La «colère froide» de Nicolas Bonnemaison contre Jérôme Cahuzac et l’Ordre des médecins

Bonjour

« Deux poids, deux mesures ». C’est le titre d’une tribune peu banale publiée aujourd’hui dans Sud Ouest – un texte hors du commun signé de l’ex-médecin Nicolas Bonnemaison, jadis urgentiste à l’hôpital de Bayonne. L’homme réagit à la décision du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM) du 21 juin autorisant le Dr Jérôme Cahuzac à exercer la médecine. Extraits :

« Depuis le vendredi 21 juin 2019, je rumine une colère froide, ce qui n’est pourtant pas dans ma nature. En cause : une décision que vient de rendre le CNOM. Je m’explique. Je ne connais pas et je n’ai jamais rencontré le docteur Jérôme Cahuzac. Je n’ai évidemment rien de personnel contre l’ancien ministre délégué au Budget. Seulement voilà, la décision du CNOM qui le concerne, elle, m’intéresse au plus haut point. Resituons le contexte. Chirurgien de formation, le docteur Cahuzac a notamment exercé la médecine en posant des implants capillaires dans la clinique Cahuzac, fondée avec son épouse, puis en tant que « conseiller technique » pour des laboratoires pharmaceutiques au sein de la société Cahuzac conseil à partir de 1993. Par ailleurs, à la fin des années 1980, il se lance en politique, ce qui l’amène jusqu’à sa participation au gouvernement Ayrault, sous la présidence Hollande. »

On sait que l’histoire se termine assez mal. En mai 2018, celui qui était au départ promis à un brillant avenir chirurgical est condamné à quatre ans de prison, dont deux ans fermes, pour fraude fiscale et blanchiment. Il échappera à l’incarcération, bénéficiant, en avril 2019, d’un aménagement de sa peine avec port d’un bracelet. Il vit désormais en Corse et a exprimé le souhait d’y exercer la médecine. Après bien des péripéties fort peu confraternelles le Conseil régional de l’Ordre des médecins Corse s’y était montré favorable, mais le Conseil national avait suspendu, dans un premier temps, l’autorisation d’exercer du docteur Cahuzac, estimant qu’il n’avait pas le niveau et les connaissances requis.

Puis, vendredi 21 juin, plusieurs médias ont fait savoir que le CNOM a fait volte-face. Après avoir à nouveau siégé, le 13 juin, le Conseil national est en effet revenu sur son premier jugement, autorisant finalement Jérôme Cahuzac à exercer la médecine. Nicolas Bonnemaison :

« Moi qui suis, aujourd’hui, dans la résilience, et depuis longtemps, je pensais que toutes ces péripéties ne m’atteindraient plus. Mais ces derniers jours, le CNOM a réussi à réveiller la colère que j’avais reléguée aux tréfonds de mes pensées et sentiments. Ce n’est pas Jérôme Cahuzac – il se bat et c’est légitime – qui fait resurgir cette colère, c’est le sentiment d’injustice. J’ai exercé la médecine hospitalière de 1989 à 2011, avec des responsabilités au sein de mon service et de mon pôle médical, pendant plusieurs années. Puis en août 2011, dès mon arrestation pour suspicion d’euthanasie, le Conseil de l’ordre m’a évidemment suspendu. J’ai traversé deux procès d’assises. Acquitté à Pau en 2014, j’ai été condamné à deux ans de prison avec sursis à Angers en octobre 2015, au terme d’un procès que j’ai (mal) vécu comme joué d’avance. »

Cinq ans d’emprisonnement avec sursis requis

L’ancien praticien encourait la réclusion criminelle à perpétuité – accusé d’avoir abrégé, au moyen d’injection de sédatifs (ou de curare), la vie de sept de ses patients âgés et atteints de maladies incurables. Les faits s’étaient passés en 2010 et 2011 dans son service de l’hôpital de Bayonne.En juin 2014 la cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques l’avait acquitté. Le parquet général avait alors fait appel et l’affaire avait été dépaysée.

