Souffrances et addictions aux antalgiques opiacés : la France n’est-elle qu’au milieu du gué ?

Bonjour

Aux Etats-Unis c’est un drame national aux multiples facettes, médicales et pharmaceutiques, économiques et politiques. Et en France ? L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) vient de publier un rapport sur la consommation des antalgiques opioïdes . Qu’apprend-on ?

Tout d’abord que durant ces dix dernières années la consommation des antalgiques opioïdes a augmenté. S’en inquiéter ? Pas vraiment puisque « cela s’inscrit dans la politique d’amélioration de la prise en charge de la douleur de part, notamment, des plans ministériels de lutte contre la douleur ayant été mis en place depuis 1998 ».

Pour autant l’ANSM observe une augmentation du « mésusage », ainsi que des « intoxications » et des « décès » liés à l’utilisation des antalgiques opioïdes. Que ces derniers soient « faibles » (tramadol, codéine, poudre d’opium) ou « forts » (morphine, l’oxycodone et le fentanyl).  Voici (résumés par l’ANSM) les principaux enseignements de ce rapport :

  • D’après les données de l’assurance maladie, près de dix millions de français ont eu une prescription d’antalgique opioïde en 2015. En 2017, l’antalgique opioïde le plus consommé en France est le tramadol puis la codéine en association et la poudre d’opium associée au paracétamol. Viennent ensuite la morphine, premier antalgique opioïde fort, l’oxycodone (désormais pratiquement autant consommé que la morphine), puis le fentanyl transdermique et transmuqueux à action rapide.
  • Entre 2006 et 2017, la prescription d’opioïdes forts a augmenté d’environ 150% (patients ayant eu au moins une prescription dans l’année. L’oxycodone est l’antalgique opioïde qui marque l’augmentation la plus importante.
  • La consommation globale des opioïdes faibles est restée relativement stable. Le retrait du dextropropoxyphène en 2011 a été accompagné de l’augmentation de la consommation des autres opioïdes faibles et en particulier du tramadol. Il devient l’antalgique opioïde le plus consommé (forts et faibles confondus) avec une augmentation de plus de 68 % entre 2006 et 2017.

Plus généralement l’ANSM rappelle que les opioïdes ont un intérêt majeur et incontestable dans la prise en charge de la douleur ;  et qu’ils restent moins consommés, en France, que les antalgiques non-opioïdes (paracétamol, aspirine, AINS). Elle ajoute aussi que la consommation des antalgiques opioïdes « peut s’accompagner de complications graves ».

« Cette problématique touche principalement des patients qui consomment un antalgique opioïde pour soulager une douleur, et qui développent une dépendance primaire à leur traitement, et parfois le détournent de son indication initiale, précise-t-elle.Ainsi, le nombre d’hospitalisations liées à la consommation d’antalgiques opioïdes obtenus sur prescription médicale a augmenté de 167 % entre 2000 et 2017 passant de 15 à 40 hospitalisations pour un million d’habitants. » Quant au nombre de morts liées à la consommation d’opioïdes, il a augmenté de 146 %, entre 2000 et 2015, « avec au moins quatre décès par semaine ».

Le cas du sulfate de morphine

En d’autres termes, si la situation française n’est pas comparable à celle observée aux Etats-Unis et au Canada l’enjeu, pour les autorités sanitaires françaises, consiste dès aujourd’hui « à sécuriser au mieux l’utilisation des antalgiques opioïdes sans restreindre leur accès aux patients qui en ont besoin ».

On notera, dans le rapport, le chapitre réservé à « l’usage problématique du sulfate de morphine » (un sujet évoqué depuis plusieurs années par l’OFDT) :

« Le sulfate de morphine est l’antalgique opioïde fort le plus consommé en ville et ayant le taux de notifications le plus important ; en particulier la spécialité Skénan qui représente 81% des notifications. Deux populations sont représentées dans les notifications.

« La première comprend des sujets ayant développé une dépendance primaire à la suite de la prescription de sulfate de morphine comme antalgique. Dans la dernière mise à jour de l’enquête (2013-2016) cette population représente 16,2% des notifications (7,2% lors de l’enquête 1996-2013). Ces sujets sont âgés en moyenne de 43,7 ans. La voie d’administration n’est pas détournée.

