Oui, Agnès Buzyn a laissé la porte grande ouverte à la pratique de la médecine homéopathique

Bonjour

C’est fait : comme elle s’y était engagée, la ministres des Solidarités et de la Santé a rencontré les représentants du lobby français pro-homéopathie : sept représentants d’un collectif ,composé du Syndicat National des Homéopathes français (SNMHF), de l’Association Homéo-Patients France (AHP France), de la Société Savante d’Homéopathie (SSH) et de 14 autres organisations de patients, de professionnels de santé et d’entreprises du médicament 1. Une rencontre « en vue d’échanger sur sa décision de dérembourser les médicaments homéopathiques ». Au terme de cette rencontre, un communiqué destiné à la presse.

 On y apprend qu’Agnès Buzyn a confirmé la décision de déremboursement – à partir de janvier 2021, avec un passage au taux de 15% au premier janvier 2020. « Sans nier l’utilité de l’homéopathie, les bénéfices pour les patients et la légitimité des médecins à orientation homéopathique, elle a rappelé qu’elle s’était uniquement conformée à l’avis de la Haute Autorité de Santé, peut-on lire dans ce communiqué. Nous le regrettons profondément pour les patients et professionnels de santé, d’autant plus que cet avis ne tient pas compte de la spécificité du médicament homéopathique. »

 Et puis on lit ceci :

 « Nous avons bien pris note de l’écoute de Mme la Ministre à l’égard de nos préoccupations concernant les impacts de cette décision sur les professionnels de santé, les patients et les salariés. Nous avons pris acte de son ouverture quant à l’opportunité de mener de nouvelles études en vue d’une réévaluation des médicaments homéopathiques. Madame la Ministre a également rappelé que la décision ne devait remettre en cause ni la place de l’homéopathie dans l’offre de soins, ni la liberté d’accès des patients à cette thérapeutique. »

En d’autres termes, à l’exception de la programmation du déremboursement rien ne change sous le ciel de France. Une « réévaluation » de l’efficacité des spécialités contestées n’est pas à exclure. La discipline continuera à être enseignée, la spécialité reconnues et les consultations prises en charge par la collectivité. Et, déjà, des mutuelles annoncent qu’elles prendront en charge à 100% les médicaments déremboursés – parfois à grand renfort de publicité comme Alptis (pleine page dans Le Monde) Quant au « collectif », il déclare : Quant au « collectif », il déclare :

« Nous restons déterminés à poursuivre la mobilisation collective pour maintenir l’homéopathie comme discipline médicale exercée par des professionnels de santé formés et intégrée dans notre système de soins, au bénéfice des millions de patients qui y ont recours. »

Pour l’heure rien ne filtre sur les actions à venir du camp d’en face.

A demain @jynau

 1 Société homéopathique internationale de soins de support en oncologie – SHISSO, Société Française d’Homéopathie – SFH, Fédération Nationale des Sociétés Médicales Homéopathiques de France- FNSMHF, Syndicat National de la Préparation Pharmaceutique – SN2P, CNP MEP Médecine Anthroposophique, CNP MEP Médecine Homéopathique, Fédération Française des Sociétés d’Homéopathie – FFSH, Centre Homéopathique de France – CHF – Centre de santé Saint- Jacques, Centre d’Enseignement de Développement de l’Homéopathie- CEDH, Institut National Homéopathique Français – INHF Paris, Collectif Safemed, Boiron, Lehning, Weleda.

«Tremblements» : le peuple allemand saura-t-il jamais de quoi Angela Merkel souffrait ?

Bonjour

France vs Allemagne. De part et d’autre du Rhin les citoyens n’ont pas tous la même conception de la  transparence politique. Le dossier d’Angela Merkel en témoigne. Pour la majorité des Allemands, nous dit Le Monde (Thomas Wieder) c’est une affaire privée. Un sondage réalisé au lendemain de la troisième « crise de tremblements » (en l’espace de trois semaines) conclut que seules 34 % des personnes interrogées souhaitent que leur chancelière publie un bulletin de santé détaillé. Elles sont 59 % à considérer que le sujet relève de la vie privée (enquête de l’institut Civey pour l’Augsburger Allgemeine Zeitung, publiée le samedi 13 juillet).

