Maternités fermées. Agnès Buzyn fera-t-elle toute la lumière sur la mort du bébé de Die ?

Bonjour

« C’est un terrible drame qui a eu lieu à Die,  rapportait Le Dauphiné (Julien Combelles), le 19 février. Une femme, transportée par les pompiers du Diois, a perdu l’enfant qu’elle portait, mort in utero lors de son admission aux urgences de l’hôpital de Die, a appris Le Dauphiné Libéré. 

« Enceinte de plus de 7 mois, la jeune femme, une habitante de Châtillon-en-Diois, faisait l’objet d’un suivi médical très poussé par une sage-femme libérale et avait été prise en charge au centre de périnatalité de Die au début de sa grossesse. Selon nos informations, elle souffrait d’un décollement placentaire. C’est avant son transfert en hélicoptère vers la maternité de Valence qu’une sage-femme a finalement confirmé le décès du bébé. »

« Dans la soirée du 18 février, vers 21h, cette habitante de Châtillon-en-Diois appelle les pompiers qui la transportent aux urgences de Die, précise France Bleu Drôme Ardèche (Nathalie Rodrigues). Un hélicoptère du SAMU doit l’y récupérer pour la transférer à la maternité de Montélimar. Mais quand la sage-femme descend de l’hélicoptère et examine la patiente, le coeur du bébé de plus de 7 mois ne bat déjà plus. »

La direction de l’hôpital de Die a aussitôt expliqué qu’il n’y a pas de lien entre cet événement tragique et la fermeture de la maternité (survenue fin 2017 au terme d’une vive controverse), et que ces drames arrivent malheureusement, même dans des hôpitaux équipés, lorsqu’il y a une complication médicale en cours de grossesse.

Conflit d’intérêts

Pour autant le collectif de défense de l’hôpital de Die soulève la question de ce lien. Philippe Leeuwenberg, son président, va écrire à la ministre des Solidarités et de la Santé. Il l’a expliqué dans « Le coup de fil de l’actu » sur France Bleu Drôme Ardèche :

« On va demander à Agnès Buzyn de faire une enquête très sérieuse. On lui demande d’avoir toutes les informations sur les temps d’intervention, les temps d’attente, sur l’intervention des pompiers, l’heure d’arrivée à l’hôpital. Est-ce que ces fameux médecins correspondants SAMU sont intervenus? Qui a fait un diagnostic médical? Quand? A quelle heure? Comment c’est possible, aujourd’hui dans le Diois, qu’une femme ait eu un accident comme celui-là? Et dans l’attente d’une enquête sérieuse, on devrait rouvrir la maternité. » 

Pour sa part l’Agence Régionale de Santé (directement impliquée dans la décision de fermeture de la maternité) annonce qu’une mission d’enquête « va être diligentée dans les prochains jours ». Cette mission devra déterminer les conditions de prise en charge de cette patiente, y compris les éléments de suivi à domicile dans le cadre de cette grossesse jugée à risque.

L’ARS rappelle que « le dispositif de suivi des femmes enceintes sur le Diois par les professionnels du Centre périnatal de proximité de Die, et de prise en charge en urgence, renforcée il y a plus d’un an, fonctionne parfaitement comme cela a pu être confirmé lors des différents comités de suivi, dont le dernier en date du 21 janvier 2019, ainsi que par les professionnels de santé. »

Une lecture que ne partage nullement le compagnon de la femme qui a perdu son enfant.Il a expliqué à France Bleu avoir alerté les secours à 19h 45. Les pompiers ont d’abord transporté sa compagne aux urgences de l’hôpital de Die où un hélicoptère était attendu. Il arrive « au moins 1h 15 après » et finit par acheminer la patiente à l’hôpital de Montélimar. Il est alors 22h 58 raconte-t-il : « Il a fallu plus de 3 heures pour acheminer ma femme à Montélimar. Si, en étant inconscient et fou, j’avais chargé ma femme dans la voiture, je mettais moins d’une heure pour arriver à Montélimar. Mais je me suis fié au protocole qui m’avait été demandé. Il s’avère que notre enfant y est resté. »

A demain

@jynau

Politique obstétricale. Agnès Buzyn a tranché : on n’accouchera donc plus jamais à Bernay

Bonjour

En visite à Bernay (Eure) lundi 18 février 2019, accompagnée du préfet la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn a confirmé sa volonté : fermer la maternité. Cette dernièrefermera pour laisser place à un « centre périnatal de proximité ».

