« Hydroxychloroquine – Didier Raoult », la grande affaire française étrillée depuis Genève

Bonjour

04/06/2020. C’est acquis : l’affaire « Didier Raoult – Chloroquine » est devenue la grande affaire nationale française du moment. Elle intègre à merveille la peur et l’espoir, la médecine à la science, la croyance à la politique, le médiatique aux polémiques, les élites aux Gilets Jaunes. Jouant miraculeusement de l’étrange, l’homme parle où et quand il veut, délivre des messages, philosophe sur la médecine, cet art qui se nourrit de science, dénonce les vices de sa confrérie, accuse les méthodologistes-mathématiciens glorifie en permanence son parcours et ses compétences.

C’est sans précédent et cela dure, l’affaire s’auto-alimente. Pour autant, sauf à imaginer une rapide propulsion vers les sphères politiques (Didier Raoult, ministre de la Santé et/ou maire de Marseille) le sujet, bientôt, s’épuisera.

Pour l’heure, tout ceci intéresse-t-il au-delà de nos frontières ? Comment, par exemple, perçoit-on ce phénomène depuis Genève ? Donnons ici un extrait du « bloc-notes » 1 que tient le Dr Bertrand Kiefer dans la Revue Médicale Suisse dont il est le rédacteur en chef :

« Il était un savant de Marseille qui, depuis son bain de bulles, affirmait que la pandémie commençante serait moins mortelle que les accidents de trottinette. Il savait, avec certitude. Le même savant annonce ces jours la fin imminente de la pandémie. Il sait, là encore. Et c’est lui qui, enveloppé dans son immense savoir et télégénisé par son look ésotérico-rebelle, a entraîné le monde sur la piste savonneuse d’un antimalarique miracle.

« Avec ses disciples (groupe qui comprend une partie non négligeable de l’humanité, quantité de chefs d’État, plein de professeurs et de médecins de tous poils, et un quarteron de spécialistes fumeux), il affronte les autres, l’élite, les « bien-pensants », affirmant que l’urgence pandémique exige d’abandonner la servitude de la méthode et de l’éthique de la recherche scientifique. S’imposerait donc, selon lui, l’instinct, le savoir infus.

La bouée, le parachute et le savoir du gourou

« Quand quelqu’un se noie, on lui lance une bouée, sans d’abord vérifier son efficacité, ou encore, quand on saute d’un avion, on utilise un parachute, même s’il n’a jamais fait l’objet d’une recherche contre placebo (cet argument prend au sérieux un article du BMJ sur le sujet, publié dans l’un des numéros de Noël connus pour servir de défouloir annuel à l’humour british). Certes, mais comment savoir qu’on a bien affaire à une bouée ou un parachute ? Le gourou, lui, sait.

« En conséquence, tout a été fait à l’envers. Courant derrière l’engouement international, quantité d’études ont été lancées, impliquant des dizaines de milliers de patients dans le monde, sans coordination, avec des protocoles souvent bâclés. Il a fallu trois mois d’un immense effort pour que la marge d’ignorance se resserre. Résultat : l’antimalarique n’est en tout cas pas le médicament-miracle annoncé, celui qui devait sonner la « fin de partie » (selon le savant) ou s’imposer en « game changer » (selon un autocrate narcissique nord-américain). Mais l’argent et l’énergie drainés par ces études (sans compter la difficulté à recruter les patients : personne ne voulant plus prendre le risque de se trouver dans un bras autre ou placebo) ont empêché de tester d’autres hypothèses intéressantes, à l’efficacité a priori autant, voire davantage plausible. Un immense gâchis. »

Il nous restera à comprendrecomment une telle « flambée d’irrationnel » a pu se mondialiser à la vitesse de la pandémie. « Il faudrait analyser les ressorts archaïques qui meuvent les humains, même à l’ère des réseaux sociaux, écrit le Dr Kiefer. Besoin de croire, transes émotionnelles, attachement à la figure sacrée de la victime (le savant persécuté), violence mimétique antiscience et anti-establishment ? Les technologies de l’information sont de formidables machines à amplifier les vieux modèles. » Il ajoute :

« A quoi se reconnaît un pseudo-scientifique ? A ceci : il sait. Il est soit infatué, soit incompétent. Mais l’infatué ne cherche pas à savoir. Et savoir qu’on est incompétent demande d’être compétent. »