Le pressentait-elle ? Toujours est-il qu’Angela Merkel ne s’est guère épanchée sur l’origine de ses « tremblements ». Les premiers avaient été découverts le 18 juin. La chancelière était alors en présence du nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Explication : une déshydratation liée à la forte chaleur qui régnait ce jour-là sur Berlin. Puis le 27 juin au château Bellevue, la résidence du président fédéral Frank-Walter Steinmeier ; puis le mercredi 10 juillet, à la chancellerie, où elle recevait le Premier ministre finlandais Antti Rinne.

Autre explication de ces « secousses » : une origine psychologique. « Je suis encore dans une phase de traitement de la première manifestation aux côtés du président ukrainien VolodymyrZelensky. Cela demande un peu de temps. Mais je vais très bien. Il n’y a pas de souci à se faire ». Interrogée à nouveau sur son état de santé, Angela Merkel s’est voulue tout aussi rassurante : « D’abord, soyez certains que je suis consciente des responsabilités qui sont les miennes eu égard à mes fonctions. Ensuite, sachez qu’en tant que personne mon intérêt est d’être en bonne santé et de prendre soin de moi ». Un invariant dans ce type de situation. Un grand classique. Et l’exposé médiatique des arguments bien connus de ce côté-ci du Rhin.

« Angela Merkel, qui fêtera son 65e anniversaire mercredi 17 juillet, pourra-t-elle s’en tenir durablement à cette discrétion sur son état de santé, demande Le Monde. Depuis quelques jours, et singulièrement depuis la troisième crise de tremblements de la chancelière, le 10 juillet, le débat prend de l’ampleur, notamment dans la presse où deux lignes s’affrontent.« Dans la République fédérale, il est de bon ton de ne pas spéculer publiquement sur l’état de santé des dirigeants politiques. Et il n’y a pas de règles imposant à ceux qui détiennent un mandat de faire des examens médicaux réguliers », rappelait il y a peu le Spiegel. Ou Lisa Caspari, rédactrice en chef adjointe de l’hebdomadaire Die Zeit :  

« Même pour une chancelière fédérale, la santé est une affaire privée. Dans une société libre, personne ne doit avoir à répondre de son état de physique ou mental, et encore moins de produire publiquement un document sur le sujet (…) Jusque-là, aucun élément ne permet de dire que la capacité de travail d’Angela Merkel est affectée. Jamais elle n’a eu d’absence dans les moments importants, jamais elle n’a semblé déconcentrée ou ailleurs pendant une conférence de presse. »

A l’opposé Gordon Repinski, rédacteur en chef adjoint de Redaktions Netzwerk Deutschland : « Les mots de Merkel sont de la non-information, ils rendent nébuleux son état de santé réel. Une maladie devient une question politique quand il n’est plus certain qu’un(e) dirigeant(e) ait toute l’énergie pour accomplir sa mission. (…) La chancelière devrait le comprendre et répondre de façon offensive aux questions. Sinon elle n’en aura pas fini avec ce débat jusqu’à la fin de son mandat. »

Blanc-seing

Et comme en France, avec Georges Pompidou, François Mitterrand ou Jacques Chirac : la question principale, celle de  de la capacité à exercer ses fonctions. Hans Georg Maassen (ancien patron du renseignement intérieur limogé à l’automne 2018, précise Le Monde, proche de l’aile droite de l’Union chrétienne-démocrate et qui n’a jamais caché son opposition à la politique d’accueil de la chancelière vis-à-vis des réfugiés): .

« L’état de santé d’un chef de gouvernement n’est pas une affaire privée. Les gens en Allemagne ont le droit de savoir si un chef de gouvernement est physiquement en état d’exercer son mandat. Empathie. Compassion. Commisération aussi. Mais plus que tout : perplexité. La chancelière est-elle encore suffisamment en forme après quatorze ans de mandat ? »

On peut le dire autrement. Ainsi le risque d’une instrumentalisation du sujet par les opposants d’Angela Merkel et par la presse tabloïd est-il l’un des arguments avancé par certains journalistes allemands qui prônent davantage de transparence médicale. Frank Aischmann (de la chaîne publique MDR): 

« D’innombrables affaires et scandales politiques pouvant aller jusqu’à des démissions ont d’abord fait la une des médias parce qu’ils n’ont pas été politiquement maîtrisés, qu’ils ont été sous-estimés, banalisés ou relativisés. Or, aujourd’hui, l’univers médiatique est devenu encore plus rapide, dur et implacable. Pour cette raison, soyons clairs : ce n’est pas le bulletin médical de Merkel qu’il s’agit d’avoir, juste le blanc-seing 1 de son médecin. »

Question à poser aux Ordres, de part et d’autre du Rhin : un médecin peut-il raisonnablement délivrer un blanc-seing ?