La ministre a tenu une réunion dans les locaux de la maternité, rapporte L’Eveil Normand. Et à l’issue de la table-ronde, Agnès Buzyn a confirmé l’arrêt des accouchements dans cette cité de l’Eure. Avec une astuce sémantique : « Ce n’est pas une fermeture. Il n’y aura plus l’acte d’accouchement, il y aura tout le suivi de grossesse qui sera de très grande qualité », a argumenté la ministre de la Santé. La maternité ne ferme pas. Mais on n’y accouchera plus.

Eclipse

Ceci n’a nullement calmé l’ire des défenseurs de la maternité qui, quoique sonnés, ont réaffirmé leur volonté de poursuivre sur le terrain judiciaire. « On ne s’arrêtera pas là ! Contre l’injustice, nous trouverons toujours de l’énergie ! », a ainsi scandé Jérémy Van Hese, vice-président de l’association Liberté Egalité Proximité. Cette association a annoncé réclamer la réouverture du dossier de la maternité et une contre-expertise de la Haute Autorité de Santé.

Le 18 février, près de cent-cinquante personnes étaient rassemblées devant l’hôpital de Bernay pour dire haut et fort leur mécontentement.  Des manifestants qui scandaient « Des bébés à Bernay ! » ou encore « On lâche rien ! ». Et des Gilets Jaunes qui voyaient là la poursuite de la désertification des périphéries. Côté forces de l’ordre, un escadron de gendarmes mobiles était déployé, comprenant sept fourgons.

« Ainsi donc Mme Buzyn est seulement venue entériner la fermeture, en transformant la maternité en Centre Périnatal de Proximité (CPP), selon ses termes bien édulcorés, d’effets de langage dont elle est professionnelle, nous a déclaré Annabelle Vincent, présidente de l’association Liberté Egalité Proximité. Elle a osé dire aux professionnels autour de la table ronde qu’ils étaient « passéistes », et a conclu en indiquant « qu’elle en avait assez entendu », et leur lançant, « vous allez avoir un merveilleux CPP » ! Elle ne les a même pas salué avant de s’éclipser répondre aux journalistes. Je suis amère et en colère. »

A demain

@jynau

Obstétrique et politique : Agnès Buzyn va-t-elle oser faire fermer la maternité de Bernay ?

Bonjour

Après celui du Blanc (Indre) c’est le dernier abcés recensé sur un tissu hospitalier français : la maternité de la petite cité de Bernay (Eure). Agnès Buzyn y est attendue ce 18 février pour, espère-t-elle, en finir politiquement avec une affaire médiatiquement enkystée – comme celle du Blanc.

« Lors du lancement du grand débat national à Grand Bourgtheroulde (Eure), le Président Emmanuel Macron avait fait la promesse aux élus d’une visite ministérielle pour expliquer le choix gouvernemental de fermeture de cette maternité » rappelle L’Eveil de Pont-Audemer. La décision prises par Agnès Buzyn de fermer la maternité de Bernay (son service accouchement) a évidemment été beaucoup critiquée dans la région, par des élus, des professionnels, des usagers… Des propos qu’elle a tenus au sujet de cette maternité de Bernay lors d’une visite à Rouen, le 13 octobre 2018, lui ont même valu d’être d’assignée en justice. »

Interrogée par France 3 Normandie, Agnès Buzyn déclaré   : « On ne peut pas se permettre d’avoir une maternité ouverte avec une liste des gardes où il y a des trous et des nuits entières où il n’y a pas d’obstétricien. En cas de césarienne, nous n’avons personne pour la faire. C’est un risque majeur. » Où l’on retrouve, sous de nouveaux visages l’équation de la réduction des risques. D’un côté le pouvoir politique soutenant que trop peu d’accouchements expose les femmes à des risques inacceptables. De l’autre des élus locaux soutenus par la population arguant que c’est bien au contraire l’éloignement et les délais de transports qui exposent les femmes à des dangers inacceptables.