« La deuxième comprend des usagers de drogues consommant du sulfate de morphine soit en usage récréatif, soit en tant que médicament de substitution aux opioïdes. Il s’agit principalement d’hommes (70%) plus jeunes (âge médian entre 35 et 38 ans). Dans plus de la moitié des cas, la voie d’administration est détournée par voie injectable et de fortes doses sont consommées. Le sulfate de morphine est obtenu par deal ou achat dans la rue dans 53,6% des cas et par prescription médicale dans 46,2%. Une polyconsommation de substances psychoactives et un nomadisme médical sont fréquemment associés. Les complications rapportées sont infectieuses, neurologiques et vasculaires).

La prescription de morphine aux usagers d’opioïdes est ancienne et précède à la mise sur le marché des médicaments de substitution aux opioïdes (méthadone et buprénorphine haut dosage) au milieu des années 1990. Ce qui explique, entre autre, la plus forte proportion d’usage de morphine par les usagers de drogues, par rapport aux autres antalgiques opioïdes. »

A demain

@jynau

Les amphétamines de Bernard-Henri Lévy et les injections sanguines de la star Neymar

Bonjour

Du pain et des bleus. « 19-24 Désespérant » titre justement L’Equipe au lendemain d’un match catastrophe du XV de France cintre le XV de Galles. Où l’on pressent que le jeu de rugby, à l’échelon français, est une éponge du moral national. Et sans jamais pouvoir le démontrer on pourrait soutenir l’hypothèse que les violences inhérentes aux Gilets Jaunes ne sont pas étrangères aux malheurs des Bleus. Un vrai chef vous manque, et c’est le désespoir.

Nous avions laissé  Neymar da Silva Santos Júnior, 26 ans, souffrant d’une « élongation des adducteurs droits ». C’était en novembre. Nous voici en février, le gracile génie est à nouveau blessé. L’Equipe nous apprend que l’homme vient de faire un aller-retour en urgence à Barcelone. Là il a « reçu une injection de plasma riche en plaquettes (PRP) par leDr Ramón Cugat Bertomeu, chirurgien orthopédiste et spécialiste international de cette pratique régénératrice».

Traitement des tendinopathies chroniques

Chacun sait que Neymar s’est blessé contre Strasbourg (2-0) en Coupe de France, le 23 janvier. La star brésilienne salariée par le Qatar à Paris « souffre d’une pseudarthrose, c’est-à-dire un défaut de consolidation de la fracture du cinquième métatarsien du pied droit opéré en pars dernier par Rodrigo Lasmar, le médecin de la sélection brésilienne ». Pas d’intervention, cette fois, mais « un traitement conservateur à base de kiné, de magnétothérapie et d’injection de PRP ».

User ou pas du PRP ? On lit ceci dans la précieuse Revue Médicale Suisse, sous la signature de Jean-Luc Ziltener, Maxime Grosclaude et Lara Allet (Service d’orthopédie et traumatologie de l’appareil moteur, Hôpitaux Universitaires de Genève).

« Les tendinopathies chroniques chez le sportif sont fréquentes et pour certaines difficiles à traiter. La guérison et la régénération tendineuse sont sous le contrôle, entre autres, de nombreux facteurs de croissance. Il est actuellement possible de concentrer quelques facteurs de croissance autologues dans une fraction plasmatique du sang prélevé chez un sujet (plasma riche en plaquettes – PRP), et de la réinjecter au site lésionnel. La recherche de base et animale paraît plutôt prometteuse. Néanmoins, en clinique, le nombre d’études scientifiquement acceptables dans cette indication est faible. Actuellement, il n’est ainsi pas possible de recommander formellement ce type d’injections sanguines pour le traitement des tendinopathies chroniques chez l’homme. »

Passer chez Ruquier ou descendre une piste noire ?