A Angers (comme à Pau) l’avocat général avait requis cinq ans de prison avec sursis. Les avocats de Nicolas Bonnemaison avaient appelé les jurés à l’acquitter une seconde fois. La cour d’assises du Maine-et-Loire n’avait, finalement,, retenu la culpabilité de l’ancien médecin que pour une seule des sept morts à l’origine de l’accusation d’empoisonnement

« J’ai purgé mon sursis, puis le Conseil de l’ordre départemental des Pyrénées-Atlantiques et le Conseil régional d’Aquitaine m’ont autorisé à reprendre mon activité, et je les en remercie de tout cœur. Mais c’était sans compter sur le Conseil national, qui a fait appel de ces décisions. Il a finalement mis fin à tous mes espoirs en maintenant ma radiation au motif que je n’apportais pas suffisamment de gages du maintien à niveau de mes connaissances, soit exactement ce qui était aussi reproché à Jérôme Cahuzac !

« Mais le Conseil national me paraît avoir été moins regardant avec lui, dont la suspension a finalement été levée, d’où ma colère devant ce que je considère comme une injustice flagrante. Pourtant, depuis 2011, je n’ai jamais cessé de m’intéresser à la médecine, parce qu’elle a toujours été et reste une passion. Je me suis appliqué à entretenir mes connaissances et à me familiariser avec les avancées médicales. Le Conseil national en a douté. Mais il semble que, pour pouvoir réexercer la médecine après une suspension ou une radiation, il serait plus important, dans certains cas, d’avoir un carnet d’adresses plutôt que le soutien des Conseils de l’Ordre départemental et régional. »

Et pour finir :

« Aujourd’hui, huit ans après mon arrestation, je suis toujours interdit d’exercer. Je pensais en avoir pris mon parti, mes soutiens de la première heure, mes proches, ma famille et mes filles m’aidant à aller de l’avant. En fait ce n’est pas si simple… Depuis octobre 2018, je travaille à temps plein au centre hospitalier de Bayonne, où j’ai été chaleureusement accueilli. Cet emploi, bien qu’évidemment purement administratif, est cependant fondé sur l’analyse de dossiers médicaux. Mes connaissances médicales m’aident chaque jour, et chaque jour je continue à les approfondir davantage. Mais contrairement au docteur Cahuzac, le Conseil national me considère toujours comme un docteur en médecine inapte à exercer son métier. Au bout du compte, que penser de tout cela ? Ma colère pourrait-elle être, finalement, constructive ? »

Et Nicolas Bonnemaison de se demander ca qu’il adviendrait si le CNOM, se penchaat à nouveau sur « le cas Bonnemaison » dans les mêmes dispositions que pour le cas Cahuzac. Comparaison peut-elle être raison ? L’Ordre se penchera-t-il sur le cas de l’ancien médecin ?

A demain @jynau

L’invraisemblable scandale des urgences: celui des malades laissés sur des lits-brancards

Bonjour

Brancards, parfum de guerre et de médecine militaire. S’il n’y avait qu’une tribune à retenir, parmi toutes celles qui fleurissent aujourd’hui dans les gazettes, ce serait celle que signe aujourd’hui dans Libération le Pr Bruno Riou, membre du Conseil national de l’urgence hospitalière, doyen de la faculté de médecine, Sorbonne-Université. Cette tribune, mais aussi ses références bibliographiques, parmi lesquelles La Casse du siècle, de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent (éditions Raisons d’agir, 2019).

Agnès Buzyn n’a pas craint de dire du système de santé français qu’il était «à bout de souffle» . Gardons la métaphore pulmonaire : pour le le Pr Riou les urgences hospitalières sont « au bord de l’asphyxie ». Selon lui la grève du personnel paramédical illustre cet état inquiétant et le «No Bed Challenge» lancé depuis de nombreux mois par Samu et Urgences de France (1) doit être interprété comme un appel à l’aide désespéré. 

Que sait le citoyen ? Que les urgences sont débordées ; que les autres acteurs du système de santé ne veulent plus ou ne peuvent plus agir ; que c’est le dernier endroit où le patient perçoit encore une lumière «accueillante» 24 heures sur 24 ; que nul ne sait combien de temps encore durera cette lumière dans la nuit des villes et des déserts.

