Dangers affichés sur les paquets de tabac : pourquoi l’Etat joue-t-il à ce point petit bras ?

Bonjour

« Fumer bouche vos artères » dit-on aux fumeurs – avec, en prime, un beau cliché de jambe amputée. Plus de place pour les cautères. Mais, en prime, un fait divers qui régale la presse régionale, française et européenne. Une histoire de notre époque : celle d’un sexagénaire albanais résidant à Metz (Moselle) et qui affirme s’être reconnu sur un message de prévention utilisé à grande échelle sur des paquets de cigarettes vendus dans l’Union européenne. C’est à lire, à voir et à entendre sur France Bleu (Magali FichterAntoine Barège) et dans Le Républicain Lorrain, (Kevin Grethen) :

« Sa photo s’affiche sur tous les paquets de cigarettes commercialisés en France et au Luxembourg. Peut-être dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Sa photo, disons plutôt celle du moignon de sa jambe gauche. Une image choc comme l’impose depuis 2016 la politique contre le tabac. Mais surtout choquante pour cet Albanais installé à Metz depuis quelques années. Il n’a signé aucune autorisation pour l’utilisation de ce cliché ». Plus curieux encore, il y a tromperie sur le message diffusé : ‘’Fumer bouche vos artères’’  dénonce la marchandise. Or, l’amputation de ce membre n’a aucun lien avec le tabagisme. 

« Le fils du sexagénaire est tombé le premier sur l’image. ‘’Il revenait du Luxembourg. Sans rien nous dire, il dépose une grosse boîte de tabac à rouler sur la table, raconte sa sœur qui joue la traductrice pour son père. On est restés interdits un moment… On n’y croyait pas. » La photo montre un tronc, une jambe coupée assez haut. Ils la connaissent assez pour n’avoir aucun doute. « C’est celle de notre père. Ses cicatrices sont caractéristiques.’’ L’avocat messin de la famille, Antoine Fittante, confirme : ‘’Chaque cicatrice est spécifique, unique. Cet homme a également des traces de brûlures sur l’autre jambe, c’est très net. Un expert n’aura aucune difficulté à identifier l’image.’’

Oublier la fusillade en Albanie

« Depuis son arrivée en France, et son installation auprès de ses enfants parfaitement intégrés, cet homme rêvait d’un appareillage pouvant l’aider à marcher sans béquilles. Et à oublier cette fusillade en Albanie qui l’a estropié à vie en 1997. Il y a cru lorsqu’un orthopédiste l’a envoyé en 2018 vers un spécialiste de l’hôpital militaire Legouest à Metz. Des photos – dont celle diffusée – ont été envoyées pour évaluer les possibilités. Le patient a passé une IRM. ‘’On avait espoir. Vraiment. Mon père vit avec des béquilles depuis plus de vingt ans. Il ne s’était jamais résigné. Il a toujours espéré retrouver de l’autonomie. Pour lui, c’était synonyme d’une nouvelle vie’’, sourit sa fille.

« La petite flamme s’est éteinte en même temps que la découverte de l’image sur les paquets. ‘’On n’a plus jamais eu de retour du médecin de Legouest.’’ Le patricien n’y travaille plus aujourd’hui.

« Les explications de la Commission européenne n’ont pas permis de retracer le parcours de la photo. Parce que ‘’ la personne dont vous nous avez communiqué le nom ne figure pas dans la bibliothèque de ces images destinées aux avertissements de santé’’, a-t-elle répondu. Cela soulève une autre question : quelqu’un a-t-il signé le document de consentement sous un autre nom ? ‘’La commission va devoir me produire ces éléments’’, prévient Me Fittante.

Le Monde et ses « Décodeurs » ont travaillé le sujet et concluent que ce témoignage « souffre de sérieuses incohérences » « La chronologie invalide la version des faits avancée par ce monsieur, sa famille et son avocat, estiment-ils. La présence de ces photographies sur les paquets de cigarettes est obligatoire depuis 2016. Selon la Commission européenne, le choix des quarante-deux images – qui ont été successivement utilisées à partir de 2016 – a été arrêté dès 2014. La directive, diffusée le 10 octobre 2014, inclut la ‘’ bibliothèque de mises en garde assorties d’images à appliquer sur les produits du tabac’’. La photographie de la personne unijambiste fait bien partie de la série, ce qui rend impossible la version du sexagénaire albanais qui affirme que le cliché date de 2018 ».