A demain @jynau

1 Kiefer B Science et doutes : le bazar Rev Med Suisse 2020; volume 16. 1068-1068

Le Pr Didier Raoult est accusé d’avoir expérimenté sans le consentement de ses patients

Bonjour

03/06/2020. L’affaire couvait, elle éclate dans Le Canard enchaîné. Mi-avril le soupçon avait été évoqué dans Le Quotidien du Médecin et nous nous en étions fait l’écho : « Hydroxychloroquine: questions sur la légalité des recherches du Pr Didier Raoult ». Puis le sujet fut développé dans Libé : « Le professeur Raoult a-t-il pris des libertés avec les règles éthiques ? » (Florian Gouthière). Et aujourd’hui le dossier s’étoffe dans Le Canard Enchaîné.

Selon l’hebdomadaire satirique le parquet de Marseille aurait reçu un « signalement » dénonçant certaines des pratiques du Pr Raoult. Le microbiologiste marseillais et ses collaborateurs  de l’IHU Méditerranée Infection sont accusés par « un de leurs confrères » (sic) d’avoir administré de l’hydroxychloroquinesans le consentement formel des patients. « Selon le dénonciateur, l’équipe de Didier Raoult a présenté une étude publiée le 27 mars comme une simple ″recherche observationnelle″ ne nécessitant pas l’accord formel des patients », écrit l’hebdomadaire.

Sollicitée par le parquet, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a indiqué avoir mené son enquête et demandé des explications au Pr Raoult. Et selon un courrier envoyé au parquet (que Le Canard Enchaîné s’est procuré) le Dr Dominique Martin, directeur général de l’ANSM écrit que « les modalités d’information des patients et de traçabilité de la motivation de la prescription ne sont pas conformes aux exigences légales ».

Comme Antoine Laurent Lavoisier, mort guillotiné.

Interrogé par l’hebdomadaire le Pr Raoult assure quant à lui avoir « respecté l’ensemble de la légalité ». Pour autant l’ANSM a d’ores et déjà saisi le Conseil national de l’Ordre des médecins.

Rappel 1 : en France, pour pouvoir conduire des «recherches impliquant la personne humaine» (RIPH), tout scientifique doit impérativement obtenir l’avis favorable de l’un des quarante comités de protection des personnes (CPP) répartis sur le territoire. Ces comités d’éthique, indépendants des établissements de recherche, sont composés de praticiens, de juristes ou de représentants d’associations de patients. Conduire une RIPH sans l’aval d’un CPP est passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende

Rappel 2 : sont considérées comme des RIPH toutes les études dans lesquelles les interventions (par exemple les gestes médicaux) ou les observations (suivi, questionnaires aux patients…) ne sont pas uniquement réalisées pour le soin du malade, mais aussi dans l’intention de mener une recherche destinée à faire évoluer les connaissances biologiques ou médicales.

Le 27 mars, l’équipe du professeur Raoult avait présenté les résultats d’une étude relative aux effets associés de l’hydroxychloroquine et de l’azithromycine  chez quatre-vingt patients « Covid + ». Les chercheurs marseillais expliquaient alors avoir fait valider ce projet par leur propre comité d’éthique, et non par un CPP. Avec cet argument : «Ce n’est pas de la recherche, c’est du soin.» Plus tard ils expliqueront : «L’hypothèse que [cette] étude serait une intervention sur la personne non justifiée par sa prise en charge habituelle est fausse, car il n’y a eu aucune autre intervention que celles justifiées par les soins courants.»

Cette défense comporte toutefois quelques sérieuses failles, comme en témoignent différents éléments recueillis et publiés, fin mai, par Libération. Hasard ou fatalité la publication du Canard enchaîné coïncide avec une nouvelle vidéo mettant en scène le microbiologiste marseillais (#LancetGate. Les Pieds nickelés font de la science).  

« Moi je suis une star des maladies infectieuses, j’ai tout eu, j’ai un cursus qui fait rêver à peu près n’importe qui, déclare-t-il. J’ai été le plus jeune président de l’Université de France, le plus jeune président des médecins, le plus jeune de tous les professeurs de la classe exceptionnelle, le professeur le plus ancien dans le grade le plus élevé de tout ce pays en médecine, j’ai tout eu dans ma vie. C’est moi, l’élite (…)».

Il ajoute, aussi, que la France est un pays où, parfois, on se prend à aimer décapiter les élites. Comme Antoine Laurent Lavoisier (1743-1794).