Cette question avait été parfaitement illustrée en 2012. « Une femme âgée d’environ trente-cinq ans a, vendredi 19 octobre, perdu son nouveau-né en le mettant au monde dans son véhicule automobile conduit par son compagnon, rapportions-nous alors sur Slate.fr. Le couple circulait sur l’autoroute A20 vers une maternité de Brive (Corrèze). La femme venait de consulter, à Figeac (Lot), son gynécologue-obstétricien qui lui avait conseillé une admission dans une maternité pouvant prendre en charge une grossesse délicate et un accouchement potentiellement à risque. Enceinte de sept moins, elle résidait non loin de Figeac où la maternité a été fermée en 2009. Appelés et arrivés en urgence les pompiers n’ont pu que constater la mort du nouveau né. »

François Hollande et Marisol Touraine

Ces faits avaient alors vite trouvé un large écho et pris une dimension nationale. Les réactions politiques et professionnelles se multiplient de même que les accusations visant les responsables d’une politique sanitaire qui a conduit – paradoxalement pour des raisons sanitaires— à fermer de nombreuses petites maternités.  Clôturant le 20 octobre à Nice le congrès de la Mutualité française, François Hollande s’était emparé de ce fait divers, demandant à Marisol Touraine, ministre de la Santé, de diligenter une enquête. Il avait aussi rappelé l’un de ses engagements de campagne: «aucun Français ne doit se trouver à plus de 30 minutes de soins d’urgence».

Dans le même temps, la coordination nationale pour la défense des hôpitaux et maternités de proximité demandait un moratoire sur la fermeture des maternités. Même tonalité chez le syndicat national des gynécologues obstétriciens (Syngof).  Interrogé sur Europe 1, Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers de France avait saisi l’opportunité de ce «nouveau drame» pour fustiger violemment la politique sanitaire française. «C’est un drame comme il arrive très souvent depuis des années, accusait-il, sans citer de chiffres sur le nombre de ces drames. Au début des années 2000, il y avait 700 maternités en France, et il n’en reste que 535. 535 pour 65 millions d’habitants et pour un pays qui a la plus forte fécondité en Europe.»

 « Plus des deux tiers des maternités ont fermé en France au cours des quarante dernières années, précisait il y a quelques jours La Croix. On en dénombrait 1 747 en 1972, 1 128 en 1981, 815 en 1996 et 544 en 2012. En dépit de ce mouvement, le temps d’accès médian des parturientes aux services de soins reste stable – 17 minutes – avec des disparités parfois fortes. Ainsi 25 % des femmes de Corse-du-Sud sont à plus de 39 minutes de la maternité. » Et La Croix d’évoquer l’existence de « taux de fuite » (la proportion des femmes qui ne vont pas accoucher à la maternité la plus proche). En 2012, selon la Cour des comptes, ce taux était de 41 % à la maternité d’Altkirch (Haut-Rhin), de 29 % à celle d’Issoire (Puy-de-Dôme) ou de 25 % à celle de Thiers, dans le même département.

 Dépasser les actuelles impasses ? Des solutions sont possibles. On pourrait notamment, comme dans certains pays d’Europe du Nord, encourager les accouchements aidés à domicile pour les grossesses sans complications. Ce qui suppose toutefois une surveillance systématique de qualité de l’ensemble des grossesses (elle existe déjà pour une large part) ainsi que la prise en charge spécialisée des grossesses et des accouchements à risque dans des maternités spécialisées. Ceci est d’autant plus réalisable que la France est dotée d’un système d’aide et de transports médicaux d’urgence (Samu, pompiers, centres 15) parmi les plus denses et les plus performants au monde.

