Affaire des masques: comment Emmanuel Macron a-t-il pu s’exprimer comme il l’a fait ?

Bonjour

22/05/2020. Christian Lehmann est médecin et écrivain. Il tient, dans les colonnes de Libération un Journal d’épidémie qui tranche avec ce qu’on peut lire dans la majorité des médias généralistes. Sa dernière chronique résume le médecin et l’écrivain : «Le mensonge est peut-être pire que l’incompétence».

Où l’on retrouve les mille et une interrogations que soulève l’incompréhensible sortie d’Emmanuel Macron sur l’affaire des masques ; affaire qui voit, un comble, la France tancée par la Commission européenne. Emmanuel Macron tentant (sur BFMTV) de démontrer l’indémontrable («Nous n’avons jamais été en rupture de masques »). Christian Lehman transcrit :

« (…) Les choses ont été dites, les choses ont été gérées. Il y a eu une doctrine restrictive, pour ne jamais être en rupture, que le gouvernement a prise et qui était la bonne. Il y a eu ensuite un approvisionnement renforcé et une production renforcée et nous n’avons jamais été en rupture. Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu des manques, qu’il y a eu des tensions, c’est ça qu’il faudra regarder pour le corriger et pour prévenir (…) Ayons collectivement l’honnêteté de dire qu’au début du mois de mars même et même en février et en janvier personne ne parlait des masques, parce que nous n’aurions jamais pensé être obligés de restreindre la distribution de ceux-ci, pour les soignants.»

Extraits du Journal de Christian Lehmann :

« Je ne regrette pas cette parenthèse. J’espère qu’elle ne reviendra pas, je doute même que cela soit possible, psychologiquement et socialement. Les Français, collectivement, ont fait preuve d’un sang-froid et d’une résilience remarquables. Une fois. Les confronter à la perspective d’un reconfinement serait périlleux, pour un pouvoir dont l’impéritie n’échappe à personne sauf à ses affidés. Récemment, lors d’une cérémonie virtuelle de remise de diplômes, Barack Obama a pris la parole : ‘’Avant toute chose, cette pandémie a enfin enterré l’idée que tant de nos responsables savent ce qu’ils font… Nombre d’entre eux ne cherchent même pas à faire semblant d’être responsables.’’ A l’évidence, cette remarque s’adressait à Donald Trump. »

« Mais à écouter Emmanuel Macron nier l’existence d’une pénurie de masques l’autre soir sur BFM TV , je me suis demandé si le mensonge n’était finalement pas pire que l’incompétence. J’ai beau tourner ses déclarations lunaires dans tous les sens, j’ai du mal à concevoir qu’un homme normalement intelligent puisse espérer être cru quand il martèle, contre toute évidence, après deux mois de confinement lié en grande partie à la pénurie de masques, et au-dessus des cercueils d’une trentaine de soignants, cette succession de sophismes (…) Je ne ressens pas seulement de la colère. C’est bien au-delà. C’est de la sidération (…) Tout se passe comme si, plutôt que les faits, Emmanuel Macron préférait la fable qu’il invente. Peut-être même au final réussit-il à s’en persuader ? Que faudra-t-il exactement pour le ramener à la réalité ? »

C’est une excellente et douloureuse question. Elle était posée dans le Libération daté du 21 mai 2020. Le hasard voulait, sans doute, que ce soit le jour de l’Ascension.

A demain @jynau

Emmanuel Macron osera-t-il ne pas promulguer la «PMA pour toutes» durant ce quinquennat ?

Bonjour

22/05/2020. Gilles Le Gendre aime parler, se faire entendre. Président controversé du groupe des députés LRM, il a jugé, jeudi 21 mai sur LCI, qu’il était « impossible » d’adopter la loi de bioéthique autorisant la « PMA pour toutes » avant « l’été ». Pourquoi ? Tout simplement en raison de la crise sanitaire et du calendrier parlementaire.

