Antalgiques opiacés, esclavage pharmaceutique : un grand reportage dans les Appalaches

Bonjour

Karen Lajon. Profession : grand reporter au JDD. « Elle parcourt la planète depuis plus de trente ans et a couvert les principaux conflits contemporains, dit-on d’elle. Elle pratique un journalisme de terrain et donne la parole aux gens, loin de la communication officielle des gouvernements. »

Aujourd’hui elle signe « Les zombies des Appalaches ». La démonstration des vertus du reportage « de terrain », cette discipline journalistique que l’on dit en perdition. Epidémie amaricaine d’antalgiques opiacés ? On avait eu vent du scandale américain et de la culpabilité de Big Pharma –  et notamment Purdue Pharma, avec son tristement célèbre OxyContin. On savait que depuis les années 1990 la distribution-prescription  massive d’antidouleurs hautement addictifs avait fait des centaines de milliers de morts prématurées par overdose outre-Atlantique. On apprend ici comment des laboratoires pharmaceutiques ont délibérément ciblé les classes moyennes et inférieures blanches du « South East » désindustrialisé.

Karen Lajon, envoyée spéciale à Saint-Charles (Virginie), Welch (Virginie-Occidentale) et Louisville (Kentucky). Elle nous a mandé un long papier porteur des lumières que peut transmettre un grand reporter. Elle narre ce que l’on pourrait nommer « la malédiction des Appalaches ». C’est, écrit-elle, « une guerre qui ne dit pas son nom ». C’est là, dans un régal de montagnes et de forêts que s’est nouée « l’une des pires tragédies de l’histoire moderne américaine ». La Virginie-Occidentale : épicentre de la crise-scandale des opiacés, le « ground zero » de la hillbilly heroin. « Une métaphore de l’Amérique » écrit l’écrivain Ron Rash, auteur de deux nouvelles prémonitoires Back of Beyong et The Ascent.

Puis vinrent les révalations du Washington Post, en juillet dernier, fondées sur des données de la Drug Enforcement Administration (DEA). « De 2006 à 2012, une dizaine de grand groupes pharmaceutiques ont bel et bien ciblé la région des Apalaches, écrit Karen Lajon. ‘’Ils ont apréhendé ce territoire comme n’importe quel autre marché, s’insurge l’écrivain. Ils n’on jamais eu l’intention de soigner les gens, mais plutôt de faire un maximum de cash’’. » Un un maximum de casse humaine.

Le nouveau marché du Narcan®

Au fil de ce grand reportage on croise un autre grand écrivain, apallachien : David Joy. « Il y a toujours eu une culture de la drogue aux Eats-Unis, explique-t-il. Mais pour la première fois les classes moyennes et supérieures ont été touchées. Et l’on était plus dans le fun, mais dans le désespoir. Les grans industriels étrangers, aux Appalaches, nous ont colonisés. Ils ont pris le charbon, le bois, et maintenant la dernières ressources, les gens. » Une métaphore de l’Amérique, une métaphore du capitalisme, une résurgence de l’esclavage qui fiat un maximum de cash.

On découvrira, sous la plume de Karen Lajon les premières observations du Dr Art Van Zee, l’action du shérif Martin West aux chuassures remarquables de sophistication, et celle de Me Mark Troy, avocat de Charleston. Et partout ce mal rampant face auquel l’exécutif et les politiques sont ongtemps restés les bras ballants. Comme le rapporte un autre journaliste, du Guardian, Chris McGreal, auteur du remarquable American Overdose (Public Affairs), malheureusement non traduit en français.

On lira la suite de ce remarquable grand reportage et le quotidien des anciens narcodépendants, la distribution de seringues, celles et ceux qui carburent désormais à l’héroïne ou à la meth, la proposition faite du Narcan ® (naloxone) qui, comme on le sait, permet de « récupérer » des overdoses. Les ventes de Narcan® sont passée de 21 millions de dollars en 2011 à 274 millions en 2016. Nouvel esclavage. Après le scandale, le marché continue.