Interrogée par Le Parisien, la Commission a assuré que la photographie a été acquise et utilisée dans le respect des droits de la personne à l’image, qui ne serait pas le sexagénaire qui s’est exprimé dans la presse : « Nous disposons de l’identité, de l’accord et des droits pour toutes les personnes photographiées pour cette campagne. Au vu des informations dont nous disposons, nous pouvons affirmer sans aucun doute que cet individu n’en fait pas partie. »

Pourquoi en rester là ?

De nombreuses preuves confirment que l’image date d’avant « mai ou juin 2018 » et n’a donc pas pu être prise lors du séjour du sexagénaire à l’hôpital. Des documents officiels émanant de la Commission européenne, ou encore de l’agence suédoise de santé publique et hébergé sur de nombreux sites, par exemple le site spécialisé Tobaccolabels.ca  et datés de 2014, 2015 ou 2016 comportent ainsi la photo en question.

Qui dit la vérité vraie ? Et comment conclure ? Par exemple en observant les limites de ces affichages « sanitaires », l’inefficacité de ces clichés tenus pour effrayer celles et ceux qui sont devenus esclaves de l’addiction au tabac. Des esclaves rapidement devenus insensibles à des images de corps souffrants, horreurs qu’ils ne voient plus, slogans-choc qu’ils ne lisent plus.

Pourquoi en rester là ? Pourquoi jouer à ce point petit bras ? Pourquoi, par exemple, ne pas indiquer sur toute la surface du paquet, le montant exact des taxes prélevées par l’Etat sur ce toxique addictif en vente libre ?

A demain @jynau

Harcèlement sexuel: hospitalo-universitaire, condamné il dénonce une «fatwa française»

Bonjour

« Fatwa » ?. La justice appréciera 1. Nous avions rapporté les faits en avril dernier : « Des dizaines de SMS, des propositions appuyées et des cadeaux déposés dans la boîte à lettres de sa victime – une jeune secrétaire du CHU d’Angers –, le Pr Abdel-Rahmene Azzouzi vient de recevoir une convocation à comparaître devant le tribunal correctionnel d’Angers le 14 juin » rapportait alors le correspondant du Monde, Yves Tréca-Durand, dans la cité du Roi René. Trois mois plus tard le tribunal correctionnel de la ville vient de condamner à 15 000 euros d’amende l’ancien chef du service d’urologie du CHU d’Angers – et ce pour des faits de harcèlement sexuel sur une collègue de travail (Le Courrier de l’Ouest, Le Quotidien du Médecin) et le détournement de la finalité du traitement des données de son dossier médical.

Six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende avaient été requis à son encontre à l’issue de son procès le 14 juin dernier. Le tribunal a relaxé le médecin (urologue, spécialiste réputé du cancer de la prostate, ancien élu local) des faits de harcèlement sexuel sur la plus grande partie de la période pour laquelle il était poursuivi (de juin 2015 à août 2017), mais l’a reconnu coupable de ceux commis entre le 2 août 2017 et le 16 mai 2018. Les juges ont aussi estimé qu’il avait consulté à dessein le dossier médical de sa collègue secrétaire pour récupérer ses coordonnées.

Outre 15 000 euros d’amende, il devra verser 3 000 euros à la victime au titre du préjudice moral et 2 000 euros pour couvrir ses frais de justice. « Il était important que le principe de l’infraction sexuelle soit reconnu car elle était constituée et c’est ce qu’a vécu ma cliente. Sur la période de la relaxe, je ne partage pas l’appréciation du tribunal », a commenté l’avocate de la victime.

