Le Roundup® cause de lymphomes ? Bayer dénonce le mélange des pommes et des oranges

Bonjour

La science est plurielle ;  toutes ses conclusions ne se valent pas. Et l’affaire Séralini, amplement médiatisée, nous a appris à être prudent quant aux affirmations sur les liens entre OGM,  Roundup et cancers. Pour autant comment passer sous silence la nouvelle étude qui vient d’être publiée dans ce domaine : « Exposure to Glyphosate-Based Herbicides and Risk for Non-Hodgkin Lymphoma: A Meta-Analysis and Supporting Evidence » (Mutation Research/Reviews in Mutation Research) ?

« C’est le dernier épisode en date du feuilleton scientifique sur le glyphosate/Roundup®, résume Le Monde daté du 19 février (Stephane Horel) qui consacre une très large place à cette méta-analyse dont les conclusions chiffrées sont peut-être moins parlantes qu’on pourrait a priori l’imaginer : « le risque de développer un lymphome non hodgkinien (LNH), est accru de 41 % pour les travailleurs les plus exposés à l’herbicide inventé par Monsento, vendu sous le nom commercial de Roundup® est aujourd’hui le plus utilisé au monde. »

Porte-à-faux

Le Monde a, ici, contacté l’une des auteures de ce travail : Emanuela Taioli, spécialiste d’épidémiologie (Institute for Translational Epidemiology and Department of Population Health Science and Policy, Icahn School of Medicine at Mount Sinai, New York). Sans surprise cette dernière a précisé que leurs résultats étaient « très convaincants ».

« L’étude réalisée par Emanuela Taioli et ses consœurs est une méta-analyse, c’est-à-dire que ses auteures ont agrégé les résultats de plusieurs études afin de donner un poids statistique plus important à leurs conclusions. En l’occurrence : cinq études dites cas témoins (historique d’usage du produit par des personnes malades, comparé à celui des personnes non touchées par la maladie) et une étude ayant suivi au cours du temps des travailleurs agricoles exposés (étude de cohorte) aux Etats-Unis, au Canada, en Suède et en France – soit six études au total. Le nombre d’études épidémiologiques ayant tenté de jauger le lien entre une exposition au glyphosate/Roundup® et l’apparition de lymphomes non hodgkiniens est, en effet, très limité. »

« L’ensemble des méta-analyses effectuées à ce jour, y compris la nôtre, parviennent au même constat clé,écrivent Emanuela Taioli et ses quatre coauteures. L’exposition au glyphosate, plus précisément aux formulations à base de glyphosate, est associée à un risque accru de lymphome non hodgkinien statistiquement significatif ».

Mais le quotidien est allé plus loin. Dans une déclaration transmise au Monde, le géant allemand Bayer (qui a racheté Monsanto en août 2018) juge que cette publication « ne fournit pas de nouvelles données épidémiologiques »et « mélange des données incompatibles » en comparant non pas « des pommes avec des pommes, mais des pommes avec des oranges ». L’étude, poursuit le géant allemand, est « en porte-à-faux avec un vaste corpus scientifique, quarante ans d’expérience dans le monde réel et les conclusions des autorités réglementaires », lesquelles ont conclu que « les produits à base de glyphosate étaient sûrs lorsque utilisés selon les instructions, et que le glyphosate n’était pas cancérogène ».

Malheureuses et frustrées

Mais Le Monde va plus loin encore dans l’éclairage des coulisses. Il explique ainsi que trois des cinq chercheuses américaines (Luoping Zhang, Iemaan Rana,  Rachel M.Shaffer, EmanuelaTaioli et LianneSheppard) avaientparticipé au panel d’experts sur le glyphosate mis en place par l’agence américaine Environmental Protection Agency (EPA) en 2016. Or l’EPA avait alors conclu que le glyphosate n’était pas cancérogène. Comment comprendre ? Il faut lire Le Monde :

« L’épidémiologiste raconte que la majorité des experts constituant le panel, appelés à débattre sans avoir de voix délibérative, n’étaient pas heureux’’ de cette décision. Au vu des données scientifiques, concernant en particulier les études sur l’animal, ils avaient estimé que le glyphosate est bel et bien cancérogène. ‘’ Frustrées’’, les trois scientifiques ont donc attendu que s’écoule l’année de délai figurant dans l’accord de confidentialité que l’EPA leur avait fait signer pour reprendre les données, effectuer leur propre analyse, et la publier dans une revue après examen par un comité de lecture. »

La science est plurielle. Et les scientifiques peuvent, eux aussi, être frustrés de ne pouvoir dire leur vérité.