Gilles Le Gendre n’est pas seul dans son camp.  Dans un message publié sur twitter jeudi, le ministre de la santé, Olivier Véran, a semblé confirmer l’information : « La loi bioéthique porte de nombreuses, belles et réelles avancées sociétales. Le débat parlementaire n’est pas achevé, et si la priorité donnée à la crise sanitaire rend difficile son adoption avant l’été hélas, elle le sera dans les tout prochains mois ! »

De « belles et réelles avancées sociétales » peuvent bien patienter quelques mois ou quelques années. On se souvient peut-être qu’adopté en première lecture en octobre 2019 à l’Assemblée nationale, puis en février dernier par le Sénat, ce projet de loi aurait dû être examiné en deuxième lecture au printemps 2020 au Parlement, pour une adoption avant l’été. C’est raté.

Et Gilles Le Gendre de remuer le couteau législatif dans la plaie sociétale.

« J’espère que nous pourrons adopter la PMA d’ici à la fin du quinquennat. Avant l’été c’est impossible, pour deux raisons : pour une raison de calendrier, nous n’avons plus beaucoup de temps et nous avons des textes importants très liés à la situation économique d’urgence, et par ailleurs les Hémicycles, Sénat comme Assemblée, travaillent à effectif réduit pour respecter les règles sanitaires. »

« Sur une loi aussi importante, que l’ensemble des forces politiques ne puissent pas être présentes dans l’Hémicycle, ça pose un vrai problème de principe », a-t-il argumenté, tout en souhaitant que « dans le quinquennat, c’est-à-dire durant les deux ans qui restent, nous puissions aller au bout d’une loi essentielle ».

Variable d’ajustement

Ce nouvel obstacle inattendu dans un processus politique de près d’une décennie ne pouvait pas ne pas faire réagir la majorité que préside M. Le Gendre et dont est issu M. Véran. : « Pour nombre de couples et de femmes, la PMA est bel et bien une urgence. Les députés de la majorité sont attachés à ce que cette promesse de campagne soit réalisée le plus tôt possible », a twitté le député LRM Sacha Houlié.

Et, toujours sur Twitter, la députée LRM Coralie Dubost : « Non seulement la loi de bioéthique porte la PMA, enjeu de vie privée et familiale absolument fondamental pour de nombreuses personnes, mais au surplus elle cadre les rapports entre sciences et société. Comment imaginer reporter à date inconnue ce sujet brûlant d’actualité ? ». 

D’autres voix de la majorité s’élèvent. Et d’autres dans l’opposition : ainsi le sénateur PS de Paris Rémi Féraud : « Il va falloir trouver mieux que cet argument bidon de Gilles Le Gendre pour justifier l’abandon de la loi bioéthique et de la PMA pour toutes ». Sans oublier le monde militant et associatif. « Il y a des femmes derrière vos décisions de calendrier. Des personnes humaines. Votre mépris est sidérant », a répondu pour sa part Caroline de Haas, du collectif Nous Toutes. « On utilise ce projet de loi comme une variable d’ajustement du calendrier parlementaire en méprisant toutes ces femmes lesbiennes et célibataires qui espéraient débuter un parcours de PMA cette année ou au début de l’année prochaine », a aussi déploré l’Association des familles homoparentales dans un communiqué.

On imagine que le Palais de l’Elysée n’était pas fermé en ce jour de l’Ascension. Et on se souvient des engagements d’Emmanuel Macron sur un tel sujet sociétal, un thème de nature à marquer un quinquennat « Aucun doute, a twitté en fin de journée Gilles Le Gendre, la loi bioéthique, dont le vote est retardé par le Covid-19, sera adoptée au plus vite, dès que les circonstances le permettront. » M. Le Gendre aime entretenir le suspense.