A demain

@jynau

Affaire des prothèses-implants mammaires : comment faire la transparence pleine et entière ?

Bonjour

La transparence était presque parfaite. Aujourd’hui 7 février 2019 l’Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé (ANSM) réunit les un comité d’expertes 1 « chargé d’émettre un avis sur la place et l’utilisation des implants mammaires texturés en chirurgie esthétique et reconstructrice ». Une réunion à laquelle journalistes et citoyens peuvent assister en direct via Internet (chaîne YouTube de l’ANSM). Les membres de ce comité scientifique spécialisé temporaire (CSST) ont été choisis pour leurs compétences dans divers domaines. Ce comité est composé d’une sociologue, d’une psychologue, de représentantes d’associations de patientes et de médecins spécialistes en chirurgie plastique, en médecine générale et en gynécologie.

Une vieille histoire médicale et médiatique, déjà, que « l’affaire des prothèses/implants mammaires », comme en témoigne notamment ce texte publié sur ce blog le 17 mars 2015 : « Prothèses mammaires et « nouveaux cancers» : le curieux rebondissement d’une affaire connue depuis six ans ».  Question centrale : celle du lien de causalité pouvant ou non exister entre le port de certaines prothèses et l’apparition d’une forme rare de lymphome (LAGC-AIM)  – 673 cas déclarés dans le monde, 59 en France où 500 000 femmes seraient porteuses de tels implants.

Aujourd’hui, 7 février 2019, l’ANSM rappelle qu’elle avait lancé, le 21 novembre 2018, un appel à candidature pour les parties prenantes souhaitant être auditionnées. Et précise que le comité d’experts auditionnera l’ensemble des parties prenantes et notamment des patientes, des représentants associatifs, des professionnels de santé, des sociétés savantes, des représentants des industriels et plusieurs autorités de santé internationales. Puis l’avis du CSST sera remis à l’ANSM et sera consultable sur le site de l’Agence dans les jours qui suivent ces auditions. Et sur la base de cet avis, l’ANSM prendra une décision dans les semaines suivantes « sur l’utilisation des implants mammaires à enveloppe texturée en chirurgie esthétique et reconstructrice ».

La transparence extrême en somme, avec des expertes qui conduiront leurs travaux « à partir des auditions de l’ensemble des parties prenantes et des contributions écrites adressées à l’ANSM ».

La mise en scène était presque parfaite, mais c’était compter sans l’initiative annoncée le même jour par plusieurs médias bien informés (Le Monde et Radio France). Le Monde : (Emeline Cazi) :

« Une quinzaine de femmes porteuses de prothèses a décidé d’aller plus loin et de saisir la justice pour demander des comptes aux autorités et aux fabricants. Selon les informations du Monde et de Radio France, les pôles de santé publique des tribunaux de Paris et de Marseille devaient être saisis de deux séries de plainte pour « blessures involontaires », « tromperie », ou encore « mise en danger de la vie d’autrui », mercredi 6 et jeudi 7 février. »

« La première série de ces plaintes, dont le cas le plus emblématique devait être présenté au parquet de Marseille le 7 février, vise les délits de ‘’tromperie aggravée’’ et de ‘’blessures involontaires’’. L’avocat Emmanuel Molina a été saisi par onze femmes. Toutes ont entre 25 et 45 ans et ont eu recours à la chirurgie esthétique pour des seins jugés trop petits ou parce qu’elles rêvaient de retrouver leur poitrine d’avant grossesse. A la plupart, un lymphome a été diagnostiqué. La deuxième série de plaintes, déposées le 6 février à Paris, vise le délit de ‘’mise en danger de la vie d’autrui’’. Deux femmes implantées en 2010 sont concernées. »

Les plaintes parisiennes visent, outre le laboratoire Allergan, l’ANSM qui « n’aurait pas pris suffisamment de mesures pour protéger les femmes ». Les avocats espèrent, eux, la désignation d’un juge d’instruction. La transparence était presque parfaite.