A demain @jynau

Tchao le tabac et vive la cigarette électronique ? Sur les fonts baptismaux : Super Big Tobacco

Bonjour

Mouvements tectoniques induits par la cigarette électronique. C’est la nouvelle industrielle, capitalistique et addictologique du jour : « Les sociétés mères de Marlboro prêtes à se remarier. Philip Morris International et Altria ont entamé des pourparlers en vue d’une fusion. Le nouvel ensemble atteindrait un chiffres d’affaires de 55 milliards de dollars » (Le Monde, Laurence Girard). « Altria et Philip Morris veulent reformer un géant mondial de la cigarette » (Les Echos, Nicolas Rauline avec Marie-Josée Cougard).

« En fait, l’ancien groupe Philip Morris International s’était scindé en deux, en 2008, entre ses activités aux États Unis (sous le nom Altria) et dans le reste du monde (toujours sous le nom de Philip Morris International / PMI), rappelle le site des buralistes français. Mais à l’époque, de part et d’autre, on ne parlait que de cigarettes et singulièrement de la marque-phare, Marlboro. Aujourd’hui, l’heure est au regroupement. Mais dans un contexte, radicalement changé, de développement d’alternatives à la cigarette traditionnelle. La récente décision de la FDA (Food and Drug Administration, autorité régulatrice américaine) d’autoriser la vente de l’Iqos de PMI sur le marché des États-Unis ayant été, fort probablement, un facteur déclenchant de l’annonce d’aujourd’hui. »

Si elle devait se concrétiser, toutefois, la fusion donnerait naissance à un ensemble de plus de 200 milliards de dollars de capitalisation boursière, Altria pesant 90 milliards de dollars en Bourse et Philip Morris International (PMI) 120 milliards

Tremblements de terre et Révolution des Volutes ? Il faut lire Les Echos :

«Longtemps considérés comme des valeurs refuges en Bourse, les majors du tabac affrontent une vraie crise de confiance depuis des mois. Alors même que le marché mondial est encore estimé à l’équivalent de 470 milliards d’euros. Les cigarettiers ont vu leur capitalisation boursière fondre comme neige au soleil depuis 2017 même si les ventes continuent d’augmenter dans les pays en développement. La perte de confiance des investisseurs est bien réelle, et difficile à résoudre par les seules perspectives d’un essor du vapotage. Le marché de la cigarette électronique n’en est qu’à ses débuts avec 36 millions de vapoteurs contre un milliard de fumeurs. »

Or, de tous les cigarettiers Philip Morris est le seul à croire à ce stade, que le remplacement total de la cigarette classique par l’e-cigarette se fera. Et le géant entend être celui qui conduira cette évolution. « Le produit emblématique de cette révolution est pour lui IQOS, la cigarette électronique à base de tabac à chauffer, soulignent Les Echos. Il permet au fumeur de retrouver des sensations proches de la cigarette classique sans encourir le risque cancérigène de la combustion du papier et du tabac. »

Où l’on comprend que la partie sanitaire est encore loin, bien loin, très loin, d’être gagnée.

A demain @jynau

Cœur et non-profit : quand la Mayo Clinic vous pousse à adopter un chien de compagnie

Bonjour

Rochester. On ne présente plus la Mayo Clinic 1 symbole planétaire de la puissance de la médecine occidentale contemporaine. Clef de voûte sur un trépied familial :  William Worrall Mayo (1819-1911), William James Mayo (1861-1939) et Charles Horace Mayo (1865-1939). C’est aussi une oasis dans le désert du profit capitaliste ; il ne s’agit en rien d’une « clinique » mais bien d’un système de soins régional élargi (le Mayo Health System) offrant toute la gamme des soins ambulatoires et hospitaliers. C’est en outre une organisation de recherche médicale à l’échelle nationale. L’ancien nom n’aurait été gardé que pour des raisons historiques teintées de nostalgie.

Oasis au pays de Donald Trump : alors que dans la plupart des systèmes de soins les médecins sont payés à l’acte, à la Mayo Clinic les médecins perçoivent leur salaire indépendamment du nombre de leurs patients.

