Violences conjugales, secret médical : faudra-t-il alerter contre la volonté de la victime ?

Bonjour

C’est en quelques lignes une redoutable question déontologique, juridique et médicale. « La mauvaise circulation de l’information est un terrible facteur d’aveuglement des institutions face aux crimes conjugaux, rappelle Le Monde  Jean-Baptiste Jacquin C’est l’une des principales leçons tirées par la mission de l’inspection générale de la justice, à l’issue de l’examen minutieux de quatre-vingt homicides conjugaux de 2015 et 2016, définitivement jugés. » Et puis, aujourd’hui, vingt-quatre recommandations émises par le rapport de cette mission publié dimanche 17 novembre. Où l’on voit la place considérable de la médecine, des addictions, de la pathologie, de la misère :

« Ce rapport permet d’établir des facteurs récurrents présents dans la majorité des dossiers : antécédents de violences et a fortiori de violences conjugales de l‘auteur ; alcoolisme et dépendance aux produits stupéfiants de l’auteur et/ou de la victime ; inactivité professionnelle de l’auteur et/ou de la victime ; isolement social ou familial de la victime ou du couple ; maladies psychiatriques, fragilités psychologiques et pathologies neurologiques de l’auteur ou de la victime. »

La médecine, toujours : les auteurs, ajoute Le Monde, estiment notamment que l’information devrait également pouvoir « remonter du milieu médical » et ce alors que la législation actuelle « ne permet pas au médecin, sans risque de poursuites à son encontre, de signaler de graves violences constatées sans l’accord de la victime ». L’inspection de la justice recommande ainsi de modifier le code pénal sur le secret médical.

Objectif : pouvoir donner l’alerte sur une situation de violences graves constatées, même si la victime ne veut pas porter plainte. De fait, certaines d’entre elles, sous l’emprise de leur conjoint ou trop fragiles psychologiquement, sont incapables de le faire. Certes, mais peut-on sans grand danger briser le lien complexe et fragile, confiance et conscience, qui unit un patient à son médecin ?

A demain @jynau

Le SAMU a-t-il vraiment «raccroché trois fois»? Mourir à 54 ans d’une rupture de l’aorte à Nancy.

Bonjour

C’était il y a deux ans. Naomi Musenga, 22 ans, était décédée aux urgences de l’hôpital de Strasbourg, après avoir été raillée au téléphone par une opératrice du Samu. Deux enquêtes, judiciaire et administrative avaient été ouvertes. L’affaire avait suscité une immense émotion en France et entraîné une réforme de la formation des assistants de régulation médicale du Samu.

On apprend aujourd’hui que parquet de Nancy a ouvert une enquête pour « recherche des causes de la mort » et visant la prise en charge par le Samu de la ville d’un homme décédé le 6 novembre, a indiqué mercredi 13 novembre à l’AFP le procureur de la République.

Selon une amie de cet homme âgé de 54 ans, ce Samu a raccroché à trois reprises en l’espace d’un quart d’heure alors qu’elle-même et le malade, résidant à Dombasle-sur-Meurthe, à une quinzaine de kilomètres de Nancy, tentaient d’obtenir de l’aide, a rapporté L’Est Républicain (Alain Thiesse), révélant l’affaire. Selon le quotidien régional, au terme d’un quatrième appel, les pompiers qui avaient transmis les trois premiers au Samu, se sont eux-mêmes déplacés. Le patient, qui souffrait de fortes douleurs à la poitrine et dont l’état de santé ne cessait de se dégrader, a fait un arrêt cardiaque et n’a pu être ranimé – et ce en dépit de l’arrivée d’une équipe du Samu, venue finalement en renfort.

Saisie et exploitation de l’enregistrement de la régulation

L’amie de l’homme décédé a raconté à L’Est Républicain ses appels au Samu. «On me demande alors si je suis médecin avant de m’entendre dire :  »Vous n’allez pas faire le diagnostic à ma place ». On m’explique qu’il s’agit d’une grippe et qu’il faut l’emmener chez son médecin traitant. Et puis ça raccroche», a-t-elle relaté au sujet du premier appel.