A demain @jynau

Voici comment le Conseil scientifique a, aujourd’hui, bien failli être l’otage des politiques

Bonjour

19/05/2020. Cela a pour nom « précisions du Conseil scientifique ». C’est en réalité sèche mise au point.  Ce matin, donc, publication du dernier avis en date du Conseil scientifique du gouvernement 1 Il s’agissait de l’hypothèse de la tenue du second tour des élections municipales. On pouvait notamment, d’entrée, lire ceci :

« Le Conseil scientifique est amené avec humilité à rendre cet avis, le 18 mai, huit jours seulement après la sortie du confinement. Le Conseil scientifique tient à souligner que la situation sanitaire s’est nettement améliorée par rapport au début du confinement. Par contre, il est difficile d’anticiper une situation incertaine pour les semaines à venir : « Il est encore trop tôt pour évaluer le niveau de circulation du SARS-CoV-2 durant le mois de juin 2020. Les premières estimations ne seront sans doute disponibles que dans quelques semaines. Cette évaluation pourrait alors motiver, selon ses résultats, une nouvelle interruption du processus électoral ».

Ce Conseil demandait pouvoir faire une nouvelle évaluation « dans les quinze jours précédant la date décidée du scrutin », ainsi qu’une « surveillance soutenue quinze jours après le scrutin ». Mais il ajoutait aussi que « d’un point de vue sanitaire, la tenue d’un seul tour de scrutin, quelle que soit la date retenue, est de nature à réduire les risques sanitaires au sens statistique ».​ 

Faire confiance pour garder la confiance

Fallait-il voir là une recommandation à tenir le second tour en juin – puisque si cela n’était pas le cas, le gouvernement serait dans l’obligation de refaire l’intégralité de l’élection pour les communes n’ayant pas obtenu de conseil municipal dès le premier tour ? « Il faudra songer à le demander au président Jean-François Delfraissy », écrivions-nous pour notre part sur ce blog matinal.  

Plusieurs responsables politiques (dont certains de haut rang) prenant volontairement des vessies électorales pour des lanternes scientifiques (ou l’inverse) le Pr Delfraissy s’est vu contraint, en urgence, de préciser son tir. Cela donne ces « précisions » :

« Contrairement à certaines affirmations, le Conseil scientifique n’a pas émis de recommandation sur la tenue ou non du deuxième tour des élections municipales ni sur la date de celles-ci.  Son avis consiste en une analyse, conformément aux termes de la loi d’urgence sanitaire. 

« Il appelle à une lecture attentive de son avis rendu public ce matin sur le site du ministère de la santé dans lequel il insiste sur : le contexte complexe et incertain dans lequel est plongé notre pays d’un point de vue sanitaire et la difficulté à prédire quelle sera la situation dans les semaines et les prochains mois à venir ; l’analyse qu’il a produite s’est construite sur des arguments uniquement sanitaires.  Si la décision était prise par les instances politiques d’organiser de telles élections, et à la date qu’il lui reviendrait de fixer, il conviendrait alors de mettre en place toutes les mesures susceptibles d’empêcher la diffusion du virus, risque difficile à circonscrire dans le cadre d’une campagne électorale. 

Dans cette période critique, il apparait important que le débat public s’installe dans le respect des positions exprimées. »

Depuis qu’il existe, ce Conseil scientifique achève tous ses avis avec cette formule : «Faire confiance pour garder la confiance». C’était bien trouvé.  Combien de temps encore pourra-t-il l’utiliser ?

A demain @jynau

1 Membres du Conseil scientifique associés à cet avis: Jean-François Delfraissy, Président Laetitia Atlani Duault, Anthropologue Daniel Benamouzig, Sociologue Lila Bouadma, Réanimatrice Jean-Laurent Casanova, Immunologie/Pédiatrie* 1 Simon Cauchemez, Modélisateur Franck Chauvin, Médecin de santé publique Pierre Louis Druais, Médecine de Ville Arnaud Fontanet, Epidémiologiste Marie-Aleth Grard, Milieu associatif Aymeril Hoang, Spécialiste des nouvelles technologies Bruno Lina, Virologue Denis Malvy, Infectiologue Yazdan Yazdanpanah, Infectiologue Correspondant Santé Publique France : Jean-Claude Desenclos Cet avis a été transmis aux autorités nationales le 18 mai 2020 à 22H00

