Guerre des nerfs: les suites de l’affaire du suicide du Pr Jean-Louis Mégnien enveniment l’AP-HP

 

Bonjour

Jusqu’où iront les provocations ? Martin Hirsch, directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a, lundi 13 février, annoncé le départ d’Anne Costa de la direction de l’Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP). Un départ attendu, sinon plus que souhaité, dans les suites du suicide par défenestration, au sein de cet établissement, du Pr Jean-Louis Mégnien en décembre 2015. Mais cette annonce a aussi vu le directeur général apporter une nouvelle fois son « soutien indéfectible » (Le Quotidien du Médecin) à Mme Costa et ce en dépit (ou à cause) des reproches qui lui sont faits et des accusations dont elle fait l’objet. Comment comprendre, décrypter, justifier ?

C’est à l’occasion de l’inauguration de l’hôpital de jour de cancérologie de l’HEGP que Martin Hirsch a consacré un long moment de son discours à défendre la directrice générale des hôpitaux universitaires Paris Ouest (dont fait partie l’HEGP). Cette dernière est la cible directe de critiques depuis la parution (partielle) du rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) demandé après le suicide du cardiologue de l’HEGP. Sans la nommer directement (dans la synthèse de cinq pages rendue publique du rapport), les experts de l’IGAS ont en effet pointé des « manquements » dans la conduite du traitement du conflit entre le Pr Mégnien et certains de ses confrères. Par ailleurs, si l’on en croit  Le Figaro  un autre rapport de l’inspection du travail concluant à un « homicide involontaire » mettrait directement en cause la directrice dans le décès du médecin.

Aucune accusation de harcèlement

Or c’est dans ce contexte d’envenimement que Martin Hirsch a assuré que le rapport intégral de l’IGAS (dont il a été destinataire) « ne contient aucune mise en cause personnelle de la directrice d’HEGP ». Dénonçant des « fausses rumeurs », des « allégations mensongères » et des conclusions « détournées » par « diverses personnes », (périphrase qui désigne sans les nommer les médecins de l’association Jean-Louis Mégnien précise Le Quotidien du Médecin – Anne Bayle-Iniguez)  le patron de l’AP-HP s’est risqué à déclarer que l’IGAS « n’accuse en aucune manière [Anne Costa] de harcèlement et aucune recommandation du rapport ne préconise, de près ou de loin, de sanctionner son comportement ou de prendre des mesures administratives à son encontre. » Le rapport de l’inspection du travail évoqué par Le Figaro ? « Il n’a jamais été communiqué à l’AP-HP, à quelque niveau que ce soit », a assuré Martin Hirsch. Qui l’a communiqué, à qui et pourquoi ? Officiellement, on ne le sait pas.

Dans le même temps le directeur général s’est exprimé sur le départ d’Anne Costa, qui prend « dès maintenant la direction du groupe hospitalier de Paris Ouest Ile-de-France, avec les hôpitaux Ambroise-Paré, Raymond-Poincaré et celui de Berck ». Elle devrait être remplacée par la directrice de Robert-Debré, Stéphanie Decoopman. Le directeur général prévient ceux qui interpréteraient sa décision sans en connaître les véritables coulisses :  « ll ne s’agit pas d’une mutation disciplinaire, mais d’une mobilité tout à fait normale, qui s’effectue dans un contexte qui, pour les raisons que j’ai dites, a été anormalement violent. » Il s’agit non d’une sanction mais d’une action de prévention, une politique de réduction des risques en quelque sorte : éviter à Mme Costa de demeurer en position de « cible vivante et qu’on profite de la première occasion pour l’accuser de crimes qu’elle n’aurait pas commis. »

Signalements à la ministre et au procureur

En écho à ce discours qui ne peut manquer de susciter l’étonnement l’association Jean-Louis Mégnien a, mardi 14 février, publié un communiqué en résonance avec la violence contenue dans le discours directorial :

« L’association Jean-Louis Mégnien de lutte contre la maltraitance et le harcèlement au sein de l’hôpital public s’étonne du discours surréaliste de la direction générale de l’AP-HP tenu le lundi 13 février 2017 à l’hôpital européen Georges Pompidou. Si l’association prend acte que la direction du groupe hospitalier dont fait partie l’HEGP est enfin renouvelée, mesure qui a été demandée par plusieurs membres de l’AP-HP dès le printemps 2014 en raison des multiples dérapages de cette direction, elle s’étonne des arguments utilisés pour défendre une action marquée par de nombreux scandales et plusieurs drames.

