Georges David (1923-2018), pilier de l’éthique de la procréation médicalement assistée

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Le Pr Georges David, créateur du premier Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos), est mort le 22 décembre à Paris. Il avait 95 ans. Créateur du premier Cecos, en 1973, à l’hôpital de Bicêtre, mais aussi fondateur de l’éthique française de la procréation médicalement assistée ; une éthique calquée sur celle de la transfusion sanguine : anonymat, gratuité et bénévolat ; trois principes aujourd’hui brutalement et dangereusement remis en question.

Avec Georges David c’est l’un des derniers représentants des pionniers médicaux du XXème siècle qui disparaît. Un médecin qui, après avoir envisagé d’être généraliste campagnard devint un spécialiste de la transfusion sanguine avant de gagner l’histo-embryologie et d’oser codifier, médicaliser et moraliser la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur (IAD) contre la stérilité masculine. Puis de participer au développement du réseau des Cecos. Et enfin, consécration, de greffer (en 1994) dans la loi de bioéthique les trois principes auxquels il tenait plus que tout et qui, aux antipodes de la jungle de la marchandisation du corps humain, constituent le socle de l’éthique à la française. C’est dans ce contexte que ce médecin hors du commun devint membre du Comité consultatif national d’éthique et de l’Académie nationale de médecine.

Inventeur du don de sperme

Il avait « inventé le don de sperme » – pour reprendre le titre d’un livre d’entretiens (Cahen C, Van Wijland J. Inventer le don de sperme. Entretiens avec Georges David, fondateur des Cecos. Éditions Matériologiques, 2016). Un ouvrage dont le Pr Roger Henrion avait fait la recension devant l’Académie nationale de médecine. Un Roger Henrion visionnaire :

« On ne doit pas se dissimuler que les deux conditions majeures édictées par les Cecos, l’anonymat et la gratuité des dons, qui ont fait et font encore toute l’originalité de la position française et ont évité à ce jour, dans notre pays, la dérive commerciale observée dans les pays anglo-saxons où les donneurs sont proposés sur catalogue, sont particulièrement menacées. La procréation médicalement assistée dans les couples homosexuels féminins ouvrira une brèche à laquelle il sera de plus en plus difficile de résister. »

Fatalité ou pas, c’est ainsi : l’inventeur du don de sperme nous quitte à la veille d’une révision de la loi de bioéthique qui risque de ruiner les principes sur lequel il avait bâti son œuvre. Et d’ouvrir, en France, les portes au grand marché florissant et destructeur des cellules sexuelles humaines.

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Noël : 2,4 millions d’euros sont annoncés sous les huit sapins des Samu d’Ile-de-France

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Veille de Noël 2018. Et résurgence du « rapport de force ». D’un côté un pouvoir exécutif à la peine pour concrétiser les promesses présidentielles faites aux Gilets Jaunes. De l’autre l’émergence de nouvelles demandes – avec risque massif de diffusion épidémique. Après les policiers, les urgentistes. Avec grève illimitée annoncée.

C’est à lire dans Le Parisien (Gwenael Bourdon) :  « Seine-Saint-Denis : grève annoncée au Samu, une réunion est prévue ce lundi ».  Et, une nouvelle fois, une grève « médicale » où il ne s’agit pas de réclamer une « augmentation du pouvoir d’achat » : les assistants de régulation médicale réclament des moyens pour répondre correctement aux patients. De l’argent pour remplir sa mission.

« Deux réunions de négociations et les coups de fil un brin pressants de responsables de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) aux responsables syndicaux n’y ont rien fait. Les agents de régulation médicale (ARM) du Samu de Seine-Saint-Denis devraient se mettre en grève illimitée à partir de ce lundi, exigeant des créations de postes. Cette mobilisation est la première depuis la fin des années 1990. Les ‘’standardistes’’ du numéro d’urgence médicale estiment ne plus pouvoir travailler correctement. »

Rapport de force. Bien évidemment la « grève » sera symbolique : assignation du personnel par le directeur de l’hôpital Avicenne; les ARM continueront à décrocher le téléphone. Soutenus par les médecins urgentistes il réclament toujours 10 postes supplémentaires – pour répondre comme il convient aux appels des patients (plus de 600 000 par an, soit 230 000 dossiers médicaux). « On travaille quasiment tout le temps en service minimum. Les gens doivent attendre quatre à cinq minutes parfois avant qu’on prenne leur appel… alors qu’il y a des cas graves », expliquait la semaine dernière Raphaël Thimon, ARM depuis dix-huit ans à Bobigny et délégué syndical CGT. Le 21 décembre, seuls 27 % des appels étaient décrochés dans la minute, comme l’exigent les critères qualité du Samu.