Covid-19 : les insupportables différences entre la France et le royaume du Danemark

Bonjour

19/05/2020. L’actualité politique est à la création d’une « Europe de la santé »…. Le Danemark a, lundi 18 mai, annoncé que tous les adultes asymptomatiques qui le souhaitaient allaient pouvoir être testés vis-à-vis du nouveau coronavirus. « Tous les adultes au Danemark ont la possibilité de prendre de leur propre chef un rendez-vous pour un test de Covid-19 (…) sur le site www.coronaprover.dk », a indiqué le ministère danois de la Santé dans un communiqué, précisant que les prises de rendez-vous étaient dans un premier temps disponibles pour les 18 – 25 ans.

Jusqu’à présent, seuls ceux présentant des symptômes pouvaient être dépistés, après avoir obtenu l’accord de leur médecin traitant. » Une fois le rendez-vous pris en ligne, le test sera effectué dans l’un des centres de dépistage installés dans d’immenses tentes blanches dans 16 villes du pays, précise l’AFP. Il s’agit d’un test virologique qui détermine la présence effective actuelle du virus dans l’organisme et non d’un test sérologique qui permet de mettre en lumière une éventuelle contamination passée grâce à la présence d’anticorps. »

Entre le 17 et le 18 mai seuls 41 nouveaux cas de Covid-19 ont été enregistrés – soit la plus faible hausse depuis la mi-mars, portant le total à 11.166 cas et à 548 décès. «Nous avons ramené le taux d’infection à un niveau très bas. Il est impératif qu’il n’y ait pas de poches d’infection cachées pouvant faire remonter la circulation du virus», a expliqué le ministre danois de la Santé, Magnus Heunicke.

Après avoir annoncé des mesures sévères dès le 11 mars, le Danemark a été le premier pays à réouvert ses écoles maternelles et primaires dès le 15 avril. Depuis, nombreuses sont les restrictions à avoir été levées: réouverture des petites entreprises de soins à la personne comme les salons de coiffure et les tatoueurs, puis des centres commerciaux et grands magasins et enfin des restaurants et cafés. L’AFP observe que cette réouverture n’a pas entraîné de hausse du R0 – lequel a même baissé, passant de 1 fin avril à 0,7 lors de la première semaine du mois de mai.

Sauvez des vies, prenez vos responsabilités #EtatResponsable

Et en France ?  Depuis le début de l’épidémie le gouvernement rappelle quotidiennement à la population les « gestes barrière » à respecter pour protéger et se protéger du coronavirus. « Or, ces gestes a priori simples peuvent être difficilement applicables pour des personnes vivant dans des habitats précaires (bidonvilles, squats, campements ou à la rue) où l’accès à l’eau est rare et la distanciation physique impossible à mettre en œuvre, dénonce Médecins du Monde. Comment demander à une personne vivant à la rue de se laver régulièrement les mains ? »

Cette association observe, comme tant d’autres, que cette crise sanitaire est venue exacerber les inégalités de santé et qu’elle a mis en évidence les dysfonctionnements profonds du système de santé en France. En parodiant la vidéo d’alerte coronavirus du Ministère des Solidarités et de la Santé, Médecins du Monde réclame au gouvernement des mesures fortes et immédiates pour permettre un accès aux soins effectif pour tou.te.s.

Deux exemples concrets. En France, depuis le 11 mai, les masques sont fortement recommandés dans l’espace public – voire obligatoires dans certains espaces. « Or, les personnes en situation de précarité durement touchées par la crise sanitaire ont beaucoup de difficultés à s’en procurer et encore moins gratuitement, observe Médecins du Monde.  Les personnes isolées et précarisées ne doivent pas être exclues et doivent avoir accès aux tests en cas de symptômes puis être isolées. Cela passe par exemple par le renforcement des actions mobiles de repérage pour permettre aux personnes à la rue, en bidonvilles ou en campements d’y avoir accès. La gratuité des masques pour ces personnes doit être assurée en plus d’un accès aux tests en cas de symptômes ou de contact avec une personne symptomatique. ou de contact avec une personne symptomatique. »

C’est dans ce contexte que Médecins du Monde lance une pétition en ligne et invite les citoyen-ne-s et l’ensemble de la société à faire entendre leurs voix en la signant sur le site: Sauvez des vies, prenez vos responsabilités #EtatResponsable : https://www.medecinsdumonde.org/fr/etatresponsable

De telles initiatives sont-elles nécessaires au Danemark ?