L’Equipe, toujours (supplément papier glacé) et un « auto-portrait » glaçant (propos recueills par Estelle Lenartowicz – photo Roberto Frankenberg) de « Bernard-Henri Lévy, 70 ans, écrivain ». Où l’on en apprend un peu plus encore sur ses centaines de chemises toujours portées sans cravate (peur d’étouffer, « vieux truc d’enfant asthmatique ») ; sur ses modalités d’écriture dans une piscine (magnétophone, brasse papillon, un peu de dos crawlé) ; sur sa pratique, jeune, des sports de combat (judo, ju-jitsu, bâton japonais) ; sur le ski (« Passer chez Ruquier, c’est comme descendre une piste noire à ski » – sic).

Sans oublier le dopage aux amphétamines 2 :

« Jusqu’à il y a quinze ans, il m’est arrivé de me doper. Pour rendre plus pertinente cette partie du corps qu’est mon cerveau. Sous amphétamines, on se sent invincible, extralucide, invulnérable. Je ne regrette pas cette époque mais elle est derrière mois. Aujourd’hui j’ai besoin de bouger, de brûler mon énergie, de respirer. Je nage ».

Et L’Equipe de compléter : « 0 cigarette depuis trente ans après avoir fumé 5 paquets par jour. Au théâtre Antoine à Paris, le 20 mai, dans sa pièce ‘’Looking for Europe’’ ».

A demain

@jynau

1 Traitement des tendinopathies chroniques : intérêt des injections de plasma riche en plaquettes (PRP) Rev Med Suisse 2011; volume 7. 1533-1537

2 Dans Le Figaro daté du 3 juillet 2014 (Emilie Geffray), en réponse à la question de savoir s’il avait été gêné des  révélations sur France 2  (par sa femme Arielle Dombasle) de ses prise de « psychotropes » Bernard-Henri Lévy répondait : « Il y a une vraie tradition, vous savez, des écrivains consommateurs de substances. Artaud et le peyotl, Henri Michaux, Baudelaire et Théophile Gautier. À quoi sert un corps, pour un écrivain, sinon à produire le maximum de texte possible? Et de la meilleure qualité? Les amphétamines, parfois, m’y ont aidé. »

 

845 euros parce qu’ils perdent leurs triplées avant 22 semaines : Sécurité Sociale inhumaine

Bonjour

C’est une affaire aux confins modernes d’un administratif inhumain. Elle vient d’être rapportée par Le Journal de Saône-et-Loire (Damien Valette). Le 20 décembre 2017, un couple habitant Châlons-sur-Saône est « durement touché par le sort ».

« A l’issue d’une grossesse à haut risque de presque cinq mois, ponctuée de plusieurs hospitalisations, Mégane Baltes accouche de trois fillettes mort-nées. Le 18 janvier leur Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) leur demande le remboursement d’un « trop-perçu ». Montant : 845 €. Selon l’organisme, la jeune femme aurait bénéficié d’indemnités journalières au titre de la maternité – et ce alors qu’elle aurait dû être indemnisée au titre de la maladie…

« Cette distinction n’aurait pas été faite si la fausse couche avait eu lieu à 22 semaines de grossesse (cinq mois). Or, Mégane a perdu ses bébés à 21 semaines et six jours », précise le quotidien régional. « Selon eux, j’ai accouché un jour trop tôt, explique Mégane. Je considère ça comme une injustice totale !»

Interrogée, la CPAM, qui reconnaît sa maladresse, rappelle que des cas comme celui-là peuvent être examinés par un médiateur. « Le problème, c’est que, dans ce cas précis, l’appel au médiateur n’est plus possible, car Mégane ayant contesté la décision, c’est le tribunal des affaires de Sécurité sociale qui doit à présent trancher le litige, ajoute le quotidien La Chalonnaise avait été convoquée à une audience publique le 11 octobre à Mâcon. Mais son avocate a obtenu le renvoi du dossier « à une date ultérieure. »

Mégane travaille en intérim chez Amazon. On apprend que les triplées avaient eu des prénoms (Zoé, Lou et Jade) et un document de naissance. Que le jour de l’accouchement, l’empreinte de leurs pieds a été prise sur une feuille de papier, puis encadrée par leurs parents.