A demain

@jynau

Couches pour bébés à usage unique : la bien étrange tornade déclenchée par trois ministres

Bonjour

Comment le pouvoir exécutif peut-il ne pas trop en faire ? Et que vont penser les complotistes ? C’est une alerte sans précédent connu – si l’on excepte celle lancée au siècle dernier sur la « vache folle ».  Une tornade dans un ciel serein, une fébrilité de l’exécutif qui affolera jeunes parents et rayons des grandes surfaces.

C’est aussi une alerte lancée « sous embargo » (sic) : alertée dans la soirée du 22 janvier les journalistes avait interdiction de l’évoquer avant minuit. De manière à coordonner la décision gouvernementale et la publication de l’avis l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Où l’on retrouve la mise en scène médiatique d’une articulation idéale entre l’évaluation (scientifique) du risque et sa gestion (politique) de ce dernier.

Ainsi donc l’Anses « recommande d’améliorer la sécurité sanitaire des couches pour bébé ».

« A partir d’essais réalisés sur des couches jetables et leur usage, l’expertise de l’Agence a mis en évidence des dépassements de seuils sanitaires pour plusieurs substances chimiques. Au regard des risques que peuvent présenter ces substances pour la santé des bébés, l’Anses recommande de les éliminer ou de réduire au maximum leur présence dans les couches jetables. L’Agence préconise également de renforcer le contrôle de ces substances dans les couches mises sur le marché. Enfin, l’Anses souligne la nécessité d’un cadre réglementaire plus restrictif encadrant ces produits. »

Et, en même temps, trois ministres (de Rugy,  Transition écologique et solidaire ; Buzyn, Solidarités et Santé ; Lemaire,  Economie et Finances) « demandent aux professionnels la mise en œuvre rapide d’actions correctives ». « Des engagements sont attendus sous 15 jours. Les contrôles du marché des couches pour bébés par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) seront renforcés en 2019 tandis que la France plaidera à Bruxelles pour des règles européennes plus « protectrices ».

Procter & Gamble convoqué dès l’aube à Bercy

Ce n’est pas tout. Les industriels devront « prendre dans les meilleurs délais les mesures garantissant la sécurité des produits sur le marché », ajoutent les trois ministres qui invitent dans l’immédiat les parents à se renseigner sur la composition des produits. Première cible, les parfums, les seuls de ces produits chimiques à être intentionnellement ajoutés par les industriels. Les fabricants, convoqués mercredi à 8h00 à Bercy, devront réévaluer « l’usage de certaines substances ajoutées intentionnellement ».

« Le gouvernement exige des industriels qu’ils réévaluent l’usage de certaines substances ajoutées intentionnellement, qu’ils contrôlent mieux la qualité des matières premières utilisées et qu’ils modifient les procédés de fabrication susceptibles d’être à l’origine de la formation de certaines substances. Les professionnels seront de nouveau convoqués dans 15 jours afin qu’ils fassent part des actions déjà réalisées et de leurs engagements. »

Une urgence et une fébrilité d’autant plus étrange que l’’Anses ne met pas en évidence de danger grave et immédiat. Seule observation : « certaines substances chimiques sont présentes dans des quantités qui ne permettent pas d’exclure un risque sanitaire lié au port de couches ». L’Agence précise aussi qu’il n’existe aucune donnée épidémiologique présentant des effets sanitaires liés au port de couches pour les bébés, en lien avec la présence de ces substances chimiques. Tout juste se bornait-elle à recommander, pour limiter l’exposition des jeunes enfants aux substances chimiques, « que des actions de nature à éliminer ou réduire autant que possible la présence des substances préoccupantes identifiées soient mises en œuvre par les fabricants ».