A demain @jynau

1 « blanc-seing » : signature apposée d’avance sur une feuille de papier laissée blanche en tout ou en partie, à l’effet de recevoir une convention ou une déclaration.  

Cigarette électronique : l’Inserm, spécialiste de l’ouverture mécanique du grand parapluie

Bonjour

C’est un modèle du genre, glané par Vapyou. Un texte signé par Bertrand Nalpas, directeur de recherche à l’Inserm et responsable éditorial du site www.maad-digital.fr 1. Un spécialiste des addictions. Il revient sur la récente annonce de Santé Publique France : près de 700 000 personnes ont arrêté de fumer du tabac en l’espace de sept ans grâce à l’aide de la cigarette électronique. Et sur le fait qu’en France l’édition 2017 de l’enquête ESCAPAD (réalisée lors de la journée d’appel à la défense) établit que 52% des jeunes de 17 ans ont expérimenté la e-cig, 18,6% l’utilisant au moins une fois par mois et 1,9% quotidiennement. Ces derniers sont également fumeurs dans 60 % des cas. Rappelons que la vente aux mineurs de l’e-cigarette et des recharges est interdite depuis mars 2014.

Que nous dit ce spécialiste ? Il glose longuement sur le e-liquide « qui contient d’une part de la nicotine et d’autre part des arômes ».

La nicotine :

« La nicotine présente dans le e-liquide est identique à celle du tabac. Une étude menée sur 16 sujets n’ayant jamais vapoté ni fumé auparavant a montré que le taux de nicotine dans le sang augmente dès les premières bouffées de e-cigarette et est fonction de la teneur en nicotine du e-liquide. Après 10 bouffées d’un liquide contenant 36 mg de nicotine par ml, la nicotinémie atteignait celle obtenue en fumant une cigarette. Les taux atteints étaient légèrement moindres pour le e-liquide titré à 18 mg/ml. Les dispositifs évoluent rapidement et toujours vers plus de puissance, les e-cigarettes les plus récentes délivrent la nicotine de 1,2 à 2,7 fois plus vite que celles des générations précédentes. 

La nicotine délivrée par la e-cigarette entretient donc la dépendance à cette substance présente chez le fumeur et pourrait provoquer la dépendance chez le non-fumeur. Cette hypothèse est renforcée par les données épidémiologiques montrant une bascule de la e-cigarette vers la cigarette standard dans une proportion non négligeable de cas ; cela pourrait être dû au développement d’une accoutumance à la nicotine, le besoin d’augmenter les doses ne pouvant être satisfait par le e-liquide dont la teneur en nicotine est limitée. Ce d’autant qu’un travail récent portant sur 16 sujets fumeurs a montré que la perception de la nicotine dans le e-liquide échappait à 6 d’entre eux lorsque celle-ci était inférieure à 12 mg/l. En France, la teneur maximale de nicotine dans un e-liquide libre à la vente est fixée à 20 mg/ml. »

Les arômes et les agents de saveur.

Il explique que « les e-liquide sont déclinés avec plusieurs centaines de goût différents ». Et se penche sur le menthol, le diacétyl et le 2-3 pentanedione. Quant aux « agents de saveurs des e-liquide », il souligne qu’ils sont un des facteurs majeurs d’attraction des jeunes vers la e-cigarette. 