Et puis voici que l’on reçoit à en-tête de la Mayo, des communiqués de presse (en français) résumant et vantant les résultats de travaux publiés dans Mayo Clinic Proceedings. Comme celui-ci, claironnant : « Posséder un chien améliorerait votre santé cardiovasculaire ». Une traduction de l’analyse initiale des données issues de l’étude Kardiozive Brno 2030. Extraits :

« L’étude a établi pour la première fois une base de référence contenant des données sanitaires et socioéconomiques sur plus de 2 000 sujets dans la ville de Brno, en République tchèque, de janvier 2013 à décembre 2014. Des évaluations de suivi sont prévues tous les cinq ans jusqu’en 2030. Dans l’évaluation de 2019, l’étude a examiné 1 769 sujets ne présentant aucun antécédent de maladie cardiaque et les a notés sur la base des comportements et facteurs de santé idéaux selon Life’s Simple 7, tels que décrits par l’American Heart Association : indice de masse corporelle, régime alimentaire, activité physique, tabagisme, pression artérielle, glycémie et cholestérol total.

L’étude a comparé les notes obtenues en matière de santé cardiovasculaire par l’ensemble des propriétaires d’animaux de compagnie avec celles des personnes n’en possédant pas. Ensuite, elle a comparé les propriétaires de chiens à d’autres propriétaires d’animaux de compagnie et aux personnes n’en possédant pas. L’étude démontre un lien entre le fait de posséder un chien et la santé cardiaque, ce qui s’avère conforme à la déclaration scientifique de l’American Heart Association relative aux avantages de posséder un chien en termes d’activité physique, d’engagement et de réduction du risque de maladie cardiovasculaires. ».

Selon les auteurs les résultats obtenus renforcent l’idée selon laquelle des personnes pourraient adopter, sauver ou acheter un chien – et ce dans un strict souci d’amélioration de leur santé cardiovasculaire – à la seule condition que le fait de posséder ce chein les amène à un mode de vie plus actif sur le plan physique. Où l’on perçoit que le chat ne convient pas.

Pour le Dr Francisco Lopez-Jimenez,  président de la division de cardiologie préventive au sein de Mayo Clinic,  le fait d’avoir un chien peut inciter les propriétaires à sortir, à se déplacer et à jouer avec leur chien régulièrement. Le fait de posséder un chien est également lié à une amélioration de la santé mentale dans d’autres études et à une diminution de la perception d’isolement social, deux facteurs de risque de crise cardiaque. Où l’on comprend que, finalement, le nec plus ultra serait, sous un même toit, de parvenir à faire s’entendre chien et chat.

A demain @jynau

1 Elle, se présente ainsi : « Mayo Clinic est une organisation à but non lucratif, engagée dans l’innovation dans la pratique, la formation et la recherche cliniques. Elle offre une oreille bienveillante et fournit une expertise et des réponses à tous ceux qui souhaitent guérir (sic). Rendez-vous sur Mayo Clinic News Network pour obtenir d’autres actualités de Mayo Clinic et Les coulisses de la Mayo Clinic pour en savoir plus sur Mayo

E-cigarette : «Soyez moderne, restez branché, avec votre Juul C1 connectée» (publicité)

Bonjour

La libre Révolution des Volutes Libres (RVL) ne sera-t-elle bientôt qu’un tendre appendice de l’ogre capitaliste ? Pour l’heure la « Juul C1 » n’est disponible qu’au Royaume-Uni et au Canada. Et demain ? Nous parlons ici d’une « e-cigarette connectée ». Son utilisateur se branche, via Bluetooth, à une application (uniquement disponible sous Android), qui lui permet d’obtenir des données de consommation (le nombre de fois où ils ont vapoté dans la journée, la quantité de bouffées etc.) de  verrouiller sa cigarette ou encore de « localiser cette dernière » (sic) fait savoir le site des buralistes français. À l’avenir, une fonctionnalité permettant de verrouiller la cigarette dans certains espaces comme les écoles, pourrait être commercialisées.

Le géant californien (qui a créé un site français)  ajoute que toute personne souhaitant acheter une « Juul C1 » (et/ou ses produits dérivés) doit envoyer une photo et une pièce d’identité à l’entreprise. Que le vapoteur se rassure : un porte-parole de l’entreprise explique qu’« aucune donnée GPS n’est partagée avec Juul. « Les données de localisation GPS, utilisées pour la fonction de localisation de l’appareil, ne sont contenues que sur le smartphone du client » promet-il.