A demain

@jynau

1 Mmes BERGERET-GALLEY (Catherine), BRUANT-RODIER (Catherine), DE BIAIS (Dominique), FASSE (Leonor),  MANIGHETTT VIVES (Joëlle), MATHELIN (Carole), PERRET DU CRAY (Christine) et SALLE (Muriel) en qualité de présidente.

 

 

L’Agence du médicament est condamnée dans l’affaire des prothèses mammaires. Pourquoi ?

Bonjour

Dix ans après les faits. C’est une décision du tribunal administratif de Montreuil en daté du 29 janvier. Il reconnaît la responsabilité de l’Etat dans l’exercice de sa mission de contrôle de police sanitaire des activités de la société PIP (Poly Implant Prothèse).

On se souvient de cette peu banale et tentaculaire affaire qui porte le nom d’une entreprise fondée à la Seyne-sur-Mer en 1991 par Jean-Claude Mas ; entreprise qui fabriquait depuis les années 2000 des prothèses mammaires. La société (liquidée en 2010) et son fondateur furent au cœur d’un scandale de santé publique après la découverte en 2010 de l’origine frauduleuse et dangereuse des produits utilisés.

« Près d’un million de prothèses contenant un gel destiné à l’industrie électronique ont été écoulées entre 2001 et 2010, sans aucune précaution sanitaire, par la société de Jean-Claude Mas,  condamné à quatre ans de prison pour fraude aggravée et pour escroquerie à l’égard du certificateur allemand TÜV, rappelle Le Quotidien du Médecin (Elsa Bellanger). Au total, 400 000 femmes seraient concernées dans le monde. En France, sur les 30 000 victimes recensées, 18 000 ont subi une explantation de leurs prothèses. »

Saisi par une victime qui s’était faite implanter en 2005 des prothèses de la marque PIP, le tribunal administratif s’est prononcé sur la responsabilité de l’Etat dans les années qui ont précédé la suspension de la mise sur le marché de ces prothèses ; suspension correspondant à  une décision du 29 mars 2010 du directeur général de l’AFSSAPS (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé – devenue ANSM en 2012 après diverses controverses) .

Carence fautive

Pour les années antérieures à 2009, le tribunal juge qu’au regard des informations dont disposait l’AFSSAPS, l’instruction ne permet pas d’établir l’existence d’une faute qui serait liée tant au retard à déceler la dangerosité des implants PIP et à en suspendre leur commercialisation qu’à l’absence d’investigations complémentaires à celles réalisées par l’organisme certificateur, qui n’avait pas fait de « remontées ».

En revanche, le tribunal retient que les données de vigilance pour l’année 2008, « qui ont fait apparaître une augmentation significative des incidents », auraient pu être traitées utilement à compter du mois d’avril 2009, date à laquelle ces incidents ont été portés à sa connaissance. « Or l’AFSSAPS ne peut être regardée comme ayant pris les mesures de contrôle et d’investigations complémentaires nécessaires pour analyser ces incidents qu’à partir du 18 décembre 2009, date à laquelle l’agence a débuté ses investigations auprès de la société » écrit le tribunal administratif. Il précise que ni l’absence de certaines données de commercialisation, ni le retard pris par la société PIP dans la transmission des informations commerciales, ni l’absence de remontées de la part de l’organisme certificateur pas plus que la dissimulation intentionnelle du produit par les dirigeants de la société PIP, « ne sont suffisantes pour exonérer l’Etat de sa responsabilité en l’espèce ».

Le tribunal juge ainsi que » la responsabilité pour carence fautive de l’Etat est engagée entre avril 2009 et le 18 décembre de cette même année ». Il est fort peu vraisemblable que le directeur de l’AFSSAPS de l’époque commente cette décision de justice. On peut en revanche espérer que la direction générale actuelle de l’ANSM en prenne toute la graine nécessaire, ne serait-ce que pour ses missions de police sanitaire.