A demain @jynau

Rebondissements dans l’affaire de la chloroquine: Didier Raoult et les Pieds nickelés du Lancet

Bonjour

03/06/2020. C’est suffisamment rare pour être qualifié d’événement: le « Lancet Gate». Résumons les dernières données : The Lancet a émis, mardi 2 juin, une mise en garde (« expression of concern ») vis-à-vis d’une étude publiée dans ses colonnes le 22 mai. Etude médicale mais éminemment politique,  controversée dès sa publication. Se fondant sur 96 000 dossiers médicaux électroniques de patients hospitalisés pour Covid-19 elle suggérait que ceux traités avec de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine, (combinées ou non à des antibiotiques comme l’azithromycine) présentaient un taux de mortalité supérieur et plus de pathologies cardiaques.

« D’importantes questions scientifiques ont été soulevées concernant les données rapportées dans l’article de Mandeep Mehra et al, annonce le Lancet dans un communiqué. Bien qu’un audit indépendant sur la provenance et la validité des données ait été commandé par les auteurs non affiliés à Surgisphere [la société américaine qui les avait collectées] et soit en cours, avec des résultats attendus très prochainement, nous publions une expression d’inquiétude pour alerter les lecteurs sur le fait que de sérieuses questions scientifiques ont été portées à notre attention. Nous mettrons cet avis à jour dès que nous aurons de plus amples informations. »

Cette initiative entame à coup sûr l’aura internationale du Lancet. Mais elle dépasse de beaucoup cette seule dimension du fait des conséquences que cette publication avait déjà entraîné. Elle avait conduit notamment conduit l’OMS, trois jours après sa publication, à suspendre provisoirement l’inclusion de patients traités à l’hydroxychloroquine dans son essai clinique International Solidarity.

Conséquences médicales et politiques en France

En France les conséquences sont importantes, à la fois médicales et politiques. La publication de l’étude du Lancet avait en effet conduit Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé à saisir en urgence pour avis le Haut Conseil de santé publique (HCSP). Celui-ci avait aussitôt émis un avis défavorable à l’utilisation (qu’il avait précédemment accordée) en contexte hospitalier de l’hydroxychloroquine. Son avis se fondait aussi, il est vrai, sur d’autres données de pharmacovigilance faisant état de graves effets indésirables cardiaques. Cet avis avait été suivi d’un décret mettant fin à la dérogation permettant l’utilisation de l’hydroxychloroquine hors autorisation de mise sur le marché dans le cadre du Covid-19.

Ce n’est pas tout : les responsables des seize essais cliniques comportant de l’hydroxychloroquine autorisés par l’Agence de sécurité du médicament (ANSM), ont dans le même temps suspendu l’inclusion de nouveaux patients dans les groupes recevant de l’hydroxychloroquine.

Et comment ne pas rappeler que tout ceci a pour toile de fond l’opposition (euphémisme) ouvertement déclarée entre le ministre Olivier Véran et le Pr Didier Raoult qui avait qualifiée de « foireuse » l’étude du Lancet avant de souligner plusieurs incohérences dans les données ainsi publiées. L’ expression of concern  du Lancet répond aussi à de très nombreuses critiques suscitées par l’étude conduite par Mandeep Mehra (Harvard Medical School) et ses trois co-auteurs (que Didier Raoult étrille dans sa dernière vidéo marseillaise).

« La revue britannique avait déjà dû publier un erratum reconnaissant une erreur de codage sur des morts du Covid-19 indûment attribués à l’Australie et la publication erronée d’un tableau de données, rappelle Le Monde (Hervé Morin) Mais ce correctif ne répondait qu’à une partie des critiques rassemblées dans une lettre ouverte signée par 120 chercheurs, qui réclamaient notamment de pouvoir accéder aux données brutes afin de les réanalyser et même de vérifier leur réalité, mise en doute par certains observateurs. »

The Lancet rétractera-t-il ou non l’article incriminé ?