« En citant de façon partielle et donc partiale un rapport non communicable de l’Igas, la direction générale viole de façon délibérée le secret professionnel. Seule l’autorité de tutelle peut décider de rendre public ce rapport et elle a décidé de ne pas le faire en raison de l’article L311-6 du code des relations entre le public et l’administration. En ne respectant pas ses obligations, la direction générale de l’AP-HP s’expose à des poursuites. L’association va faire un signalement sur ce point à la ministre des Affaires sociales et de la Santé 1, ainsi qu’au procureur de la République de Paris.

« En protégeant la direction du groupe hospitalier, la direction générale cherche à se protéger elle-même, car elle a été mise en cause dans le suicide de Jean-Louis Mégnien, à propos duquel l’inspection du travail a employé les termes de harcèlement moral et d’homicide involontaire, mettant en cause notamment la directrice du groupe hospitalier, comme cela a été rapporté de façon digne de foi. »

Et après ? On ne voit plus, aujourd’hui, comment les différentes tutelles politiques pourraient, sans risque, laisser se développer un tel climat envenimé au sein du plus prestigieux des groupes hospitaliers français.

A demain

1 Sur ce thème, lire « Marisol Touraine soutiendra-t-elle Martin Hirsch contre les amis de Jean-Louis Mégnien ? » Journalisme et santé publique, 20 décembre 2016

 

Dr Frédéric Saldmann (AP-HP): un nouveau cas aigu de poussée médiatique dithyrambique

 

Bonjour

Faute de l’acheter (4,50 euros) on pourra, chez son dentiste, feuilleter demain la dernière livraison (n°3423) de L’Express. On y retrouvera, en majesté photographiée, le Dr Frédéric Saldmann. Sans surprise, un nouveau livre sur un créneau en or massif et sans danger :

« Dans  »Votre santé sans risque », le Dr Frédéric Saldmann, cardiologue nutritionniste et spécialiste de l’hygiène, nous livre ses conseils pour rester jeune plus longtemps. « La force qui est en chacun de nous est notre plus grand médecin. » Sans forcément le savoir, les Français ont adopté cette maxime d’Hippocrate en prenant leur santé en main. Il faut dire qu’une succession vertigineuse de scandales sanitaires –amiante, Mediator, etc.- (sic) a attisé la défiance et que le développement d’Internet a démocratisé le savoir médical. « Chacun devient auto entrepreneur de sa santé », proclame Frédéric Saldmann, jamais avare d’une analogie à la mode. » 

Nous nous sommes déjà intéressés à ce cas atypique dans paysage hyper-normé de l’AP-HP. Le Dr Saldmann qui aurait soigné François Hollande. Le Dr Saldmann  qui n’exerce pas à l’Américain mais au cœur même de l’AP-HP. Le Dr Saldmann nouveau gourou des stars dans Vanity Fair. Le Dr Saldmann briseur de glaces pour le médecin préféré des Français.

Bernard-Henri Levy

Dans Vanity Fair la journaliste Sophie des Déserts brossait le portrait de l’auteur (best-seller mondial – traduit en 22 langues) de « Le meilleur médicament c’est vous – Votre santé est entre vos mains » (Albin Michel). La partie la plus originale concernait les détails sur la consultation assez atypique donnée par ce médecin à l’Hôpital européen Georges-Pompidou. On pouvait lire : « Avec ces bilans, jusqu’alors inédits à l’AP-HP, le tandem [le Dr Frédéric Saldmann et le Pr Gérard Friedlander] concurrence les fameux check-up de l’Hôpital Américain, qui drainaient naguère la plupart des beautiful people. ‘’Je suis en quelque sorte le médecin des pauvres pour les riches’’ plaisante Saldmann. »

C’était il y a deux ans. Où en sont les fameux check-up ? On ne le saura pas à la lecture de L’Express. En revanche nous avons droit à une consultation gratuite et hospitalo-universitaire (Bruno D. Cot) avec ce toubib qui essaie d’être « le plus cash possible » (re-sic). Etrange consultation obtenue à on ne sait quel prix avec ce médecin qui a (potentiellement) « trois millions de patients dans sa salle d’attente ». Quelle salle d’attente puisque cette célébrité (on peut le voir « jusqu’à la terrasse du Flore (de Jean-Paul Sartre) ») n’a pas bureau, pas de plaque vissée, comme en partance. Il consulte « anonymement » (mais quotidiennement) « dans un bureau qu’il partage avec un confrère ». On peut, dans le plus grand secret y croiser des célébrités : Claude Lelouch, Bernard-Henri Levy, Jacques-Antoine Granjon et le multi-étoilé Joël Robuchon.