« Proposer à une femme d’aller au Louvre »

« Furieux, Abdel-Rahmène Azzouzi dénonce ’ une fatwa de la justice française, qui ne joue pas son rôle, celui de faire du droit ‘’rapporte Le Monde (Yves Tréca-Durand). Il annonce aussi qu’un appel sera interjeté sans tarder par son avocat, Me Samim Bolaky. Outre le fait qu’il conteste toujours la qualification pénale – ‘’Je ne l’ai jamais touchée et il n’y a jamais eu de message à caractère sexuel. Proposer à une femme d’aller au Louvre, ce n’est pas sexuel !’’ –, le médecin reprend une théorie qu’il avait initialement développée, mais qui n’avait pas été reprise par son avocat lors de l’audience, celle du racisme dont il se dit victime. »

« Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’en France la communauté musulmane est prise pour cible. Les gens comme moi, qui ont des origines, n’ont pas les mêmes droits que les autres », dit le médecin. Il ajoute : « la guerre d’Algérie, elle est terminée »et dénonce  « une collusion entre les institutions » en visant la justice, ses collègues du CHU d’Angers et le conseil de l’Ordre des médecins de Maine-et-Loire (qui s’était constitué partie civile).

Le Monde ajoute encore que ce médecin, qui est également connu pour ses prises de position en faveur de l’Islam de France (il a notamment signé des tribunes dans Le Monde des religions), « traîne aussi comme un boulet d’avoir soutenu jadis l’islamologue Tariq Ramadan, avant que celui-ci fasse l’objet de plaintes pour viols et soit incarcéré. »

Le Pr Abdel-Rahmène Azzouzi entend aujourd’hui déposer une nouvelle plainte contre le CHU d’Angers pour protester contre l’inégalité de traitement entre lui et la victime (qui obtenu la protection fonctionnelle de l’hôpital), estimant que son propre dossier a été consulté illégalement par quatre personnes – dont la victime. Le CHU l’a suspendu de la chefferie du service d’urologie dès le mois d’août 2018 – ce qui ne l’empêche nullement de continuer à exercer en tant que praticien hospitalier et professeur des universités.

A demain @jynau

1 « Fatwa »,  فتوى (littéralement « réponse, éclairage ») : avis juridique donné par un spécialiste de la loi islamique sur une question particulière. En règle générale, une fatwa est émise à la demande d’un individu ou d’un juge pour régler un problème sur lequel la jurisprudence islamique n’est pas claire. Une fatwa n’est pas forcément une condamnation. Il s’agit d’un avis religieux pouvant porter sur des domaines variés : les règles fiscales, les pratiques rituelles ou encore l’alimentation.

Selon le quotidien Libération, deux grandes vacances fragilisent le ministère d’Agnès Buzyn

Bonjour

Petit papier acidulé de notre confrère Favereau, dans Libé. « Agnès Buzyn, nous dit-il, peine à trouver des remplaçants à la Direction générale de l’Offre des Soins et à celle de l’Agence Santé publique France. » Des postes clés, prestigieux si l’on veut, mais toujours étrangement vacants. Est-ce faute de combattants ou parce que la ministre des Solidarités et de la Santé hésiterait ? Et ce alors que la fièvre des urgences hospitalières est déclarée.

Gros abcès : la vacance de la DGOS. La titulaire actuelle du poste, Cécile Courrèges, est en partance, «pour raisons personnelles». 

« La DGOS élabore et s’assure de la mise en œuvre des politiques publiques à même de répondre aux défis auxquels fera face le système de santé dans les prochaines années : concrètement, satisfaire aux besoins de soins grandissants de la population tout en assurant la pérennité d’un financement solidaire. Mais aussi, mettre en œuvre les grandes orientations de la stratégie nationale de santé et de la future loi de modernisation de notre système de santé portées par le gouvernement. Pour cela, la DGOS se place en situation de pilotage stratégique et agit de manière innovante en démarche projet, en animation et en appui de réseaux d’acteurs, ainsi qu’en évaluation de ses politiques. »

Abcès également volumineux : la vacance de la direction de l’Agence Santé publique France, « lieu qui regroupe non seulement toutes les expertises de santé publique, mais aussi toute la politique de prévention et de communication des autorités sanitaires ».