En ligne de mire, désormais : la peu banale société Surgisphere, basée dans l’Illinois, aux Etats-Unis, qui affirme avoir collecté plus de 96 000 dossiers médicaux « auprès de 671 hôpitaux sur six continents », et son fondateur, le chirurgien Sapan Desai. « De nombreux épidémiologistes doutent de la capacité d’une si petite structure à entretenir des relations avec un aussi grand nombre d’hôpitaux de par le monde, et à avoir reçu les autorisations nécessaires pour aspirer leurs données – sans obtenir le consentement des malades, ce qui est un motif supplémentaire de préoccupation, observe Le Monde. En réponse à ces critiques, Surgisphere a indiqué avoir sollicité un audit académique indépendant pour réanalyser ses données, qu’elle ne serait pas autorisée à rendre publiques pour des raisons légales. »

Mais il faut aussi compter avec la nouvelle (et à bien des égards problématique) vidéo mise en ligne le 2 juin par Didier Raoult, principal promoteur en France de l’association hydroxychloroquine-azithromycine. Il y qualifie notamment de « Pieds nickelés » 1 les auteurs de l’étude et s’attaque à nouveau au Lancet et aux relecteurs de la publication.  

La suite pourrait se résumer à une question : The Lancet rétractera-t-il ou non l’article incriminé avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer ? 2. Et si oui quelles conclusions en tirera, en France, Olivier Véran et le gouvernement ? Sera-ce le triomphe du Pr Didier Raoult qui évoque désormais l’organisation d’un sondage de notoriété demandant aux Français qui est le plus écouté : lui ou le ministre de la Santé ?

A demain @jynau

1 L’expression « pieds nickelés » désigne celles et ceux qui ne sont pas portés sur le travail. Elle vient soit du fait que les pieds en nickel sont trop précieux pour servir à marcher ou travailler, soit de « pieds niclés », pieds atteints de rachitisme ne permettant donc pas un travail soutenu.

2 On rappellera que The Lancet avait mis douze ans pour procéder à la rétractation d’un article frauduleux établissant un lien de causalité entre la vaccination contre la rougeole et l’autisme – alimentant ainsi durant tout ce temps les arguments des mouvements anti-vaccinaux et la chute des taux de couverture vaccinale

Le cou sous le genou d’un policier pendant 8’ 46’’: mais de quoi George Flyod est-il mort ?

Bonjour

02/06/2020. Un effet connexe de la pandémie ? Les Etats-Unis et quelques capitales dans le monde s’embrasent après la mort filmée de George Floyd, Afro-Américain de 46 ans, il y a une semaine à Minneapolis. Les conclusions de l’autopsie officielle, lundi 1er juin font suite à une étude indépendante et établissent que la victime est morte asphyxiée en raison d’une «pression exercée sur son cou». On apprend dans le même temps que George Flyod présentait des traces de fentanyl et de méthamphétamine. Quel rapport avec les causes premières de la mort ?

Résumons : George Floyd, 46 ans, est mort le 27 mai à Minneapolis après qu’un policier blanc a plaqué son genou sur son cou pendant 8 minutes et 46 secondes – selon les éléments de la plainte criminelle contre l’agent impliqué.

La première autopsie officielle (avant l’indépendante)  concluait que Georges Floyd n’était pas mort de strangulation ou par asphyxie, mais du fait de sa contention au sol, « combinée avec ses problèmes de santé et une intoxication potentielle. » Floyd était atteint d’une pathologie cardiovasculaire. Les premières conclusions indiquaient qu’aucune constatation physique ne permet d’étayer un diagnostic d’asphyxie ou d’étranglement traumatique.

« Homicide involontaire avec circonstances atténuantes »

Puis une autopsie indépendante était arrivée à la conclusion d’une « mort par asphyxie » en raison d’une «pression forte et prolongée», selon l’avocat de la famille de la victime. «Des médecins indépendants ayant mené une autopsie sur M. Floyd ont conclu que le décès avait résulté d’une asphyxie par pression prolongée», a déclaré l’avocat, Ben Crump. Cette pression prolongée «sur son cou a coupé le flot sanguin allant vers son cerveau et la pression sur son dos a entravé sa capacité à gonfler ses poumons».

«Les preuves soutiennent l’asphyxie comme cause du décès et l’homicide comme circonstance de la mort», vient de souligner  lors d’une conférence de presse le Dr Allecia Wilson, médecin légiste de l’université du Michigan, qui a pu examiner le corps de la victime.

«L’effet combiné de l’arrestation et de l’immobilisation de M. Floyd par la police, ses antécédents médicaux et la présence potentielle de substance psychoactive dans son corps ont probablement contribué à sa mort», indiquent les résultats de l’autopsie officielle des autorités locales. L’ancien policier Derek Chauvin, 44 ans, a été arrêté et inculpé «d’homicide involontaire». Il devait comparaître lundi devant un tribunal, mais cette première audience a été reportée au 8 juin.