Promis – juré – craché

Les données récoltées (numéro de téléphone, date de naissance, habitudes de « vape ») ?  Juul jure qu’elles sont dépersonnalisées, c’est à dire « stockées de façon sécuritaire et privée à l’aide d’un identificateur aléatoire attribué au téléphone. » Promis, craché : ces données ne sont pas vendues ni partagées. Et le géant Juul de s’expliquer :

 « Alors que nous continuons d’innover et d’améliorer les caractéristiques et les fonctionnalités de l’application, nous voulons donner aux fumeurs adultes la possibilité de gérer leur consommation de nicotine, en leur offrant des options et des outils pour contrôler leur consommation s’ils le souhaitent. En même temps, nous nous engageons à restreindre l’accès des jeunes à nos produits. »

Où l’on comprend que la capitalisme peut, aussi, aller jusqu’à se donner l’apparence, sinon de l’éthique, du moins du vertueux anti-tabagique. Avec, en toile de fond, le beau paysage réformiste de la Réduction des Risques.

A demain @jynau

E-cigarettes : à San Francisco, on a pulvérisé le degré zéro de la réduction des risques

Bonjour

Le conseil municipal de San Francisco a interdit récemment la vente (en ligne ou pas) de cigarettes électroniques sur le territoire de la commune (un peu moins de 900 000 habitants). Une mesure qui devrait entrer en vigueur début 2020. « Nous avons passé les années 90 à lutter contre le tabagisme, et maintenant nous voyons sa nouvelle forme via les e-cigarettes » dénoncent les édiles. Ils visent aussi directement le jeune géant de l’e-cigarette Juul Labs, dont le siège est à San Francisco.

« Pourquoi la ville serait-elle à l’aise avec le fait que des cigarettes combustibles soient sur les étagères alors que nous savons qu’elles tuent plus de 480 000 Américains par an, interroge Jull Labs dans un communiqué. Ils essaient de fermer une entreprise qui opère pacifiquement dans leur ville (…) Pendant ce temps, vous pouvez vous promener dans les rues de San Francisco – si vous ne marchez pas dans des excréments humains – et passer à côté de gens munis de diverses aiguilles suspendues. San Francisco pourrait avoir de plus grandes priorités. »

Et le site des buralistes français nous apprend qu’une pétition contre l’initiative des édiles vient d’être déclarée recevable par le département des élections et consultations de la ville – une pétition placée sous l’égide de la « Coalition for Reasonable Vaping Regulations » (créée par Juul) qui a recueilli un peu plus du double des 9 400 signatures nécessaires pour que son texte soit examiné par le conseil municipal. Une forme de RIC à l’américaine.

Stupidité au zénith

« On prête à Juul l’intention d’investir 1,5 million de dollars dans cette campagne d’opinion, ajoute le site. Les autres acteurs du vapotage ou des produits de nouvelle génération se faisant discrets jusqu’à maintenant. Ce qui donne cette impression surprenante de ‘’ San Francisco contre Juul ‘ ».

« Juul va encore s’acharner à adresser délibérément des messages tronqués aux résidents de San Francisco, dénonce le City Supervisor Shaman Walton. Mais je sais que nos concitoyens vont y voir clair dans leur propagande et se rendre compte que leur initiative se réduit à proposer une réglementation qui est déjà en vigueur ! »

Pour l’économiste Ted Egan l’interdiction municipale frappant les e-cigarettes va provoquer « un effet report » sur les produits du tabac traditionnel qui, pour leur part, resteront autorisés à la vente. Ted Egan a lancé, avec des collègues, une étude pour évaluer les effets de cet effet report. « Avec ou sans étude d’économiste, toute personne douée d’un minimum de bon sens se doute que le fait d’interdire la vente de l’outil le plus utilisé pour arrêter de fumer va avoir inévitablement avoir des conséquences positives sur le nombre de cigarettes fumées » souligne, pour sa part, Gregory Conley, président de l’American Vaping Association.

Et pour finir Michel Siegel, professeur à la Boston University’ s School of Public Health : « Je n’ai jamais vu de mesure de santé publique aussi stupide ».

A demain @jynau

De l’eugénisme et du transhumanisme: les prophéties auto-réalisatrices de Jacques Testart

Bonjour

Qui aurait pensé lire, un jour, Jacques Testart dans Valeurs actuelles (propos recueillis par Charlotte d’Ornellas) ?