Louis Jouvet

Compter deux ans d’attente en moyenne pour être reçu. Dans l’attente lisez L’Express. Vous y apprendrez comment (avec un assistant) il met le doigt sur les « points de vulnérabilité ». Comment il ose lever les voiles de l’intimité que ses confrères laissent tirés. Comment (ce n’est qu’un exemple à proximité du périnée) « nettoyer son sillon interfessier. Comment (autre exemple) bien uriner. Comment relarguer avec aisance ses gaz intestinaux plus ou moins odoriférants. Il « vend du bonheur » résume la gazette qui le promeut dans les grandes largeurs.Et sans médicaments.  A quel prix ? Tiers payant hospitalier généralisé ? CMU acceptés ? Mystères.

Comme ce mystère qui interdit d’en savoir plus sur le site de l’AP-HP : « accès refusé » alors même que « lemedecin.fr » reste très discret.

Toujours dans L’Express un psychiatre libéral et médiatisé (le Dr Gérard Apfeldorfer) décrypte et tacle son confrère. Il y vante notamment les charcuteries et les pâtisseries. Il doute aussi de la valeur des « hugs » [câlins]  dont fait grand cas l’atypique de l’AP-HP.  Qui croire, dans quel étage errer ? On peut résumer. Il y a, chez le Dr Saldmann comme quelque chose d’un Knock inversé ? Le malade est un bien portant qui s’est égaré. Mais sur le fond c’est bien, sous les fards, la même emprise. Un siècle plus tard c’est bien Knock, sans les paroles de Jules Romains, sans la grandeur mystifiante et libératrice de Louis Jouvet.

A demain

Agir en justice contre le burn out des soignants. Carte nationale des harcèlements hospitaliers

 

Bonjour

Est-ce une première ? Est-ce un signe ? En Touraine un collectif de dix-huit sages-femmes du Pôle Santé Léonard-de-Vinci ont assigné leur employeur devant le juge des référés du TGI de Tours pour « danger immédiat et permanent ». Elles réclament la création de trois postes. L’affaire vient d’être rapportée par La Nouvelle République.

« Problème de sécurité des patients, risque de burn out des soignants : la maternité de la clinique de Chambray-les-Tours est devant la justice. Selon Rose-Lyne Verdier, représentante CGT au pôle santé Léonard-de-Vinci, le malaise couvait depuis décembre 2015. Les sages-femmes ont alerté la direction à plusieurs reprises sur leur manque d’effectif ». Devant l’inertie de leur hiérarchie, dix-huit de ces professionnelles de la naissance, regroupées en collectif, ont décidé de saisir la justice pour « danger immédiat et permanent ». Elles demandent notamment trois embauches supplémentaires ».

L’audience s’est tenue mardi 7 février devant le juge des référés du TGI de Tours. Une décision sera rendue le 21 février.

C’est une première réactualisée : la carte 1 mise à jour des signalements de maltraitance et de harcèlement reçus par l’association Jean-Louis Mégnien. Elle est disponible à l’adresse: http://associationjeanlouismegnien.fr/documentation/. S’y intéresser c’est, immanquablement, s’inquiéter : que se passe-t-il à Château-du-Loir, dans la Sarthe de François Fillon, à Amiens, cité d’Emmanuel Macron, à Bourgoin-Jallieu (Isère), qui vit naître le grand Frédéric Dard. On attend, déjà, la réactualisation de cette carte.

