Urgences : Mme Buzyn débloque 754 millions d’euros. Pas assez pour calmer les souffrances

Bonjour

Sans embauches ni ouverture de lits, le compte y sera-t-il ? La magie des chiffres jouera-t-elle ? Six mois après le début d’un mouvement de protestation sans précédent dans les services hospitaliers d’urgence Agnès Buzyn joue gros : rien moins que son va-tout. La ministre des Solidarités et de la Santé a dévoilé, lundi 9 septembre, un « plan de refondation » – douze mesures pour tenter de vider un abcès grossissant. Et la ministre d’annoncer avoir décidé de consacrer (sans aucun coup de pouce de Bercy) 754 millions d’euros ( étalés jusqu’en 2022)  pour mettre en place les « transformations » dont le secteur a besoin.

Priorité des priorités : « la mise en place dans tous les territoires , dès l’été 2020, d’un service distant universel pour répondre à toute heure à la demande de soins des Français ». La résurgence sous une forme moderne de la « permanence des soins » dont nul ne semble en mesure d’expliquer pourquoi elle a disparu.

Ce service d’accès aux soins qui prendra le nom de SAS (sic) devra permettre, en fonction des besoins de chaque patient et de l’urgence de chaque situation, d’obtenir 24 heures sur 24 un conseil médical et paramédical, de prendre rendez-vous pour une consultation avec un médecin généraliste dans les vingt-quatre heures, de procéder à une téléconsultation, d’être orienté vers un service d’urgences ou de recevoir une ambulance.

Le « plan de refondation » du ministère prévoit également de réformer le financement des urgences, de lutter contre les dérives de l’intérim médical ou encore de renforcer la sécurité des professionnels. Mieux, en amont des passages aux urgences hospitalières,  il prévoit de renforcer l’offre de consultations médicales « sans rendez-vous » et fixe un objectif de « zéro passage par les urgences » pour les personnes âgées. Ce qui restera à expliquer.

Soigner la face immergée de l’iceberg

Le compte y sera-t-il ? Selon le collectif Inter-Urgences, 249 sites hospitaliers sont actuellement en grève – seulement 195 selon les services d’Agnès Buzyn. Il faut icin pour comprendre l’ampleur du mal, lire le dernier communiqué (daté du 6 septembre) du Syndicat National des Praticiens Hospitaliers Anesthésistes-Réanimateurs Elargi aux autres spécialités (SNPHARE) : « Crise aux Urgences : STOP à l’OMERTA. La crise aux urgences, c’est la crise de l’hôpital public tout entier ! ». Extraits :

 « Le degré de crise sanitaire est maximal dans de nombreuses structures, des lignes de gardes ont été fermées durant tout l’été par manque de médecins et de personnel soignant mettant en danger de manière inacceptable les patients.

Un sous-effectif permanent des équipes médicales et soignantes, malgré nos alertes incessantes ces dernières années sur l’augmentation de l’activité des services d’urgence ; un cruel manque de lits d’hospitalisation, en total inadéquation avec la hausse régulière du nombre de passages aux urgences ; les médecins urgentistes et les soignants expriment une grande souffrance dans leur travail au quotidien : fonctionnement permanent en mode dégradé, non-respect du temps de travail et du code de travail ; pénibilité accrue et devenue insupportable aux horaires de la permanence des soins ; drames qui se multiplient dans les structures d’urgences au grand désarroi des familles et des soignants. »

Rapepler que le nombre de suicide de personnel médical et paramédical hospitalier, année après année, ne cesse d’augmenter ?  Pour ces syndicalistes la « crise aux urgences » n’est que la face émergée de l’iceberg. « C’est tout l’hôpital public qui souffre » assurent-ils. Leurs demandes à la ministre : davantage de lits d’hospitalisations ; une augmentation du nombre de médecins et de soignants ; une augmentation des salaires ; un plan d’action global sur l’amont et l’aval des Urgences et pour l’Hôpital Public dans son ensemble ; des moyens financiers conséquents, comprenant une révision de la tarification de l’activité réalisés aux urgences.