L’affaire commence prendre une dimension nationale. A Paris la Caisse nationale de l’Assurance Maladie reconnaît que « les faits sont avérés ». Elle « regrette que la dimension humaine n’ait pas été prise en compte dans ce dossier ». Qu’elle se rassure : elle n’est pas la seule.

A demain

 

Cannabis : une possible «mise à disposition» durant le second quinquennat Macron ?

Bonjour

Sans doute existe-t-il, au sein de notre vaste Agence nationale du médicament, un bureau spécialisé chargé du trébuchet des mots et des phrases. C’est un bureau à féliciter. Ainsi ce petit chef d’œuvre que vient de diffuser l’ANSM annonçant la création d’un Comité Scientifique Spécialisé Temporaire (CSST). Ce dernier a été dénommé « Évaluation de la pertinence et de la faisabilité de la mise à disposition du cannabis thérapeutique en France ». Une lecture attentive s’impose :

« Ce CSST, créé pour un an, aura pour missions d’évaluer la pertinence de développer en France l’utilisation thérapeutique du cannabis pour certaines indications et de proposer le cas échéant, les modalités de sa mise à disposition.

« Les propositions qui émaneront des travaux de ce Comité seront basées notamment sur l’analyse de l’ensemble des données scientifiques disponibles et l’expérience d’autres pays l’ayant déjà mis en place, en prenant en compte le point de vue des patients. Ainsi, des représentants associatifs, des professionnels en santé et en sciences humaines seront étroitement associés aux travaux de ce Comité, soit en qualité de membres, soit en étant auditionnés. »

Antiques polémiques

On lira, pour en savoir plus et mieux, le texte publié aujourd’hui même sur The Conversation par le Dr Nicolas Authier,  psychiatre, professeur de pharmacologie médicale, directeur de l’Observatoire Français des Médicaments Antalgiques et président de la Commission des stupéfiants et psychotropes de l’ANSM : « Usage thérapeutique du cannabis : la France engage officiellement la réflexion ».

Ainsi donc la France va, enfin, « s’interroger sur l’usage médical du cannabis dans des pathologies chroniques mal soulagées par les traitements conventionnels ». Cette même France qui avait, il y a quelques années, donné une autorisation pour le marché à un médicament à base de cannabis (le Sativex®) mais qui a, depuis, toujours refusé le prix à payer.

Pour l’heure rien ne semble presser. Les membres de ce nouveau comité seront nommés « dans les prochaines semaines ». Une première réunion « se tiendra courant octobre » et le CSST remettra ses premières conclusions « d’ici la fin de l’année ».

Puis des conclusions à attendre dans un an. Puis des arbitrages par un pouvoir exécutif français comme toujours tétanisé par le sujet et qui botte ici une nouvelle fois en touche 1. Puis, sans doute des modifications législatives pour autoriser la dispensation de préparations magistrales de cannabis à usage médical, sans statut de médicament. Et l’on pressent, déjà, la résurgence d’antiques polémiques.

Et si tout va bien, dans le meilleur des mondes politiques possible, une décision pratique pourrait être prise avant la fin du quinquennat. Ou durant le suivant. Ou plus tard encore.

A demain

1 « Cannabis et thérapeutique : pourquoi Agnès Buzyn fuit-elle ses responsabilités politiques ? » 11 juin 2018

Les Gros Pardessus, ou la descente aux enfers programmée des joueurs de rugby français 

Bonjour

Hier L’Equipe résumait en deux mots l’objectif de la saison rugbystique 2018-2019 : préserver « l’intégrité physique » (sic). Message repris à l’envi, ruissellement de bonnes intentions officielles insufflées aux arbitres et claironnées aux entraîneurs. Du vent, en somme. Une manière pour les Gros Pardessus de se protéger : il en va de l’avenir du sport sur lequel ils prospèrent et qui, pour l’heure engrange de substantielles recettes. Tout fait ventre en Ovalie. Jusqu’à quand ?