A demain

1 Cette carte fait état de signalements de maltraitance ou de harcèlement. En dehors de quelques exceptions, elle exclut toute condamnation définitive pour ces motifs d’un établissement hospitalier ou d’une personne physique. Il n’en demeure pas moins que les dossiers soumis à l’Association Jean-Louis Mégnien ou dont elle a eu connaissance et qui font l’objet d’un signalement sur cette carte, sont solidement argumentés. Ils s’appuient sur des documents et faits précis s’inscrivant souvent sur une longue période. Ils donnent lieu, pour beaucoup d’entre eux, à des procédures judiciaires en cours, administratives et/ou pénales, en première instance en appel ou en cassation. Les cas signalés ne représentent malheureusement qu’une partie seulement de la réalité des phénomènes de maltraitance et de harcèlement, beaucoup de personnels n’osant se signaler par peur de mesures de rétorsion et des conséquences négatives pour leur avenir professionnel.

En publiant cette carte, le but de l’Association Jean-Louis Mégnien n’est ni de régler de contentieux avec les établissements signalés ni de nuire à une personne physique ou morale. En alertant sur ces dérives managériales, l’association ne fait que remplir son objectif d’information du public sur les phénomènes de maltraitance et de harcèlement, dont l’ampleur ternit l’image de l’hôpital public, constitue une menace pour son avenir et tend à rompre le pacte de confiance du public vis-à-vis de son système de santé.

 

 

« Sale race, je vais tuer ta mère… ! ». Urgences du CHU de Nîmes. Deux ans de prison.

 

Bonjour

« Sale race, je vais tuer ta mère… ! ». Proférées à l’encontre d’une médecin urgentiste du CHU de Nîmes (Gard), ces menaces de mort ont valu à leur auteur une condamnation à deux ans de prison, dont un an ferme. La condamnation a été prononcée mardi 7 février par le tribunal correctionnel de Nîmes. L’affaire est rapportée sans emphase par Le Quotidien du Médecin (Guillaume Mollaret) qui, jour après jour, tient la chronique éclairante des violences contre les blouses blanches.

« Sale race, je vais tuer ta mère… ! », donc. Non loin des arènes, l’alcool avait joué son puissant rôle désinhibant et le prévenu, âgé de 38 ans, s’en était pris également aux agents de sécurité du CHU de Nîmes Dans le box des prévenus, K. B. tient debout grâce une béquille, le visage amplement tuméfié. On ne connaît pas le degré présent de l’alcoolémie. Verbe haut et voix claire face à la justice de son pays. K. B. justifie ses menaces. « Elle m’a refusé mon droit à partir et elle tchatchait dans les couloirs. Ça m’a énervé. Comment voulez-vous que le ton ne monte pas ? », dit-il à la présidente du tribunal. La présidente de répond pas. Peut-on, sans difficultés, signer sa pancarte aux urgences de Nîmes ? Une urgentiste peut-elle, sans risques, tchatcher 1 dans les couloirs hospitaliers ?

« Excuses de toutes parts »

Passons sur l’anamnèse (agression préalable à domicile par deux personnes, lors d’un « règlement de compte »-hospitalisation après l’intervention des pompiers à la demande de la police) soins à la tête – plusieurs points de sutures. La médecin urgentiste lui indique qu’il ne peut pas sortir dans l’immédiat, parce qu’il doit faire un scanner, ce grand costaud la menace du poing avant de l’agonir d’injures et de menaces. On saura plus tard que l’alcoolémie était à deux grammes.

Intervention rapide du service de sécurité (également agressé verbalement et physiquement) maîtrise du patient rapidement sédaté et attaché à un lit en attendant son interpellation par la police. Présentation à la justice : l’homme tente finalement un repentir devant le tribunal : « Si elle était présente, je me serais excusé de toutes parts ». L’urgentiste n’entend pas : elle est, précisément, à son poste de travail.

 « On enregistre dans les hôpitaux français une agression verbale ou physique toutes les 30 minutes. On ne peut pas laisser passer les violences sur les personnels soignants », rappelle le vice-procureur. Le prévenu K.B. est placé en détention à l’issue de l’audience. Son casier judiciaire comporte déjà onze condamnations. Le tribunal prononce aussi ne injonction de soins quant à l’addiction à l’alcool.

