Saint-Glinglin et tiers payant : le président de la République aimerait décrisper les médecins

Bonjour

On l’attendait, on l’a entendu. Après avoir dit non au suicide médicalement assisté François Hollande a cherché, lundi 5 janvier 2015 sur France Inter, à  rassurer le corps médical libéral – des médecins, généralistes ou spécialistes,  appelés par leurs syndicats à de nouvelles formes de grève-guérilla.

Une montée présidentielle au créneau où certains discerneront une forme de soutien à l’action de la ministre de la Santé – et d’autres une menace voilée à l’endroit d’une ministre crispante. Pour l’heure Manuel Valls se tait.

Etre capable

« Marisol Touraine n’a de cesse de répéter, en vain, qu’elle entend les inquiétudes des médecins et veut y répondre, rappelle l’AFP (Anne-Sophie Labadie). Le chef de l’Etat est monté au créneau pour tenter de désamorcer les crispations. « Je comprends les médecins qui disent qu’il ne faut pas que ce soit compliqué », ils ont « parfaitement raison », a-t-il déclaré sur France Inter. « Il ne faut pas qu’on soit remboursé à la Saint-Glinglin ». Et de promettre: « Il faut qu’on puisse être capables d’être beaucoup plus simples, beaucoup plus efficaces », tout en défendant le dispositif. »

Saint-Glinglin ou pas il ne suffit pas au chef de l’Etat de parler pour être entendu. « M. Hollande n’a rien compris à la portée de notre mouvement », a aussitôt réagi (auprès de l’AFP) Eric Henry, président du syndicat des médecins libéraux. La grève n’est pas liée au problème technique que pose le tiers payant généralisé intégral mais à cette mesure même qui est un acte politique et qui va contraindre patients et médecins à rentrer dans le nouveau système de soins que le gouvernement veut nous imposer ». « Quand le président commence à sortir du bois et à se sentir obligé de servir de bouclier, c’est que la ministre de la Santé chancelle » a poursuivi le Dr Henry.

« Colonne vertébrale »

 Ce dirigeant syndical aujourd’hui très présent dans les médias exige une réécriture complète du texte de loi avant son examen au Parlement au printemps prochain. Or Marisol Touraine fait de la généralisation du tiers payant la « colonne vertébrale » d’un texte de loi qui ne porte pas encore son nom. Que resterait-il du texte sans cette architecture caractéristique des vertébrés supérieurs ?

Saint-Glinglin ou pas le projet d’étendre d’ici à 2017 le tiers payant à tous les assurés cristallise aussi la grogne du corps médical dans sa fraction allergique au salariat ; ses membres voient dans la possibilité d’être directement payés par l’assurance maladie et par les mutuelles,  une insupportable « mise sous tutelle administrative ».  Avec la sortie du Dr Henry la question contingente (la faisabilité technique et le coût du dispositif) n’est plus qu’un levier vers d’autres contestations, de fond – et nettement plus marquées à droite.

Mensonges

Saint-Glinglin ou pas Les dirigeants syndicats font ainsi feu de tout bois. Voici le temps venu de la guérilla.

Pendant que François Hollande parlait sur France Inter, Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des Médecins de France, s’exprimait violemment sur Europe 1. Extraits :

« Il n’est pas question de pénaliser les patients économiquement faibles. Il suffira de prendre une carte Vitale sur deux pour emboliser la Sécurité Sociale ! Bien évidemment [le projet est de bloquer la Sécu]. On veut nous coller le tiers payant généralisé, en disant que c’est facile. On a fait grève, la ministre nous a laissé faire grève, on ne pensait pas en arriver jusque-là ! La ministre nous a laissé faire grève, elle nous balade en disant qu’il y aura des réunions de travail. Il y en a depuis deux ans ! On n’avance pas !  La généralisation du tiers payant, c’est tout sauf gratuit ! La ministre ment ! (…) »

 Etouffée sous le papier

 « Le patient va trinquer quand il ne trouvera plus de médecin libéral et quand son médecin passera davantage de temps sur la gestion du tiers payant généralisé.  Il y a un vrai problème Marisol Touraine : on a rarement rencontré un tel cas de surdité, de dogmatisme. Ce n’est pas acceptable de balader les médecins qui ont fait grève entre le 23 et le 31 décembre, qui s’apprêtent à reprendre les feuilles de soin papier, à l’expliquer à leurs patients… Vous ne croyez pas qu’on a autre chose à faire ? »

« Si elle ne retire pas sa loi ? On va continuer jusqu’à ce que la Sécurité Sociale étouffe sous le papier ! »

 Combien de temps encore

 Question : Ne râlez-vous pas parce que la ministre a refusé d’augmenter la consultation de 2 euros ?