« Intégrité physique ». Il faut voir là une conséquence du décès, le 10 août dernier de Louis Fajfrowski, 21 ans joueur d’Aurillac, disparu après un match amical. Conséquenc paradoxale puisque rien n’est encore établi quant au lien de causalité entre sa mort et le placage magistral qui l’a précédée. Mais conséquence éclairante quant au malalaise qui gagne au vu de la violence croissante qui, désormais, caractérise un jeu qui semble n’avoir jamais connu les grâces de la légèreté. Pour la première journée du Top 14, samedi 25 et dimanche 26 août, une minute d’applaudissements précédera chaque match. Applaudir ? « Une forme d’hommage » dit-on. Et ensuite ?

Applaudir ? La vérité est que rien n’est prévu pour agir en amont des fameuses « commotions cérébrales » qui commencent à terroriser les joueurs. Rien et surtout pas une refonte radicale du règlement concernant les placages – aucun ne devrait plus être autorisé au dessus de la ceinture abdominale. Aucune mesure, non plus, pour réduire les violences inhérentes aux invraisemblables déblayages. Aucune amorce, en somme, d’une prise de conscience de la nécessité d’une politique de réduction des risques. Aucune anticipation quant au fait que cette dernière, loin de lui nuire, ajouterait à la beauté du spectacle.

On entend déjà les plus férus des Gros Pardessus réciter leur rugby. Et de citer, comme pour s’exonérer, la mort de l’Agenais Michel Pradié, 18 ans, des suites d’un placage en 1930. « Mais le drame actuel s’inscrit dans l’évolution du rugby, où les professionnels courent de plus en plus vite, tapent de plus en plus fort, façonnés au rythme de leurs séances de musculation, rapporte Le Monde.  Il y a un mois, l’un des meilleurs joueurs au monde lançait déjà l’alerte sur ce rugby moderne : le capitaine gallois Sam Warburton a préféré prendre sa retraite dès l’âge de 29 ans. « Une décision devenue évidente » à force d’endurer blessures et opérations, selon l’homme de Cardiff, qui désire maintenant préserver ‘’sa santé’’ et ‘’son bien-être’’ ».

Nimier, Lalanne, Lacouture, Georges, Cormier, Blondin …

Et puis ce courage de Jefferson Poirot (Union Bordeaux-Bègles, XV de France) : « Pour être honnête, je ne suis pas totalement sûr de vouloir que mon fils de 9 mois fasse du rugby… ». Ce pilier ose avouer qu’il attend « des mesures pour améliorer les choses » : « Cette question de la santé des joueurs, on doit se la poser toute l’année ». Comme dans un métier. Sauf à imaginer, sous son pardesssus, que le spectacle passe avant la santé. Et que l’argent des retransmissions télévisées prime tout. Jefferson Poirot :

 « A la télé, on voit le ralenti d’un gros choc trois ou quatre fois, alors qu’un cadrage-débordement, ça peut être bien plus efficaceMon fils, s’il fait du rugby, je l’encouragerai à pratiquer ce rugby d’évitement qu’on ne voit plus assez. »

Rien de plus beau que l’absurde beauté de la mêlée quand elle porte en gestation l’intelligence à venir de l’évitement-cadrage-débordement.  Rien de plus suave qu’une entreprise de déménageurs qui permettra, demain, d’entendre pianoter sur l’ensemble de la gamme. A condition que personne ne meure dans l’affaire. Une affaire qui, égoïsme bien compris, concerne aussi l’écriture et le journalisme. Pour ne citer qu’eux:  Denis Lalanne, Jean Lacouture, Pierre Georges et Jean Cormier.

Roger Nimier (Arts, 13 avril 1960), rapportant un France-Irlande joué à Colombes « où un public de hasard, groupé sur un stade misérable, vient se livrer à son sport favori, le chauvinisme » :

« L’homme naît mauvais, la société le déprave, mais le rugby le sanctifie. Aussi un paradis toujours verdoyant attend-il les âmes de Cahors, de Pau, de Cork, de Brive, d’Edimbourg ou de Lourdes. C’est pourquoi -il est intéressant de le savoir- un joueur de rugby ne meurt pas. A la touche, il saute directement au ciel. A moins qu’il ne soit directement talonné par saint Pierre, qui recueille le bon et le mauvais de nos mêlées humaines et sauve tout ce qu’il peut des ballons – souvent ingrats – que nous lui fournissons ».