Bras de fer et extension du mouvement

Et Le Parisien de préciser que tout ceci s’inscrit dans le bras de fer engagé avec la direction de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) et l’Agence régionale de santé (ARS). Pour Christophe Prudhomme, délégué CGT, « il n’est pas exclu que le mouvement s’étende à d’autres Samu en Ile-de-France, qui sont confrontés aux mêmes difficultés ». Celui du Val-de-Marne vient de déposer un préavis de grève pour le 26 décembre.

Rapport de force. Après quels maigres réponses de l’AP-HP ( « un renfort de l’effectif pour la période hivernale » de trois postes, et la création d’une « équipe additionnelle de remplacement », en faisant appel à des étudiants en médecine) l’ARS vient d’annoncer un « soutien financier exceptionnel (2,4 millions d’euros) aux huit Samu d’Ile-de-France pour desserrer la contrainte sur les effectifs et faire face à l’activité soutenue de cette période de fin d’année ».

Aurélien Rousseau, directeur général de l’ARS d’Ile-de-France a déclaré à l’AFP qu’il allait « débloquer une enveloppe exceptionnelle de soutien à chacun des Samu d’IDF de 300 000 euros, ce qui fait 2,4 millions à l’échelle régionale. » Cette somme, « débloquée sur des crédits propres à l’agence », sera versée « la première semaine de janvier ».

Et M. Rousseau de s’engager sur la voie escarpée du mea culpa : il reconnaît des difficultés de recrutement, un turnover très élevé dans certains Samu, « comme à Paris et en Seine-Saint-Denis », ainsi qu’un « nombre d’appels qui augmentent, par exemple à Paris avec les Gilets Jaunes ». Il constate également de « vraies disparités d’activité et d’indicateurs de résultats entre les différents Samu », estimant qu’il y a un « travail de fond à faire sur l’organisation ».

Et au gouvernement ? Dans Le Journal du Dimanche, Edouard Philippe, Premier ministre se confie et menace : « Je prends des coups, je peux en donner. Agnès Buzyn s’exprime sur une pleine page. Elle boxe avec l’insoumis et de plus en plus dérangeant François Ruffin « M. Ruffin fait son show, depuis le début. Il utilise la politique comme une scène de spectacle. Et rien ne l’arrête pour exister ». La ministre des Solidarités et de la Santé ne perçoit « aucun problème » entre le chef de l’Etat et son Premier ministre. Et elle a ce mot, étrange : « Nous devons faire un effort supplémentaire pour écouter ».

Rapport de force.

A demain

@jynau

 

 

Curare : l’anesthésiste de l’hôpital de Lavaur a été mise en examen pour homicide volontaire 

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Pour l’heure son nom n’est pas connu. Une médecin anesthésiste, soupçonnée d’avoir euthanasié une patiente octogénaire à l’hôpital de Lavaur (Tarn), a été mise en examen vendredi 21 décembre pour « homicide volontaire ». le Le parquet de Toulouse a précisé à l’AFP qu’elle avait placée sous contrôle judiciaire. L’infirmière qui a injecté la dose mortelle, sous l’autorité de cette anesthésiste, a quant à elle été « placée sous le statut de témoin assisté » – et n’a donc pas été mise en examen, a précisé le parquet.

L’affaire avait été révélée par La Dépêche (Richard Bornia). On apprenait alors que ce médecin, soupçonné d’avoir injecté une dose létale à une patiente de 84 ans avait été placée en garde à vue à la gendarmerie de Gaillac dans la soirée du 19 décembre.  Motif : le décès suspect d’une octogénaire survenu en fin de semaine dernière. Elle avait été admise la veille de sa mort au centre hospitalier de Lavaur (605 lits). « Entre la pression et le désarroi d’une famille confrontée à une situation dramatique » cette praticienne expérimentée aurait administré (ou fait administrer) à la patiente un « produit sédatif » ajoutait La Dépêche.