« Le professeur François Bourdillon, après un mandat, n’a pas voulu rempiler et a quitté ses fonctions début juin, précise Libération. Depuis, le poste est vacant 1. Professeur de santé publique reconnu, François Bourdillon a eu la tâche difficile de rassembler l’Institut national de veille sanitaire et l’Institut national de prévention, ce qu’il a plutôt réussi. Mais il s’est embourbé dans l’histoire des ‘’bébés nés sans bras’’ qu’il n’a pas prise très au sérieux. » Est-ce bien sérieux ?

Ainsi donc, voilà deux postes clés du grand ministère sans titulaire. « On a du mal à comprendre la lenteur dans le choix des remplaçants, commente Libé. D’autant qu’aujourd’hui, avec un cabinet ministériel restreint, l’absence de ces responsables fragilise au quotidien la vie du ministère. » Le citoyen doit-il, là aussi, s’inquiéter ?

A demain @jynau

1 « Vacance : avez-vous le profil pour devenir le prochain patron de ‘’Santé Publique France’’ ? » Journalisme et santé publique, 1er avril 2019

Comment peut-on oser offrir aux marchands du temple l’avenir de l’Hôtel-Dieu de Paris ?

Bonjour

Voilà dans Le Monde, une question plus que dérangeante : « Hôtel-Dieu de Paris : ‘’Pourquoi céder un tel patrimoine pour des activités commerciales ?’’ ». C’est une tribune qui fait honneur à ses signataires 1. Ces derniers réclament un débat, en toute transparence : débattre collectivement du destin de ce site hors du commun, dont l’histoire se confond avec celle de Notre-Dame, son immense voisine, aujourd’hui à ciel ouvert.

«  La décision de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) de confier la rénovation de l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité, à l’opérateur immobilier Novaxia est stupéfiante, écrivent-ils. Autant parce qu’il s’agit de céder un patrimoine exceptionnel à une société commerciale que par la date de cette annonce, mi-mai, un mois à peine après l’incendie de Notre-Dame. Une précipitation étonnante alors que l’émotion est immense et que le débat est vif sur la restauration du monument. C’est un débat dont on ne peut dissocier le devenir de l’Hôtel-Dieu, tant celui-ci, qui jouxte la cathédrale, sur un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, lui est lié par plus de treize siècles d’histoire. Pourquoi cette hâte alors que le sujet est d’une importance nationale ? »

L’Hôtel-Dieu, bien qu’il conserve une belle activité médicale d’hôpital de jour et de consultations, est en grande partie inoccupé. Ce sont ainsi près de 20 000 mètres carrés que récupère Novaxia pour un bail de quatre-vingts ans moyennant 144 millions d’euros, une somme qui semble faible au regard du prix du mètre carré dans ce secteur, même si de gros travaux de rénovation sont nécessaires.

Impensable mais vrai : Novaxia y développera des commerces et des cafés, un restaurant gastronomique, de la restauration rapide, des espaces de coworking, un « accélérateur de design en santé », des laboratoires de biotechnologies et des entreprises du secteur médical, et, pour faire bonne figure, une crèche, une résidence étudiante et une maison du handicap. Escomptant de fructueuses retombées commerciales, son président, Joaquim Azan, exultait : « Nous sommes fous de joie, c’est un lieu mythique, le berceau de Paris ». Voici la suite de cette tribune :

« Le lieu qu’on lui cède est assurément mythique : « Trésor de misère et de charité », l’histoire de l’Hôtel-Dieu se confond avec celle de Notre-Dame. Fondé en 651 par l’évêque parisien Saint Landry, c’est le plus ancien hôpital encore en activité dans le monde. D’innombrables malades y ont été soignés. Les rois de France l’ont doté, des générations de Parisiens lui ont consacré des legs. Témoin majeur de l’histoire de France, il a toujours accueilli des malades même sous la Terreur, pendant la Commune ou lors de la libération de Paris.

« Son incendie, le 30 décembre 1772, suscita un choc considérable, lointain écho du drame récent de Notre-Dame, qui, symboliquement, relie les deux édifices, d’autant que ce sont les internes de l’Hôtel-Dieu qui, en 1871, sauvèrent la cathédrale d’un début d’incendie allumé par des communards ! Sa reconstruction à son emplacement actuel fit l’objet d’intenses débats architecturaux qui influencèrent la construction de nombreux hôpitaux dans toute l’Europe. L’Hôtel-Dieu, dont des figures majeures de la médecine ont fréquenté les salles, témoigne autant de l’histoire médicale et scientifique que de celle de la solidarité.