S’oriente-t-on vers un « homicide involontaire avec circonstance atténuantes » ? Ce serait là un parfait condensé, en somme, de l’Amérique de Donald Trump.

A demain @jynau

Anakinra: après l’hydroxychloroquine, ses espoirs thérapeutiques vont-ils faire polémique ?

Bonjour

30/05/2020. Déjà, l’ouverture de France Info. Un médicament, l’anakinra (commercialisé sous la marque Kineret par la firme SWEDISH ORPHAN BIOVITRUM) initialement destiné à des maladies rhumatismales, donne des résultats « encourageants » dans les formes graves de Covid-19-  en réduisant le risque de décès et le besoin d’être mis sous respirateur en réanimation.

Jadis on se serait borné, dans les médias spécialisés, à expliquer que c’était la conclusion d’une étude française, parisienne, qui vient d’être publiée dans The Lancet Rheumatology : « Anakinra for severe forms of COVID-19: a cohort study » 1. On aurait expliqué de quoi il s’agissait. « L’anakinra neutralise l’activité biologique de l’interleukine-1alpha (IL-1alpha) et de l’interleukine-1ß (IL-1ß) par inhibition compétitive de la liaison de l’IL-1 à son récepteur de type I (IL-1RI), résume le Vidal. L’anakinra est utilisé dans la prise en charge de polyarthrites rhumatoïdes. »

Puis on aurait poursuivi. Expliquait que l’objectif, ici, était de contrer l’ « orage cytokinique », cette violente réaction inflammatoire incontrôlée observée dans les formes graves de pneumonie de la Covid-19 – phénomène qui évolue généralement vers un syndrome de détresse respiratoire aiguë (SDRA) imposant l’assistance d’une ventilation artificielle avec l’utilisation de respirateur. Que ce travail a été mené via l’administration par injection sous-cutanée pendant dix jours d’anakinra à 52 patients atteints d’une forme grave de COVID-19 a permis une « réduction statistiquement significative du risque de décès et de passage en réanimation pour assistance respiratoire par ventilation mécanique ».

Brigades vérificatrices

On aurait ajouté qu’un quart des patients traités avec l’anakinra ont été transférés en réanimation ou sont décédés, contre près de 73% de ceux n’ayant pas eu cette thérapie. Que le groupe témoin avait été constitué formé de 44 patients qui avaient été auparavant pris en charge dans la même institution. Et que dans le groupe recevant l’anakinra, une diminution rapide des besoins en oxygène a été également observée au bout de 7 jours de traitement.

On aurait cité, avec l’AFP, le Pr Jean-Jacques Mourad, (service de médecine interne, Hôpital Paris Saint-Joseph, Paris) co-signataire de l’étude :  « En l’absence d’accès à des essais thérapeutiques incluant des médicaments immunomodulateurs pour nos patients, la décision (…) prise de proposer l’anakinra, selon des critères de gravité décidés de manière consensuelle et a priori, a rapidement changé le visage de la maladie en salle. Le bénéfice était palpable au quotidien. » Et ajouté qu’une douzaine d’essais cliniques explorant le blocage de la cytokine IL-1 associée au syndrome de tempête inflammatoire sont actuellement menés.

Avec cette conclusion, tirée d’un commentaire du The Lancet Rheumatology 2 : « Cette étude apporte la preuve la plus probante à ce jour que l’anakinra peut bénéficier aux patients souffrant du syndrome de tempête de cytokines associé à la Covid-19. Dans l’attente de résultats d’essais contrôlés, l’anakinra donne de l’espoir pour ceux qui sont gravement touchés par la Covid-19 ».

Mais il faut désormais compter avec les accusations du Pr Didier Raoult quant à la compromission des plus grandes revues médicales internationales, à commencer par The Lancet. Attendre, donc, l’éventuelle polémique quant à la réalité des effets annoncés de l’anakinara. Ne pas croire qu’il y a là un travail honnête et une vérité qui permet de nourrir une espérance thérapeutique. Attendre, désormais, le verdict des brigades vérificatrices.