La garde à vue de cette anesthésiste avait alors été confirmée par le parquet de Castres qui qualifiait cette affaire de «complexe», se refusant à tout autre commentaire. Bernard Carayon, maire de Lavaur et président du conseil de surveillance de l’hôpital, avait d’emblée réagi . «Je suis bouleversé, dit-il. Je ne me prononcerai pas avant la fin de l’enquête. Notre ville, notre hôpital a toujours été à la pointe en matière de soins palliatifs. Nous avons toujours soutenu JALMALV (Jusqu’à la mort accompagner la vie) l’association locale pour le développement des soins palliatifs qui a été pionnière, dès la fin des années 90, dans l’accompagnement des personnes en fin de vie.»

Rassurer sur la qualité de la prise en charge

Vendredi 21 décembre cette anesthésiste a été mise en examen pour homicide volontaire après sa présentation devant le juge d’instruction du parquet de Toulouse. Lors de la réunion du conseil de surveillance de l’hôpital de Lavaur, réuni le même jour il a été précisé que la morts avait été obtenue par injection de curare 1.

« Cette femme de 81 ans avait été admise aux urgences du centre hospitalier de Lavaur le mercredi 12 décembre au soir. Après une nuit cauchemardesque pour ses proches qui étaient restés à son chevet, le lendemain matin, jeudi 13 décembre, l’anesthésiste a pris la décision de mettre un terme à l’agonie de la patiente avec une injection létale, précise La Dépêche (Richard Bornia).  Selon plusieurs témoignages, elle aurait dit qu’elle avait par le passé connu une situation identique lors de la fin de vie d’un de ses parents. Un douloureux souvenir qui pourrait expliquer peut-être son geste. »

Le quotidien régional ajoute que cette anesthésiste est « reconnue pour sa compétence et estimée par le personnel hospitalier ». Dans le box des urgences, elle était assistée d’une infirmière « dont le professionnalisme a été mis en avant lors du conseil de surveillance ». C’est cette infirmière (âgée d’une quarantaine d’années et qui exerce dans ce centre hospitalier depuis de nombreuses années) qui a signalé à un supérieur les conditions du décès de l’octogénaire.

« Le mardi 18 décembre, dans l’après-midi, très certainement informée que son geste était connu, l’anesthésiste a téléphoné au directeur de l’hôpital. Au téléphone c’est une femme effondrée, qui reconnaît sa faute et en assume l’entière responsabilité. Devant la gravité des faits exposés, la direction de l’hôpital informe dans la foulée le parquet de Castres et l’Agence Régionale de Santé (ARS) du Tarn. »

Deux décisions ont été prises par le conseil de surveillance de l’établissement hospitalier : un courrier sera adressé très rapidement aux familles des personnes actuellement hospitalisées pour les rassurer sur la qualité de la prise en charge des patients à l’hôpital de Lavaur ;  l’ensemble du personnel hospitalier sera également destinataire d’une note informative de la direction. Un personnel, dont un soignant a confié à La Dépêche qu’il est « abasourdi et triste » par l’ampleur de cette crise qui secoue leur hôpital.

A demain

@jynau

1 Très fréquemment utilisées en anesthésie les spécialités pharmaceutiques à base de curare ne peuvent en aucune façon utilisées dans les sédations mises en œuvre lors des soins palliatifs. Ce sujet avait été au cœur de l’affaire du Dr Nicolas Bonnemaison, ancien médecin urgentiste à l’hôpital de Bayonne qui avait été poursuivi pour sept « empoisonnements » de patients.

La femme morte aux urgences de Lariboisière : premières explications de Martin Hirsch

Bonjour

Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP s’est pour la première fois publiquement expliqué quant à l’affaire de la femme retrouvée morte aux urgences de l’hôpital de Lariboisière. Il est désormais acquis que cette femme était considérée comme « sortie » (qu’elle « avait fugué ») avant d’être retrouvée décédée, sur un brancard, douze heures après avoir été admise dans le service et sans avoir été examinée. Pour l’heure l’AP-HP parle d’un décès « inexpliqué » :

« Suite au décès inexpliqué d’une patiente de 55 ans constaté mardi 18 décembre 2018 à 6h20 au sein du service d’accueil des urgences de l’hôpital Lariboisière, dans le 10ème arrondissement de Paris, l’AP-HP et l’Agence Régionale de Santé Ile de France ont diligenté une enquête. Celle-ci sera co-dirigée par le Pr Dominique Pateron, président de la collégiale des urgences de l’AP-HP et chef de service des urgences de l’hôpital Saint-Antoine et le Dr Pierre Charestan, chef de service des urgences de l’hôpital d’Aulnay-Sous-Bois. »

Episode d’alcool ou de toxicomanie

Cette enquête a pour objectif premier de reconstituer la chronologie précise des faits, de connaître les circonstances et les causes de ce décès. Plus précisément, elle devra analyser le processus de prise en charge de cette patiente, sa conformité aux bonnes pratiques et aux recommandations et notamment celles diffusées à l’issue du décès survenu dans des circonstances proches au sein du service des urgences de l’hôpital Cochin en 2014, ainsi que les mesures correctrices pouvant être mises en place.