Trois minutes plus tard, deuxième appel. Cette fois, c’est la victime en personne qui se saisit du téléphone portable. « Il a parlé avec le Samu et je l’ai entendu dire : ‘’Il a raccroché !’’ », indique-t-elle avant un… troisième appel. « Le 18 me passe à nouveau le 15 mais ça raccroche encore ! », reprend-elle. Durant ces trois appels qui s’inscrivent dans un créneau de 15 minutes, l’état du quinquagénaire, qui rentrait d’un voyage en Chine, s’est fortement dégradé. « Mais il était toujours conscient ». Un quatrième appel d’urgence est lancé, toujours sur le 18. « Là, j’ai haussé le ton. Et cette fois, on ne m’a pas passé le Samu ! Et trois pompiers sont arrivés », déclare-t-elle enfin au quotidien régional.

Interrogée par l’AFP, l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est a indiqué avoir ouvert de son côté une enquête administrative qui donnera lieu «à une inspection dans les prochains jours». «Une enquête interne, en lien avec l’ARS est en cours», devant permettre «d’analyser les conditions de prise en charge du patient», a également indiqué à l’AFP le Centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nancy.

Une autopsie médico-légale a permis de préciser l’origine du décès : une rupture de l’aorte. Et le procureur a précisé que les enquêteurs procéderont à la saisie et à l’exploitation de l’enregistrement de la régulation du SAMU.

A demain @jynau

Mediator® et homicides involontaires: les cinq «bizarreries» de l’Agence du Médicament

Bonjour

« Homicide involontaire » : « Le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. En cas de violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, les peines encourues sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »

Le procès du Mediator se poursuit et Le Monde (Henri Seckel) continue d’en tenir la chronique avec justesse, équilibre et pédagogie. Tout ou presque a été écrit, dit et filmé sur les invraisemblables agissements des Laboratoires Servier. La roue tourne et voici désormais, à la barre, l’Agence nationale de la sécurité du médicament – l’ANSM, qui, au moment des faits reprochés avait pour nom l’ « Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé » (Afssaps, 1999-2012) avant, Mediator aidant, que l’on en vienne à débaptiser cette Agence, elle-même née de l’ « Agence du Médicament » (1993-1999) créé à la suite des affaires du sang contaminé….

On n’en finissait plus, alors, de dissocier l’analyse (scientifique) du risque de sa gestion (politique). Et à sa manière le procès du Mediator démontre que le politique parvint à ses fins …

Le Mediator aura donc traversé toutes ces époques : mis sur le marché en 1976 il n’en sera retiré qu’en 2009. Trente-trois ans et les dégâts que l’on sait – ou que l’on imagine. « S’il a pu se maintenir aussi longtemps, ce n’est pas dû qu’à l’acharnement du laboratoire qui le fabriquait, mais aussi, selon l’accusation, à ‘’l’inertie’’, aux ‘’dysfonctionnements’’, aux ‘’négligences parfois fort suspectes’’ de l’autorité publique chargée de contrôler ce qui garnit les rayons de nos pharmacies » résume Le Monde. Le Monde qui cite l’ordonnance de renvoi :

 « Il a été établi que l’ANSM n’avait pas, à compter des premières alertes de 1995 et jusqu’en 2009, accompli les diligences normales compte tenu de la nature de sa mission, de ses compétences, du pouvoir et des moyens dont elle disposait ».

Une distinction est d’ores et déjà établie : contrairement au laboratoire, l’agence doit répondre d’une faute non intentionnelle. Les Laboratoires Servier sont jugé pour « tromperie », « escroquerie », « trafic d’influence » et « homicides involontaires par violations manifestement délibérées ». L’Afssaps/ANSM l’est pour « homicides involontaires par négligence » – « ce que l’on pourra considérer comme déjà bien assez infamant pour une autorité censée, précisément, faire en sorte que les citoyens qui prennent des médicaments n’en meurent pas » observe Le Monde.

C’est ainsi que jusqu’à la fin du mois de novembre on entendra à la barre les responsables ayant occupé les postes-clés de l’Agence médicamenteuse depuis 1993. Comprendra-t-on pour autant la cécité, les « occasions manquées », les relation de dépendance avec Big Pharma ?  Et Le Monde de lister ici ce qu’il qualifie, dans un euphémisme, de « bizarreries ». Lisons-le :

1 La bizarrerie concernant le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du Mediator. En 1995, alors que Servier demande à pouvoir vendre son médicament avec l’indication « adjuvant du régime du diabète », l’ANSM émet un avis défavorable, et écrit : « Cette indication n’est pas justifiée. En conséquence, aucune mention des propriétés pharmacologiques en relation avec cette indication ne peut être acceptée. » Deux ans plus tard, en août 1997, une employée de l’ANSM, Arielle North, écrit au groupe Servier qu’il peut « maintenir les mentions concernant l’indication thérapeutique du diabète » sur l’étiquette du Mediator, qui continuera donc à être vendu pour une indication fallacieuse. Arielle North viendra témoigner le 14 novembre.