Jacques Testart, 80 ans ou presque, phosphorescence intacte et un site où il guerroie contrele libéralisme économique et l’eugénisme, son allié naturel. Jacques Testart héraut solitaire d’une « science citoyenne » et allergique sinon à la « médecine » du moins à presque tous les médecins. Jacques Testart qui voit dans le Diagnostic préimplantatoire (DPI) et les Centres d’études et de conservation du sperme et des œufs humains (CECOS) la source du mal présent et à venir. Jacques Testart qui, si tout va bien, fêtera dans trois ans et avec René Frydman les quarante ans d’Amandine-premier-bébé-éprouvette-français.

Pour l’heure l’ancien chercheur paradoxal ne commente pas l’actualité médiatique et la prochaine révision de la loi de bioéthique qui devrait (si rien ne change) bouleverser la donne français en dépénalisant la pratique de la « PMA pour toutes ». C’est que, pour Testart, « il y a des questions infiniment plus graves et dont personne ne parle. Pas même ceux qui sont censés voter la loi ! Or l’eugénisme s’affirme comme projet de société. C’est ça dont il faudrait parler aujourd’hui. »

« Eugénisme » ?

« La volonté de constituer une espèce humaine de meilleure qualité, plus performante, plus compétitive… C’est le transhumanisme, finalement ! Le but de la médecine serait d’avoir des individus en bonne santé mais elle augmente sans cesse le nombre de ses clients en identifiant des malades qui s’ignoraient et en élevant la barre du « normal ». Si l’on ne fixe pas de limites, cela peut conduire à l’eugénisme. En Europe, on n’ose pas en parler parce que ça rappelle le nazisme. Alors nous évitons le débat. Sauf que, dans la pratique du tri des embryons, il est bien question de mettre en compétition les individus qui vont survivre selon des critères de plus en plus exigeants.

 « Voilà trente ans que j’alerte et que je préviens. Hélas, je suis bien obligé de vous dire que cela n’a absolument rien changé. J’ai parlé devant des députés, des sénateurs, le Conseil d’État… Les décideurs m’interrogent chaque fois que l’on veut changer une loi. Je leur sers toujours la même rengaine : le gros problème, c’est l’eugénisme. J’explique, ils acquiescent. Me disent que j’ai raison. Et tout se poursuit sans embûches. »

Le dernier avis (n°129) du Comité national d’éthique 

« Le CCNE franchit cette fois-ci des pas énormes, sans que rien n’ait été discuté dans les états généraux de la bioéthique. Les députés vont se retrouver avec cet avis qui est le même que celui du comité d’éthique de l’Inserm ou de l’Académie de médecine. Ils sont tous d’accord et ils poussent sans que personne ne réagisse.

 « L’avis préconise de libéraliser encore un peu plus la recherche sur les embryons, en supprimant la nécessité d’une finalité médicale. Maintenant, ce pourrait être pour des enjeux économiques, par exemple ; l’humain devient matière première. On pourrait établir des gestations chez l’animal avec des chimères humain-animal…

 « Mais il y a aussi l’élargissement du recours au diagnostic préimplantatoire, au diagnostic pré-conceptionnel ainsi qu’au diagnostic génétique à généraliser dans la population totale. Il est clairement question de tri d’embryons pour ne garder que les plus performants. Cela mériterait au minimum de longues discussions, or il n’y en a aucune, pas même dans les médias. Nous sommes en train de laisser passer des choses gravissimes. »

 Mais encore ?

« À la page 64 de l’’’Avis 129’’ du CCNE, il est écrit : ‘’La médecine génomique et les examens génétiques permettent de réduire l’incidence de certaines maladies génétiques graves et ouvrent de nouvelles pistes pour des prises en charge adaptées pour les patients.’’ C’est absolument faux. Cela ne permet pas de réduire l’incidence sauf si l’on interdisait la procréation des couples découverts ‘’ à risque’’, et cela n’ouvre pas de nouvelles pistes puisque, en général, il n’y a pas de traitement. Les embryons sont triés, c’est tout. Ils affirment des choses fausses. Avec l’assurance que leur donne une expertise supposée être la meilleure. »

Désespéré ?