« De nombreux travaux portant sur la toxicité pulmonaire des agents de saveur continuent d’être menés. La plupart utilisent des modèles de culture de diverses cellules sur lesquelles sont ajoutés des agents de saveur à des concentrations variées. La viabilité des cellules ne semble pas affectée, par contre ces agents déclenchent une inflammation qui fragilise la barrière épithéliale pulmonaire (= surface protectrice), ce qui facilite le passage de microparticules vers le sang. D’autres travaux ont montré que la viscosité du mucus pulmonaire était augmentée, entravant le bon fonctionnement des cils bronchiques qui permettent l’évacuation des sécrétions et des particules polluantes. Ces résultats obtenus in vitro et, pour la plupart d’entre eux, par ajout direct de l’agent, doivent être confirmés par d’autres manipulations administrant le produit sous forme d’aérosol. »

Enfin, après avoir affirmé que « le vapotage passif, cela existe », le spécialiste conclut en ces termes :

Point n°1. « Même si les conséquences de son utilisation à long terme ne sont pas encore connues, les données actuelles montrent que la e-cig est moins nocive que le tabac du fait entre autres de l’absence de goudrons, ce qui réduit considérablement le risque de pathologie des bronches et de cancer du poumon »

Point n° 2. « La démonstration définitive de l’efficacité de la e-cigarette comme outil de sevrage tabagique est encore en attente mais les premières enquêtes montrent qu’elle aide de nombreux fumeurs à arrêter le tabac. Du point de vue addictologique, la question qui se pose est celle du maintien de la dépendance à la nicotine avec la e-cigarette, et les données à cet égard sont manquantes ». 

Point n°3. « En revanche, chez les non-fumeurs et plus encore chez les jeunes, les études épidémiologiques disponibles [études non citées et affirmation contestée] soulignent que l’utilisation de la e-cig augmente le risque de bascule vers la consommation de tabac et il ne peut être exclu que le vapotage, même exclusif, puisse générer une dépendance problématique à la nicotine ».

« Ne pas pouvoir exclure » … Où l’on voit, ici, qu’un résultat majeur de santé publique (l700 000 personnes qui ont arrêté de fumer du tabac en l’espace de sept ans grâce à l’aide de la cigarette électronique) ne pèse que peu de poids face à l’hypothèse de la dépendance nicotinique débarrassée des goudrons et autres toxiques…. Le titre du papier de Bertrand Nalpas sur maad-digital.fr était : « Pour y voir plus clair dans toute cette fumée ». C’est raté.

A demain @jynau

1 « Un nouveau site web sur les addictions élaboré pour et par les jeunes ! »

Le 13 juillet, Vincent Lambert a été inhumé à Longwy dans l’intimité familiale. Et après?

Bonjour

Ce sont quelques lignes de l’AFP comme on n’imaginait plus qu’elles pussent un jour être imprimées. « Les obsèques de Vincent Lambert, patient tétraplégique en état végétatif pendant près de onze ans et mort jeudi à Reims, ont eu lieu samedi 13 juillet au matin à Longwy (Meurthe-et-Moselle) dans l’intimité familiale. La cérémonie religieuse s’est déroulée en l’église Saint-Dagobert dans la matinée, suivie de l’inhumation. Tous les membres de cette famille profondément divisée sur le sort de cet ancien infirmier de 42 ans étaient présents aux funérailles. »

Où l’on apprend qu’après une autopsie médico-légale le corps avait été restitué discrètement la veille en fin d’après-midi à sa veuve et tutrice, Rachel Lambert, le permis d’inhumer ayant été délivré. C’est à l’hôpital de Longwy que Vincent et Rachel Lambert, tous deux infirmiers, s’étaient rencontrés, Rachel étant originaire de cette ville précise l’AFP.

On se souvient que le Dr Vincent Sanchez, chef de l’unité des cérébro-lésés du CHU de Reims, avait engagé, le 2 juillet, un nouvel arrêt de l’alimentation-hydratation – un processus rendu possible le 28 juin par la Cour de cassation. Le protocole mis en œuvre incluait notamment une « sédation profonde et continue ». On gardera en mémoire que, victime d’un accident de la circulation en 2008, Vincent Lambert était devenu l’objet d’un long et tragique feuilleton familial et médical, judiciaire et médiatique.