2 La troublante bizarrerie portant sur  l’absence de prise en compte sera intéressant de comprendre pourquoi l’agence n’a pas revu sa position après l’étude IPPHS (International Primary Pulmonary Hypertension Study) qui, en 1995, démontrait le lien entre la prise de fenfluramines et la survenue d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP). La parenté chimique du Mediator et des fenfluramines aurait pu alerter l’ANSM. Ce ne fut pas le cas. Didier Tabuteau, directeur de l’ANSM à cette époque, fera face au tribunal le 19 novembre.

3 L’étrange bizarrerie concernant la sous-estimation récurrente du caractère anorexigène du Mediator à une époque  où les anorexigènes, jugés dangereux, étaient retirés du marché. En 1997, Anne Castot, responsable de la pharmacovigilance à l’ANSM, reçoit cette lettre d’un médecin : « Il apparaît clairement que le Mediator est utilisé dans la majorité des cas comme “coupe-faim amaigrissant” chez des patients n’ayant pas de [diabète]. Le risque d’HTAP [lié au Mediator] est-il connu ou possible ? » Pas de réaction. Anne Castot sera entendue le 12 novembre.

4 La bizarrerie auditive qui veut que nul n’entendit l’alerte venue d’Italie en 1998, ni les deux cas – une valvulopathie, une HTAP – signalés en 1999 en France chez des patients sous Mediator seul, ni le cas de valvulopathie signalé en 2003 en Espagne, ni les nombreux doutes exprimés dans des publications médicales indépendantes. Dans le même temps, Italie, Suisse et Espagne banniront le Mediator. Pour Dominique Maraninchi, directeur de l’ANSM après la tempête (2011-2014), le Mediator a bénéficié d’un système de contrôle dans lequel « la suspicion ne suffit pas à prendre une décision de retrait » d’un médicament. En résumé : « Le principe de précaution n’a pas été appliqué. » Qui, à la barre, dira pourquoi ?

5 La bizarrerie touchant à la passivité (pour ne pas dire bienveillance) de l’Agence vis-à-vis des Laboratoires Servier. Sa « réponse insuffisante aux comportements fautifs » du groupe pharmaceutique, écrivent les juges d’instruction, « peut s’expliquer, en partie, par le vaste réseau d’influence tissé par les Laboratoires Servier sur de nombreux responsables, agents et experts des autorités de santé », une influence qui « n’a pu que pervertir la nature et l’efficience du contrôle confié aux autorités ».

Printemps 2020, dernier chapitre du procès du Mediator: les possibles conflits d’intérêt entre les Laboratoires Servier et l’administration publique.

A demain @jynau

Google s’est emparé, en secret, des données de santé de millions de citoyens américains

Bonjour

Ce n’est pas une exclusivité de Mediapart mais bien du Wall Street Journal ( Rob Copeland) :« News exclusive : Google’s ‘Project Nightingale’ Gathers Personal Health Data on Millions of Americans » (« Nightingale, le projet secret de Google, amasse les données personnelles de santé de millions d’Américains »).

« Google semble prêt à tout pour augmenter sa présence en milieu médical, résume déjà, en France, un cabinet spécialisé qui parle de ‘’vassalisation du monde médical’’. D’après le Wall Street Journal, la firme de Mountain View, associée à Ascension – le deuxième réseau de santé américain – collecterait et analyserait des données médicales, sans l’avis des patients ou des médecins. Parmi ces données figurent des diagnostics médicaux, des résultats de tests, ou encore les noms et dates de naissance des patients. Cette révélation, en plus de poser un problème d’un point de vue éthique et sécuritaire (sic), soulève un certain nombre de questions ».