Et l’AP-HP de rappeler que le service d’accueil des urgences de l’hôpital Lariboisière est celui où le nombre de passages est le plus important de l’AP-HP avec près de 85 000 passages annuels et une progression de plus 5% depuis 2017. Et d’ajouter : « les équipes y sont régulièrement confrontées à la grande précarité et aux incivilités ».

 

Martin Hirsch, sur France Inter : « C’est un service qui a l’habitude d’héberger des personnes la nuit, soit après un épisode d’alcool ou de toxicomanie ou juste sans abri (…) Quelque chose qui est à la frontière du soin et du social, qui est très compliqué à gérer dans le service et d’ailleurs c’est peut-être un des éléments de confusion qui a pu avoir lieu cette nuit là mais moi je n’en connais pas beaucoup plus sans avoir vu l’enquête et je m’exprime avec prudence… »

Il y aura bientôt cinq ans, dans « l’affaire de la femme morte aux urgences de Cochin » 1 – (une femme âgée de 61 ans retrouvée morte le 15 février 2014 dans des circonstances similaires) – avant même les conclusions de l’enquête interne Martin Hirsch, déjà directeur général de l’AP-HP  avait déclaré, sur France Inter, qu’en toute hypothèse cette femme « ne pouvait pas être sauvée ».

Au lendemain de la mort de Lariboisière et « compte tenu du contexte particulier du service qui accueille toutes les nuits de nombreuses personnes dans une situation sociale complexe et qui ne relève pas uniquement du soin » il a été décidé de mettre en place une « mission de médiation sociale ».

A demain

1 Tous les articles de ce blog sur cette affaire sont disponible à cette adresse : « L’affaire de la femme morte aux urgences de Cochin ». Egalement : « Urgences de Cochin: faute d’autopsie, on ne saura jamais la vérité » (Slate.fr, 1er mars 2014)

 

 

Agnès Buzyn rattrapée par l’affaire de la femme retrouvée morte aux urgences de Lariboisière

Bonjour

Ce sera, désormais, « l’affaire de la femme retrouvée morte aux urgences de Lariboisière ». Comme il y avait eu, il y a cinq ans, celle de « la femme retrouvée morte aux urgences de Cochin ». Etranges similitudes mais stratégie radicalement différente de la direction générale de l’AP-HP. Entre-soi absolu pour Cochin vs transparence générale et transfert à la justice pour Lariboisière. On ne saura jamais pourquoi. Ou dans très longtemps. Ce qui n’interdit nullement d’observer dès aujourd’hui  les conséquences de cette différence politique de traitement.

20 décembre 2018, c’est l’Ordre des médecins qui, solennellement, prend la parole, élève et politise le sujet. L’institution ordinale, pour l’heure, parle du « terrible drame survenu aux urgences de l’hôpital Lariboisière. Il fait publiquement part « de sa très vive émotion » et « appelle à des mesures d’urgence structurantes pour les établissements hospitaliers et leur personnel ». Extraits ordinaux :

« L’Ordre déplore l’extrême difficulté dans laquelle se trouve aujourd’hui l’hôpital public, et assure de son soutien l’ensemble des médecins et professionnels de santé qui y exercent dans des conditions périlleuses. Cette extrême difficulté appelle des mesures d’urgence structurantes, dirigées vers les établissements bien sûr, mais aussi vers le personnel hospitalier, afin de retrouver les voies d’un fonctionnement normal. L’institution ordinale continuera de défendre des propositions allant en ce sens dans le débat public. »

#soutienauxurgenceslariboisière

Et l’Ordre de renouveler « sa pleine et entière confiance à l’ensemble du personnel hospitalier qui, chaque jour, prend en charge les patients avec le plus grand soin, notamment dans les services d’urgences ». Conclusion qui fera siffler bien des oreilles en haut-lieu : « L’Ordre ne saurait tolérer que le poids et la responsabilité des difficultés liées à l’organisation des établissements hospitaliers pèsent sur les professionnels de santé, dont le professionnalisme et le dévouement honorent l’ensemble du corps médical ».