Les médias, le ministre et les militants syndicaux ont aussi appris au citoyen que le nombre de consultations aux urgences a augmenté de dix à plus de vingt millions par an en quelques années – et qu’une proportion notable (30 %) pourrait hypothétiquement bénéficier d’une prise en charge ambulatoire dans d’autres structures. Certes. Mais pour le Pr Riou l’essentiel  est ailleurs.  

« Le problème le plus grave auquel doivent faire face les urgences hospitalières, c’est l’absence d’aval suffisant et sa conséquence immédiate, les longues files de patients couchés sur des lits brancards pendant de très nombreuses heures dans ce qu’il convient d’appeler ‘’les couloirs de la honte’’».

Sisyphe est malheureux

Pourquoi ? « Parce qu’il est largement prouvé, dit-il,  que ces lits brancards sont associés à une augmentation de la morbidité et de la mortalité ). Parce que ces patients sur des lits brancards constituent une surcharge de travail considérable pour le personnel paramédical et médical, notamment de poursuite de soins et de surveillance, les empêchant de faire face au flux incessant d’arrivée de nouveaux patients alors même qu’ils ne sont souvent pas en nombre suffisant pour gérer ce flux. Parce que la recherche de lits pour ces patients, travail d’un ‘’Sisyphe malheureux’’ qui verrait l’ascension de son rocher constamment freinée, gâche une part importante de temps médical et paramédical. Parce que ces patients entassés dans des structures inadaptées, les couloirs, peuvent s’aggraver, renvoyant aux soignants un sentiment aigu de mal faire leur travail, quand ils ne sont pas cloués au pilori pour ‘’défaut d’organisation’’».

Ajoutons,pour ajouter au scandale, que ces « lits brancards » fournissent une manne financière non négligeable pour les établissements de santé. Les causes de ces invraisemblables abcès sont multiples et parfaitement identifiées précise le Pr Riou : restriction budgétaire de l’hôpital public, concurrence entre établissements, tarification à l’activité (T2A), virage ambulatoire décidé de manière technocratique et imposé aveuglément par l’outil budgétaire, vieillissement et précarisation de la population, proportion croissante de patients souffrant de maladies chroniques invalidantes, etc.

« Il s’agit du plus grand dysfonctionnement dont souffrent les urgences hospitalières et toutes les mesures de la loi ‘’Ma santé 2020’’ soumise au vote auront un effet homéopathique si ce phénomène délétère n’est pas pris à bras-le-corps et de manière urgente, pour libérer, au moins un peu, le carcan qui asphyxie nos urgences hospitalières. »

Brancards, carcans, homéopathie…. On ajoutera la perte de sens qui mine l’hôpital public dans son ensemble. Nous faudra-t-il imaginer que Sisyphe y est malheureux ?

A demain @jynau

1 Samu et Urgences de France. No Bed Challenge.
2 «Association entre mortalité et attente aux urgences chez les adultes à hospitaliser pour étiologies médicales», de E. Thibon et al. in Annales françaises de médecine d’urgence, 2019.

Premières révélations de l’anesthésiste de Besançon accusé de vingt-quatre empoisonnements.

Bonjour

C’est une exclusivité de La Nouvelle République (Emmanuel Coupaye). Le quotidien régional a recueilli (à Poitiers où la justice le contriant à résider) les premiers mots à la presse du Dr Frédéric Péchier, médecin anesthésiste de Besançon (Doubs) accusé de vingt-quatre empoisonnements qu’il « conteste farouchement ». « A mots comptés, contenus parfois, il évoque ses sentiments, les accusations, la dernière audience, l’ultime rebondissement… en évitant soigneusement de rentrer dans le détail de la procédure pour ne pas prêter le flanc aux critiques. Même si cela lui brûle les lèvres… » précise le quotidien.