Les faits : le géant du numérique, via sa plate-forme d’hébergement de données en ligne (Google Cloud), a signé un accord avec la société Ascension qui exploite deux mille six cents sites de soins, dont cent cinquante hôpitaux et cinquante maisons de personnes âgées. « Le contrat – le plus important négocié par Google dans le secteur – prévoit le transfert des dossiers médicaux complets : identité des patients, diagnostics, résultats d’examens, antécédents » résume Le Monde (Alexandre Piquard).  Objectif :  tenter de développer, grâce à l’analyse des données et à l’aide de l’intelligence artificielle (IA), des outils permettant de suggérer aux médecins des examens complémentaires, des prestations supplémentaires ou des traitements, voire d’identifier des anomalies dans le parcours de soins, explique le Wall Street Journal.

Question : comment est-il possible que les patients n’aient pas été informés ? Google et Ascension ont précisé a posteriori que l’accord était légal, respectant notamment le Health Insurance Portability and Accountability Act (Hippa). Ce texte de 1996 consacré au système d’assurance santé américain prévoit que les acteurs privés du secteur peuvent partager des données sans mettre les patients au courant si « les informations sont utilisées pour aider l’entité à assurer ses missions de santé ». Or, c’est le cas, insiste Google : « Ces données ne peuvent pas être – et ne seront pas – combinées avec les autres données détenues sur des consommateurs par Google », assure l’entreprise dans son communiqué.

Marchandisation-exploitation du corps humain

Ainsi Google de promettre, la main sur le cœur, que les millions de patients concernés ne verront pas leurs données de santé croisées (à des fins publicitaires) avec les nombreuses informations issues de leurs recherches sur Internet ou sur la plate-forme de vidéos YouTube à des fins publicitaires, promet l’entreprise. Ascension est une structure privée catholique (sic) et associative.

Voilà donc bien une nouvelle et spectaculaire avancée des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) dans le champ de la santé. L’accord avec Ascension est un test pour la firme de Mountain View, en Californie : elle développe – gratuitement, selon le Wall Street Journal – des applications ou des algorithmes censés aider les soignants. « Nous cherchons à fournir des outils qu’Ascension pourrait utiliser pour apporter des améliorations dans la qualité clinique et la sécurité des patients », écrit Tariq Shaukat, le dirigeant de Google Cloud.

Unifier et croiser de grandes bases de données, puis faire ingérer le passé médical d’un patient à des logiciels d’IA permettrait (en théorie) de trouver de nouvelles corrélations, voire d’améliorer les traitements et d’assister les médecins – ou, au minimum, de réduire les dépenses ou d’augmenter les revenus …. Un avant-goût du paradis numérisé.

Rappel du Monde : Google a établi en 2016 un partenariat avec le groupe pharmaceutique français Sanofi pour étudier des traitements du diabète ; il a été élargi en juin pour améliorer le développement de médicaments « personnalisés », ainsi que le suivi de leurs effets sur les patients. La maison mère de Google, Alphabet, possède également Calico, une filiale de recherches pour prolonger la vie, et aussi Verily, qui s’est associée en mai à Novartis, Sanofi, Pfizer et Otsuka pour améliorer le lourd processus des essais cliniques, consistant à tester des médicaments sur des cobayes. Une récente acquisition de Google a également alimenté les spéculations sur ses réelles ambitions dans la santé : celle de Fitbit. Le rachat de ce producteur de bracelets connectés pour le sport et le bien-être pourrait permettre de disposer d’appareils capables de mesure des données de santé.

Où l’on voit, pleinement en action, l’avancée d’une nouvelle forme de marchandisation-exploitation du corps humain, malade ou pas.

A demain @jynau

Agnès Buzyn va devoir autoriser l’usage de la publicité par les dentistes et les médecins

Bonjour

Non. L’Etat français ne peut plus interdire aux médecins et aux chirurgiens-dentistes d’user des outils de la publicité. Cette interdit n’est pas conforme au droit européen. Ainsi vient de décider, dans sa sagesse, le Conseil d’Etat qui entend contraindre désormais le gouvernement « de procéder à l’abrogation » de cette règle « devenue illégale ».

Ce n’est pas faute d’avoir prévenu : dès juin 2018, le Conseil d’Etat avait prévenu dans une étude que cette interdiction était « susceptible d’être affectée par l’évolution de la jurisprudence européenne ». Una an auparavant la Cour de justice de Luxembourg avait en effet acté que les traités fondateurs de l’UE « s’opposent à une législation nationale (…) qui interdit de manière générale et absolue toute publicité » pour les spécialistes de l’art thérapeutique dentaire.