A demain @jynau

Emmanuel Macron, après la «médaille» aux soignants, songe au «Mémorial des victimes»

Bonjour

16/05/2020. Qui dira les dégâts causés par la métaphore présidentielle ? Pourquoi vouloir à tout prix vouloir faire une « guerre » d’une question sanitaire, aussi périlleuse complexe et majeure soit-elle ? Une fois forgée la métaphore de la guerre à l’ancienne fut filée : virent le « front », la « première ligne » et les suivantes, les « héros en blouses blanches », l’ « ennemi qui n’a pas de frontières », ou « pas de passeport ».

Il y a quelques jours surgirent d’autres idées, comme celle de la « réactivation » d’une « médaille de l’engagement » et d’un hommage rendu lors des cérémonies du 14 juillet – deux initiatives présidentielles qui ont plus irrité que séduit  dans le milieu des soignants. Précisons que la « médaille de l’engagement contre les épidémies » est une médaille française créée le 31 mars 1885, un an après la grave épidémie de choléra qui avait touché la France. Elle visait à « récompenser ceux qui s’étaient particulièrement dévoués pendant cette période », a rappelé Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, en expliquant les choix présidentiels.

Le mémoriel et l’émotion

Aujourd’hui, à la veille du lancement, par Emmanuel Macron dans l’Aisne d’une année de commémorations centrées sur le général Charles de Gaulle, voici qu’émerge l’idée d’un « Mémorial des victimes du coronavirus » – une idée qui lui aurait été soufflée par des membres de son Conseil scientifique, selon Le Parisien (Olivier Beaumont).

« Il n’y a pas de réflexion à ce stade sur ce point », précise le canal officiel de l’Élysée. En coulisses pourtant, ce projet de mémorial agite bel et bien quelques cerveaux autour d’Emmanuel Macron. Avec ses partisans… et ses détracteurs. « ‘’C’est séduisant sur le papier, mais le président n’a pas d’avis pour le moment. Il nous demande juste d’y réfléchir’’, confie un proche au Parisien. Un autre, pas vraiment fan, évoque plutôt ‘’une opération hasardeuse’’ : ‘’Avant de se lancer dans l’instauration d’une journée mémorielle Covid, ou de l’érection d’une sorte de monument, il faut peut-être voir comment tout cela va se terminer. Il n’y a rien de pire que de faire du mémoriel sur de l’émotion. Surtout quand l’histoire est encore en train de s’écrire’’. »

L’histoire n’est certes pas écrite. Le sera-t-elle, le 14 juillet, sur les Champs-Elysées ? « Faire du mémoriel sur de l’émotion » … : on retiendra l’expression.

A demain @jynau

Et soudain le futur vaccin anti-pandémie de Sanofi devint, en France, une affaire d’Etat

Bonjour

14/05/2020. En découdre, coûte que coûte. Pandémique le temps est, en France, électrique. Il aura suffi que Paul Hudson, directeur général de Sanofi, géant pharmaceutique (pour partie) français prenne la parole et amorce une forme de chantage pour que la classe politique – puis l’Elysée-  s’embrase. Rappel : Paul Hudson a déclaré à l’agence de presse Bloomberg que si Sanofi parvenait à élaborer un vaccin contre la Covid-19, son groupe servirait « en premier » les Etats-Unis.

Explications : ce pays « partage le risque » des recherches dans le cadre d’un partenariat avec l’Autorité américaine pour la recherche et le développement avancés dans le domaine biomédical (Barda). Le gouvernement américain « a le droit aux plus grosses précommandes », car les Etats-Unis « ont investi pour essayer de protéger leur population », a expliqué M. Hudson. Si l’Europe et la France veulent également la priorité il leur faudra, aussi, payer. On parle ici d’un vaccin qui, au mieux, ne sera pas sur le marché « avant dix-huit ou vingt-quatre mois ». 