Son avenir ? « Il est catastrophique ! L’Ordre ne m’a pas interdit d’exercer mais je sais que ma carrière est finie, dit-il. Je ne ferai plus d’anesthésie, c’est impossible. Comment voulez-vous que je sois serein en endormant un patient, vous allez repenser à tout, au moindre pépin, on va venir me voir. Ma vie professionnelle est foutue, quinze ans d’études pour rien. J’ai le bac en poche pour retravailler, voilà ! »

Pourquoi avoir choisi l’anesthésie comme son père ?  « Mais, je n’ai pas choisi l’anesthésie au départ, j’avais choisi médecine, dit-il. J’ai d’abord fait de la pneumologie comme interne, puis j’ai été en médecine interne, après j’ai fait un stage au Samu et c’est là que j’ai commencé à me dire que c’était intéressant car l’anesthésie allie la réflexion médicale et le côté technique.  Le fait que mon père soit déjà anesthésiste à Poitiers, ça n’a pas joué. Quant à l’ affaire des anesthésistes de Poitiers 1 dont on a beaucoup parlé, j’avais 12 ans, en 1984 quand ça s’est passé. C’est aberrant ce genre de rapprochement !» 

Le fait que le parquet général de Besançon va se pourvoir en cassation pour obtenir son incarcération ? Pour lui c’est  «  un véritable acharnement ».  Et de mettre en cause le rôle pouvant être joué par la mécanique judiciaire et par la presse.

« Je suis dépité de constater qu’encore une fois, les avocats des parties civiles déforment tout. J’espère que la lumière sera faite sur les conditions dans lesquels le dossier d’instruction a été communiqué à la presse (…) Les avocats des parties civiles ont raconté tout et n’importe quoi pour me nuire le plus possible et essayer de me faire passer pour un coupable (…)  Ils sont à l’origine d’articles de presse aberrants et de déclarations fausses (…) A chaque fois qu’il y a un huis clos, les journalistes rapportent des propos qu’ils tiennent des uns et des autres sans assister à l’audience et avoir directement accès aux débats.

« La seule fois où des journalistes ont pu assister à une audience, c’était en avril 2017 pour la modification de mon contrôle judiciaire. Le fond du dossier avait quand même été abordé et le nom de certaines personnes de la clinique avait été cité, à leur grande fureur d’ailleurs (…) A la sortie de l’audience, les journalistes étaient venus me parler en disant : “ On ne comprend plus rien, ça ne cadre pas avec ce que l’on nous a raconté, ça n’est pas l’enquête qu’on nous a racontée ! ” ça m’a frappé. Ils découvraient les vraies raisons de ma mise en examen. »

Les vingt feuilles du rapport psychocriminologique

Sur le fond ? « Depuis deux ans, je clame mon innocence, et je la clame toujours, affirme-t-il. Moi, je connais le fond du dossier, je ne suis donc pas surpris de cette situation. Mais je comprends que ça choque les gens avec toutes les accusations lancées contre moi. Ce que je retiens, c’est que le dossier n’est pas si clair que ça et qu’il n’y a pas de preuves de ma culpabilité. Vous pensez bien que sinon, je serais en détention. Sur les vingt-quatre cas que l’on me reproche, s’il existait la moindre preuve matérielle ou le moindre témoignage, je ne serais pas là. »

« J’ai l’habitude d’entendre les avocats adverses qui n’ont pas bien compris ni travaillé leur dossier, et qui s’attachent à quelques petits détails pour faire de grandes déclarations. L’un des avocats des parties civiles est quand même allé jusqu’à me comparer à Hitler, ça vient faire quoi ça dans le débat !

Pareil, ils se sont précipités sur le rapport psychocriminologique, en considérant son contenu comme acquis alors que le rédacteur ne m’a même pas vu ! Ils ne se sont appuyés que là-dessus : c’est vingt feuilles sur les 13.000 pages du dossier. En revanche, ils n’ont pas tenu compte de l’expertise psychiatrique faite par un collège d’experts qui vont complètement à l’inverse de ce rapport : pas de caractère rigide ou sensitif, ni d’éléments de nature narcissique pas de recherche de grandeur ni de tendance à l’affabulation. Au total, ils retiennent que j’ai une personnalité normale et pas celle d’un tueur en série, mais ça, on en fait abstraction, c’est affligeant ! »

S’intéresser à l’affaire, éminemment complexe, de l’anesthésiste de Besançon impose de découvrir la totalité de cet entretien (qui é été relu par l’intéressé avant publication). L’affaire de Poitiers avait duré quatre longues années. Combien pour celle du Dr Frédéric Péchier ?