La situation est d’autant plus confuse que les trois ministres ne donnent aucune information sur les marques potentiellement à risque tout en laissant dire que même des couches jetables écologiques (re-sic) seraient problématiques. Pour sa part, hyper-réactif sur RTL, Benjamin Binot, le directeur général de Procter & Gamble France ( couches Pampers) a affirmé que ses couches [Pampers] « sont sûres » 1.

Comme toujours exhaustif  Le Monde (Stéphane Mandard)  précise que la toxicité des couches lavables, auxquelles on recourt seulement 5 % des parents, n’a pas encore été testée par l’Anses. Les trois ministres n’en parlent donc pas.

A demain

@jynau

1 Réagissant à la publication du rapport concernant la sécurité sanitaire des couches pour bébé  Carole Juge-Llewellyn, présidente fondatrice de JOONE, « le spécialiste des couches et des produits de puériculture éco-responsables et Made in France », a fait annoncer, pendant la rencontre de Bercy : « Depuis la création de JOONE, il y a un an et demi, nous avons été les premiers à nous engager pour une politique transparente en étant la première marque de couches au monde à publier intégralement les analyses toxicologiques de nos changes pour bébéCet engagement pour une politique de transparence très exigeante fait aujourd’hui enfin l’objet d’une prise de conscience partagée par les pouvoirs publics avec la publication du rapport alarmiste de l’Anses aujourd’hui.»

 

Gilets Jaunes : quand Agnès Buzyn discourait sur l’ubérisation, et l’instrumentalisation

Bonjour

Voici un nouveau symptôme des bouleversements économiques et politiques du monde hospitalier. Il y a un mois un millier de « véhicules sanitaires » bloquaient le périphérique parisien pendant près de trente-six heures. La même colère s’exprimera à nouveau ce 3 décembre dans une capitale encore meurtrie par les scènes de guérilla urbaine d’avant-hier. Ce n’est là que l’un des aspects d’un dossier autrement plus compliqué. Explications.

« Depuis le 1er octobre, les transports médicaux inter-établissements, soit une charge annuelle de 125 millions d’euros, sont à la charge des hôpitaux et non plus de l’Assurance-maladie. « Cette disposition, dite de «l’article 80» de la loi de financement de la Sécurité sociale 2017 mais dont l’application a été reportée à 2018, ne vise pas le trajet du domicile du patient à un établissement de santé, mais bien le transport au sein d’un même établissement. Ou entre deux établissements, comme entre un hôpital et un centre de dialyse spécialisé , explique Le Figaro (Marie-Cécile Renault)C’est l’établissement prescripteur qui a désormais en charge l’organisation du transfert et doit attribuer les marchés de transport sanitaire, via des appels d’offres. »

« La réforme ne concerne que 5 % des 4,6 milliards d’euros de la dépense totale de l’Assurance maladie en matière de transport, ajoute Le Monde (François Béguin). Mais elle a cristallisé les inquiétudes d’une profession qui comptait près de 5 700 entreprises en 2015 et dont les trois quarts emploient moins de vingt salariés. » Ces petites entreprises redoutent que les hôpitaux fassent toujours appel aux mêmes sociétés : les « grands groupes » qui auront remporté les appels d’offres en cassant les prix.

On comprend la logique : « responsabiliser » les établissements de santé, grands prescripteurs de transports sanitaires, mais qui ne paient qu’une faible part de la dépense totale. «La réunion, au sein d’une même “main”, du payeur et du prescripteur, est indispensable pour responsabiliser les acteurs», indiquait l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) dans sa revue de dépenses des transports sanitaires 2016 – une recommandation déjà formulée par la Cour des comptes. L’IGAS évaluait ainsi à 250 millions d’euros les dépenses de transport intra-établissements de santé à leur seule charge, soit 10 % des dépenses totales de transfert sanitaire prescrites par ces mêmes établissements.