« Inacceptable » a aussitôt réagi la secrétaire d’Etat à l’économie, Agnès Pannier-Runacher : « Pour nous, ce serait inacceptable qu’il y ait un accès privilégié de tel ou tel pays sous un prétexte qui serait un prétexte pécuniaire ».  Suivirent une levée unanime de boucliers au sein la classe politique.

« Cette décision est scandaleuse ! Le gouvernement doit agir avec la plus grande fermeté pour empêcher cette décision, réagit le Parti socialiste. L’engagement des Français pour développer un champion dans la filière de la santé ne peut pas aboutir à le voir préférer d’autres marchés pour lancer ses vaccins. […] Parce que la santé est un bien commun à soustraire aux jeux du marché, aucune entreprise française ne doit pouvoir jouer contre notre propre souveraineté sanitaire sans s’exposer à une nationalisation. » Et le PS de demander au gouvernement d’agir « avec la plus grande fermeté pour empêcher cette décision », d’affirmer haut et fort « notre indépendance stratégique en matière de santé ».

Extraire le vaccin des lois du marché

Plus à gauche, pour La France Insoumise, la députée (Meurthe-et-Moselle) Caroline Fiat dénonçait «un PDG surpayé, des licenciements nuisant à l’activité, des dividendes records, et maintenant une absence de patriotisme… » Selon elle, « ce laboratoire symbolise ce que le capitalisme fait de pire » et « un vaccin doit profiter à toutes et tous, sans négociation ».

A droite, Xavier Bertrand, ancien ministre de la Santé devenu président de la région Hauts-de-France, interpella  directement Emmanuel Macron, jugeant « impensable qu’une entreprise qui a son siège en France et qui bénéficie de crédits d’impôts recherche délivre un vaccin aux États-Unis avant nous ».

Plus à droite encore Marine Le Pen estimait que « Sanofi n’est plus une entreprise française », avant d’interroger nos pratiques : « Les États-Unis font du patriotisme économique et passent des clauses de priorité d’approvisionnement. La question est de savoir si on pleure sur le patriotisme des autres, ou si on en fait nous aussi un peu ».

La présidence de la République ne pouvait plus rester muette. Tout doit être fait pour que le vaccin soit «accessible le plus rapidement possible et distribué de manière juste et équitable, c’est-à-dire disponible partout, pour tous, et au même moment», a fait savoir le Palais de l’Élysée. La présidence s’est «émue de cette déclaration qui ne correspond pas, par ailleurs, à la réalité de la relation entre le groupe Sanofi et le gouvernement français dans la recherche pour le vaccin.» «Les efforts déployés ces dernières semaines et ces derniers mois montrent qu’il est nécessaire que le vaccin soit un bien public et mondial, c’est-à-dire extrait des lois du marché», rappelle-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron.

Extraire e futur vaccin anti-pandémique des lois du marché ? Emmanuel Macron recevra des dirigeants de Sanofi en début de semaine prochaine pour en discuter. Nous saurons, alors, si le très vieux monde a, déjà, à ce point changé.

A demain @jynau

Vaccin contre la Covid-19 : quand le géant Sanofi avoue publiquement l’insupportable vérité

Bonjour

14/05/2020. C’est un cas d’école. Une pierre blanche posée à mi-chemin entre deux mondes : celui d’avant la pandémie et celui à venir qui, comme on le sait, sera radicalement différent. Résumons l’affaire. Marco Cavaleri, directeur de la stratégie de l’Agence européenne du médicament vient d’annoncer qu’un vaccin contre la Covid-19  pourrait être prêt d’ici un an (scénario « optimiste »). La veille, Paul Hudson, directeur général de Sanofi, géant pharmaceutique (pour partie) français annonçait (publiquement) ce qui, en d’autres temps, n’aurait guère choqué ; à savoir que dans l’hypothèse où il parviendrait à élaborer un vaccin contre la Covid-19, son groupe servirait « en premier » les Etats-Unis.