A demain @jynau

1 « Anakinra for severe forms of COVID-19: a cohort study » Thomas Huet, Hélène Beaussier, Olivier Voisin, Stéphane Jouveshomme, Gaëlle Dauriat, Isabelle Lazareth, Emmanuelle Sacco, Jean-Marc Naccache, Yvonnick Bézie, Sophie Laplanche, Alice Le Berre, Jérôme Le Pavec, Sergio Salmeron, Joseph Emmerich, Jean-Jacques Mourad, Gilles Chatellier, Gilles Hayem (Hôpital Paris Saint-Joseph, Paris, Hôpital Marie Lannelongue, Université de Paris, INSERM, Hôpital Européen Georges-Pompidou)

2 « Coronavirus is the trigger, but the immune response is deadly ». Commentaire signé  Randy Q Cron Children’s of Alabama, Division of Rheumatology, University of Alabama at Birmingham).

Le Pr Didier Raoult s’en va-t-en guerre contre trois géants mondiaux de l’information médicale

Bonjour

30/05/2020. Après la saison 1, « Chloroquine », bientôt « Raoult contre le reste du monde de l’édition». Loin d’être abattu par la récente et volumineuse publication du Lancet  qui le ciblait, le microbiologiste marseillais est désormais soutenu par une vague inattendue de critiques contre le célèbre hebdomadaire londonien (nous y reviendrons).

Et il contre-attaque aujourd’hui du haut de la tribune que lui offre, cette fois, Le Figaro : «Quand les publications scientifiques véhiculent de fausses informations». Une tribune qui ne manque pas de sel quand on sait que le Pr Didier Raoult, directeur de l’IHU Méditerranée Infection de Marseille est l’un des scientifiques qui détient le record, presque inhumain, du nombre de « publications scientifiques ».

« L’information scientifique ou thérapeutique est devenue un enjeu financier tellement extraordinaire que ceci peut être soumis à des manipulations hors du commun, nous explique-t-il aujourd’hui dans Le Figaro. Les informations concernant la possibilité d’utiliser ou non le médicament qui voudrait trouver sa place (contre l’hydroxychloroquine) pour le Covid (le Remdesivir de Gilead) entraînent des fluctuations du cours de Gilead qui porte sur plusieurs milliards de dollars après chaque annonce scientifique ou d’autorité. Par ailleurs, le marché de l’édition scientifique est considérable et génère des bénéfices extrêmes de l’ordre de 35%. Et il a d’ailleurs un capital qui est construit en partie avec les mêmes gestionnaires de fonds américains que Gilead. »

 Après nous avoir rassuré (« Je n’ai jamais eu de contact avec Donald Trump ni avec Bolsonaro ») Didier Raoult évoque le maquis où le politique vient se greffer sur le capitalisme pharmaceutique et  des intérêts financiers « qui sont colossaux et dépassent ce que j’avais connu jusque-là ». Tout ceci pour expliquer que, « comme dans les situations de guerre », l’heure est venue de « prendre les informations et les communiqués avec la plus grande prudence ». Nous traversons, dit-il, une époque de guerre où « la réalité scientifique et médicale passe au deuxième plan ». Et de cibler l’ennemi :

1 The Lancet  qui « a publié une étude aux résultats effarants pour qui a réellement vu et traité des malades. »

« Le Lancet a publié une étude, que peu de scientifiques croient, utilisant des données de pays (l’Australie) qui nient leur participation à cette étude qui ne donne ni source ni capacité d’utilisation. Elle donne des résultats qui sont effarants pour n’importe qui a réellement vu et traité des malades. Il s’agit d’auteurs qui n’ont aucune spécialisation dans le domaine ni épidémiologique, ni en maladies infectieuses, ni en virologie, mais qui dirigent une start-up dont l’objectif est d’analyser les big data. Ils ont aussi publié un article douteux dans le New England Journal of Medecine prétendant connaître l’ethnicité de patients français, ce qui est impossible car illégal. »

2 The British Medical Journal qui aurait « délibérément dissimulé des données ». « Un de ces papiers mettait deux analyses, montrant que l’hydroxychloroquine avait un effet favorable sur l’évolution de la maladie et sur les marqueurs biologiques, qui ont été enlevées dans la version définitive (et nous avons les deux versions). Par ailleurs, il a [été] publié une étude française où l’association azithromycine plus hydroxychloroquine, qui donnait des résultats significativement supérieurs à tous les autres protocoles, n’a pas été analysée. Le résultat était à la portée de tous et montrait une différence significative.