A demain

@jynau

 

 

 

Dépression : pourquoi payer 300 euros pour espérer une rémission ? Voici les explications

Bonjour

Nous rapportions il y a quelques jours  la peu banale publicité faite pour un dépistage génétique (non remboursé par l’assurance maladie) qui permettrait d’optimiser les effets de certains médicaments antidépresseurs déjà sur le marché. Une proposition signée Eurofins Biomnis, « expert de la biologie médicale au service de la médecine personnalisée ».

La firme expliquait pourquoi certaines personnes souffrant de dépression répondaient mieux que d’autres aux antidépresseurs les plus courants.  « En cause, le gène ABCB1, codant pour la glycoprotéine-P (P-gp), localisée au sein de la barrière hémato-encéphalique, pouvant limiter ou favoriser le passage de ces antidépresseurs dans le cerveau, nous expliquait-on. Trois patients sur quatre possèdent le variant limitant leur passage et donc leur efficacité. Eurofins Biomnis, propose depuis fin 2018, un test génétique, à l’aide d’une simple prise de sang, permettant de spécifier chez chaque patient l’expression du gène ABCB1. Détenir une telle information permet ainsi aux psychiatres de prescrire le bon traitement, à la bonne dose et au bon patient et ainsi, augmenter les chances de rémission. »

Pourquoi ce test « simple, rapide, disponible partout en France sur prescription d’un psychiatre » est-il facturé pour 300€ non remboursables ? Nous avons posé la question à Eurofins Biomnis 1. Voici ses réponses :

« Pour l’instant, le test n’est pas inscrit à la nomenclature des actes de biologie médicale et ne peut pas donc être pris en charge à ce jour par la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM). De manière générale, pour qu’un test soit inscrit sur cette liste et donc remboursé, il y a plusieurs étapes officielles préalables :

A l’issue de l’étude de différentes études cliniques, publications, avis des sociétés savantes, il y a une soumission à l’HAS (Haute Autorité de Santé). Puis la HAS va étudier l’intérêt médical de ce test, les impacts médico-économiques, et en fonction émettre un avis favorable. Des réunions CHAB (Commission de hiérarchisation des actes de biologie) sont ensuite organisées avec la CNAM pour décider du prix, de la  technique dédiée, les conditions/indications pour le remboursement. Enfin publication dans le Journal Officiel avec un résumé de tout ce qui a été décidé et précision quant à la date de l’application (en général un mois après la parution au JO) »

La firme ajoute que ce  processus prend plusieurs années voire parfois une dizaine d’années ou plus. Elle précise  d’autre part qu’il existe,depuis 2015, une procédure officielle en biologie pour l’innovation avec la parution d’une liste complémentaire et d’une liste RIHN (référentiel des actes innovants) qui permet d’identifier et de collecter les différentes données sur un test avant soumission à la HAS – et décision ou non d’une prise en charge par la collectivité. De manière plus rare, un passage à la nomenclature peut se faire beaucoup plus rapidement notamment dans le cas d’épidémies (dernier test en date avec le virus Zika).

Qu’en est-il du « test ABCB1 » ? Réponse :

« Ce test étant innovant (et n’étant donc pas encore inscrit à la NABM) nous le proposons en amont sur une période de non remboursement. C’est en effet la pratique générale des laboratoires de biologie médicale: nous proposons régulièrement dans le cadre de l’innovation, d’une recherche de gain de chances pour le patient et d’aide de moyens pour le médecin, des tests d’intérêt encore non inscrits à cette liste de remboursement.