Soutien ordinal, moral et confraternel

Conclure ? Peut-être avec les quelques lignes du Conseil national de l’Ordre des médecins qui dit « avoir appris avec émotion le décès de M. Vincent Lambert » et qui « souhaite exprimer toutes ses condoléances à sa famille et à ses proches ». Et puis ceci :

« L’Ordre espère que tous les personnels du CHU de Reims pourront retrouver la sérénité nécessaire à l’exercice de leurs métiers. La décision d’interrompre les soins prodigués à M. Vincent Lambert a été validée par la Justice à l’issue d’un long parcours et après épuisement des différentes voies de recours. Respectueux des procédures en cours, le Conseil National de l’Ordre des médecins est tenu à la réserve quant à son expression publique. Il tient à apporter aux médecins et à leurs équipes tout leur soutien moral et confraternel dans les circonstances difficiles de leur exercice, telles que celles vécues lors de l’accompagnement de M. Vincent Lambert ».

Ou conclure avec ce juste éditorial du Monde qui exhorte à préserver la loi Cleys-Leonetti – et ce même si Vincent Lambert n’était pas en « fin de vie » ; et alors que Le Monde omet de rappeler que la remise en cause radicale de cette loi émane autant des militants du « droit de mourir dans la dignité » que des « groupes catholiques pro-vie, inquiets des dérives qu’autorise, selon eux, le texte ». Le Monde qui, étrangement semble comme regretter d’avoir publié la tribune signée de Michel Houellebecq et dans laquelle ce dernier écrit :« L’Etat français a réussi à faire ce à quoi s’acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. »

Ces attaques risquent-elles de remettre en cause le fragile consensus auquel était parvenue ces dernières années la représentation nationale sur le sujet si difficile de la fin de vie ? Il nous faut espérer que non. Et il faut aussi ne pas oublier les familles des 1 500 à 1 700 personnes qui, cérébro-lésées, se trouvent aujourd’hui en France dans une situation proche de celle de Vincent Lambert ; des familles qui redoutent que son cas ne fasse jurisprudence. Le Conseil d’Etat a, paradoxalement, tenté de les rassurer. Au terme de cette tragédie, Houellebecq ou pas, on peut comprendre que ces familles ne le soient pas encore pleinement.

A demain @jynau

Pour ne jamais en finir avec l’affaire : recherche des causes de la mort de Vincent Lambert

Bonjour

C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Matthieu Bourrette, procureur de la République de Reims a annoncé, jeudi 11 juillet, avoir ouvert une enquête en « recherche des causes de la mort » après la mort de Vincent Lambert, 42 ans – une mort survenue le matin même au CHU de Reims et dont la France entière sait tout. Ou presque.

« Le 11 juillet 2019 peu après 8 h 30, j’ai été avisé par le centre hospitalier universitaire de Reims du décès de Vincent Lambert, (…) j’ai immédiatement décidé de l’ouverture d’une enquête en recherche des causes de la mort », a tenu à déclarer le Procureur qui avait organisé une conférence de presse – précisant qu’il avait saisi le service régional de la police judiciaire de Reims.

Et c’est dans le cadre de cette enquête, qu’une autopsie sera réalisée à Paris, afin de vérifier que l’arrêt des traitements, débuté le 2 juillet, a bel et bien respecté la loi (sic). Cette procédure permettra d’éviter « tout débat sur la qualité des actes pratiqués », mais personne ne « soupçonne a priori l’existence d’une infraction pénale », a précisé M. Bourrette. Fallait-il le préciser ?

Plus précisément cette autopsie sera menée par deux médecins légistes experts – et ce dès vendredi matin pour que le corps « puisse être restitué le plus rapidement possible » à l’épouse et tutrice de Vincent Lambert, Rachel, a encore déclaré le procureur.

«Crime d’Etat » et serment d’Hippocrate

Une autopsie médico-légale ? Le choix du procureur de Reims a été motivé par le « contexte tout particulier de ce décès après des années de recours judiciaires et [le] conflit ouvert qui existe depuis plusieurs années entre les membres de la famille ». Il estime « indispensable » de « fournir à tous les membres de la famille (…) les éléments médicaux et judiciaires leur permettant de connaître les causes exactes de la mort ».

Pour leur part les parents du défunt, opposés à l’arrêt des traitements et en guerre judiciaire depuis des années pour son maintien en vie, ont dénoncé un « crime d’Etat ». « Vincent est mort, tué par raison d’Etat et par un médecin qui a renoncé à son serment d’Hippocrate. (…) L’heure est au deuil et au recueillement. Il est aussi à la méditation de ce crime d’Etat », ont écrit les avocats de Pierre et Viviane Lambert dans un communiqué. Dans leur communiqué, les parents réitèrent leur position estimant que leur fils a été « condamné parce que handicapé » et que « cette faute ignoble ébranle les fondements de notre droit et de notre civilisation » et « rejaillit sur nous tous ».