Ainsi donc 754 millions d’euros, pour voir, jusqu’en 2022. Sans embauches ni ouverture de lits le compte n’y sera pas.

A demain @jynau

Quel sera le prix d’un rein prélevé sur un donneur vivant non consentant (CHU d’Angers) ?

Bonjour

La presse régionale s’habitue à tout. A commencer par ce qui, hier, aurait été perçu comme exceptionnel. Et la justice lui emboîte le pas. L’affaire est rapportée par Ouest-France (Bertrand Merloz) : « Justice. Au CHU d’Angers, le rein prélevé sans consentement du donneur ».

Le 8 novembre 2004, à la veille de donner son rein gauche à son frère en attente de greffe, un homme est « saisi par le doute » dans sa chambre du CHU d’Angers. Puis son hésitation (exprimée au corps médical et à son épouse jointe par téléphone) s’évanouit « devant l’urgence de la situation ». Opéré le lendemain, « sans vérification de son consentement » (comme devait ensuite établir l’enquête) cet homme (assistant ingénieur d’une quarantaine d’années au moment des faits) avait obtenu une première réparation du tribunal administratif (septembre 2015). Une réparation portée à 36 000 € en appel (octobre 2017).

De bons états de service et syndrome d’anxiété

Souffrant de douleurs abdominales récurrentes et d’un syndrome d’anxiété (aggravé par le rejet de la greffe pratiquée sur son frère) il avait ensuite saisi le Conseil d’État, fort d’un élément nouveau justifiant la réouverture du dossier : sa mise à la retraite anticipée à seulement 51 ans (retraite liée à son état de santé).

Mercredi 4 septembre 2019, la cour administrative d’appel de Nantes était invitée à réévaluer ses pertes de revenus professionnels, de droits à pension de retraite, et son préjudice moral. « La révélation de l’ampleur du préjudice est apparue après le jugement avec cette retraite anticipée » , a indiqué le rapporteur public. Le magistrat a chiffré à 125 000 € les pertes de salaires jusqu’à un départ en retraite programmé à 62 ans. Il y ajoute 15 000 € liés à l’avancement prévisible d’un fonctionnaire qui présentait de bons états de service, et maintenu les autres postes d’indemnisation. Parmi eux, 10 000 € liés à son défaut de consentement.

Au total, la condamnation du CHU d’Angers serait portée à 186 000 €, si l’avis du rapporteur public était suivi par les juges. Le délibéré sera rendu le 20 septembre.

A demain @jynau

L’invraisemblable affaire du septuagénaire retrouvé mort dans un hôpital de Marseille

Bonjour

Invraisemblables. Il y avait eu la femme retrouvée morte aux urgences de Cochin. Puis celle de Lariboisière. Aujourd’hui c’est un homme septuagénaire retrouvé mort après quinze jours de recherches (oui, quinze jours) à l’hôpital de la Conception de Marseille. Comment est-ce possible ? L’affaire est rapportée dans le détail par l’AFP..

Jean Ligonnet, 73 ans, père de six enfants, entre à l’hôpital de la Conception le 19 août au matin. Depuis près d’un an il a régulièrement rendez-vous en hôpital de jour, pour une séance de chimiothérapie. Aujourd’hui le traitement de ce patient, venu du Var, a pris du retard. L’homme doit patienter. Un plateau-repas lui est fourni. A 14 heures, soit trois heures plus tard, le personnel soignant ne le trouve plus dans la salle d’attente.