A demain @jynau

1 « Affaire de Poitiers » ou  « Affaire Mériel ». En 1984, une patiente meurt au CHU de Poitiers lors d’une opération. Les tuyaux amenant le gaz au respirateur ont été inversés. L’enquête révèle de vives tensions au sein du service. En 1988 la cour d’assises de la Vienne prononce l’acquittement de l’anesthésiste, de l’interne et du chef de service.

Vingt-quatre empoisonnements, neuf mortels : comment l’affaire bisontine évoluera-t-elle ?

Bonjour

Son nom peine à imprimer : le Dr Frédéric Péchier. Aussi les médias parlent-ils de « l’anesthésiste bisontin ». L’affaire est simplement inimaginable. Aussi cherche-t-on des points d’ancrage. Et, quand ils se souviennent, les médias évoquent « l’affaire Mériel » (CHU de Poitiers, 1984, un mort).

La cour d’appel de Besançon a, le 12 juin,  maintenu le Dr Frédéric Péchier, soupçonné de vingt-quatre empoisonnements dont neuf mortels, en liberté sous contrôle judiciaire. L’information a été donnée par les avocats de la défense et ceux des parties civiles. À l’issue de quatre heures de débats et d’une heure de délibéré les magistrats bisontin ont (à nouveau) laissé le médecin anesthésiste libre – comme il l’est depuis sa première mise en examen, prononcée en mars 2017, pour sept premiers cas d’empoisonnement.

Me Jean-Yves Le Borgne, l’un des avocats du médecin : « La chambre de l’instruction a purement et simplement confirmé la décision qui avait été prise au mois de mai par le juge des libertés et de la détention. C’était ce que nous sollicitions, c’était ce que nous espérions, c’était dans notre esprit ce que l’équité mais aussi le droit et la procédure pénale française commandaient. Nous vous le disons avec force, le Dr Péchier est présumé innocent (…), c’est un dossier en l’état sans preuves, il y a encore beaucoup d’actes d’investigation à accomplir ».

La démesure de l’ego

C’est peu dire que les parties civiles ont mal compris la décision des magistrats bisontins. Les chaînes télévisées ont amplement relayé leurs réactions. A ce stade l’affaire est d’un peu banale complexité, comme en témoigne un remarquable dossier du Parisien (Louise Colcombet) : « Anesthésiste de Besançon : révélations sur le mobile présumé du docteur Péchier En plus d’un ‘’ego démesuré’’, les enquêteurs soupçonnent le docteur Péchier d’avoir empoisonné des patients pour se venger de ses confrères. Le mobile est selon eux pluriel. Narcissisme confinant à la mégalomanie ou volonté de régler ses comptes par patients interposés ? (…) ».

Où l’on en revient à cette fascination que peut exercer le « fait divers ». Un sujet traité dans Libération ( Frédérique Roussel) : « Ecrire un fait divers est un défi lancé au réel » – un remarquable entretien avec Frédérique Toudoire-Surlapierre (« Le fait divers et ses fictions » Minuit, 192 pp., 18 €).

« Le fait divers n’existe que par les médias. Si un crime a lieu mais qu’il n’est pas signalé dans le journal, ce n’est pas un fait divers. Donc sa première expression est médiatique ; elle se caractérise souvent par la concision, la surprise, elle est un surgissement de l’extraordinaire dans une vie ordinaire. En revanche, le fait divers littéraire est tout autre puisque l’écrivain développe l’intrigue, il donne aussi des éléments de biographie des protagonistes, il rend compte de la complexité, voire de l’ambivalence des faits. C’est le cas de Truman Capote avec De sang-froid, Philippe Jaenada avec La Serpe, Lola Lafon avec Mercy, Mary, Patty, Emmanuel Carrère avec L’Adversaire à sa façon. »

Quel écrivain, s’emparera, demain, de l’affaire de l’anesthésiste bisontin ?

A demain @jynau

 

L’envenimement des grèves aux urgences : il ne faut pas dévoyer l’arrêt maladie (Agnès Buzyn)

Bonjour

Hier invisible ou presque des médias généralistes la grève des urgentistes vient de s’envenimer : des grévistes réquisitionnés viennent ainsi de se mettre en « arrêt-maladie » pour protester contre leurs conditions de travail. Après un très gros abcès à Lons-le-Saunier on apprend que dans la nuit du 3 au 4 juin, à l’hôpital Lariboisière de Paris, les équipes de nuit n’étaient pas présentes. C’est donc le personnel de jour qui a dû être réquisitionné : l’équipe a travaillé durant dix-huit heures d’affilée. Des pompiers et le SAMU ont aussi dû transférer des malades vers d’autres services hospitaliers.