Pourquoi ? Tout simplement parce que ce pays « partage le risque » des recherches dans le cadre d’un partenariat avec l’Autorité pour la recherche et le développement avancés dans le domaine biomédical (Barda). Le gouvernement américain « a le droit aux plus grosses précommandes », car les Etats-Unis « ont investi pour essayer de protéger leur population », a-t-il argué dans un entretien à l’agence de presse Bloomberg. Il a précisé que cette avance pourrait être de quelques jours ou de quelques semaines. Viendraient, ensuite, l’Europe, la France et le reste du monde.

Aussitôt, cris d’orfraie politiques de ce côté-ci de l’Atlantique. « Inacceptable ! » a réagi jeudi 14 mai la secrétaire d’Etat à l’économie, Agnès Pannier-Runacher, au micro de Sud Radio : « Pour nous, ce serait inacceptable qu’il y ait un accès privilégié de tel ou tel pays sous un prétexte qui serait un prétexte pécuniaire » (sic). Et Mme Pannier-Runacher d’expliquer avoir « immédiatement contacté » Sanofi après les propos de son directeur général. « Le patron de Sanofi France m’a confirmé que le vaccin serait accessible à tous les pays et évidemment (…) aux Français, ce d’autant qu’il a des capacités de production en France. »

« Cette décision est scandaleuse ! »

Devant l’ampleur de la polémique montante, le responsable français du géant pharmaceutique a aussitôt répondu sur BFM-TV que Sanofi ne distribuerait pas prioritairement aux Etats-Unis un éventuel vaccin contre le Covid-19 – du moins si l’Union européenne se montrait aussi « efficace » pour financer son développement : « Les Américains sont efficaces en cette période. Il faut que l’UE soit aussi efficace en nous aidant à mettre à disposition très vite ce vaccin. »

« Cette décision est scandaleuse ! Le gouvernement doit agir avec la plus grande fermeté pour empêcher cette décision », a réagi le Parti socialiste français. L’engagement des Français pour développer un champion dans la filière de la santé ne peut pas aboutir à le voir préférer d’autres marchés pour lancer ses vaccins. […] Parce que la santé est un bien commun à soustraire aux jeux du marché, aucune entreprise française ne doit pouvoir jouer contre notre propre souveraineté sanitaire sans s’exposer à une nationalisation. »

Le même jour on pouvait, dans les colonnes du Monde, lire une tribune intitulée « S’unir pour un vaccin contre le Covid-19 accessible à tous ». Un texte signé par plus 130 « personnalités internationales » 1 qui réclament de garantir un accès universel et gratuit au prochain vaccin contre le Covid-19. Une publication qui précède la réunion, le 18 mai, de l’Assemblée mondiale de la santé de l’OMS.

« Nous demandons aux ministres de la santé réunis à l’Assemblée mondiale de la santé de se rallier d’urgence à la cause d’un vaccin pour tous contre cette maladie, écrivent les signataires. Les gouvernements et les partenaires internationaux doivent s’engager : lorsqu’un vaccin sûr et efficace sera développé, il devra être produit rapidement à grande échelle et mis gratuitement à la disposition de tous, dans tous les pays. Il en va de même pour tous les traitements, diagnostics et autres technologies contre le Covid-19. »

Un texte à mi-chemin entre deux mondes : celui d’avant, et celui qui reste entièrement à inventer. Sanofi n’a pas commenté.

A demain @jynau

1 Parmi les signataires : Gordon Brown, premier ministre du Royaume-Uni (2007-2010), Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia (2006-2018) ; Imran Khan, premier ministre de la République islamique du Pakistan ; Thomas Piketty, économiste ; Cyril Ramaphosa, président de l’Afrique du Sud ; Joseph Stiglitz, économiste américain. La liste complète se trouve sur Oxfam.org