Le corps de Jean Ligonnet sera retrouvé « après quinze jours de recherches » deux étages plus haut, dans une unité désaffectée du même établissement. Aujourd’hui l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) assure avoir tout mis en œuvre pour le retrouver : fouilles répétées de tout l’établissement et de ses abords, visionnage de la vidéosurveillance, mobilisation générale des personnels encadrants, soit « des dizaines » de personnes…

Le mardi 3 septembre on apprend à son fils  que le cadavre de son père, « en état de décomposition avancée », a été retrouvé « dans une aile désaffectée ». Le vieil homme est, selon toute vraisemblance, décédé seul. Une autopsie médico-légale effectuée le 4 septembre « n’établit pas l’intervention d’un tiers », a précisé le procureur de Marseille, Xavier Tarabeux. Mais encore ? Une enquête est toujours en cours pour déterminer les circonstances exactes de la mort.

« Il aurait été préférable qu’il soit accompagné »

Qui est responsable ? La direction de l’AP-HM a lancé une enquête interne. Elle souligne que le patient, qui résidait « en secteur fermé » à la maison de retraite d’Age d’Or, à La Seyne-sur-Mer (Var), était venu « seul », en taxi.

« Il aurait été préférable qu’il soit accompagné, a regretté Sylvia Breton, directrice adjointe de l’AP-HM lors d’une conférence de presse. Il était désorienté et dément. Notre métier est de soigner. Tout le monde se sent responsable. » « Nous n’étions pas au courant d’épisodes récents de fugue, qui s’étaient produits peu avant à l’Ehpad, a précisé le Pr Régis Costello, chef du service d’hématologie. Il était connu pour sa pathologie hématologique, pour sa pathologie neurologique, mais pas pour les fugues, c’est un patient qui ne posait aucun problème. » Interrogée, la directrice de la maison de retraite a refusé de répondre, « par respect du deuil de la famille » et en raison de l’enquête judiciaire en cours.

L’enquête devra notamment répondre à une question essentielle. L’ « unité désaffectée » dans laquelle le cadavre a été retrouvé (à l’intérieur d’une chambre dont la poignée était cassée) avait été fouillée plusieurs fois, « sans qu’aucun bruit ou signe de présence ne soit décelé ».

La famille de Jean Ligonnet avait placardé depuis deux semaines de nombreux avis de recherche dans le quartier marseillais. Avant même la découverte du corps, l’un de ses fils avait porté plainte contre l’hôpital pour « délaissement »d’une personne vulnérable. Selon lui, tout n’a pas été mis en œuvre. « Je suis dégoûté, écœuré, parce que mon père ne méritait pas de mourir dans des circonstances comme ça, dit-il. Ils l’ont fait mourir comme un chien, et ils l’ont oublié. »

A demain @jynau

Infirmiers de Pratique Avancée: Agnès Buzyn annonce qu’ils pourront suturer les plaies

Bonjour

C’est la rentrée et c’est une course politique contre la montre. Une course médicale pour « désengorger » les urgences « en surchauffe »  et tenter de les « fluidifier ». Agnès Buzyn a, lundi 2 septembre, dévoilé en accéléré une série de mesures. Des annonces faites au CHU de Poitiers lors d’un déplacement inopiné. La ministre des Solidarités et de la Santé y a eu cette formule médicalisée : « On a besoin de trouver une solution de fond, pas juste de soigner le symptôme, cette fièvre ressentie au niveau de l’activité des urgences ». Pourquoi le CHU de Poitiers ? « Parce que cet établissement a « fait preuve d’inventivité ».

On sait le contexte national : une crise inédite par son ampleur, sa durée, son objet. Un mouvement de grève entamé depuis bientôt six mois qui touche aujourd’hui la moitié des services d’urgences du secteur public – 233 selon le collectif Inter-Urgences, 195 selon Agnès Buzyn. En juin une mission fut confiée par la ministre au chef du SAMU de Paris le Pr Pierre Carli, et à l’urgentiste- député (La République en marche, Charente) Thomas Mesnier. Leur rapport est attendu pour plus tard et en dépit des interventions médiatiques du Dr Mesnier la fièvre montait, le symptôme empirait. Il fallait parler et on décida ce déplacement ministériel à Poitiers pour parer au plus pressé, tenter de calmer avant de recevoir, le 9 septembre « tous les acteurs du secteur ».