« Pourquoi céder un tel patrimoine pour y voir se développer des activités commerciales qui n’ont rien à y faire et qui abondent déjà à Paris ? De même que Notre-Dame n’est pas la possession exclusive des catholiques, l’Hôtel-Dieu n’appartient pas seulement à l’AP-HP, mais à toute la nation. Aussi son destin doit-il être débattu en toute transparence. L’aspect résidentiel ne pourrait-il pas être étendu à certaines catégories du personnel hospitalier ? A la place des commerces, pourquoi ne pas créer un équivalent de ce qu’est le Musée de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg ou, comme le proposait le Centre des monuments nationaux (CMN), un espace d’accueil pour expliquer aux visiteurs le monument le plus fréquenté d’Europe ?

« Le CMN est légitime pour investir cet espace, comme il le fait dans l’hôtel de la Marine, place de la Concorde, un temps menacé par un projet commercial semblable. Et l’AP-HP a aussi un superbe musée qu’elle a abusivement fermé en 2012, alors que des milliers de visiteurs, dont beaucoup d’étudiants des professions de santé, admiraient ses collections. N’est-il pas temps de rouvrir ce musée sur le site de l’Hôtel-Dieu, où il remplacerait avantageusement un restaurant de luxe ? »

Et les signataires de poursuivre là où cela fait mal :

« Si l’AP-HP ne veut plus de son patrimoine et oublie ses racines, pourquoi ne le cède-t-elle pas pour un euro symbolique à l’Etat puisque ce musée bénéficie de l’appellation ‘’Musée de France’’, ce qui signifie qu’il doit bénéficier prioritairement de son aide ? Ce site transformé pourrait devenir le grand musée de la santé qui manque à Paris et qui fait l’orgueil de Londres avec la Wellcome Collection et ses centaines de milliers de visiteurs annuels : un lieu où le patrimoine serait exposé et étudié et qui aurait ainsi toute la légitimité, le passé éclairant le présent, pour qu’on y débatte des grands enjeux de santé. Un système de chaires annuelles pourrait en faire, par exemple, le lieu d’un enseignement permanent sur la santé ouvert à tous, comme un ‘’Collège de France de la médecine’’. »

Question : n’y a-t-il pas là – pour le président de la République, la maire de Paris, la présidente de la région Ile-de-France, la ministre des Solidarités et de la Santé (sans parler du directeur général de l’AP-HP) – l’occasion d’un grand et noble projet qui ferait de l’Hôtel-Dieu le symbole français d’une politique de la santé à la fois humaniste et solidaire ? Serait-ce trop espérer que d’attendre une réponse ?

A demain @jynau

1 Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe ; Jean Deleuze, médecin à l’hôpital Cochin, rédacteur en chef de La Revue du Praticien ; Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art moderne ; André Giordan, ancien professeur à l’université de Genève ; Claude Gauvard, professeure émérite d’histoire du Moyen Age ; Adrien Goetz, membre de l’Académie des beaux-arts ; Danielle Gourevitch,ancienne directrice d’études honoraire à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) ; Antoine Grumbach, architecte urbaniste ; Jean-Michel Leniaud, directeur d’études à l’EPHE ; Eugène Michel, écrivain et président du Comité d’honneur du projet Agora ; Claude Origet du Cluzeau, économiste du tourisme ; Elisabeth Roudinesco,historienne de la psychanalyse ; Arnaud Timbert, maître de conférences en histoire de l’art médiéval ; Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’université Paris-I ; Marc Viré, archéologue et historien médiéviste.

Pour ne jamais en finir avec l’affaire : recherche des causes de la mort de Vincent Lambert

Bonjour

C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Matthieu Bourrette, procureur de la République de Reims a annoncé, jeudi 11 juillet, avoir ouvert une enquête en « recherche des causes de la mort » après la mort de Vincent Lambert, 42 ans – une mort survenue le matin même au CHU de Reims et dont la France entière sait tout. Ou presque.