« C’est un peu désespérant, à vrai dire. J’avais essayé de prévenir en 1986, avant même l’invention du diagnostic préimplantatoire (DPI, en 1990). Je pressentais que ça déraperait très rapidement et qu’il n’y avait pas de limites possibles. Si l’on arrive à obtenir – par de nouvelles technologies – de nombreux embryons dans les années à venir, des centaines éventuellement, on pourra alors détecter des centaines ou des milliers de supposées pathologies et c’est un véritable système de tri eugénique qui nous guette, d’autant que les servitudes de la fécondation in vitro seraient alors épargnées aux patientes.

 « J’étais donc contre, mais quand le DPI a été légalisé en 1994, j’ai cherché des limites possibles. Et j’en ai trouvé une qui vaut ce qu’elle vaut : limiter le diagnostic à une pathologie ‘’particulièrement grave et incurable’’ par couple. Ça n’a jamais été repris, ni par mes collègues ni par les politiques, alors que c’était la seule façon d’éviter l’élargissement sans limites du DPI, même s’il demeure intrinsèquement eugénique. »

 Transhumanisme, nouvelle rupture du XXIème siècle ?

 « C’est une rupture définitive. Certains proposent, d’autres acceptent et les gens finissent par s’habituer, voire demander. Regardez le nombre de gens prêts à porter des bracelets pour savoir le nombre de pas, de battements cardiaques, le poids… Les techniques sont encore rudimentaires, mais l’habitude est là et la prise en compte du corps est incroyablement présente. Ils veulent absolument survivre, c’est tout. Comment imaginer un retour en arrière ? Les gadgets vont peu à peu s’introduire dans nos vies puis dans nos corps, sans que personne ne résiste. »

 Plus généralement Testart observe l’avancée à marche forcée vers la « libéralisation ». « Personne ne propose jamais d’interdire ce qui était autorisé, dit-il. Pour compenser, on parle d’encadrer les pratiques, on confie la gestion des limites à des autorités qui seraient par principe non critiquables. Le Comité consultatif national d’éthique ou l’Agence de la biomédecine, par exemple. Mais cette dernière est au service de la science elle aussi, et se laisse donc griser par les ‘’progrès’’ de la médecine ! ». Sans parler de  l’Académie de médecine : « la plupart des médecins qui en font partie ne sont pas compétents sur ces sujets précis, on peut leur raconter ce que l’on veut au nom des progrès de la science et du bien de l’humanité. Qui voudrait s’y opposer ? Personne. Il n’y a donc aucun contre-pouvoir dans ce domaine et quelques rares experts ont les coudées franches. »

Valeurs Actuelles lui demande alors s’il est ou non possible d’imaginer une autre raison de vivre que cette fascination pour tant et tant de dérives.

« Très honnêtement, je pense que c’est perdu tant que ce système attire et fascine. Parce que sa ‘’religion’’ est cohérente : elle est celle de la croissance économique, de l’amélioration des capacités humaines, de la toute-puissance d’Internet, de la compétition généralisée… Puisqu’on ne peut interdire, qu’il semble impossible de limiter en raison de comités cautions, de la pression internationale ou du tourisme médical, il faut donc espérer que les gens n’en veuillent plus. Il faut générer une autre attirance, comme ce que faisait la religion dans la société, avant. »

 Etait-ce « mieux avant », avec le Vatican  ? Sera-ce pire plus tard, sans ?

A demain

@jynau

 

 

 

 

Le Monde publie une prestigieuse supplique savante pour que Science & Vie ne meure pas

Bonjour

Tempêtes capitalistiques continuelles sur la presse écrite. Aujourd’hui les nuages noirs foncent sur  Télé StarScience & VieAuto PlusGraziaCloserLe Chasseur français et Pleine Vie. Ces magazines, édités par Mondadori France, seraient sur le point d’être repris par le groupe Reworld Media. Et c’est peu dire que cette perspective inquiète fortement les salariés de ces titres. « Les syndicats de Mondadori France en appellent aux pouvoirs publics pour la gestion de ce dossier » précise 20 Minutes.  « Reworld Media, n’est pas vraiment un éditeur de presse. Ce qui l’intéresse, c’est de transformer les lecteurs en contacts pour les annonceurs, en priorité sur les supports numériques » l’intersyndicale CFDT-CGC-CGT-FO-SNJ. 700 emplois CDI ainsi que ceux de centaines de pigistes et précaires seront directement menacés. (…) Au-delà, compte tenu du poids de Mondadori dans la presse écrite, c’est toute la filière, déjà très ébranlée, qui en subirait les effets, des imprimeurs aux kiosquiers. »