Course contre la montre politique : alors qu’Agnès Buzyn parlait à Poitiers, plusieurs organisations de médecins hospitaliers ou urgentistes annonçaient de « rejoindre la mobilisation portée par le collectif Inter-Urgences » et participer à son assemblée générale, le 10 septembre à Saint-Denis. « Nous demandons de mettre fin aux restrictions budgétaires », expliquent ces médecins dans un communiqué, réclamant notamment « un moratoire sur la fermeture de lits » et un « recrutement de personnels à la hauteur des besoins ».

A la frontière du futur quinquennat

On lira ici les annonces ministérielles de Poitiers : « Déplacement CHU Poitiers – Premières mesures pour les Urgences ». L’une d’entre elles a d’ores et déjà frappé les médias généralistes : les infirmiers pourront refermer les plaies.

« Fluidifier les urgences, c’est aussi libérer du temps médical et s’appuyer sur la grande compétence des paramédicaux : c’est pourquoi Agnès Buzyn a décidé de donner un coup d’accélérateur aux protocoles de coopération en donnant aux infirmiers accès à deux protocoles pour l’imagerie et les sutures de plaie, qui donneront lieu au versement de la toute nouvelle prime de coopération [80 euros par mois]. La ministre a annoncé la création d’Infirmiers de Pratique Avancée (IPA) « Urgences » qui pourront directement prendre en charge les patients (diagnostic à l’aide d’un algorithme, réalisation d’actes techniques en autonomie, prescription d’imagerie). »

Des infirmiers suturant et prescrivant, donc. Ce n’est qu’un début. Pour ce nouveau métier (IPA-Urgences) les premières formations commenceront dès l’automne 2020. Premiers soignants diplômés en 2022. Nous serons alors à la frontière du futur quinquennat. D’ici là d’autres annonces ministérielles sont attendues. Les premières, dès la semaine prochaine. Une course contre la montre, pour désengorger et fluidifier.

A demain @jynau

Abcès aux urgences : révélations du Point, l’édito du Figaro, l’immobilisme d’Agnès Buzyn

Bonjour

Ne rien changer pour que rien ne change ? C’est la vingt-troisième année que nos confrères du « Point » (François Malye et Jérôme Vincent) publient leur « palmarès des hôpitaux et cliniques de France ». Un travail de Titan pour un résultat à bien des égards remarquable ; mille quatre cents établissements publics et privés et,respectivement, soixante-seize et quarante-quatre disciplines médicales et chirurgicales passés au tamis de leur méthodologie. Quelques approximations, peut-être, quelques grincements de dents parisiens, quelques irritations chirurgicales ou administratives … Mais l’essentiel semble une fois encore préservé : un document de référence. Nous sommes loin, ici, des injustices du Michelin ou de la perversité des notations via les « réseaux sociaux ».

« Sans surprise, les CHU cannibalisent cette année encore le haut du panier » observe Le Quotidien du Médecin . Le CHU de Bordeaux reprend la tête du classement devant le CHU de Lille et celui de Toulouse. Suivent les Hôpitaux universitaires de Strasbourg, le CHU de Montpellier et celui de Nantes. Valenciennes est le premier centre hospitalier du palmarès, à la 32e place. Le tableau d’honneur des cliniques subit en revanche des variations plus marquées qui illustrent l’effet de concentration du secteur. »

Tout changer pour que rien ne change ? « Le Point », cette année, innove : « Inédit, la liste des urgences qui manquent de médecins ». Nos méthodiques confrères se fondent sur les données du Centre national de gestion (CNG) – un organisme trop méconnu qui gère les carrières hospitalières. La cartographie présentée recense 277 services d’urgences avec près de 800 postes de médecins à pourvoir sur les 497 services de l’hôpital public. Qui dit poste vacant ne dit pas poste inoccupé, précise le CNG, les médecins intérimaires palliant grandement la désertification médicale dans les urgences de France. Ce qui n’est pas loin d’une forme de cautère sur une jambe en grande difficulté.