Lariboisière, donc. Les médias se souviennent qu’en août dernier, les infirmières et les aides-soignantes de cet hôpital manifestaient pour dénoncer le manque d’effectif et les temps d’attente trop longs aux urgences, comme le relayait France Bleu.  #soutienauxurgenceslariboisière avait même été initié sur les réseaux sociaux. Interrogée la direction de l’hôpital de Lariboisière avait assuré au Monde qu’elle « remplaçait systématiquement et sans délai l’ensemble des départs des agents des urgences » et que « tous les postes sont aujourd’hui pourvus ». 

Drame prophétisé

Aujourd’hui les téléspectateurs des messes du 20 heures comme ceux des chaînes en continu découvrent le bel et antique ensemble hospitalier pavillonnaire. Et les mêmes sons : urgences saturées, incompréhension, drame prophétisé. Les syndicalistes s’expriment face aux caméras. La direction managériale fuit les journalistes. La direction générale est avenue Victoria. Quelques médecins parlent, des urgentistes extérieurs à l’établissement. Comme le Dr Gérald Kierzek, sur TF1 et France Info : « Hôpital Lariboisière : « On ne peut pas débiter du malade comme on fait sur une chaîne de production » »

« Le service [des urgences] est en surchauffe permanente. Les syndicats alertent en permanence en disant qu’il va y avoir un drame, malheureusement c’est ce drame-là et je crains que ce ne soit ni le premier ni le dernier ».

« On sait que ce service de Lariboisière est un des plus gros services d’urgences, qui a été construit en 1997 pour 120 malades par jour, et ils sont à plus de 300 malades par jour, donc les équipes font ce qu’elles peuvent, avec ce qu’elles ont en terme de moyens, c’est-à-dire pas grand-chose. Ce n’est c’est pas faute d’avoir alerté la direction générale [de l’AP-HP]. On ne peut pas débiter du malade comme on fait sur une chaîne de production, et c’est ce qu’on nous demande de faire en ce moment. »

Usines à malades

L’urgentiste médiatique Gérald Kierzek n’est pas un inconnu d’Agnès Buzyn. La ministre avait choisi cet « urgentiste et journaliste qui fait beaucoup d’information médicale » pour coprésider la « mission information et médicament » mise en place il y a un an et qui a remis son travail en septembre dernier – un document formulant une série de recommandations pour « améliorer les informations liées à l’utilisation des médicaments». Le Dr Gérald Kierzek était alors présenté comme « représentant des professionnels de santé, praticien hospitalier et chroniqueur santé pour Europe 1, France Télévision et Télé 7 jours ».

 Aujourd’hui Gérald Kierzek en appelle à Agnès Buzyn : « Il ne faudrait pas que la responsabilité retombe sur les infirmiers, les infirmières et les médecins ». Selon lui, il faut à tout prix qu’Agnès Buzyn comprenne qu’on ne peut plus faire des « usines à malades ». Il faut revenir à une « taille humaine », de façon à ne plus « oublier des malades sur des brancards ». Les oublier le soir avant de les retrouver morts, à l’aube, sur les mêmes brancards.

A quelle heure Agnès Buzyn le comprendra-t-elle ?

A demain

Une anesthésiste reconnaît avoir euthanasié une octogénaire à l’hôpital de Lavaur (Tarn)

Bonjour

C’est une exclusivité de La Dépêche (Richard Bornia) : « Une anesthésiste s’accuse d’avoir euthanasié une octogénaire à l’hôpital de Lavaur (Tarn) ». Où l’on apprend que ce médecin, soupçonné d’avoir injecté une dose létale à une patiente de 84 ans a été placée en garde à vue à la gendarmerie de Gaillac dans la soirée du 19 décembre.  Motif : le décès suspect d’une octogénaire survenu en fin de semaine dernière. Elle avait été admise la veille de sa mort au centre hospitalier de Lavaur (605 lits).