« Le 11 juillet 2019 peu après 8 h 30, j’ai été avisé par le centre hospitalier universitaire de Reims du décès de Vincent Lambert, (…) j’ai immédiatement décidé de l’ouverture d’une enquête en recherche des causes de la mort », a tenu à déclarer le Procureur qui avait organisé une conférence de presse – précisant qu’il avait saisi le service régional de la police judiciaire de Reims.

Et c’est dans le cadre de cette enquête, qu’une autopsie sera réalisée à Paris, afin de vérifier que l’arrêt des traitements, débuté le 2 juillet, a bel et bien respecté la loi (sic). Cette procédure permettra d’éviter « tout débat sur la qualité des actes pratiqués », mais personne ne « soupçonne a priori l’existence d’une infraction pénale », a précisé M. Bourrette. Fallait-il le préciser ?

Plus précisément cette autopsie sera menée par deux médecins légistes experts – et ce dès vendredi matin pour que le corps « puisse être restitué le plus rapidement possible » à l’épouse et tutrice de Vincent Lambert, Rachel, a encore déclaré le procureur.

«Crime d’Etat » et serment d’Hippocrate

Une autopsie médico-légale ? Le choix du procureur de Reims a été motivé par le « contexte tout particulier de ce décès après des années de recours judiciaires et [le] conflit ouvert qui existe depuis plusieurs années entre les membres de la famille ». Il estime « indispensable » de « fournir à tous les membres de la famille (…) les éléments médicaux et judiciaires leur permettant de connaître les causes exactes de la mort ».

Pour leur part les parents du défunt, opposés à l’arrêt des traitements et en guerre judiciaire depuis des années pour son maintien en vie, ont dénoncé un « crime d’Etat ». « Vincent est mort, tué par raison d’Etat et par un médecin qui a renoncé à son serment d’Hippocrate. (…) L’heure est au deuil et au recueillement. Il est aussi à la méditation de ce crime d’Etat », ont écrit les avocats de Pierre et Viviane Lambert dans un communiqué. Dans leur communiqué, les parents réitèrent leur position estimant que leur fils a été « condamné parce que handicapé » et que « cette faute ignoble ébranle les fondements de notre droit et de notre civilisation » et « rejaillit sur nous tous ».

Quant à Rachel Lambert elle  a fait savoir, via son avocat, qu’elle était«abattue » par « des années de procédure » 

 En attendant, les résultats de l’enquête « ne seront vraisemblablement pas connus avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois », a précisé le procureur de Reims. C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Et celle-ci comporte, d’ores et déjà, un texte signé de Michel Houellebecq.

A demain @jynau

Crise des urgences : Agnès Buzyn condamnée à ne pas pouvoir aller au-delà de ses «avancées» ?

Bonjour

C’est un communiqué de presse qui sonne comme un aveu d’impuissance ministérielle. Il a été diffusé à la veille de la manifestation nationale de ce 2 juillet. Et il est titré ainsi : « Agnès Buzyn tient l’engagement du Gouvernement en faveur des professionnels des urgences ». Comment aurait-il pu en être autrement ? Lisons :

« Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, salue l’entrée en vigueur au 1er juillet 2019 de la prime individuelle de risque au bénéfice des professionnels des urgences, par un décret publié dimanche [ 30 juin] au Journal Officiel.

D’un montant de 100 € nets mensuels pour chaque professionnel, cette prime reconnait l’exposition à des risques particuliers et des conditions de travail spécifiques des agents (titulaires et contractuels) des services d’urgence et des SMUR: infirmiers et aides-soignants mais aussi brancardiers, agents administratifs…

 Effective depuis le 1er juillet, cette indemnité forfaitaire de risque est due à compter de cette date et sera versée si nécessaire avec effet rétroactif.  La prime fait partie de l’ensemble des mesures prises à hauteur de 70 millions d’€ dans le cadre de la stratégie d’évolution des services d’urgence, discutée le 14 juin dernier avec les représentants des professionnels concernés, des fédérations d’établissements, des ordres professionnels, des agences sanitaires et du collectif Inter-Urgences. Le décret publié le 30 juin précise en outre que la prime peut s’ajouter à l’indemnité pour travaux dangereux, insalubres, incommodes ou salissants, dont le cumul était jusqu’alors impossible. »