Faire la part du symptôme et de la maladie

Jambe de bois ? « A l’hôpital la crise des urgences s’enracine » titre aujourd’hui, à la Une Le Figaro. Et le plus vieux quotidien de France de jouer au médecin faisant la part entre la maladie et le symptôme. Ainsi l’éditorial hautement signifiant de Laurence de Charrette (nous soulignons):

« Le diagnostic est partagé : aux urgences, la crise est sévère. Mais la thérapie, elle, fait défaut. Les services craquent. À qui la faute ? Coupables, ces milliers de personnes qui, chaque jour, se rendent à l’hôpital pour y présenter de simples ‘’bobos’’ qui pourraient être pris en charge par la médecine de ville ? À l’évidence ! La ‘’régulation’’ des entrées aux urgences constitue indéniablement une des pistes majeures d’amélioration du système. Pourtant, une partie de ces ‘’patients’’, désormais renommés ‘’usagers’’, rétorqueront qu’on ne se rend pas aux urgences par plaisir et que, précisément, ils comptent bien sur l’hôpital pour évaluer leur état de santé. On aura beau regretter leur attitude ‘’consumériste’’, ils expliqueront, non sans quelque raison, que la médecine de ville vers laquelle on voudrait les orienter n’est pas équipée pour traiter tous les maux et que le serment d’Hippocrate semble s’y exercer essentiellement aux horaires de bureau.

« Fautive, la gratuité des soins ? Assurément. Malheureusement, l’idée d’imputer une partie plus importante de la facture aux patients, quitte à procéder à des remboursements a posteriori – idée régulièrement caressée par les politiques (François Fillon notamment) – suscite de telles protestations qu’elle semble durablement vouée à l’échec, quelles que soient ses vertus économiques et pédagogiques.

« Responsable, le système de tarification hospitalier, qui octroie aux établissements la même rémunération pour toute intervention et les pousse mécaniquement à ouvrir grand les portes des urgences? C’est certain, mais comment assurer la prise en charge de tous les malades dans d’égales conditions sans quelques artifices comptables?

« À y regarder de plus près, il apparaît que les urgences ne sont pas la maladie mais le symptôme d’un trouble beaucoup plus vaste qui touche l’ensemble du monde médical, dont l’exercice et la mission même se trouvent profondément affectés par les bouleversements sociétaux auxquels il est confronté: progression de l’individualisme et pression économique, vieillissement de la population, avènement de la technologie… Pour Agnès Buzyn, l’enjeu n’est pas seulement de désengorger les urgences, mais bien d’armer le système de soin face aux révolutions qui l’attendent. »

En Suisse, sortir des sentiers battus

Ne rien changer pour que tout change ? Le temps est sans doute venu de porter le regard au-delà de nos frontières. La France serait-elle le seul pays au monde à souffrir de ses urgences hospitalières ? « Chaque jour, en Europe, les services d’urgences accueillent près de 430 000 patients. Annuellement, ce chiffre représente 157 millions de personnes, soit un tiers de la population européenne, écrivent, dans un remarquable éditorial de la Revue Médicale Suisse 1, les Dr Pierre-Nicolas Carron et François Sarrasin, respectivement chez des urgences du CHUV de Lausanne et des HUG de Genève.   

Ces chiffres confirment indéniablement le rôle important et croissant des services d’urgences dans notre système de santé.3 Cette tendance s’observe dans l’ensemble des pays de l’OCDE, y compris dans nos hôpitaux, avec une augmentation annuelle de l’ordre de 2 à 3 % depuis le début des années 2000. »

Selon ces deux spécialistes ces chiffres témoignent également d’un changement d’habitude drastique au sein de la société, vis-à-vis de son accès au système de soins – et ce sans corrélation avec l’évolution démographique. Les patients revendiquent en effet de plus en plus un accès libre et exhaustif à des plateaux techniques polyvalents et spécialisés. L’immédiateté qui caractérise de nombreuses facettes de notre vie « moderne », tant professionnelle que privée, devient un critère décisionnel important. Voilà, enfin, une lecture qui nous fait sortir des sentiers battus.