Inquiétudes des hôpitaux et des patients

« Mais les dirigeants de ces structures protestent et les quatre fédérations hospitalières (FHF, FHP, Fehap et Unicancer) demandent déjà le report de la réforme, souligne Le Figaro. ‘’Dans un contexte économique toujours plus difficile, les établissements de santé ne peuvent assumer de nouvelles responsabilités financières sans une visibilité suffisante sur l’impact de la mesure et sans la garantie d’une compensation complète’’, expliquent-elles. À titre d’exemple, cette réforme représenterait pour l’AP-HP de 20 à 40 millions d’euros en plus en 2019. »

Il faut aussi compter avec les inquiétudes des organisations de patients quant aux conséquences pour les personnes handicapées hospitalisées en soins de suite et de réadaptation. Trois associations (AFM-Téléthon, APF France handicap et France Assos santé) ont ainsi alerté Agnès Buzyn et Sophie Cluzel, nouvelle  secrétaire d’État aux Personnes handicapées. Inquiétude également chez France Rein, qui rappelle que 43.000 patients dialysés doivent se rendre trois fois par semaine dans un centre spécialisé.

Toutes ces inquiétudes furent d’emblée rejetées par la ministre des Solidarités et de la Santé. «J’ai été très vigilante à ne pas favoriser l’ubérisation et à protéger, contrairement à ce qu’ils peuvent penser , leur profession » a assuré la ministre à l’attention des ambulanciers, invitée  de l’émission Audition publique (Le Figaro/LCP/Public Sénat/AFP). (…) « Ce n’est pas de l’ubérisation, c’est de la rationalisation.»

C’était il y a un mois. La colère, alors, commençait à monte sur la hausse des prix des carburants à la pompe et que les Gilets Jaunes commençaient à émerger. Agnès Buzyn, alors, dénonçait une «instrumentalisation» : «Je n’entends pas beaucoup les Verts et les anciens du PS, qui prônaient plus d’écologie » accusait-elle. Et de rappeler que « la taxation de l’essence et du diesel est la seule façon de réduire la pollution ».

La ministre des Solidarités ignorait qu’un mois plus tard le monde aurait changé.

A demain

@jynau

Face à la paralysie des antibiotiques, que penser des phages thérapeutiques de Géorgie ?

Bonjour

16 novembre 2018. « Se soigner sans antibiotiques c’est possible ! » clame la manchette du Parisien (Elsa Mari). Qui ajoute : « Un traitement étonnant : la phagothérapie » Et Aujourd’hui en France de vanter les possibles mérites d’une thérapeutique « très répandue en Géorgie » et qui « apparaît comme une solution crédible ». Tout en mentionnant l’existence d’un circuit actif de tourisme médical (« Se soigner en Géorgie » 1).

Le cadre promotionnel est parfait avec la « Semaine mondiale pour le bon usage des antibiotiques » et les innombrables interventions médiatiques expliquant l’épuisement progressif de ces médicaments et la gabegie dont il font l’objet. Le Parisien :

 « Alors, dans ce tableau si noir, des patients se chuchotent un traitement de la dernière chance, miracle pour certains, la phagothérapie. De quoi parle-t-on ? De la médecine des phages, des virus naturels que l’on trouve partout, dans les sols, les eaux des lacs, des égouts et capables de manger les bactéries mêmes les plus coriaces, responsables d’infections des os ou des poumons. »

Médecine abandonnée

C’est aussi, un siècle plus tard, la redécouverte d’une approche pasteurienne. Et le quotidien de citer le Dr Alain Dublanchet, médecin microbiologiste :  « Avant d’être enterrée définitivement, en France, dans les années 1980, face au succès des antibios, elle avait guéri des milliers de patients. On avait des collections de phages dans les labos de Pasteur, tout a été jeté. On a abandonné cette médecine ». « En 2016, une société française est parvenue à fabriquer des phages de bonne qualité, testés, chez quelques malades graves principalement à l’hôpital de la Croix-Rousse, à Lyon, en complément des antibiotiques, ajoute Le Parisien. La plupart souffraient d’infections très sévères. ‘’Sur les 5 traités, 4 n’ont plus de signe d’infection, se réjouit Tristan Ferry, chef du service adjoint adjoint au département des maladies infectieuses. C’est un énorme succès, on est dans un tournant de l’histoire de la phagothérapie’’. ».

Pourquoi ne pas importer les phages thérapeutiques de Géorgie ? Le Dr Caroline Semaille (Agence nationale de sécurité du médicament) explique n’avoir  « aucun moyen de connaître leur qualité ». « Si cette thérapie suscite encore beaucoup d’interrogations, elle est pleine d’espoir. Dès qu’il y aura une production plus importante, on délivrera des autorisations temporaires d’utilisation ».

