut offrir un accompagnement communautaire, combiné à une prise en charge médico-psychologique. En effet, c’est le rejet, l’injonction de soins et une prise en charge médicale inadaptée qui sont souvent les seules réponses aujourd’hui apportées (…). »

Mollet droit devenu zone érogène

Quarante ans plus tard. La parole est aussi donnée au Dr Philippe Batel, coprésident du comité scientifique de SOS Addictions. Il faut lire le texte de ce spécialiste qui œuvra longtemps à l’hôpital Beaujon avant de rejoindre un établissement privé (qu’il vient de quitter). Il explique que « chemsex » se dit aussi  «PNP» (Party and Play), «plan planant», «plan def», «plan sous chems», «plan slam»… Selon lui tout ces mots désignent « une forme hardcore, fixée et sous-communautaire d’un comportement vieux comme le monde : « performer» sa sexualité avec des produits «aidants» ou censés aider ».

Hier l’alcool, les poppers et l’alcool, la cocaïne et l’ecstasy. Aujourd’hui la méthamphétamine – le crystal -, la kétamine ou le GHB. Puis les « cathinones » qui semblent avoir boosté l’usage du chemsex en le généralisant bien au-delà des pratiques fétichistes où il était initialement confiné. Il s’agit ici de drogues de synthèses décuplant les effets du cathinone, principe actif du khat, plante naturelle au pouvoir désinhibiteur mâchée autour de la péninsule arabique.

« Les cathinones présentent généralement deux types d’effets attractifs pour le sexe, bien que subjectifs et inconstants, explique à Libé le Dr Batel.  D’abord, elles sont ‘’empathogènes’’ : ‘’Tout le monde m’aime et j’aime tout le monde’’ – c’est la caricature du clubber sous ecstasy des années 90. Mais elles sont aussi ‘’entactogènes’’ : elles produisent un effet particulièrement agréable du contact physique, proche d’une hallucination cénesthésique sur la peau. Un des partenaires va par exemple effleurer une partie non génitale de l’autre sujet et celui-ci va découvrir que son mollet droit est une zone très érogène. En gros, en plus d’une augmentation du désir sexuel et de la levée des inhibitions que l’on retrouve avec les produits que vous avez cités, les patients décrivent une intimité confiante rapidement obtenue, une augmentation des sensations de plaisir, mais très souvent aussi une insatiabilité sexuelle. »

Moins de 10 euros le gramme

L’offre répond amplement à la demande, quand elle ne la stimule pas : internet, dark web via des sites qui ont des relais néerlandais pour des fabricants installés en Europe de l’Est et en Chine ; livraison en deux à huit jours selon le mode d’acheminement postal sélectionné. Moins de 10 euros le gramme de 3-MMC acheté en gros. Police inexistante, ou presque. Inhalation, ingestion « diluée de l’eau ou dans un ‘’parachute’’ – un baluchon de poudre confectionné avec du papier à cigarette et qu’on avale – elles peuvent aussi se prendre en intrarectal – ‘’booty-bump’’ – et enfin en injection intraveineuse : c’est la pratique dite du ‘’slam’’».

Quarante ans plus tard, les seringues. « Nous disposons de deux enquêtes françaises sur des patients séropositifs qui consultaient un service de maladies infectieuses, précise le Dr Batel. On observe chez eux une prévalence déclarative élevée du slam sur les six derniers mois – entre 4 et 5 %. Si on regarde les expérimentateurs c’est-à-dire ceux qui ont déjà essayé une fois, on est autour de 7 à 8 %. » Risques infectieux potentialisés avec des rapports non protégés mais aussi troubles psychiatriques (attaques de panique, accès maniaques, replis autistiques, bouffées délirantes aiguës, passages à l’acte auto ou hétéro-agressifs), insuffisances rénales aiguës, rhabdomyolyses, infarctus du myocarde, AVC, troubles dépressifs, syndromes paranoïaques, un isolement social, addiction sexuelle induite.

Directeur général de l’AP-HP

Il ajoute : « Dans les années 1980, les gays ne mouraient pas du sida mais de ‘’pneumonie’’. En 2017, ils ne meurent pas du chemsex mais ‘’d’arrêt cardiaque’’. Si je comprends cette pudeur, il y a un déni dans la communauté gay sur les dangers du chemsex. ».

Selon lui le phénomène est hors contrôle dans certaines métropoles aux Etats-Unis. En Europe, un épicentre majeur à Londres a conduit les autorités, la communauté gay et les associations à mettre en place un plan ambitieux, qui commence à porter ses fruits. Berlin, Bruxelles, Barcelone sont en train de s’organiser. Et en France ? « Avec Aides, le 190, les CoreVIH, le Réseau de prévention des addictions (Respadd), les Services des maladies infectieuses et tropicales (Smit) et les services d’addictologie de l’AP-HP nous avons mis en place un réseau informel, explique le Dr Batel. Mon sentiment est qu’il faut aller plus loin. Créer au plus vite un dispositif inspiré du modèle londonien. Une coordination allant d’une prévention de terrain à des centres spécifiques d’évaluations et de soins avec un hôpital de jour et de week-end et une articulation avec des soins de suite et de réadaptation (SSR). L’AP-HP devrait jouer un rôle central et expérimental dans ce dispositif. »

Quarante ans plus tard, le directeur général de l’AP-HP est-il abonné à Libé ?

A demain