« C’est une forme extrême de protestation qui a été utilisée. […] On peut contester cette modalité d’action mais ce qu’il faut bien comprendre,c’est que la réponse du personnel est liée à l’inconséquence des gens qui nous gouvernent » a déclaré, sur RTL le Dr Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (mouvements nationaux les 6 et 11 juin) :

« La situation dans les services d’urgence et plus globalement dans les hôpitaux est catastrophique.  Le mouvement de grève débuté à l’hôpital Saint-Antoine s’est étendu dans de nombreux hôpitaux, parfois au-delà des services d’urgences.

Les plans d’économie successifs, associés à des fermetures de lits et des services rendent les conditions de travail des personnels insupportables.  Nous n’avons plus aujourd’hui les moyens de prendre en charge nos patients dans des conditions dignes et en toute sécurité.

Le gouvernement doit entendre notre cri d’alarme, à la veille de l’été, période toujours très difficile dans les hôpitaux.  Nous demandons à la Ministre de la Santé d’ouvrir immédiatement des négociations pour répondre aux revendications posées par les personnels. »

Très grosses fatigues

Réponse de la ministre Agnès Buzyn, ce matin sur France Inter . Qu’a-t-elle à dire, au-delà « de la calinothérapie et des mots doux » ?

« D’abord j’ai mis beaucoup d’argent sur la table [sic] pour l’hôpital public l’année dernière et cette année (…) ce qui permet aux hôpitaux de retrouver un peu de souffle. (…) Aujourd’hui l’engorgement aux urgences est essentiellement lié au fait que les patients ne trouvent pas de médecins capables notamment de les prendre sans rendez-vous. (…) Je comprends leur impatience [celle des médecins urgentistes] Je dis à tous les Français qui le peuvent (évidemment il y a des endroits où il n’y a pas de médecins et donc je l’entends …) d’éviter d’aller aux urgences quand on peut essayer de trouver un rendez-vous avec un médecin généraliste, dans un centre de santé, dans une maison de santé …. 

« Je reçois les urgentistes, je les reçois régulièrement. Ils attendent une initiative pour repenser les urgences de l’avenir et je travaille avec eux sur ces perspectives. [Sur Lariboisière et les ‘’arrêts maladie’’] : Je pense effectivement qu’il y a une très grosse fatigue des personnels aux urgences. Je l’entends et j’y travaille. Ce qui c’est passé à Lariboisière est assez inédit. Ils se sont mis en arrêt maladie. C’est dévoyer ce qu’est un arrêt maladie. Je pense que ce n’est pas bien car ça entraîne une surcharge de travail pour les autres (…) La règle, dans le monde médical, quand on fait grève, c’est de mettre un brassard et de venir travailler pour ne pas mettre en danger la vie d’autrui. (…) Nous sommes totalement mobilisés pour améliorer la situation et nous attendons les prochaines générations de médecins urgentistes qui sont entrain d’être formés. Il y en a quatre cents par an et il vont arriver sur le terrain. »

La garde montante arrivera-t-elle à temps ?

A demain

@jynau

Journaliste : parviendra-t-il à traiter de l’affaire Vincent Lambert sans céder à la passion ?

Bonjour

« Vincent Lambert et le vol noir des certitudes ». C’est le titre d’un papier peu banal – un éditorial de Marianne signé de la directrice de la rédaction : Natacha Polony,journaliste, femme politique et essayiste. Parcours complexe et pluraliste. Il y a quatre ans a créé le « Comité Orwell », un « laboratoire d’idées » qui a pour objectif de défendre un « souverainisme populaire » contre « l’absence totale de pluralisme sur des sujets comme l’Europe, la globalisation, le libéralisme » :