Une attention toute particulière

On apprend encore que la ministre sera « également particulièrement attentive » aux propositions concrètes de refondation des services d’urgence qui lui seront proposées par le président du Conseil national de l’urgence hospitalière, le Pr Pierre Carli et le député (LREM) Thomas Mesnier à la tête de la mission nationale qu’elle a mandatée à cet effet.

Pour résumer Agnès Buzyn, par cet « accompagnement financier » et les « réflexions en cours » fait œuvre de pédagogie politique : elle « traduit de manière forte le soutien du Gouvernement apporté aux équipes hospitalières impliquées au quotidien et en première ligne dans la prise en charge de nos concitoyens ». En d’autres termes Bercy-Matignon-l’Elysée ne lui ont pas donné les moyens d’aller plus loin.

On imagine sans mal la traduction que fait de ce texte la communauté des soignants des urgences – soignants appelés à manifester pour « maintenir la pression » sur le gouvernement voire élargir le mouvement à tout l’hôpital d’ici à la rentrée. Communauté unifiée : l’intersyndicale CGT-SUD-FO et le collectif de paramédicaux Inter-Urgences en marche depuis  d le ministère des finances jusqu’à celui de la santé – où une délégation « devrait » être reçue. Un parcours symbolique et un conditionnel qui en dit long. Objectifs : « déverrouiller les cordons de la bourse » et « maintenir la pression »

Constat politique : Agnès Buzyn et le gouvernement ont été incapable de prévenir l’extension d’une colère largement comprise, nous disent les sondages, au sein de la population.  Selon le collectif Inter-Urgences, 153 services étaient en grève lundi, contre 106 le 14 juin lors de l’annonce du déblocage de 70 millions d’euros dont 55 millions pour financer une « prime de risque » de « 100 euros net mensuels » pour les 30 000 personnels (hors médecins) des urgences, et 15 millions pour « faciliter les recrutements » dans les services « en tension ». « La mobilisation continue », a assuré à l’Agence France-Presse Didier Birig (FO), fustigeant des « annonces insuffisantes au regard des revendications des agents » : 300 euros de hausse de salaire, des effectifs supplémentaires et un « moratoire » sur les fermetures de lits.

Pression versus incitation

Dégonfler la pression ? L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a offert de créer 230 postes dans ses vingt-cinq services d’urgences et  l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France a proposé « un contrat d’objectif  “zéro brancard” dans les couloirs » avec « une incitation financière » pour les hôpitaux concernés. « Martin Hirsch [directeur général de l’AP-HP] ne peut pas nous donner 230 postes d’un côté et maintenir son plan de retour à l’équilibre et la suppression (de plusieurs centaines) de lits de gériatrie », dénonce pour sa part le médecin urgentiste et cégétiste Christophe Prudhomme, interrogé par l’AFP. Une enquête pré-estivale de l’ARS francilienne estime qu’au moins mille « plages de 12 heures » sont « non pourvues » en médecins – et autant en infirmières – pour les mois de juillet et d’août.

Une nouvelle manifestation nationale semble peu probable en plein été mais, selon Christophe Prudhomme des « opérations coup de poing » pourraient avoir lieu localement. « Grévistes et autorités sanitaires tenteront localement de gérer le manque de personnel accentué par les vacances, résume l’AFP. Pour sa part Agnès Buzyn n’a a qu’un objectif estival : des services d’urgences sans « trou dans les lignes de garde ». C’est dire si les flux sont tendus. C’est dire, aussi, que l’heure est grave.

A demain @jynau

L’invraisemblable scandale des urgences: celui des malades laissés sur des lits-brancards

Bonjour

Brancards, parfum de guerre et de médecine militaire. S’il n’y avait qu’une tribune à retenir, parmi toutes celles qui fleurissent aujourd’hui dans les gazettes, ce serait celle que signe aujourd’hui dans Libération le Pr Bruno Riou, membre du Conseil national de l’urgence hospitalière, doyen de la faculté de médecine, Sorbonne-Université. Cette tribune, mais aussi ses références bibliographiques, parmi lesquelles La Casse du siècle, de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent (éditions Raisons d’agir, 2019).