Réponse : « Pas du tout ! La FMF n’en a pas fait un problème ! Ce n’est pas avec 2 euros que la vie des médecins va changer ! Il nous faut les mêmes moyens que les médecins européens pour accueillir les patients ! Les européens travaillent avec 2,4 salariés par médecin, nous travaillons avec 0,3 salarié ! On veut encore nous charger avec de la paperasse ? C’est insupportable ! ».

Qui va supporter quoi ? Et pendant combien de temps ? C’est encore loin, la Saint-Glinglin ?

A demain

Métamorphoses médicales : de Bernard Debré à Gérald Kierzek

Bonjour

Le corps médical français est formidable. Prenons le cas du Dr Gérald Kierzek, médecin et fonctionnaire. Cet urgentiste était hier sur le plateau de Canal +. Non pas pour défendre « son bout de gras » (il est l’auteur d’un petit livre grand public à visé préventive). Simplement pour défendre la cause des internes (qui travaillent trop) les médecins libéraux (sui seront en grève à Noël), l’ensemble des hospitaliers (qui débraieront à la rentrée) et plus généralement « toutes les blouses blanches » (infirmières comprises).

Chevalier

C’est ainsi. Par la magie des médias, radiophoniques et télévisés (1), le Dr Kierzek est devenu le chevalier autoproclamé  du corps médical français. Le voici qui prend, sous nos yeux, la place hier encore occupée à par son confrère Patrick Pelloux, vieux  collaborateur de Charlie Hebdo et jeune chevalier de la Légion d’honneur. Ou avant-hier par Bernard Debré dans les colonnes du Figaro-Magazine. Nous étions au début des années 1980 la gauche venait de prendre le pouvoir et ce petit-fils d’un grand mandarin éclairé – futur ministre de la Coopération (1994-1995) de François Mitterrand – manifestait déjà contre la soviétisation de la médecine française. C’était boulevard du Montparnasse à Paris et dans les colonnes du Figaro-Magazine, un journal alors extrême.

Moscou

Jack Ralite, militant communiste éclairé, était alors ministre de la Santé dans le gouvernement Mauroy. On inaugurait le nouvel hôpital Bichat. Le virus du sida était dans les congélateurs de Pasteur. Le mur de Berlin n’allait pas tarder à tomber. Le Comité national d’éthique était porté sur les fonds baptismaux par le Pr Jean Bernard. La télévision serait bientôt privatisée.

C’était il y a trente ans. Aujourd’hui, sur Canal +, le Dr Kierzek, 40 ans. Il repart au combat contre l’Etat tentaculaire, la liberté d’installation menacée, le malaise généralisé du corps médical, les lourdes menaces qui pèse sur ces malades qui s’ignorent. Mais il le fait de manière désidéologisée. La où, depuis Cochin,  Bernard Debré voyait l’œil de Moscou l’urgentiste Kierzek, depuis les cloches de l’Hôtel-Dieu, ne voit rien.

Hippocrate

Rien sinon une volonté aveugle de faire mal à la médecine et à ceux qui, désintéressés, ne veulent que le bien des souffrants qui s’adressent à eux. C’est, paradoxalement, un monde en noir et blanc. Avec une future « loi Touraine » qui n’est qu’une « auberge espagnole.

Tout ceci est très utile. On comprend mieux, à  l’écoute de Canal +,  pourquoi le Dr Kierzek n’a guère goûté (sur Paris Match et Europe 1) le film Hippocrate.  Cet urgentiste pressé ne veut voir l’hôpital en particulier (et la médecine en général) que sur un écran, en deux dimensions. Il est comme allergique à la profondeur, à la dialectique, à la perspective historique. La rançon de l’urgence, en somme.

A demain

(1) On peut voir ici ce qu’il en est de sa « carrière médiatique »  Sans oublier son étonnant blog du Monde :« Urgences (dans la) Santé ». Ou encore son portrait dans Libération