Grèves aux urgences

En décembre dernier, illustration d’un ras-le-bol massif des salariés du CHU de Nîmes, les agents des urgences avaient décidé de se mettre en grève. « Cela fait six mois qu’on fait des réunions et six mois qu’on n’avance quasiment pas, déplorait Alain Soler (FO) au Midi Libre. 80 % des agents en ont tellement marre qu’ils ont décidé de faire grève. Ils se sont même organisés pour se relayer sur un piquet durant pendant 24 heures. Ils comptent en profiter pour évoquer leur situation avec les gens, devant l’entrée de l’hôpital. Et ils n’excluent pas de prolonger le mouvement pendant les fêtes. »

Motifs de colère : les conditions de travail inadaptées, le manque de personnel, mauvaise qualité de prise en charge des patients. Ces urgences accueillent entre 200 et 220 personnes par jour – contre 140 il y a quelques années. Le personnel demande un aide-soignant et une infirmière en plus, un changement d’organisation pour raccourcir les délais d’attente, et le respect de la vie privée. « Il manque du monde de partout, dans les centres hospitaliers, dans les Ehpad, en psychiatrie, accusait Alain Soler. On nous répond que les moyens ont été accrus mais ce n’est pas ce qu’on constate. »

La direction ? Elle rappelle que le CHU a négocié avec l’ARS une progression de sa masse salariale à + 3 % chaque année. Soit + 10,86 % d’équivalents temps plein (ETP) entre 2012 et 2016, ce qui correspond à 440 postes en plus. » Pour le budget 2017, la direction prévoit la création de 48 postes en année pleine. Combien prévoit-elle d’agressions aux urgences ?

A demain

1 Tchatcher:  Parler abondamment (souvent de façon charmante). « On a tchatché toute la soirée dans un bar à tapas ». De tchatche, argot pied-noir dérivé de l’espagnol cháchara, « conversation animée mais futile » (de charlar, « bavarder »). Un second sens s’est développé par confusion sous l’influence de l’anglais chat.

Les hôpitaux de Bastia et d’Ajaccio doivent-ils travailler autant que ceux du Continent ?

 

Bonjour

Question : les directions hospitalières qui n’atteignent pas les objectifs qui leur sont fixés sont-elles un jour sanctionnées ? Si oui où est l’échelle des peines ? Un état jacobin tolère-t-il des particularismes ? La question se pose aujourd’hui avec ce marronnier qui désole et révolte le citoyen français : la publication du « rapport annuel de la Cour des comptes » ; un document qui éclaire un instant sur la nature, la somme et l’ampleur des dysfonctionnements et des errements financiers commis avec des deniers publics. Le Monde (Anne-Aël Durand) entrouvre la porte de l’antique institution de la rue Cambon, à deux pas des historiques Harry’s Bar et Café du Cadran.

Restons sur un seul chapitre, celui qui concerne une île amie, bijou géographique et culturel qui entretient depuis des lustres des rapports complexes avec le pouvoir et l’argent, l’hospitalité et le Continent. « La situation financière des hôpitaux corses préoccupe la chambre régionale des comptes depuis plusieurs années. Malgré des « préconisations » pour le redressement financier, et des aides exceptionnelles, les déficits restent « considérables » dans les centres hospitaliers d’Ajaccio (- 17,6 millions d’euros en 2015) et de Bastia (- 7,6 millions) » nous dit la Cour des comptes. Le Centre hospitalier d’Ajaccio compte 629 lits et celui de Bastia 500 « lits et places ».

Absentéismes et fêtes locales

Les subventions accordées par l’Etat français à l’établissement d’Ajaccio n’a nullement empêché la direction de ce dernier de creuser ses pertes. Et la Cour, rue Cambon, de déplorer que l’Etat « ne tient pas compte, pour l’octroi d’aides nouvelles, du non-respect par les établissements de leurs engagements ». La situation est assez proche à Bastia, avec des sommes moins élevées.

Le dossier intéressera les soignants : ces déficits sont en grande partie liés à une hausse des charges de personnel non médical, qui est passée de 76 millions d’euros en 2010 à 99,2 millions en 2015 à Ajaccio, et de 76,3 à 94,1 millions d’euros à Bastia. Des fluctuations « sans corrélation avec l’augmentation de leur activité », selon le rapport.