Sans précipitation, nous y reviendrons.

A demain

1 Carron P-N, Sarasin F « Médecine d’urgence : répondre à l’accélération du temps ? » Rev Med Suisse 2019; volume 15. 1363-1364

«Yellow vests protests», visages fracturés : Castaner lit-il The Lancet dans le texte ?

Bonjour

Violences politiques et maintien de l’ordre républicain. Que va-t-il se passer, après-demain, au contre-G7 de Biarritz ? Pour l’heure c’est une lettre au Lancet : « Yellow vests protests: facial injuries from rubber bullets ». Une lettre chirurgicale signée par douze spécialistes français de chirurgie maxillo-faciale œuvrant dans six établissements hospitalo-universitaires de l’AP-HP 1. Une lettre éminement politique dans une revue internationale prestigieuse mais qui n’a guère eu d’écho médiatique dans l’Hexagone – à l’exception notable La Croix (Pierre Bienvault) : « Des médecins dénoncent la gravité des blessures par LBD » puis par Le Canard Enchaîné (Sorj Chalandon) : « Des chirurgiens dissèquent le LBD »

Où l’on apprend, dans le détail, que les « lanceurs de balles de défense » (LBD) utilisés par la police face aux Gilets Jaunes ont provoqué de sérieuses fractures du visage et  entraîné de nombreuses atteintes oculaires graves et irrémédiables.

« En tant que médecins, nous estimons qu’il est de notre devoir d’alerter sur la gravité des blessures que peuvent provoquer ces armes dites non létales, explique à La Croix la professeure Chloé Bertolus, chef du service de chirurgie maxillo-faciale à La Pitié-Salpêtrière à Paris. Nous avons reçu des personnes ayant de graves fractures au niveau de la mâchoire ou de la pommette. Ce sont les mêmes blessures que l’on retrouve chez des individus qui se font frapper à coups de batte de baseball » Vingt-et-un patients qui, pour la plupart, ont été contraints de « s’alimenter par voie liquide durant environ six semaines ». Sans pour autant que l’on puisse parler de  « gueules cassées » :  

« Aujourd’hui, on ne parle de ‘’ gueules cassées’’ que pour les blessés par armes à feu. Dans ce cas, il peut arriver que le visage soit en partie déchiqueté et qu’on soit obligé de faire des reconstructions lourdes en prélevant du muscle ou de la peau sur d’autres parties du corps. On n’est pas obligé d’en arriver là pour les blessures avec les balles en caoutchouc. Elles sont sérieuses mais tous les morceaux du visage sont là. Il faut juste attendre que tout se remette en place. »

Que va-t-il se passer au contre – G7 de Biarritz ?

On se souvient que le premier médecin à avoir alerté sur la dangerosité des LBD est le professeur Laurent Thines, neurochirurgien et chef de service au CHU de Besançon. En janvier dernier janvier il avait courageusement lancé une pétition pour dénoncer l’usage de ces armes :

 « En regardant les photos des blessés dans les médias ou dans les réseaux sociaux, j’ai été bouleversé par le nombre et la gravité de ces atteintes au niveau de la tête et du visage. J’ai décidé de réagir notamment après avoir reçu de collègues des images de patients ayant eu des fractures du crâne avec des hémorragies cérébrales. Et il y a aussi de gens qui ont perdu un œil ».