Quant à Rachel Lambert elle  a fait savoir, via son avocat, qu’elle était«abattue » par « des années de procédure » 

 En attendant, les résultats de l’enquête « ne seront vraisemblablement pas connus avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois », a précisé le procureur de Reims. C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Et celle-ci comporte, d’ores et déjà, un texte signé de Michel Houellebecq.

A demain @jynau

Vincent Lambert est mort. Michel Houllebecq nous met en garde : rien ne justifiait de le tuer

Bonjour

Canicule sur la France. Nous sommes le jeudi 11 juillet 2019 et les médias annoncent à l’unisson la mort de Vincent Lambert. Mort au CHU de Reims au terme d’une nouveau « protocole » d’arrêt de la nutrition/hydratation associé à une « sédation ». Sept ans de procédures judiciaires, une tragédie familiale plus que médiatisée, des incompréhensions croisées, des émotions au carré. « L’affaire Vincent Lambert a indéniablement pesé dans le débat public sur le traitement des personnes céré-brolésées et la fin de vie » résume La Croix (Loup Besmond de Senneville) Nous y reviendrons.

Pour l’heure une étrangeté qui dérangera en haut lieu : la publication, dans Le Monde, d’une tribune signée de Michel Houellebecq 1 : « Vincent Lambert, mort pour l’exemple » Voici ce texte (nous ajoutons les inters) :

« Ainsi, l’Etat français a réussi à faire ce à quoi s’acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. J’avoue que lorsque la ministre « des solidarités et de la santé » (j’aime bien, en l’occurrence, les solidarités) s’est pourvue en cassation, j’en suis resté sidéré. J’étais persuadé que le gouvernement, dans cette affaire, resterait neutre. Après tout, Emmanuel Macron avait déclaré, peu de temps auparavant, qu’il ne souhaitait surtout pas s’en mêler ; je pensais, bêtement, que ses ministres seraient sur la même ligne.

« J’aurais dû me méfier d’Agnès Buzyn. Je m’en méfiais un peu, à vrai dire, depuis que je l’avais entendu déclarer que la conclusion à tirer de ces tristes événements, c’est qu’il ne fallait pas oublier de rédiger ses directives anticipées (elle en parlait vraiment comme on rappelle un devoir à faire à ses enfants ; elle n’a même pas précisé dans quel sens devaient aller les directives, tant ça lui paraissait aller de soi).

« Pognon de dingue »

« Vincent Lambert n’avait rédigé aucune directive. Circonstance aggravante, il était infirmier. Il aurait dû savoir, mieux que tout autre, que l’hôpital public avait autre chose à foutre que de maintenir en vie des handicapés (aimablement requalifiés de « légumes »). L’hôpital public est sur-char-gé, s’il commence à y avoir trop de Vincent Lambert ça va coûter un pognon de dingue (on se demande pourquoi d’ailleurs : une sonde pour l’eau, une autre pour les aliments, ça ne paraît pas mettre en œuvre une technologie considérable, ça peut même se  faire à domicile, c’est ce qui se pratique le plus souvent, et c’est ce que demandaient, à cor et à cri, ses parents) 2.

 « Mais non, en l’occurrence, le CHU de Reims n’a pas relâché sa proie, ce qui peut surprendre. Vincent Lambert n’était nullement en proie à des souffrances insoutenables, il n’était en proie à aucune souffrance du tout. Il n’était même pas en fin de vie. Il vivait dans un état mental particulier, dont le plus honnête serait de dire qu’on ne connaît à peu près rien. 

« Il n’était pas en état de communiquer avec son entourage, ou très peu (ce qui n’a  rien de franchement original ; cela se produit, pour chacun d’entre nous, à peu  près toutes les nuits). Cet état (chose plus rare) semblait irréversible. J’écris « semblait » parce que j’ai rencontré pas mal de médecins, pour moi ou pour d’autres personnes (dont plusieurs agonisants) ; jamais, à aucun moment, un médecin ne m’a affirmé qu’il était certain, à 100 % certain, de ce qui allait se produire. Cela arrive peut-être ; il arrive peut-être aussi que tous les médecins consultés, sans exception, formulent un pronostic identique ; mais je n’ai jamais rencontré le cas.