Selon les informations de notre confrère de La Dépêche, cette malade aurait succombé à une injection létale. « Entre la pression et le désarroi d’une famille confrontée à une situation dramatique » cette praticienne expérimentée aurait administré (ou fait administrer) à la patiente un « produit sédatif ». Ce médecin remplaçant est âgé de 68 ans selon FR3 Occitanie qui ajoute que « plusieurs personnes » sont en garde à vue.

« Mardi 18 décembre, en début d’après-midi, ce médecin, qui ne travaillait pas ce jour-là, a joint la direction de l’hôpital de Lavaur pour l’informer de ce geste qui a entraîné la mort de la malade. Le directeur a informé le parquet de Castres de la situation. L’enquête de gendarmerie ne faisant que commencer, il est prématuré d’avancer des hypothèses. C’est dans le cadre de cette enquête que Sébastien Massip, directeur du centre hospitalier, a été entendu hier après-midi à la brigade de gendarmerie de Lavaur. Le directeur ne souhaite pas communiquer en l’état actuel du dossier. »

La garde à vue de cette anesthésiste a été confirmée par le parquet de Castres qui qualifie cette affaire de «complexe», se refusant à tout autre commentaire. Bernard Carayon, maire de Lavaur et président du conseil de surveillance de l’hôpital, a réagi . «Je suis bouleversé, dit-il. Je ne me prononcerai pas avant la fin de l’enquête. Notre ville, notre hôpital a toujours été à la pointe en matière de soins palliatifs. Nous avons toujours soutenu JALMALV (Jusqu’à la mort accompagner la vie) l’association locale pour le développement des soins palliatifs qui a été pionnière, dès la fin des années 90, dans l’accompagnement des personnes en fin de vie.»

Le maire se souvient notamment de la venue dans sa ville, en 2003, de Marie de Hennezel, psychologue, psychothérapeute et écrivain. Elle avait fait une conférence aux côtés du ministre de la santé Philippe Douste-Blazy. Il y avait plus de 1 000 personnes pour l’écouter dans la halle d’Occitanie.

A demain

@jynau

 

Le naufrage annoncé de l’AP-HP : témoignage de l’insupportable, par le Dr Sophie Crozier

Bonjour

L’appel d’un ami journaliste revenu de bien des luttes : « Tu as lu les papiers sur l’hosto, dans Libé ? ». Réponse négative. L’abonnement n’a pas été renouvelé et ce quotidien lu depuis des décennies nous accuse (par courrier postal) d’être redevable de la somme de 15 euros « afin de régulariser votre situation et de réactiver votre abonnement ».

« Non ? Tu devrais, intéressant ». Nous lûmes. De fait un bel ensemble ; une nouvelle preuve de la crise sans précédent que traversent les ensembles hospitaliers français.

Crise économique, crise existentielle, crise historique. Crise face à laquelle le pouvoir exécutif témoigne de manière récurrente de son impuissance et dont le législatif se moque comme d’une guigne. Crise que le journalisme traite lorsque les symptômes s’exacerbent qu’il s’agisse de grèves, de suicides de soignants sur leur lieu de travail ou de femmes retrouvées mortes au sein de services d’urgence débordés – comme l’affaire de Lariboisière qui commence à prendre une remarquable dimension politique.

Robes de bure à Saint-Antoine

Bel ensemble de Libé, donc (Eric Favereau) dans lequel Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP depuis cinq ans, se borne à évoquer « des éléments positifs mesurables » quand les « éléments négatifs », eux, ne se comptent plus. Une direction générale de l’AP-HP qui va vendre les ors et le palissandre de son siège 3, avenue Victoria, « face à l’Hôtel de Ville ». Et qui s’installera, robes de bure, « au milieu de l’hôpital Saint-Antoine ».

Et dans cet ensemble un témoignage à garder en mémoire. Un cri médical, un appel au secours signé du Dr Sophie Crozier, neurologue, praticien hospitalier temps plein dans le service « Urgences cérébrovasculaires » du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière depuis 2002. Le Dr Crozier a soutenu une thèse de science en éthique médicale (2012). Champ de recherche : la réflexion éthique dans les situations médicales complexes et graves (limitations et arrêt de thérapeutiques actives dans les situations de fin de vie, allocation de ressources rares…). Membre de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP depuis 2012 elle préside le comité d’éthique de la société française de neurovasculaire.