Fin septembre, Reworld avançait dans un communiqué que cette éventuelle acquisition « vise à développer un groupe média international majeur, détenteur de solutions média et de marques média qualitatives à fort potentiel, ainsi qu’à associer des compétences complémentaires, des capacités et savoir-faire, afin de faire face aux défis du nouvel environnement de marché. »

 

Il y a peu la rédaction de Grazia s’est adressée dans une lettre ouverte à Pascal Chevalier, le président de Reworld Media. « Vos méthodes et la raison d’être de votre entreprise, décrites dans tous les articles qui vous sont consacrés depuis peu, sont aux antipodes des nôtres et de ce que nous sommes. Les simples mots « presse » et « journalisme » semblent absents de vos sites comme de vos déclarations », écrivaient les signataires.

« Passeur de science depuis plus de cent ans »

 C’est dans ce contexte que l’on découvre, dans Le Monde de ce jour une peu banale tribune : « Nous veillerons à ce que “Science & Vie” ne soit pas dénaturé ». Un prestigieux collectif de scientifiques et de médecins s’inquiète d’un éventuel changement de propriétaire du magazine, « relais d’informations précieux pour la diffusion des connaissances scientifiques et contre les ‘’fake news’’ ». C’est un texte d’une touchant et naïf, rempli de bonnes intentions, un texte sans précédent  qui rappelle que Science & Vie est un passeur de science essentiel depuis plus de cent ans. Extraits :

« Nous, chercheurs et personnalités du monde scientifique, avons tous lu un magazine Science & vie. En faisant émerger et en nourrissant la soif de comprendre et d’apprendre, il a même pu jouer un rôle dans la vocation de certains d’entre nous. Nos étudiants le lisent. Nos enfants, nos petits-enfants y sont abonnés… Chaque mois, ce sont des centaines de milliers de lecteurs à travers le monde, petits et grands, qui se plongent dans les pages de ces magazines.

« Les journalistes des magazines Science & vie nous ont fait part de leurs inquiétudes dans la perspective d’un changement de propriétaire de leur groupe de presse. Ils craignent que leur indépendance éditoriale soit remise en cause, que des groupes d’intérêt et des industriels peu scrupuleux puissent, à l’avenir, imposer leurs vues dans leurs magazines. Les premiers à en pâtir seraient évidemment les lecteurs, qui se retrouveraient, bien malgré eux, face à des articles biaisés, plus intéressés qu’intéressants.

« Dans une démocratie, c’est aux citoyens et à leurs représentants qu’il revient de décider de la manière dont les nouvelles connaissances et technologies doivent être mises en œuvre, dans l’intérêt de tous. Pour cela, il est nécessaire que le public le plus large dispose de sources d’information scientifique grand public objectives, pertinentes et exemptes de tout parti pris, traitant avec la même rigueur les progrès de la science et les éventuels dangers de ses applications.

« A défaut de culture scientifique partagée, comment parvenir collectivement à des choix éclairés sur des sujets aussi importants que la transition énergétique ou l’avenir de la thérapie génique ? Sans parler des « fake news » se propageant aussi vite que la lumière, ou des pseudosciences toujours plus séduisantes… »

Pour l’heure aucun collectif pour veiller à l’intégrité de Télé Star (1976) d’Auto Plus (1988)de Grazia (2009) ou de Closer (2005). Sans parler de l’antique Chasseur français (1885) et de ses célèbres annonces matrimoniales.