Applaudissements.

A demain

Nimier R. « Variétés » Arléa éditions (mars 1999)

Samu de Strasbourg : le scandale prend une dimension politique, syndicale et nationale

Bonjour

« Quand le Samu ne répond plus ». L’injustiable affaire de Strasbourg, ce matin, est sur toutes les ondes radiophoniques et France Inter donne des extraits de cetinvraisemblable échange orwellien :

« Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre…. Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre… »

Beaucoup oublient que les faits remontent à la fin du mois de décembre – et que la France ne saurait rien sans un « micro-média » strasbourgeois : le lanceur d’alerte alsacien Heb’di, C’est bien sa révélation de l’affaire (et de l’enregistrement de l’échange entre la malade et la permanencière du Samu)  qui a conduit à l’ouverture de plusieurs enquêtes et à l’indignation d’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé. Comment ne pas s’interroger sur le caractère tardif de la réaction de la ministre ?

« C’est une histoire stupéfiante et incompréhensible, commente le Dr François Braun, président de l’association Samu-Urgences de France. Il est fréquent qu’une personne appelle pour des maux de ventre. Cela peut être très banal. Mais un assistant de régulation ne doit pas, de lui-même, orienter le patient vers SOS médecins. Il doit passer l’appel à un médecin du Samu. »

 « Visiblement, il y a eu une erreur individuelle sur laquelle l’administration ou la justice devront statuer, souligne le Pr Patrick Goldstein, responsable du Samu de Lille. Mais il ne faudrait pas, à partir de cette erreur qu’on tire à boulets rouge sur le Samu, comme c’est actuellement le cas sur les réseaux sociaux.»

 « Elle a de la fièvre et elle va mourir »

Autre lecture, politique, du Dr Patrick Pelloux, président de l’association des médecins urgentistes de France (AMUF). Et, sur France Info, des propos qui feront crépiter les réseaux sociaux :

« Il faut éviter la banalisation, le burn out et tout ce qui correspond à une saturation du travail. Dans ce drame absolu, on entend la souffrance de la malade, et on entend une banalisation de l’urgence de la part de ceux qui répondent au téléphone et ce n’est pas convenable. C’est cela qu’il faut analyser pour ne pas que cela se reproduise.

 « On ne peut pas dire que c’est normal d’avoir le même nombre de personnes qui répond au téléphone au Samu quand on avait 10 millions d’appels et quand on en a 30 millions aujourd’hui. Ce n’est pas possible. Il faut moderniser le système avec un objectif de dire que chaque appel doit être pris en charge. On doit avoir les moyens de notre ambition qui est de répondre correctement à toute personne qui nous appelle. »

 Prévenir le « burn out » ? Avoir les « moyens de ses ambitions » ? Sans aucun doute. Pour autant il faut écouter et réécouter la totalité de l’échange orwellien (3’ 04’) pour comprendre que la grille syndicale du président de l’AMUF n’est pas, ici, pleinement opérante :

« Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre…. Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre… »

A demain

 

 

Subsys® (fentanyl en spray) : le trop beau succès financier d’un dealer pharmaceutique

Bonjour

« Ils ne valent pas mieux que des dealers de rue ». Formule lapidaire, citée dans Le Monde (Chloé Hecketsweiler), un agent du FBI membre de l’enquête ayant conduit aux accusations contre John Kapoor, cofondateur du laboratoire pharmaceutique Insys. Une belle affaire, avec vices et sans vertus, qui s’inscrit dans le cadre général de la dépendance massive aux opiacés dont les Etats-Unis, grande victime, commencent à prendre publiquement conscience.

La grande trouvaille de la firme Insys Therapeutics c’était Subsys®, son spray au fentanyl dont la publicité était plus que parfaite : « The First and Only Sublingual Spray for Breakthrough Cancer Pain ». Les souffrances les plus rebelles évaporées en cinq minutes.