 A demain

1 Site où l’on peut lire ceci :

« Puis-je être soigné par phagothérapie ? Contactez-nous, communiquez nous de quelle infection (bactérie) vous êtes atteint, et fournissez nous le plus d’informations possibles sur vos antécédents médicaux. Nous vous répondrons dans un premier temps pour vous dire si vous êtes a priori éligible à ce traitement. Si la réponse est favorable, nous vous ferons passer des tests pour trouver le phage virulent contre votre infection et vous soigner.

 « La phagothérapie est interdite en France, Parce qu’en dépit des recherches en cours qui lui sont toutes favorables (lisez les nombreux exemples, et visionnez les vidéos), cela ne rentre pas dans les cases administratives de nos pays occidentaux. La phagothérapie n’est pas un médicament, il n’y a qu’à se baisser pour trouver des phages, sa validation, non brevetable, couterait très cher sans rien rapporter!  »

Cancers et aliments biologiques : le dérangeant communiqué de la Recherche Agronomique

Bonjour

Refusant le conditionnel, le service de presse de l’Inra n’a pas résisté au point d’interrogation. Cela donne : « Moins de cancers chez les consommateurs d’aliments bio ? ». Et prenons le pari : c’est un communiqué de presse qui sera amplement repris. Comment pourrait-il en être autrement avec ce pitch :

«  Une diminution de 25% du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. C’est ce que révèle une étude épidémiologique menée par une équipe de l’Inra, Inserm, Université Paris 13, CNAM, grâce à l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants de la cohorte NutriNet-Santé. »

L’affaire est aussitôt relayée par les militants de Générations Futures qui remplace le point d’interrogation par un autre, d’exclamation. « Une nouvelle étude INSERM/INRA montre que les consommateurs réguliers de bio ont un risque moindre de 25 % de développer un cancer par rapport aux non-consommateurs de produits bio ! ». Puis reprise par Le Monde (Stéphane Foucart, Pascale Santi) : « L’alimentation bio réduit de 25 % les risques de cancer. Selon une étude menée sur 70 000 personnes, la présence de résidus de pesticides dans l’alimentation conventionnelle explique ce résultat. »

Possibles biais

 Tout cela en plein Salon international de l’innovation alimentaire organisé à Paris.  Pourquoi, dès lors, aller plus loin que les titres ? Qui ira jusqu’à lire le travail scientifique qui justifie le communiqué de presse : The frequency of organic food consumption is inversely associated with cancer risk: results from the NutriNet-Santé prospective Cohort. JAMA Internal Medicine. 22 octobre 2018 (Julia Baudry, Karen E. Assmann, Mathilde Touvier, Benjamin Allès, Louise Seconda, Paule Latino-Martel, Khaled Ezzedine, Pilar Galan, Serge Hercberg, Denis Lairon & Emmanuelle Kesse-Guyot). Résumé de l’Inra :

 « Le marché des aliments issus de l’agriculture biologique « bio » connaît un développement très important depuis quelques années. Au-delà des aspects éthiques et environnementaux, une des principales motivations de consommation est le fait que ces produits sont issus de modes de production sans produits phytosanitaires et intrants de synthèse et pourraient donc s’accompagner d’un bénéfice pour la santé. Toutefois, les rares données épidémiologiques disponibles ne sont pas suffisantes à l’heure actuelle pour conclure à un effet protecteur de l’alimentation bio sur la santé (ou un risque accru lié à la consommation des aliments issus de l’agriculture conventionnelle). Si la manipulation des intrants chimiques, en particulier via une exposition professionnelle chez les agriculteurs, a été associée à un risque accru de pathologies (en particulier cancer de la prostate, lymphome et maladie de Parkinson), le risque encouru via les consommations alimentaires en population générale n’est pas connu.

 « Des chercheurs du centre de recherche en Epidémiologie et Statistiques Sorbonne Paris Cité (Inra/ Inserm/Université Paris 13/CNAM) ont mené une étude épidémiologique basée sur l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants (78% de femmes, âge moyen 44 ans) de la cohorte française NutriNet-Santé  1. Leurs données relatives à la consommation d’aliments bio ou conventionnels ont été collectées à l’inclusion, à l’aide d’un questionnaire de fréquence de consommation (jamais, de temps en temps, la plupart du temps) pour 16 groupes alimentaires.