« Ce fut notamment le cas pour le DPNI [diagnostic pré-natal non invasif] de la trisomie 21 (lancement Biomnis en 2014 avec remboursement fin 2018) mais également, liste non exhaustive, pour le rhésus D fœtal (suivi de la femme enceinte que nous proposions depuis quinze ans avec un passage au remboursement en juillet 2017), le dépistage de la tuberculose latente….. A noter que ce sujet est similaire en oncologie puisque nous proposons depuis 2015 un test de dépistage de risque de toxicité au traitement par chimiothérapies aux fluoropyrimidines (5-FU). »

Où l’on comprend que – sauf à se satisfaire des inégalités économiques face à la souffrance – les rouages entre l’évaluation et la prise en charge par l’Assurance Maladie mériteraient, parfois, d’être sérieusement huilés.

A demain

@jynau

1 Eurofins Biomnis se présente ainsi : « Leader européen dans le secteur de la biologie médicale spécialisée, EurofinsBiomnis effectue plus de 32 000 analyses par jour sur un panel de plus de 2 500 examens, y compris les actes spécialisés pour lesquels il dispose de tous les agréments nécessaires. Fondé en 1897 par Marcel Mérieux, Eurofins Biomnisdemeure l’acteur de référence en biologie spécialisée en France grâce à une innovation et un investissement technologique permanents, notamment dans les domaines de la biologie de la femme, de l’oncologie et de la médecine personnalisée, ainsi que de la génétique chromosomique et moléculaire. Plateforme européenne de la division Clinical Diagnostics du Groupe Eurofins, EurofinsBiomnis poursuit aujourd’hui son développement international. www.eurofins-biomnis.com

 

 

Insémination. « Si la photo est bonne, j’achèterai des paillettes du sperme de ce jeune homme »

Bonjour

Croissance continue de la marchandisation du corps humain. Aucune solde. Un marché qui se nourrit de  dangereux fantasmes que la génétique nourrit – quand elle devrait, en toute rigueur, les assécher 1. Dernier exemple en date, ce papier du Daily Mail, signé (Chloé Morgan) : « British couples can pay £222 to browse pictures of sperm donors to ensure they get the best-looking babies – in Europe’s FIRST online gallery of men willing to donate ». Un papier fort opportunément repris sur le site Gènéthique.

Où l’on apprend qu’il est désormais possible de « choisir son donneur de sperme dans une galerie photo » – la dernière trouvaille de la trop célèbre Cryos, « banque de sperme danoise ». Slogan publicitaire :  « afin d’obtenir les bébés les plus beaux ». La beauté d’un bébé n’ayant pas de prix, le coût supplémentaire pour les client.e.s est de 250 € supplémentaire. Et ils sont nombreux à payer le prix fort. « La photo adulte les aide à reproduire le mécanisme de sélection naturel »explique (sans honte ni rire) Peter Reeslev, PDG de Cryos. Un marchand de gamètes qui se déclare « très satisfait de l’intérêt que cela suscite ».

« Cryos International Sperm & Egg Bank » ? La version marchande, galopante et sans états d’âme des Cecos français respectant une éthique qui se réduit chaque jour comme peau de chagrin. Une éthique ruinée par les entreprises étrangères mais aussi depuis peu minée de l’intérieur comme en témoigne le rapport parlementaire « Jean-Louis Touraine » et ses recommandations quant à la prochaine révision de la loi de bioéthique.

Paillettes colorées livrées en 24 heures chrono

 Si la photo est bonne. La banque de sperme danoise officie depuis plus de 30 ans dans une centaine de pays et revendique la « fabrication » de 65 000 enfants. Il y a dix ans Le Monde rapportait qu’elle mettait en ligne une liste de 309 géniteurs potentiels, « la plus importante au monde ».

« Truffée d’informations qui étaient jusque-là réservées aux cliniques, elle renseigne sur leur « race » – caucasienne pour l’essentiel -, groupe ethnique, taille, poids ou couleur des yeux, mais aussi sur leur niveau d’éducation, leur métier et leur groupe sanguin évidemment, anonyme ou non anonyme. Cryos dit vouloir copier « le modèle américain ». Sa filiale franchisée américaine, créée en 2001, offrait déjà ce service. Moyennant 500 à 2 000 euros selon la qualité et la quantité désirées mais aussi le choix du donneur et le type de transport, les paillettes colorées sont livrées en 24 heures chrono. Seule exigence pour les particuliers : fournir le certificat d’un médecin qui les réceptionnera.