Puis, en février, trente-cinq ophtalmologues français avaient écrit à Emmanuel Macron pour s’émouvoir du « nombre inédit de contusions oculaires graves » entraînant «des lésions souvent au-dessus de toute ressource thérapeutique ». Dans ce courrier, ces médecins faisaient un parallèle avec les blessures provoquées par des balles de golf à l’origine d’une perte de la vision dans la majorité des cas :

« Ces balles mesurent 40 mm de diamètre et lorsqu’elles arrivent sur le visage avec une grande force de propulsion, elles s’encastrent dans l’orbite, toute l’énergie cinétique  étant transmise au globe oculaire. Les balles de LBD mesurent également 40 mm de diamètre, leur énergie cinétique est considérable puisqu’elle est encore de 220 joules à 40 m, bien supérieure à celle d’une balle de golf. Le grand nombre de balles tirées avec une force cinétique conservée à longue distance et l’imprécision inhérente à cette arme devaient nécessairement entraîner un grand nombre de mutilations. »

Les ophtalmologues réclamaient un moratoire. Aucune réponse et pas de moratoire. Laurent Nuñez, en juin, sur RTL : « Quand il y a une agression contre des policiers et qu’il y a une riposte proportionnée, oui il peut y avoir des blessés. Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné, que la violence est illégale ».

Est-ce parce qu’elle n’est pas illégale que la violence doit conduire des chirurgiens à écrire au Lancet ? Que va-t-il se passer, après-demain, au contre-G7 ?

A demain @jynau

  1. Lartizien Rodolphe1Schouman Thomas2Raux Mathieu3Debelmas Alexandre2Lanciaux-Lemoine Sophie2Chauvin Aurore4Toutee Adelaïde4Touitou Valérie4Bourges Jean-Louis5Goudot Patrick2Bertolus Chloé2Foy Jean-Philippe6.

1Department of Maxillo-Facial Surgery, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Charles Foix, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Sorbonne Université, Paris, F-75013, France; Université Grenoble Alpes, Grenoble, France.

2Department of Maxillo-Facial Surgery, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Charles Foix, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Sorbonne Université, Paris, F-75013, France.

3Department of Anaesthesiology and Critical Care, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Charles Foix, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Sorbonne Université, Paris, F-75013, France.

4Department of Ophthalmology, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Charles Foix, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Sorbonne Université, Paris, F-75013, France.

5 Department of Ophthalmology, Hôpital Cochin, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Université Paris Descartes, Paris, France.

6Department of Maxillo-Facial Surgery, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Charles Foix, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Sorbonne Université, Paris, F-75013, France. Electronic address: jean-philippe.foy@aphp.fr.

Pénurie de médicaments: le gouvernement va-t-il enfin s’attaquer aux géants de Big Pharma ?

Bonjour

Le JDD n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Pénurie de médicaments : une bombe sanitaire » (Anne-Laure Barret). Un papier documenté, parfois accablant pour l’exécutif et pour l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Un texte accompagné d’une tribune  signée par près de trente personnalités médicales 1. Trente hospitalo-universitaires qui réclament à l’Etat d’engager un bras de fer sans précédent avec Big Pharma.

Pour sa part le JDD a recensé des situations intolérables de perte de chances pour lesquelles la responsabilité de l’Etat pourrait être engagée. « Selon l’Institut national du cancer, une quarantaine de médicaments essentiels en cancérologie font l’objet de tensions importantes, qui pourraient « conduire à des décès prématurés », affirment plusieurs responsables. Il y a des années que le Pr Jean-Paul Vernant, hématologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, presse les autorités sanitaires d’endiguer un phénomène touchant principalement des médicaments génériques vendus à bas prix. « Certains malades sont morts à cause des pénuries, assure le lanceur d’alerte. Quand la carmustine, utilisée en chimiothérapie, a fait défaut, on a dû bricoler et nos malades atteints de lymphomes et ayant besoin d’une autogreffe de moelle ont été moins bien soignés. »

Ils sont aussi très mal informés. Cette omerta hospitalière interpelle la Ligue contre le cancer, qui lance un appel à témoignages.