 « Des caractéristiques socio-démographiques, de modes de vie ou nutritionnelles ont également été prises en compte dans cette analyse. Au cours des 7 années de suivi (2009-2016), 1 340 nouveaux cas de cancers ont été enregistrés et validés sur la base des dossiers médicaux. Une diminution de 25% du risque de cancer (tous types confondus) a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio comparés aux consommateurs plus occasionnels. Cette association était particulièrement marquée pour les cancers du sein chez les femmes ménopausées (-34 % de risque, score bio élevé versus bas) et les lymphomes (-76 % de risque). La prise en compte de divers facteurs de risque pouvant impacter cette relation (facteurs socio-démographiques, alimentation, modes de vie, antécédents familiaux) n’a pas modifié les résultats. »

Exclamation et « Nutrinautes »

Certes l’Inra précise que plusieurs hypothèses pourraient expliquer ces données : la présence de résidus de pesticides synthétiques beaucoup plus fréquente et à des doses plus élevées dans les aliments issus d’une agriculture conventionnelle, comparés aux aliments bio. Autre explication possible : des teneurs potentiellement plus élevées en certains micronutriments (antioxydants caroténoïdes, polyphénols, vitamine C ou profils d’acides gras plus bénéfiques) dans les aliments bio.

Certes Le Monde souligne que l’une des difficultés de l’exercice est de corriger l’analyse de nombreux biais possibles :

« En particulier, des travaux antérieurs montrent que les consommateurs d’aliments bio ont en moyenne une alimentation plus saine, pratiquent plus régulièrement de l’exercice physique ou encore appartiennent à des catégories sociales plus élevées que la moyenne. Autant de facteurs qui influent sur le risque de contracter diverses maladies – dont le cancer. »

 Certes Le Monde convient que « d’autres études doivent être menées pour préciser le lien de cause à effet ». Et L’Inra corrige en soulignant que « le lien de cause à effet ne peut être établi sur la base de cette seule étude ». Reste les points, d’interrogation et d’exclamation, de préférence au mode conditionnel.

 A demain

1 L’étude NutriNet-Santé est une étude de cohorte nationale réalisée sur une large population d’adultes volontaires (qui deviennent des « Nutrinautes » (sic) après inscription) lancée en 2009, dont l’objectif est d’étudier les relations nutrition-santé. Dans le cadre de cette étude NutriNet-Santé, le volet BioNutriNet s’intéresse à l’impact potentiel de la consommation des aliments en fonction de leurs modes de production (bio versus conventionnel) sur l’état nutritionnel, sur des marqueurs toxicologiques, sur l’environnement et sur la santé des individus.

Le recrutement de nouveaux volontaires pour participer à l’étude NutriNet-Santé se poursuit. Il suffit pour cela de s’inscrire en ligne (www.etude-nutrinet-sante.fr) et de remplir des questionnaires, qui permettront aux chercheurs de faire progresser les connaissances sur les relations entre nutrition et santé et ainsi d’améliorer la prévention des maladies chroniques par notre alimentation.

 

« Bébés nés sans bras » : le gouvernement ne supporte pas le silence de Santé publique France

Bonjour

Voilà une bien étrange affaire qui ne pouvait que prendre de l’ampleur – précisément à cause de son étrangeté. L’affaire des « bébés nés sans bras ». « Que dire aux médias quand on est, raisonnable et scientifique, confronté à l’étrange » demandions-nous début octobre. Le même jour   un communiqué de Santé publique France commençait ainsi : « La presse fait écho de cas groupés rapportés d’agénésie des membres supérieurs dans l’Ain . Deux autres situations de nature similaire ont été signalées en Bretagne et en Pays-de-Loire. Nous avons conduit une investigation épidémiologique de ces trois signalements rendus public ce jour. »

On apprenait alors que dans le cadre de ses missions, le Registre des Malformations en Rhône-Alpes (REMERA) avait informé l’agence d’une suspicion de sept cas groupés dans l’Ain. Des enfants privé de tout ou partie d’un bras nés entre 2009 et 2014. Conclusion : « l’analyse statistique ne met pas en évidence un excès de cas par rapport à la moyenne nationale, et Santé publique France n’a pas identifié une exposition commune à la survenue de ces malformations ».