« Plus encore que les autres citoyens, nous avons, en tant que journalistes, la responsabilité de défendre la liberté d’expression et le pluralisme des idées. Face à une idéologie dominante « libérale-libertaire », qui fait du libre-échange mondialisé un horizon indépassable et du primat de l’individu sur tout projet commun la condition de l’émancipation, l’association entend défendre notre héritage social et politique fondé sur la souveraineté populaire. »

Entrer dans la complexité

Natacha Polony, aujourd’hui, tente d’entrer dans l’épaisseur de la complexité de l’affaire Vincent Lambert – entreprise encore rarissime dans les médias généralistes 1.Et cite, d’entrée Friedrich Nietzsche : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ». Une phrase qui selon elle résonne étrangement pour qui a entendu ces derniers jours s’exprimer les certitudes et la bonne conscience autour de Vincent Lambert, comme des corbeaux en vol circulaire, pour qui a entendu les cris de liesse et les expressions de supporteurs de foot de ces militants catholiques apprenant la suspension du processus d’arrêt des traitements sur décision d’une énième cour d’appel. »

Elle cite aussi les « on a gagné » hurlés avec rage, la « remontada » revendiquée par l’un des avocats des parents de Vincent Lambert qui « donnent une idée non pas seulement de l’indécence mais surtout de la folie à laquelle peuvent conduire des convictions quand elles veulent effacer la complexité du réel ». Sans oublier le camp d’en face et ses mortelles évidences, l’obtention d’un droit au suicide médicalement assisté ; la promulgation en France d’une loi belge qui hierarchiserait les personnes ayant à décider de la vie ou pas d’un proche (« la femme avant les parents ») ; ou cette autre loi belge qui autorise l’euthanasie – y compris sur des mineurs ou des majeurs souffrant de dépression et de mélancolie. des personnes.

« L’affaire Vincent Lambert parle à notre humanité commune. La situation tragique de cet homme, les déchirements de sa famille, réveillent en nous des angoisses universelles, écrit encore Natacha Polony.  C’est précisément pour cette raison que les certitudes des uns et des autres nous agressent. Pour cette raison que les discours politiques nous semblent d’un clientélisme déplacé. Quiconque s’aventure en ces contrées intimes et incertaines ne peut le faire qu’avec l’humilité de celui qui ne sait pas. » Or la passion est ici comme ailleurs, radicalement incompatible avec l’humilité.  

« Nous ne savons pas ce que vit, ressent ou ne ressent pas Vincent Lambert. Aucun médecin, même, ne le sait véritablement, tant les contours de la conscience nous sont encore flous. Evitons donc de projeter nos fantasmes sur ce visage dans lequel nous ne pouvons lire que l’insondable mystère du vivant. Quelles que soient nos convictions, ce corps nous bouscule, nous déstabilise, nous pousse dans nos retranchements. La plupart d’entre nous, sans doute, y voient l’image même de ce qu’ils ne veulent pas vivre, de sorte que, si cette affaire a une conséquences, elle sera de faire progresser en France l’adhésion à toute idée de ‘’mort douce’’ et de ‘’droit de mourir dans la dignité’’ sans que toutefois les concepts ne soient analysés. Mais, justement, ce sont ces concepts qu’il nous faut expliciter. »

Collèges des jésuites

On sait, depuis des années que rien n’est simple dans l’affaire Vincent Lambert. Et que rien ne pourra jamais l’être 2. La chronologie de la tragédie (et la faute inaugurale de mai 2013) ; les incertitudes sur son niveau exact de conscience ; la confusion, plus ou moins sciemment entretenue, dans les termes utilisés (« soins », « traitements », « nutrition/hydratation ») – ce qui autorise ou pas d’invoquer l’ « acharnement thérapeutique » ou l’ « obstination déraisonnable ». Or, écrivons-le : on observe, depuis des années, un traitement médiatique de cette affaire qui ne parvient guère à faire la part entre, d’un côté, un exposé des faits et des concepts et, de l’autre, l’exposé de la passion qui pourrait trouver sa place dans des éditoriaux et autres commentaires. La passion s’insinue presque partout, pèse le déroulé de la tragédie et cherche à peser sur son issue, à la précipiter.