Une brèche est ouverte, la parole est à Emmanuel Macron

« Dans ces conditions, fallait-il tuer Vincent Lambert ? Et pourquoi lui, plutôt que les quelques milliers de personnes qui à l’heure actuelle, en France, partagent son état ? Il m’est difficile de me défaire de l’impression gênante que Vincent Lambert est mort d’une médiatisation excessive, d’être malgré lui devenu un symbole ; qu’il s’agissait, pour la ministre de la santé « et des solidarités », de faire un exemple. D’« ouvrir une brèche », de « faire évoluer les mentalités ». C’est fait. Une brèche a été ouverte, en tout cas. Pour les mentalités, j’ai des doutes. Personne n’a envie de mourir, personne n’a envie de souffrir : tel est, me semble-t-il, l’« état des mentalités », depuis quelques millénaires tout du moins.

« Une découverte extraordinaire, qui apportait une solution élégante à un problème qui se posait depuis les origines de l’humanité, a eu lieu en 1804 : celle de la morphine. Quelques années plus tard, on a vraiment commencé à explorer les étonnantes possibilités de l’hypnose. En résumé, la souffrance n’est plus un problème, c’est ce qu’il faut répéter, sans cesse, aux 95 % de personnes qui se déclarent favorables à l’euthanasie. Moi aussi, dans certaines circonstances (heureusement peu nombreuses) de ma vie, j’ai été prêt à tout, à supplier qu’on m’achève, qu’on me pique, tout plutôt que de continuer à supporter ça. Et puis on m’a fait une piqûre (de morphine), et mon point de vue a changé radicalement, du tout au tout. En quelques minutes, presque en quelques secondes. Bénie sois-tu, sœur morphine. Comment certains médecins osent-ils refuser la morphine ? Ont-ils peur, par hasard, que les agonisants deviennent accros ? C’est tellement ridicule qu’on hésite à l’écrire. Enfin c’est ridicule, si l’on veut ; mais c’est assez dégueulasse, aussi.

« Personne n’a envie de mourir, personne n’a envie de souffrir, disais-je ; une troisième exigence semble être apparue depuis peu, celle de la dignité. Le concept me paraissait à vrai dire un peu vaseux, j’avais une dignité c’est sûr, j’y pensais de temps en temps, pas souvent, enfin rien ne me paraissait justifier qu’il vienne au premier plan des préoccupations « sociétales ». Par acquit de conscience j’ai consulté Le Petit Robert (édition 2017). Il définit, assez simplement, la dignité comme le « respect que mérite quelqu’un ». Les exemples qui suivent embrouillent plutôt la question en révélant que Camus et Pascal, quoique ayant tous deux une conception de la « dignité de l’homme », ne la font pas reposer sur la même base (ce dont on pouvait se douter). Quoi qu’il en soit il paraît évident aux deux (et même à peu près à tout le monde) que la dignité (le respect qu’on vous doit), si elle peut être altérée par divers actes moralement répréhensibles, ne peut en aucun cas l’être par une dégradation, aussi catastrophique soit-elle, de son état de santé. Ou alors c’est qu’il y a eu, effectivement, une « évolution des mentalités ». Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’en réjouir. »

Deux questions. Le Monde nous précise que ce texte avait été écrit avant la mort de Vincent Lambert, annoncée ce 11 juillet. Pourquoi n’avait-il pas été publié avant ? L’écrivain cite, outre Agnès Buzyn, Emmanuel Macron. Sans même parler de savoir-vivre, on n’ose imaginer que ce dernier n’ait pas le courage de lui répondre.

A demain @jynau

1 Michel Houellebecq est écrivain. Après un recueil de poèmes, La Poursuite du Bonheur (La Différence, 1991), cet ingénieur agronome de formation publie un premier roman remarqué, Extension du domaine de la lutte (éd. Maurice Nadeau). Suivront entre poésie et romans, une vingtaine d’ouvrages parmi lesquels Les Particules élémentaires (Flammarion, 1998), Plateforme (Flammarion, 2001), La Possibilité d’une île (Fayard, 2005, prix Interallié) La Carte et le Territoire(Flammarion) pour lequel il reçoit, en 2010, le prix Goncourt ou encore Configuration du dernier rivage (Flammarion, 2013). Son dernier roman, Sérotonine, est paru en janvier chez Flammarion.