 Tournesols et pesticides

On apprenait encore que Santé publique France avait par ailleurs conduit des investigations similaires sur deux signalements d’agénésie des membres supérieurs survenus en Loire Atlantique (trois cas nés entre 2007 et 2008) et dans le Morbihan (quatre cas nés entre 2011 et 2013). Dans ces deux derniers cas l’investigation avait conclu à un excès de cas. Cependant, aucune exposition commune n’a été identifiée pour les cas groupés de ces deux départements.

Pour résumer : le mystère restait entier en dépit d’un protocole standardisé visant à déterminer si tout ceci était dû au hasard ou non – et d’identifier d’éventuelles expositions communes (prise de médicaments, exposition environnementale, etc.). Nombreuses réactions médiatiques désordonnées mais toujours critiques. A commencer par celle, aux antipodes du scientifique de l’écologiste Yannick Jadot flattant l’opinion en accusant les pesticides et les tournesols.

Réplique immédiate, sur RTL, de Didier Guillaume, le nouveau ministre de l’Agriculture, déclarant qu’il y avait «  peut-être des soupçons, mais aucune preuve scientifique  », concernant la présence de pesticides. Puis dans les colonnes de 20 Minutes, la tonitruante eurodéputée écologiste Michèle Rivasi dénonçait l’arrêt de l’enquête. Puis, face à ces accusations, le directeur général de l’agence Santé publique France, François Bourdillon, s’est dit agressé. « Comme quoi je veux casser le thermomètre, cacher la réalité des choses, alors que l’agence est probablement une de celles qui fait le plus », a-t-il répliqué, interrogé par France info.

Puis vint Le Monde (Stéphane Foucart) accusant, chiffres à l’appui, la méthodologie épidémiologique de Santé Publique France :

« Des erreurs méthodologiques « grossières »« indignes », des marges de confiance « ubuesques »… Le Monde a soumis à trois biostatisticiens le rapport publié jeudi 4 octobre par l’organisme de sécurité sanitaire Santé publique France (SpF), statuant sur un nombre suspect d’enfants naissant sans bras, ou sans main, dans le centre de l’Ain : les trois scientifiques, dont deux ont demandé au Monde de garantir leur anonymat [sic], formulent des critiques assassines à l’encontre du rapport rassurant de l’agence. »

 Santé publique France publiquement désavouée

 Nous sommes aujourd’hui le 21 octobre de la même année. Et l’on apprend que le gouvernement a décidé d’ouvrir une nouvelle enquête. L’information a été donnée par Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé, cette dernière  jugeant « insupportable » que ces cas groupés restent sans explication. Avec le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, « nous avons décidé de relancer une enquête » avec l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et Santé publique France pour avoir des « regards croisés » de médecins et d’experts de l’environnement, a-t-elle déclaré lors du Grand jury RTL – Le Figaro – LCI. « On ne peut pas se satisfaire de dire qu’on n’a pas trouvé de causes, c’est insupportable », a déclaré Mme Buzyn.

Et François de Rugy de tweeter aussitôt en écho :

« Bébés nés sans bras : s’en remettre à la fatalité n’est pas acceptable ! Nous allons lancer avec @agnesbuzyn une nouvelle enquête de l’@Anses_fr et Santé publique France pour faire toute la lumière sur l’origine de ces malformations. 13:33 – 21 oct. 2018 »

Selon Mme Buzyn, on observerait chaque année « entre 80 et 100 naissances par an avec des malformations de membres » en France. Les causes peuvent être génétiques, liées à des contraintes physiques ou dues à des substances toxiques (alimentation, environnement, voire médicaments dans la tristement célèbre affaire de la thalidomide. Or toutes ces causes avaient été écartées par les enquêteurs de Santé publique France.