Un traitement avec une majorité médiatique soutenant (plus ou moins ouvertement) « l’épouse » contre « les parents », le camp du « non-acharnement » contre les « catholiques traditionnalistes »…. Un traitement emprunt de passion plus ou moins consciente. Un traitement qui, le moment venu, vaudra d’être décrypté et analysé dans les écoles de journalisme – sinon dans les collèges des jésuites. Sans parler des facultés de droit puisque c’est bien in fine cette matière qui (du fait des conflits de ceux qui la servent et des contradictions qui en résultent) est à l’origine de « l’indignation » que vient de manifester  le  Syndicat national des praticiens hospitaliers en anesthésie et réanimation (SNPHARE).

« Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou » ? On trouve cette phrase dans Ecce homo, dernier ouvrage original de avant la période de démence des dernières années de Nietzsche, dix dernières années dans un état mental, dit-on, « quasi végétatif ».

A demain

1 Une exception notable : « Le grand face-à-face » (France Inter, samedi 25 mai) et son invité : Frédéric Worms. « Que dit de nous l’affaire Vincent Lambert ? Pourquoi est-il si difficile d’avoir un débat démocratique sur des sujets qui nous concernent tous ? Nous recevons Frédéric Worms, philosophe, professeur à l’Ecole normale supérieure et membre du Conseil consultatif national d’éthique. »

 2 « Dans l’affaire Vincent Lambert, la bonne réponse n’existe pas. Le dernier rebondissement de ce dossier médico-légal sans précédent impose un constat: la justice ne parviendra pas à parler d’une seule voix et la médecine restera dans l’impasse. » Slate.fr 22 mai 2019

3 En mai 2013, un premier arrêt des traitements avait été interrompu au bout de trente et un jours sur injonction du tribunal administratif, saisi par les parents de Vincent Lambert, au motif qu’ils n’avaient pas été informés de cette décision.

 

Vincent Lambert : d’où vient l’«indignation» des médecins spécialistes d’anesthésie-réanimation ?

Bonjour

Daté du 24 mai, c’est un communiqué destiné, via la presse, à l’opinion : « Vincent Lambert : soutien à l’équipe soignante » : Le Syndicat National des Praticiens Hospitaliers en Anesthésie et Réanimation (SNPHARE) tient à marquer son soutien au Docteur Vincent Sanchez et à toute son équipe de l’Unité de Soins Palliatifs  et de l’Unité de Cérébro-Lésés du CHU de Reims – et plus largement à tous les médecins qui ont pris en charge Monsieur Vincent Lambert depuis dix ans.

« Toutes les orientations médicales concernant la prise en charge du patient ont été prises conformément à la loi de février 2016 qui nous impose le respect de la collégialité pour toute décision d’arrêt ou de non initiation des traitements actifs dans le cadre de la fin de vie » résument les responsables de ce syndicat.

Des responsables syndicaux qui ne craignent pas d’ajouter : « Malgré cela, et un jugement confirmé en avril 2019 par un arrêt du Conseil d’État, suivi d’un arrêt de la cour européenne des droits de l’homme, la décision d’arrêt des thérapeutiques actives est remise en question sur l’intervention de personnes agissant en leur nom propre ».

Ils poursuivent : « Les praticiens en Anesthésie et Réanimation sont très souvent confrontés à la question d’arrêt des thérapeutiques de maintien artificiel de la vie quand celles-ci témoignent d’une obstination déraisonnable ».

Puis concluent :  « Aussi, alors que tout à été fait selon la loi, le SNPHARE veut faire part de son indignation face à cette situation d’empêchement professionnel et plus largement de remise en cause de toutes nos institutions dans un État de droit ».

« Indignation » ? Où l’on perçoit que ces responsables syndicaux sont eux aussi emportés par la passion qui touche beaucoup de ceux qui, directement ou non, sont concernés par cette affaire hors des normes. Une affaire qui bouscule le corps médical confronté à la complexité d’un droit tâtonnant 1. Mais une affaire, aussi, qui, rassurons ces responsables, ne constitue en rien une « remise en cause de toutes nos institutions dans notre Etat de droit ».  

A demain

@jynau

1 Sur ce thème : « Affaire Vincent Lambert : la médecine et les médecins victimes des juges et des médias ? » Journalisme et santé publique, 24 mai 2019