« La clientèle peut choisir entre deux types de « profils » : profil de base ou profil étendu. Les premiers sont désignés par des numéros, les seconds par des prénoms. Les indications sont assez brèves pour les uns, très développées sur les autres. Prenez Cliff par exemple, joli poupon à l’âge d’1 an : c’est un des privilèges des profils étendus que de donner accès à une photo du donneur enfant. Cliff est diplômé d’une des dix premières universités américaines. Un critère « très important » pour les célibataires, souligne Jeannett, du service commercial et à ce titre amenée à répondre par téléphone aux questions des clientes, quand les couples vont privilégier avant tout la recherche d’un enfant « qui ressemble » au père. Pour 25 euros, Cryos offre la possibilité d’une première sélection de donneurs selon leur ressemblance physique avec le futur père. Il suffit d’envoyer sa photo.. ».

Sélection naturelle et eugénisme positif

 Si la photo est bonne. L’an dernier Ole Schou, directeur de Cryos se confiait au Figaro : « Nous recevons des commandes de France pratiquement tous les jours ». Selon lui la réussite de son entreprise est le fruit du « sérieux de l’enquête familiale concernant les antécédents génétiques des donneurs, les maladies possiblement héréditaires et, d’une manière plus générale, l’excellence des donneurs ». Ces donneurs  contribuent selon la banque, à un « un eugénisme positif ». Les acheteurs peuvent sélectionner le donneurs selon de nombreux critères : couleur des yeux mais aussi, « droitier », « sportif », qui « ne porte pas de lunettes »…

« Toute notre société est fondée sur la sélection naturelle, il est normal que les parents puissent choisir un géniteur selon leurs critères », souligne Ole Schou. Et les « donneurs » d’applaudir à l’idée de pouvoir participer à l’élaboration « d’enfants parfaits ». Chez Cryos le prix d’un achat unitaire varie « entre 69 euros » et « plus d’un millier d’euros ». Ils peuvent atteindre jusqu’à 12.000 euros « si vous souhaitez des frères et sœurs génétiques » car vous pouvez vous assurer « un droit exclusif sur le futur sperme disponible du donneur ».

Si la photo est bonne. L’offre est sans fin. Avec la photo, l’entreprise peut aussi fournir aussi toute une série d’informations, « des photos de bébé, des enregistrements audio, des salutations manuscrites, des tests d’intelligence émotionnelle, des arbres généalogiques et les impressions de l’entreprise sur le donneur ».

Aujourd’hui, Brexit ou pas,  Cryos indique  que ce sont les clients britanniques qui sont les plus intéressés par ce nouveau service. Elle  précise aussi que parmi ses clients la proportion de célibataires et de couples de femmes augmentait considérablement depuis cinq ans :  50 % sont des femmes célibataires, 35 % des couples de femmes et 15 % seulement des couples hétérosexuels. Les homosexuels sont les plus demandeurs d’informations détaillées sur le donneur.

Mais encore ? Où est, ici, le politique ? Qui ne voit les soubassements idéologiques et les conséquences eugénistes d’un tel courant ? Qu’en disent les vieux sages et les jeunes garants de « l’éthique à la française » ? Que fait face à cette menace grandissante l’Agence française de biomédecine ? Comment les Cecos imaginent-il pouvoir résister longtemps à Cryos ? Qui, au sein du gouvernement français s’intéresse à un tel dossier ? Ce sujet sera-t-il abordé lors du Grand Débat ? A l’occasion des prochaines élections de l’Union européenne ?

A demain

@jynau

1 Sur ce thème on se reportera dans The Economist (19 janvier 2019) à : « James Watson A pioneering biologist is reprimanded for unscientific, offensive views »