Une agence aujourd’hui publiquement désavouée par le gouvernement – qui va démissionner ? Un gouvernement qui réclame des « regards croisés » pour faire la lumière pleine et entière. Un gouvernement qui ne peut se résoudre à accepter de voir ici un effet du hasard voire, pire, de la fatalité.

A demain

Journalisme et vérité : faut-il exécuter celles et ceux qui créent de l’anxiété généralisée ?

Bonjour

Le premier qui ne dira pas la vérité vraie devra être exécuté. Didier Raoult, 66 ans, est un biologiste, professeur de microbiologie, spécialiste des maladies infectieuses et des virus atypiques. C’est aussi un invité régulier de l’hebdomadaire généraliste Le Point – il y signe des chroniques acidulées tendant généralement à bousculer les priorités médiatiques sur des sujets aux frontières de ses compétences scientifiques.

Aujourd’hui la chronique du Pr Raoult est intitulée «  Et si on lançait un délit de création d’anxiété ». C’est une mise en abyme qui ne cite pas clairement sa cible prioritaire : une petite catégorie de journalistes, ceux qui jouent (ou relaient) les lanceurs d’alerte – des lanceurs systématiques ne hiérarchisant jamais ou presque leurs lancements. Face à eux, et au vu de leurs méfaits, le Pr Raoult juge que le moment est venu de créer un nouveau délit en France, « pays qui doute de lui-même et qui consomme énormément d’anxiolytiques ». Ecoutons un instant ce biologiste se piquant de journalisme et de justice.

« L’angoisse et l’anxiété tuent. Dans les pays développés, les causes de mortalité qui augmentent, et plus particulièrement aux Etats-Unis dans la population d’origine européenne, ce sont les suicides et la consommation excessive de dérivés d’opium pour calmer les douleurs et les inquiétudes. La France est l’un des pays qui consomment le plus d’anxiolytiques. L’alcool est partiellement utilisé aussi pour calmer les angoisses. Notre société est terriblement anxiogène. Les peurs maniées par les puritains et par une certaine presse (sic) ajoutent à l’angoisse généralisée. Certains ont tellement été marqués par ces peurs et par les notions de l’absence de seuil à l’exposition, comme pour l’amiante, qu’ils ont porté plainte maintenant pour délit de création d’anxiété. Pourtant le risque de contracter un cancer en passant dans une pièce où il y a de l’amiante à cause de cette exposition est nul. Je pense que ce délit, pour être nouveau, devrait effectivement faire l’objet d’une loi. »

 Ravages médiatiques écologiques

Il explique encore que tous les jours, de « fausses alertes », propagées par des « scientifiques approximatifs », des angoisses écologiques, ou des peurs d’épidémies, ont leur lot d’inquiétudes propagées à la vitesse d’Internet, sans jamais recevoir de vérification. « Dans mon monde, qui est celui des maladies infectieuses, les différentes ‘’crises’’ concernant le bioterrorisme, la maladie de la vache folle, les deux grippes aviaires, le chikungunya et Ebola ont fait, dans notre pays, moins de dix morts en l’espace de vingt ans » précise-t-il.

« Tous les jours, nous lisons comme étant des certitudes que l’ensemble des pesticides ou herbicides qui nous sont proposés constituent des dangers reconnus par tout le monde, mais cela est faux, ceci représente une partie de l’opinion, et certainement pas celle des scientifiques les plus rigoureux (…) qui, pour l’instant, ne considère pas le bisphénol comme étant toxique ni le glyphosate comme étant cancérigène, et l’influence des lobbys chimiques dans ce domaine semble bien moins forte que celle de la peur écologique. »

Le Pr Raoult connaît bien les corrélations entre la peur et les audiences médiatiques. En 2015 ce microbiologiste atypique avait publié un livre sur ce thème :  « Votre Santé Tous les mensonges qu’on vous raconte », Michel Lafon). C’était à l’époque de la sortie d’un ouvrage de deux de ses collègues, les Prs François Bricaire et Jean-Philippe Derenne, « Pandémie : la grande menace de la grippe aviaire » (Editions Fayard)

Aujourd’hui, nouvelle étape dans ce chemin de croix : « créer une loi pour poursuivre ceux qui ont suscité une angoisse caractérisée sans avoir les éléments pour pouvoir le faire ». Qui le suivra ?

A demain