L’histoire, édifiante, du fentanyl reste à écrire. Elle dira comment cet  analgésique opioïde, synthétisé il y a plus d’un demi-siècle, près de cent fois plus puissant que la morphine, est progressivement sorti de ses indications médicales; comment il a commencé à tuer faute de soigner. Le phénomène a pris une ampleur d’une particulière gravité en Amérique du nord où l’épidémie de l’addiction aux opiacés est devenue une affaire de santé publique de première grandeur (voir la vidéo du New York Times). Une affaire commerciale aussi tant il est vrai que les substances addictives ne sont jamais éloignées des marchands et des marchés.

Corruptions généralisées

« La justice américaine accuse John Kapoor, d’avoir corrompu médecins, pharmaciens et infirmières » raconte Le Monde ; une corruption larga manu pour doper les ventes de son spray sublingual miracle. « Très addictif, il est en principe réservé aux patients atteints d’un cancer dont la douleur n’a pas pu être soulagée avec un autre traitement, ajoute le dernier quotidien vespéral. Mais des professionnels de santé, avec l’aide du laboratoire, sont parvenus à contourner cette restriction pour le prescrire bien plus largement. Des patients à qui il aurait dû être totalement contre-indiqué en ont consommé. Certains sont morts d’une overdose, comme l’a révélé un rapport de la sénatrice démocrate du Missouri, Claire McCaskill. »

Insys a été l’un des premiers acteurs bénéficiaires de cette épidémie. Son Subsys® a été autorisé par la FDA, l’agence de santé américaine, en 2012. Un coût ahurissant (un mois de traitement allant jusqu’à 20 000 dollars)  et un succès massif immédiat : un pic à 330 millions dollars en 2015, avec une marge supérieure à 90 %. Le vent a commencé à tourner en 2016, avec les premières révélations sur les conditions de prescription du Subsys : les ventes ont chuté de 26 % et l’année s’est achevée par une première arrestation, à Boston, de six dirigeants de l’entreprise.

L’enquête menée par les autorités a révélé que la majorité des prescriptions concernaient des personnes qui ne souffraient pas de cancer. Sans parler du reste, air connu. « Pour convaincre les médecins d’inscrire ce médicament sur leurs ordonnances, les employés d’Insys leur versaient des dessous-de-table ou les rémunéraient généreusement pour des interventions dans des conférences, résume Le Monde. Les pharmacies agréées pour distribuer le Subsys étaient elles aussi incitées financièrement à fermer les yeux sur les pratiques douteuses du laboratoire. Derniers maillons de la chaîne, les assureurs étaient délibérément induits en erreur par les commerciaux d’Insys qui leur faisaient croire qu’ils avaient affaire à des patients souffrant de cancer quand il n’en était rien. »

Pavé capitalistique

Et ensuite ? Arrêté à Phoenix et entendu par une cour fédérale, John Kapoor a pu repartir libre moyennant une caution d’un million de dollars. Son passeport a été confisqué. Plusieurs Etats ont engagé des poursuites contre des fabricants de médicaments à base d’opiacés.

« Dans leur ligne de mire, on trouve notamment Purdue Pharmaceutical, qui commercialise l’OxyContin, Endo Pharmaceuticals qui vend le Percocet, et Johnson & Johnson, le producteur du Duragesic, souligne Le Monde. En 2007, Purdue avait mis fin à une première série de poursuites en transigeant avec le département de la justice moyennant une somme de 634 millions de dollars. Insys serait en discussion pour parvenir à un arrangement financier comparable. »

Où l’on voit, in fine, que loin d’être de pauvres dealers de rue, les labos pharmaceutiques tiennent toujours, outre-Atlantique, le haut du pavé capitaliste 1. Avec le soutien, actif ou tacite, des responsables politiques.

A demain

1 « En France, la majorité des problème d’addiction au fentanyl sont majoritairement  observés (2/3) chez des patients traités hors cancer (donc hors AMM) avec ces fentanyls transmuqueux – qui plus est prescrits seuls dans 15% de ces cas, c’est à dire sans forme à libération prolongée » nous a précisé le Pr Nicolas Authier (Observatoire français des médicaments antalgiques;  UMR INSERM 1107, Université Clermont Auvergne, CHU Clermont-Ferrand)