Agnès Buzyn n’a pas craint de dire du système de santé français qu’il était «à bout de souffle» . Gardons la métaphore pulmonaire : pour le le Pr Riou les urgences hospitalières sont « au bord de l’asphyxie ». Selon lui la grève du personnel paramédical illustre cet état inquiétant et le «No Bed Challenge» lancé depuis de nombreux mois par Samu et Urgences de France (1) doit être interprété comme un appel à l’aide désespéré. 

Que sait le citoyen ? Que les urgences sont débordées ; que les autres acteurs du système de santé ne veulent plus ou ne peuvent plus agir ; que c’est le dernier endroit où le patient perçoit encore une lumière «accueillante» 24 heures sur 24 ; que nul ne sait combien de temps encore durera cette lumière dans la nuit des villes et des déserts.

Les médias, le ministre et les militants syndicaux ont aussi appris au citoyen que le nombre de consultations aux urgences a augmenté de dix à plus de vingt millions par an en quelques années – et qu’une proportion notable (30 %) pourrait hypothétiquement bénéficier d’une prise en charge ambulatoire dans d’autres structures. Certes. Mais pour le Pr Riou l’essentiel  est ailleurs.  

« Le problème le plus grave auquel doivent faire face les urgences hospitalières, c’est l’absence d’aval suffisant et sa conséquence immédiate, les longues files de patients couchés sur des lits brancards pendant de très nombreuses heures dans ce qu’il convient d’appeler ‘’les couloirs de la honte’’».

Sisyphe est malheureux

Pourquoi ? « Parce qu’il est largement prouvé, dit-il,  que ces lits brancards sont associés à une augmentation de la morbidité et de la mortalité ). Parce que ces patients sur des lits brancards constituent une surcharge de travail considérable pour le personnel paramédical et médical, notamment de poursuite de soins et de surveillance, les empêchant de faire face au flux incessant d’arrivée de nouveaux patients alors même qu’ils ne sont souvent pas en nombre suffisant pour gérer ce flux. Parce que la recherche de lits pour ces patients, travail d’un ‘’Sisyphe malheureux’’ qui verrait l’ascension de son rocher constamment freinée, gâche une part importante de temps médical et paramédical. Parce que ces patients entassés dans des structures inadaptées, les couloirs, peuvent s’aggraver, renvoyant aux soignants un sentiment aigu de mal faire leur travail, quand ils ne sont pas cloués au pilori pour ‘’défaut d’organisation’’».

Ajoutons,pour ajouter au scandale, que ces « lits brancards » fournissent une manne financière non négligeable pour les établissements de santé. Les causes de ces invraisemblables abcès sont multiples et parfaitement identifiées précise le Pr Riou : restriction budgétaire de l’hôpital public, concurrence entre établissements, tarification à l’activité (T2A), virage ambulatoire décidé de manière technocratique et imposé aveuglément par l’outil budgétaire, vieillissement et précarisation de la population, proportion croissante de patients souffrant de maladies chroniques invalidantes, etc.

« Il s’agit du plus grand dysfonctionnement dont souffrent les urgences hospitalières et toutes les mesures de la loi ‘’Ma santé 2020’’ soumise au vote auront un effet homéopathique si ce phénomène délétère n’est pas pris à bras-le-corps et de manière urgente, pour libérer, au moins un peu, le carcan qui asphyxie nos urgences hospitalières. »

Brancards, carcans, homéopathie…. On ajoutera la perte de sens qui mine l’hôpital public dans son ensemble. Nous faudra-t-il imaginer que Sisyphe y est malheureux ?

A demain @jynau

1 Samu et Urgences de France. No Bed Challenge.
2 «Association entre mortalité et attente aux urgences chez les adultes à hospitaliser pour étiologies médicales», de E. Thibon et al. in Annales françaises de médecine d’urgence, 2019.