De quoi parle-t-on, rue Cambon ?  La Cour pointe plusieurs types de dysfonctionnements concernant le travail du personnel : entre 2010 et 2015, l’absentéisme (hors congés maternité et paternité) a augmenté de 27 % à l’hôpital d’Ajaccio et de plus de 100 % à Bastia ; des jours de congé additionnels sont octroyés « en dehors de toute réglementation » aux personnels des hôpitaux : six jours à Bastia (dont deux pour des fêtes locales) et cinq à Ajaccio (trois pour la vétusté de l’établissement, un pour le lundi de Pentecôte, un pour une fête locale).

Climat insulaire

 Il faut aussi compter avec le décompte des pauses, repas, habillage et déshabillage comme du temps de travail. Tout cela a fait perdre l’équivalent de 32 (trente-deux postes) à équivalents temps plein à l’hôpital d’Ajaccio, et 58 (cinquante-huit) à Bastia. Plus drôle : à Ajaccio, un logiciel de gestion mal paramétré a permis aux personnels de bénéficier de 6,42 jours de RTT indus chaque année. Au total l’ensemble de ces « dérogations » représente 4 millions d’euros par an pour la structure d’Ajaccio, et 4,4 millions à Bastia. Est-ce là, en Corse, une manière de s’adapter à des contraintes souvent devenues insupportables dans les établissements du Continent ? Qu’en pensent touristes et vacanciers ?

Depuis la rue Cambon la Cour des comptes menace. Elle dit à Marisol Touraine qu’il faut  mettre fin aux « jours de congés additionnels ». La ministre de la Santé lira avec intérêt (si elle ne la connaît pas déjà)  la réponse du directeur de l’hôpital de Bastia. Il explique aux magistrats de la Cour que le nombre d’heures et de jours travaillés « varie selon les hôpitaux » et que « les temps de pause sont très encadrés ». Il explique surtout qu’une éventuelle « renégociation du temps de travail » ne pourrait se faire « sans le soutien de l’Agence Régionale de Santé de Corse (située à Ajaccio).

Il faudra aussi et surtout, dit-il, « tenir compte du climat social des hôpitaux corses ». Faut-il, entre les lignes, percevoir l’odeur de la poudre ? Existe-t-il, en France, des climats hospitaliers locaux et régionaux ? Si oui, Paris doit-il les respecter ?

A demain

 

 

Défenestration en «blouse blanche» : que peut Marisol Touraine face à la révolte hospitalière ?

 

Bonjour

C’est un symbole doublé d’une mise en abyme : l’infirmier qui, de nuit, d’edt suicidé par défenestration du navire-amiral de l’AP-HP, avait mis sa blouse blanche. Reproduisant à quatorze mois de distance le geste tragique du Pr Jean-Louis Mégnien qui s’était jeté d’un bureau dont on voulait lui interdire l’accès. Toutes les condoléances officielles, tous les CHSCT du monde n’y changeront rien ; les images sont là. Elles en viennent à obséder un monde hospitalier qui ne sait plus dire ni combien ni comment il est en souffrance. Et Marisol Touraine est, plus que jamais, en première ligne. Pour faire quoi ?

« Le monde hospitalier a été frappé par une vague de cinq suicides durant l’été 2016 conduisant les syndicats de soignants à manifester à plusieurs reprises pour réclamer à la ministre de la Santé des mesures urgentes, rappelle Le Quotidien du Médecin. En novembre 2016, plusieurs milliers de soignants battaient le pavé dans un mouvement unitaire inédit depuis 30 ans. La profession ne s’est pas calmée malgré le plan de 30 millions d’euros sur trois ans annoncé fin 2016 par Marisol Touraine pour améliorer les conditions de travail à l’hôpital. En janvier 2017, une dizaine d’organisations d’infirmières manifestaient sous le slogan « #Soigne et tais-toi » réclamant davantage de moyens et dénonçant les coupes budgétaires à l’hôpital. »

Faute de soutien

La nouvelle défenestration de l’Hôpital européen Georges-Pompidou amplifie comme jamais ce mouvement. « Il faut que cela cesse » réclame l’Intersyndicat national des internes (ISNI) qui dénonce l’inertie des pouvoirs publics. « Deux mois après les annonces ministérielles d’amélioration de la qualité de vie au travail et lutte contre les risques psychosociaux, la liste ne cesse de s’accroître. Que cela soit sur le lieu de travail ou en sortant d’une garde de 24 heures, ces gestes de désespoir nous alertent sur le mal-être global des professionnels de santé .».