Puis, début 2019, l’Autorité de la concurrence avait à son tour pointé « la nécessité de modifier à brève échéance » le code de la santé publique et rapportait alors que le gouvernement « travaill(ait) à leur refonte (…) dans un délai de 6 à 12 mois ».

Aujourd’hui la décision rendue par le Conseil d’Etat contraint désormais Agnès Buzyn à tenir compte de ce « changement de circonstances ». Or la ministre des Solidarités et de la Santé avait précisément rejeté, en octobre 201, la demande d’un médecin qui contestait ce refus « pour excès de pouvoir ». Pour le Conseil d’Etat, dès lors que « l’acte réglementaire est devenu illégal (…), il revient au juge d’annuler ce refus pour contraindre l’autorité compétente de procéder à son abrogation ».

Les loups publicitaires dans la bergerie des soignants

A charge pour le « pouvoir réglementaire » de définir de nouveaux « procédés de publicité compatibles avec les exigences de protection de la santé publique, de dignité de la profession médicale, de confraternité entre praticiens et de confiance des malades envers les médecins ». Cette décision est bien évidemment saluée par Me Fabrice Di Vizio, qui a plaidé ce dossier. Il annonce aujourd’hui dans un communiqué son intention de « poursuivre l’Etat et réclamer des dommages et intérêts pour tous les praticiens sanctionnés à tort ».

On attend désormais avec le plus vif intérêt les suites qu’Agnès Buzyn donnera à cet épineux dossier : comment d’abroger l’interdiction de publicité au profit d’une « libre communication « non commerciale, loyale et honnête » ? Comment se limiter à la seule publication d’informations relatives à leurs compétences, à leurs pratiques professionnelles, aux actes et activités pratiquées habituellement … et s’abstenir de citer des témoignages de tiers, comme des anciens patients (sur le modèle TripAdvisor) ?

Comment concilier la « liberté de communiquer » et l’interdiction qui est faite «d’exercer la profession comme un commerce », conformément à la déontologie médicale consacrée par le droit français et européen ? Comment ne pas attiser ici l’esprit de lucre ? Et comment entrouvrir la porte de la bergerie des soignants sans y faire entrer les loups, toujours affamés, de la publicité ?

A demain

Dix-sept millions d’euros: pourquoi Servier a-t-il ainsi avantagé la presse et les médias ?

Bonjour

Ainsi donc il ne nous faut pas confondre les « cadeaux » de Big Pharma avec les simples « avantages » qu’il peut octroyer. Coïncidence, cette précision survient alors que le mensuel Prescrire, indépendant de l’industrie pharmaceutique continue son travail « autour du procès du Mediator » 1. Où l’on apprend que Les Laboratoires (« la firme ») Servier verse des millions d’euros d’avantages chaque année à divers acteurs du monde médical en France. « Après le désastre 2 du Mediator°, beaucoup de professionnels de santé et de leurs diverses organisations ont continué à profiter des avantages de la firme Servier, comme si de rien n’était » affirme Prescrire. Résumé :

« Au cours de la période 2012-2018, en France, la firme Servier a été la dixième pour le montant des avantages distribués aux acteurs de la santé. Selon les déclarations de la firme, ce montant s’élevait à 108 millions d’euros, dont 11 millions pour sa filiale Biogaran, spécialisée dans les médicaments génériques. La répartition par bénéficiaires est, par ordre décroissant : les académies, sociétés savantes et organismes de conseil (53 millions d’euros) ; les professionnels de santé (25 millions) ; la presse et les médias (17 millions) ; les étudiants en santé (7 millions) ; et, en fin de liste, les associations de patients (100 000 euros) et les associations d’étudiants (50 000 euros). Les cardiologues ont touché 6,2 millions d’euros pendant la période 2012-2018, soit un quart du total des avantages versés aux professionnels, et des médecins généralistes ont touché 3 millions. »

Entre scandale et désastre

Bien évidemment on aimerait mieux comprendre la ligne budgétaire concernant « la presse et les médias ». Pourquoi 17 millions  entre 2012 et 2018 ? Pour autant tout n’est pas constant. Prescrire observe ainsi « une baisse importante du nombre des avantages déclarés par la firme Servier en 2016, avec une certaine remontée depuis ». Pourquoi ? En partie à cause d’une « diminution très sensible » du nombre de visiteurs « médicaux » décidée dans le cadre d’une réorganisation de la stratégie commerciale de la firme. La firme a ainsi souhaité en effet recentrer ses activités dans certains domaines thérapeutiques comme l’oncologie (avec un nombre réduit de professionnels de santé), renforcer sa promotion dans les pays émergents, et poursuivre son développement de médicaments génériques et biosimilaires.