Extraits de la tribune :

« Très rares il y a une dizaine d’années, les pénuries de médicaments se multiplient. En 2018, selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), on a noté 868 signalements de tensions ou de ruptures d’approvisionnement dont les malades sont les premières victimes lorsque cela concerne des médicaments d’intérêt thérapeutique majeurs (MITM) pour lesquels il n’y a, le plus souvent, pas d’alternative efficace disponible. C’est vingt fois plus qu’en 2008. Les malades ont ainsi subi de multiples pénuries concernant des médicaments du cancer, des antibiotiques, des corticoïdes, des vaccins, des traitements de l’hypertension, des maladies cardiaques, du système nerveux…

Ces pénuries ne touchent pas les très chères innovations thérapeutiques mais des médicaments peu couteux qui, bien qu’anciens et tombés dans le domaine public, constituent toujours l’essentiel de la pharmacopée (…) Le travail de signalisation et d’information concernant les ruptures d’approvisionnement est efficacement réalisé par l’ANSM. Plusieurs cadres juridiques ont été élaborés depuis 2012 afin de lutter contre ces ruptures d’approvisionnement. De nouvelles obligations ont été imposées aux laboratoires pharmaceutiques afin qu’ils mettent en place des plans de gestion des pénuries (PGP). Mais l’efficacité de ces mesures apparaît jusqu’alors dérisoire et surtout, comme leur nom l’indique, ces plans visent à gérer les pénuries et non à les prévenir. Il conviendrait donc de substituer aux PGP des PGPP (plans de gestion et de prévention des pénuries). »

A but non lucratif

Afin de prévenir les pénuries, ces doux rêveurs « soutiennent l’idée » que « soient imposées dans l’urgence, aux laboratoires pharmaceutiques titulaires de l’autorisation de mise sur le marché, la constitution et la gestion de stocks de MITM sous forme de produits finis ». « En effet les laboratoires travaillent, par soucis d’économie, à flux tendu -comme les industriels de l’électroménager! Le plus souvent responsables des pénuries, ils sont les mieux à même d’en connaitre les causes et d’en prévoir la survenue, expliquent-ils. Plusieurs mois de stocks permettraient d’amortir les défauts d’approvisionnement. La pénurie avec ses conséquences pour les malades serait ainsi prévenue. »

Ils « soutiennent également l’idée » que soit rapatriée en Europe la production des « principes actifs » – ceux qui y étaient fabriqués il y a une quinzaine d’années. Et « soutiennent l’idée » que « soit créé un établissement pharmaceutique à but non lucratif, si possible européen, sinon français, comme aux Etats –Unis ».

Où l’on apprend que de l’autre côté de l’Atlantique, « à l’initiative de médecins indignés par les conséquences des multiples pénuries pour les malades et choqués par les augmentations itératives de prix », plus de cinq cents établissements hospitaliers se sont réunis pour fonder un établissement pharmaceutique de ce type produisant des médicaments passés dans le domaine public ». La création d’une telle structure permettrait selon eux  de prévenir les pénuries et sera le garant de la qualité des médicaments et de prix justes et pérennes.

Prévenir la pénurie plutôt que la gérer ? Comment ne plus être, de fait, complice ? Interrogé Big Pharma, comme toujours, se taira. Ou jargonnera. On attend désormais les propositions des responsables hospitaliers français – à commencer par celle du directeur général de l’AP-HP et du patron de la Fédération Hospitalière de France.  Auront-ils le courage, eux et Agnès Buzyn, d’engager un bras de fer avec les géants de Big Pharma ? Qui, ici, l’emporterait : la logique capitalistique pharmaceutique ou l’exécutif sanitaire ?

A demain @jynau

1 Professeurs et médecins des hôpitaux signataires de la tribune : Jean-Paul Vernant, Gilles Montalescot, Véronique Leblond, Alain Astier, André Grimaldi, Philippe Grimbert, François Bricaire, Cécile Goujard, Richard Isnard, Jacques Young, Francis Berenbaum, Christine  Katlama, Alain Fischer, Corinne Haioun, Thomas Papo, Joël Ménard, Eric Caumes, Louis Jean Couderc, Jean-Philippe Spano, François Boué, Anne Gervais, André Baruchel, Sophie Crozier, Pierre-Marie Girard, Xavier Mariette, Didier Bouscary.