2 Sur ce thème : « Combien (nous) aura coûté Vincent Lambert ? Monique Pelletier et les frontières de l’indécence » Journalisme et santé publique, 13 juin 2015

Aider à «suicider» les victimes de troubles psychiques ? En Suisse c’est une possibilité

Bonjour

Etrange voisine que la Suisse. Nous évoquions il y a quelques jours une assez peu banale affaire suisse : une  médecin âgée de 61 ans accusée de meurtre comparaissant  devant la cour pénale de Bâle-Campagne. Professionnelle de l’ « aide à mourir » elle avait « pris en charge » une sexagénaire dépressive et incapable de discernement résumait Le Matin.

Pour le ministère public, l’accompagnement vers la mort de la femme de 67 ans, en juin 2016, s’était de façon irrégulière. La sexagénaire vivait dans un « home médicalisé » à Bâle-Campagne. Elle s’était tournée vers l’organisation d’aide au suicide « Eternal Spirit » après le refus de l’association alémanique « Exit » de l’aider à se suicider.

Or, selon l’acte d’accusation, la femme souffrait de graves troubles dépressifs et du trouble de somatisation également connu sous la dénomination « syndrome de Briquet ». Ces maladies ne sont pas mortelles et la sexagénaire n’était pas capable de discernement, estimait l’autorité d’enquête.

L’acte d’accusation précisait que la prévenue a agi par «idéalisme personnel». Elle avait déjà réalisé « quatre cents accompagnements vers la mort » en treize ans d’activités chez Eternal Spirit – et six cents expertises favorables au suicide assisté effectuées auparavant quant elle était consultante pour Dignitas. «Je n’ai rien fait d’illégal», avait pour sa part affirmé la médecin.

Surestimation de sa compétence

On connaît aujourd’hui le jugement, grâce au Temps (Céline Zünd) : « Erika Preisig échappe de peu à une condamnation pour homicide. La présidente de l’association d’aide au suicide bâloise Eternal Spirit est acquittée de la prévention de meurtre et condamnée pour violation de la loi sur les produits thérapeutiques ». Le tribunal pénal de Bâle-Campagne, l’a condamnée à 15 mois de prison avec sursis et une amende de 20 000 francs.  La doctoresse pourra continuer à pratiquer l’aide au suicide, mais elle a l’interdiction de prescrire du pentobarbital de sodium à des patients atteints de troubles psychiques.

« Le président de la cour, Christoph Spindler, s’est adressé à Erika Preisig sur un ton sévère, soulignant qu’elle avait échappé ‘’de justesse’’ à une condamnation pour homicide. Il lui a reproché d’avoir surestimé sa propre compétence dans l’évaluation de la capacité de discernement d’une retraitée sexagénaire atteinte de troubles psychiques. Avant de l’accompagner vers la mort en juin 2016, elle aurait dû faire davantage d’efforts pour trouver un psychiatre disposé à clarifier l’état de santé de la patiente. Les juges écartent toutefois la prévention de meurtre et retiennent contre Erika Presig plusieurs infractions au droit sur les produits thérapeutiques: la doctoresse a notamment échangé des étiquettes sur des doses destinées à l’origine à certains patients et finalement attribuées à d’autres. »

Erika Preisig revient de loin. La procureure avait requis une peine de cinq ans de prison pour homicide volontaire et une interdiction de pratiquer l’aide au suicide. La défense plaidait l’acquittement. « Exit a salué mardi cette décision, nous dit Le Temps. L’association d’aide au suicide alémanique se réjouit que les juges bâlois aient accordé de la valeur à l’autonomie du patient. «Ce jugement ne remet pas en question l’aide au suicide en Suisse, ni les procédures suivies par Exit dans des cas de personnes atteintes de troubles psychiques».

Troubles psychiques ou pas, on sait ce qu’il en est, en France, du suicide médicalement assisté. Et l’heure ne semble pas venue d’y imiter ce que la Suisse, étrangement, s’autorise à pratiquer.

A demain @jynau