A demain

@jynau

1 Signataires : Isabelle Arnulf, neurologue, IHU@ICM – Faculté de médecine-Sorbonne Université ; Alain Aspect, professeur à l’Institut d’optique et à l’Ecole polytechnique ; Anouk Barberousse, philosophe des sciences à l’université de Lille ; Eric Buffetaut, paléontologue, directeur de recherche émérite au CNRS ; Georges Chapouthier, directeur de recherche émérite au CNRS ; Gilles Cohen-Tannoudji, physicien et philosophe des sciences, chercheur émérite au Laboratoire de recherches sur les sciences de la matière (Larsim CEA-université Paris-Saclay), conseiller scientifique auprès du directeur de la recherche fondamentale du CEA ; Claude Cohen-Tannoudji, Prix Nobel de physique, professeur émérite au Collège de France, Laboratoire Kastler Brossel, département de physique de l’ENS ; Françoise Combes, astrophysicienne, Observatoire de Paris, professeure au Collège de France, chaire galaxies et cosmologie, et membre de l’Académie des sciences ; Alain Connes, mathématicien, médaille Fields, professeur au Collège de France, à l’IHES et à l’université OSU, Columbus, aux Etats-Unis, membre de l’Académie des sciences ; Pierre Corvol, professeur émérite au Collège de France, membre de l’Académie des sciences ; Pascale Cossart, secrétaire perpétuelle de l’Académie des sciences, professeure de classe exceptionnelle à l’Institut Pasteur ; Hélène Courtois, astrophysicienne, université Lyon-I ; Frédéric Dardel, professeur de biologie moléculaire, président de l’université Paris-Descartes ; Jean-Paul Delahaye, mathématicien et informaticien, professeur émérite à l’université de Lille ; Jean-Paul Demoule, professeur émérite d’archéologie à l’université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne) ; Francesco D’Errico, directeur de recherche au CNRS ; Jean Eisenstaedt, directeur de recherche émérite au CNRS ; Francis Eustache, directeur de l’unité Inserm-EPHE-UNICAEN, U1077, « Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine » (NIMH), pôle des formations et de recherche en santé (PFRS) ; Pierre Fayet, directeur de recherche émérite, CNRS-Ecole normale supérieure, Académie des sciences ; Albert Fert, Prix Nobel de physique 2007 ; Marc Fontecave, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des sciences, président de la Fondation du Collège de France ; François Forget, planétologue, directeur de recherche CNRS, membre de l’Académie des sciences ; Nicolas Gisin, physicien, département de physique, université de Genève, Suisse ; Pierre-Henri Gouyon, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, à l’AgroParisTech, à l’ENS et à Sciences Po ; Jean Guilaine, professeur au Collège de France, membre de l’Institut ; Serge Haroche, Prix Nobel de physique, professeur émérite au laboratoire Kastler Brossel ; Fabrice Herpin, président de la Société française d’astronomie et d’astrophysique (SF2A) ; Jean-Jacques Hublin, director department of human evolution. Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology ; Jean Jouzel, climatologue ; Sabrina Kriefprimatologue ; Roland Lehoucqastrophysicien ; Henri Leridon, démographe, membre de l’Académie des sciences ; Thierry Lhermitte, comédien, parrain de la Fondation pour la recherche médicale ; Valérie Masson-Delmotte, CEA/LSCE, coprésidente groupe 1 du GIEC ; Michel Mayor, professeur honoraire d’astrophysique à l’université de Genève ; Alessandro Morbidelli, astrophysicien à l’Observatoire de la Côte d’Azur ; Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche au CNRS ; Antoine Petit, professeur des universités de classe exceptionnelle, PDG du CNRS ; Thierry Philip, président de l’Institut Curie ; Martin Pickford, paléoanthropologue au Collège de France ; Gilles Pison, généticien et démographe, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et chercheur associé à l’INED ; Francis Rocard, CNES, responsable des programmes d’exploration du Système solaire ; Carlo Rovelli, astrophysicien et physicien ; Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS ; Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et à l’université de Gdansk (Pologne), président de la Société botanique de France, membre de l’Académie d’agriculture de France ; Michel Spiro, vice-président de la Société française de physique ; Philippe Starck, designer ; Dominique Stoppa-Lyonnet, Institut Curie, université Paris-Descartes ; Patrick Tort, directeur de l’Institut Charles Darwin International, lauréat de l’Académie des sciences ; Cédric Villani, mathématicien, médaille Fields, député LRM.

 

La liste intégrale des signataires.