3 The New England Journal Journal of Medicine « qui était le meilleur de tous les journaux ». « Il a publié trois séries de papiers sur le Remdesivir qui ressemble plus à de la publicité qu’à de l’information scientifique, y compris en dissimulant les vrais dangers du Remdesivir qui sont les insuffisances rénales en les groupant avec d’autres effets secondaires (qui comportent la constipation et la nausée!) de façon à ne pas analyser individuellement les vrais risques. »

« Nous sommes, conclut le Pr Raoult, dans une époque de guerre politique et industrielle qui amène à être extrêmement prudent dans l’analyse des données des journaux qui ont fait pendant un temps la gloire de la médecine et qui malheureusement à cette occasion perdent, aux yeux d’une grande partie de la communauté scientifique qui a les capacités de l’analyser, la crédibilité qu’ils avaient mis des décennies à acquérir. » Tout n’est sans doute pas faux dans ce qu’explique aujourd’hui celui qui fut longtemps l’un des gardiens du sérail dont il dénonce aujourd’hui les pratiques. Il ne reste plus à savoir qui combat pour qui et pourquoi. Et à découvrir la vérité. Ce qui ne saurait tarder.

A demain @jynau

Face aux nouveaux journalistes d’investigation, deux anciens directeurs généraux de la santé

Bonjour

28/05/2020. C’est une tribune originale, dérangeante, provocatrice. Un texte qui alimentera diverses polémiques dans les champs politique, judiciaire et journalistique. Il est publié dans Le Monde et signé de deux anciens directeurs généraux de la santé : Jean-François Girard (1986-1997) et Joël Ménard (1997-1999) ; deux fortes personnalités médicales.

Un texte que Le Monde présente et résume ainsi : « Pour les anciens directeurs généraux de la santé Jean-François Girard et Joël Ménard, les leçons à tirer de la crise sanitaire liée au Covid-19 ne le seront ni par le journalisme d’investigation ni par les commissions d’enquête ou des actions judiciaires collectives ». Incitons, ici, à sa lecture (et au débat ouvert par Le Monde) à partir de ces quelques extraits :

« La loupe médiatique a jeté son dévolu sur le champ de la santé. Le temps du « Monde de la médecine », sous l’autorité de Mme la docteure Claudine Escoffier-Lambiotte [1923-1996, responsable de la rubrique médicale du Monde de 1956 à 1988], est révolu. La génération de journalistes médicaux qu’elle a contribué à former a presque disparu.

« Des journalistes reconnus pour leurs investigations du monde politique enquêtent aujourd’hui sur l’étrange mélange de la médecine et de la politique, de la santé publique et de l’économie, qui s’est installé depuis février. De nos jours, la pression exercée au travers de la course aux nouvelles des multiples chaînes d’information continue est démultipliée par les interprétations que chacun propose ou invente sur les réseaux sociaux. Le démenti d’une fausse nouvelle est en soi une nouvelle de plus.

La défausse, la rancœur, la vengeance, la possibilité de faire parler de soi

« Il est donc normal pour deux anciens directeurs généraux de la santé (DGS) de suivre avec empathie la situation de leurs successeurs quand on les voit affronter une situation difficile (…)  Les personnalités prises dans les filets du journalisme d’investigation ont des doutes sur elles-mêmes. A aucun prix elles ne peuvent craquer sur leurs faiblesses.

« Volontairement ou non s’infiltrent dans la confrontation aux médias des biais comme la peur, la défausse, la rancœur, voire la vengeance ou la possibilité de faire parler de soi. Savoir que l’on est interrogé par des journalistes oriente les réponses, consciemment ou inconsciemment. La recherche de faits ne devrait pas dépendre de manière disproportionnée des aléas de formulation d’une question ou d’une réponse, ni d’un choix arbitraire des interlocuteurs. Il en sera de même pour les commissions dites « d’enquête » (…)

« Les narrations du journalisme d’investigation accompagnent l’actualité, ont un style particulier d’accroche, en particulier dans les titres, mais leur démarche narrative n’est pas l’histoire. Lire ces narrations est intéressant, creuser l’histoire est une tâche différente et plus difficile, où il faudra échapper aux risques de facilité induits par l’accès à un récit anecdotique antérieur bien écrit, qui influence les mémoires et les analyses critiques ultérieures (…)

« Le point majeur, selon nous, est que les leçons à tirer de la pandémie ne le seront pas par le journalisme d’investigation, ni par les commissions d’enquête, les actions judiciaires collectives ou les débats télévisés. La seule urgence est l’avenir du fonctionnement global de la France et de l’Europe, dans leur composante santé. »

A demain @jynau