On observera que l’Académie nationale de médecine a reçu  de la firme 150 000 euros entre 2014 et 2018 – et qu’elle délivre un prix « Académie nationale de médecine – Servier ». « Après le désastre du Mediator°, beaucoup de professionnels de santé et de leurs diverses organisations ont continué à profiter des avantages de la firme Servier, comme si de rien n’était, conclut le mensuel. Alors même que ce procès est en partie celui des conflits d’intérêts et des influences entre firmes et autres acteurs de la santé, aux dépens de la santé des patients. »

A demain @jynau

1 « La firme Servier, un financeur de poids du monde médical » Rev Prescrire 2019 ; 39 (433) : 863-864. (pdf, accès libre)

2 Nous nous interrogions il y a peu sur l’utilisation, par Prescrire, du terme « désastre » concernant l’affaire du Mediator. Un extrait de l’aimable réponse de Pierre Chirac, directeur de la publication :  « Cher confrère, Mediator°, c’est certes aussi un scandale, mais nous parlons de « désastre » parce qu’il y a des dégâts humains… (…) ».

Soins aux immigrés : la hiérarchie macronienne va-t-elle sanctionner treize de ses députés?

Bonjour

Combien de temps l’indignation démocratique durera-t-elle ? Sur RTL Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT vient de saluer la récente prise de position solennelle du Conseil national de l’Ordre des Médecins condamnant le gouvernement. C’est là un double événement  qui nous dit l’essentiel de la double faute, éthique et politique commise (avec son « délai de carence de trois mois ») par la ministre des Solidarités et de la Santé 1, le gouvernement d’Edouard Philippe et le président de la République.  

On connaît désormais le détail et l’analyse du scrutin organisé en urgence le 7 novembre : « Analyse du scrutin n° 2277 Deuxième séance du 07/11/2019 Scrutin public sur l’amendement n° 2156 (rect.) du Gouvernement après l’article 78 de la seconde partie du projet de loi de finances pour 2020 (première lecture) – Mission Santé »

Nombre de votants : 70 Nombre de suffrages exprimés : 64 Majorité absolue : 33 Pour l’adoption : 50 Contre : 14. On ajoutera que onze députés LREM avaient le même jour, co-signé jeudi 7 novembre une tribune pour s’opposer à la volonté gouvernementale : Jean-François Cesarini, Martine Wonner, Sonia Krimi, Albane Gaillot, Jennifer de Temmerman, Delphine Bagarry, Marion Lenne, Hubert Julien-Laferriere, Jean-François M’Baye, Pierre-Alain Raphan et Nathalie Sarles.

Il apparaît finalement que sur les 304 députés de La République en Marche seuls … 51 étaient présents dans l’Hémicycle. 42 ont votés pour, 5 se sont abstenus, un n’a pas voté (Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale) et 3 ont voté contre. Trois femmes issues de la « société civile » : Delphine Bagarry, 49 ans, médecin urgentiste de formation ; Fabienne Colboc, 48 ans, titulaire d’une licence de sociologie ; Martine Wonner, 59 ans, psychiatre.

Seront-ils tous les treize (onze plus deux) bientôt sanctionnés par leur hiérarchie politique pour avoir, peut-être au nom d’une certaine conception de la solidarité et de la médecine, ainsi enfreint les consignes du parti marcheur ? On en viendrait, presque, à le souhaiter. Pour que, dans notre espace démocratique, l’indignation ne soit pas vaine.

A demain @jynau

1 Extrait du Monde (Manon Rescan) rapportant le vote à l’Assemblée nationale : « Agnès Buzyn a fermement endossé le choix du gouvernement. ‘’Ce que je fais aujourd’hui je le fais avec rigueur, sans rien renier aux fondamentaux auxquels nous sommes tous attachés’’, aplaidé Mme Buzyn. Elle a assuré chercher, avec ces dispositions, à lutter contre une forme de ‘’tourisme médical’’ de personnes qui ‘’rentrent avec un visa touristique en France, qui, en prétextant qu’ils n’ont pas de papiers, demandent l’AME, obtiennent des soins et rentrent chez eux’’ ».

Le Monde n’a pas jugé nécessaire de faire un commentaire.