Colère de l’Union syndicale Solidaires Sud Santé de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) s’insurge : « A l’HEGP tout particulièrement, les suicides se succèdent dramatiquement (…) Méprisés au quotidien, pressurisés dans nos activités, victimes de politiques managériales libérales, les hospitaliers sont à bout, les burn-out sont nombreux, les passages à l’acte trop fréquents. » Ce nouveau geste fatal d’un soignant sur le lieu de travail, « ce n’est pas rien, cela signifie a minima le fait qu’il n’y a pas trouvé le soutien dont il avait besoin ».

Fatigues

Et puis l’Ordre national des infirmiers :

« En 2016, cinq infirmiers et infirmières ont commis l’irréparable sur leur lieu de travail ou bien en établissant, par exemple, à travers une lettre, un lien avec leur travail. Si dans le drame de la nuit de dimanche à lundi l’enquête est encore en cours et aucune conclusion ne peut être tirée, les infirmiers vivent ces drames comme autant de symptômes d’un mal-être professionnel généralisé qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

« Une grande fatigue physique et psychique qui amène à questionner le sens du soin. Plus de 600 000 infirmiers exercent en France dans le secteur public ou le secteur privé hospitalier, en libéral, dans les services de santé au travail ou dans l’Education nationale, en ville comme en milieu rural.

« Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir dire notre fatigue physique et psychologique. Le rythme de travail, la dégradation du nombre d’infirmiers au lit du patient, le niveau de rémunération, la polyvalence imposée, le défaut d’encadrement, les transferts de service dans les établissements, les réorganisations hospitalières, les mesures drastiques de réduction de moyens, la montée des violences contre les soignants sont autant de facteurs qui viennent s’ajouter à la charge émotive du quotidien de notre métier. »

Le président du Conseil national de l’Ordre des Infirmiers demande donc à être reçu au plus vite, avec le président du Conseil National de l’Ordre des Médecins, par Marisol Touraine. Les deux Ordres entendent que des mesures soient prises pour redonner à leurs professions la reconnaissance qu’elles méritent. Mme Touraine en a-t-elle encore les moyens ?

A demain

Un infirmier s’est suicidé par défenestration à l’Hôpital européen Georges-Pompidou. Pourquoi ?

 

Bonjour

Refuser la fatalité. Lundi 6 février 2017. Réaction officielle N°1 :

« L’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris fait part du suicide par défenestration d’un infirmier, dans la nuit de dimanche à lundi 06 février 2017, à l’hôpital européen Georges-Pompidou. Cet infirmier travaillait habituellement en équipe de suppléance de nuit. Il n’était pas de service cette nuit-là. Sa compagne a été reçue dans la nuit.

« Un CHSCT extraordinaire de l’Hôpital Européen Georges Pompidou va se tenir en fin de matinée, en présence du Directeur général de l’AP-HP Martin Hirsch. Une enquête est diligentée par la Direction de l’HEGP et la cellule d’analyse des suicides est saisie, en lien avec les représentants du CHSCT.

« Une cellule d’écoute et d’accompagnement est mise en place pour soutenir dans ces circonstances tragiques les agents qui en ressentent le besoin. L’AP-HP et la Direction de l’HEGP s’associent à la douleur de ses proches et ses collègues. »

Toute la lumière

Refuser la fatalité. Lundi 6 février 2017. Réaction officielle N° 2 :

« Marisol TOURAINE, Ministre des Affaires sociales et de la Santé, a appris avec une vive émotion le suicide, dans la nuit de dimanche à lundi, d’un infirmier à l’Hôpital Européen Georges Pompidou (HEGP).

 « La ministre s’associe à la douleur de sa famille et de ses proches, auxquels elle adresse ses plus sincères condoléances. Elle exprime par ailleurs son soutien aux équipes de l’établissement ainsi qu’à l’ensemble des professionnels de santé, endeuillés par ce drame.

 Marisol TOURAINE souhaite que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ce décès. Elle demande que les premiers résultats de l’enquête diligentée soient rendus dans les meilleurs délais. »

Refuser la fatalité. Faire toute la lumière. On attend les premiers résultats de la première enquête. Y verra-t-on plus clair ?

A demain