Elle parle et c’est un voyage dans un univers hospitalier devenu insupportable ; un naufrage annoncé :

« Je ne sais pas si c’est trop tard, mais nous sommes arrivés à un point insupportable. Dans mon unité de prise en charge des AVC – qui sont censés être une priorité de santé publique -, notre quotidien est le suivant : ce sont tous les jours des heures passées à trouver des lits dans notre hôpital, des heures pour trouver des infirmiers et des aides-soignants. Tous les jours, nous cherchons. Alors que les lits de l’unité neurovasculaire sont encore insuffisants pour admettre tous les patients victimes d’AVC (seuls 50 % y ont accès), nous sommes obligés d’en fermer régulièrement depuis le mois de mai du fait d’un manque chronique et répété de personnel soignant.

« Je vois mes équipes effondrées, je vois des gens qui pleurent tous les jours. Ils arrivent la boule au ventre, ils ne savent pas s’ils vont être remplacés. Ils enchaînent des heures supplémentaires, travaillent douze heures de suite. Ils n’ont pas de week-ends, ils ignorent quand ils en auront. Noël ? Ils ne savent pas s’ils pourront le fêter. On marche sur la tête, et à la fin, on risque de ne pas être bien traitants. Comment être bien traitant lorsque l’on se sent maltraité par l’institution ? Nos cadres infirmiers vivent un cauchemar quotidien pour trouver du personnel, appliquent des règles absurdes auxquelles ils n’adhèrent pas, et finissent par accepter des situations dégradées. Ils n’ont plus du tout le temps d’assurer leur travail d’encadrement ni d’aider et soutenir leurs équipes en grandes difficultés…

Des primes pour ne pas embaucher

« Aujourd’hui, nous abîmons nos hôpitaux, nous abîmons les gens, et je ne peux me résigner à voir l’hôpital couler ainsi… Et là, je parle de la Pitié-Salpêtrière, qui est un des fleurons des hôpitaux de France. Savez-vous que pour tout le groupe hospitalier, il y a des jours où il y a seulement une infirmière intérimaire ? On nous dit que si on a besoin de personnel, il y a un pool de réserve, or celui-ci n’existe plus. Les intérims ? Les cadres ont des primes s’ils n’en embauchent pas. Voilà la réalité de notre gestion dite humaine. Une infirmière s’en va, on attend trois mois pour la remplacer. J’ai dans mon unité un aide-soignant qui est mort d’un infarctus, il n’a pas été remplacé. Chaque jour, nous sommes contraints de valider des situations inacceptables : ne pas pouvoir prendre des malades qui arrivent par les pompiers, par le Samu, des patients qui présentent un risque vital…

« Dans notre hôpital, on jongle. S’il manque une infirmière aux urgences, on va en prendre une en pédopsychiatrie qui va devoir être confrontée à des situations cliniques auxquelles elle n’est pas préparée, c’est insupportable.  On nous a dit qu’avec la réforme des 35 heures, on n’allait pas perdre de postes. C’est faux. Dans le pôle de neurologie nous en avons perdu vingt. La situation est devenue catastrophique. Et cela est ressenti dans tous les hôpitaux de Paris.

« Managers » totalement déconnectés

 « Aujourd’hui, tout le monde souffre. Et la politique managériale est totalement déconnectée. Cela fait plusieurs mois, voire des années, que l’on alerte sur la situation extrêmement tendue, sur le nombre de lits disponibles et sur le personnel. Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, dit nous entendre, mais rien ne se passe. Quant aux professeurs de médecine, ils se taisent, bien souvent on leur promet des postes dans les départements universitaires. Quand, lors de la réunion de la commission médicale d’établissement, nous faisons ce constat au directeur général, il nous répond que tout cela est un problème de management. Un jour, un service faisait état d’un manque criant de moyens, on lui a dit de faire du… fundraising. Mais où est-on ? Se rend-on compte de ce qu’on nous dit ?

 « Le personnel demande juste à être reconnu, remercié. Comment alerter au plus haut niveau et éviter le naufrage de l’AP-HP si c’est encore possible ? Que peut-on encore faire pour changer cette catastrophe programmée ? Il devient chaque jour plus difficile d’être fidèle à nos valeurs et principes. Nous n’arrivons plus à apporter une réponse aux plus vulnérables, aux plus fragiles. Les valeurs d’une société ne se mesurent-elles pas au regard de ses capacités à s’occuper des plus vulnérables ? Dans quel monde voulons- nous vivre ? »

C’est une bonne question à laquelle personne, en haut-lieu, ne semble vouloir répondre.

A demain