Œufs européens contaminés : le ministre français apparaît un peu jeune dans le métier

Bonjour

Stéphane Travert,  ministre français de l’Agriculture est encore décidément un peu jeune dans l’exercice de son nouveau métier. Après avoir certifié que l’Hexagone n’était pas concerné par l’affaire européenne des œufs contaminés il vient de faire savoir, lundi 7 août, que treize lots d’œufs contaminés en provenance des Pays-Bas avaient été livrés sur le sol français « entre le 11 et le 26 juillet ». Deux établissements de fabrication de produits à base d’œufs, dans la Vienne et en Maine-et-Loire, sont concernés. Les tonnages ne sont pas connus ni les destinations précisées

Bien jeune ministre, vraiment, dont les services ne sont pas en mesure de dire si les produits incriminés ont ou non été commercialisés (une enquête est en cours). Cela donne :

« Des investigations sont menées dans ces établissements par les services de contrôles du ministère de l’agriculture pour évaluer la situation (les produits concernés et leur destination) et bloquer les produits incriminés à des fins d’analyses ».

Cela donne, aussi, ceci :

« Les autorités européennes ont informé la France le 5 août en fin d’après-midi et le 6 août, que 13 lots d’œufs contaminés en provenance des Pays Bas avaient été livrés à deux établissements de fabrication d’ovoproduits (qui ont été obtenus à partir de l’œuf, de ses différents composants ou de leurs mélanges, après élimination de la coquille et des membranes, et qui sont destinés à la consommation humaine) de la Vienne et du Maine-et-Loire entre le 11 et le 26 juillet 2017.

« Des investigations sont menées dans ces établissements par les services de contrôles du ministère de l’Agriculture pour évaluer la situation (les produits concernés et leur destination) et bloquer les produits incriminés à des fins d’analyses. La présence de traces de fipronil ne constitue pas en soi un risque ; seules les analyses engagées permettront de déterminer si le niveau de contamination de ces produits est susceptible de présenter un risque pour la consommation. En complément de l’analyse de risque de l’Efsa, le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation saisit l’Anses pour obtenir un avis sur les risques pour la santé humaine liés à l’ingestion d’œufs ou de produits contaminés par le fipronil. »

« La situation sera réévaluée en temps réel en fonction des résultats de l’ensemble des investigations et analyses en cours ». Où l’on voit, œufs étrangers et traçabilité, que le jargon de l’exécutif est toujours, en France, d’actualité.

A demain

Incroyable mais vrai : la «défavorisation sociale» augmenterait le risque de cancer pulmonaire

 

Bonjour

Le jargon est, aussi, un symptôme. Ouvrons la dernière livraison du Bulletin épidémiologique hebdomadaire de l’agence sanitaire « Santé publique France ». On y trouve une étude « la première du genre en France 1. Qu’y apprend-on ? Rien que l’on ne sache (ou pressente) déjà, à savoir que « près de 15 000 cas de cancer pourraient être évités chaque année par une amélioration des conditions de vie et de la santé des populations les plus défavorisées ». En d’autres termes l’environnement socio-économique n’est pas sans conséquences sur l’incidence de la maladie cancéreuse. Qui, hormis les fatalistes et les nouveaux adeptes de la post-vérité, en aurait un instant douté ?

Mieux encore ce travail confirme ce qui peut se dire de bien des manières : le « sur-risque »  des cancers des voies respiratoires et digestives hautes affecte pour l’essentiel les populations des milieux défavorisés. « La détermination sociale de certains facteurs de risque comme la consommation de tabac, les expositions professionnelles ou les polluants atmosphériques explique sans doute une partie importante des différences observées », explique Joséphine Bryère, chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Sabir

La part des cas de cancers attribuables à un environnement socio-économique défavorisé était la plus importante pour les cancers du larynx (30 %), des lèvres-bouche-pharynx (26,6 %), du poumon (19,9 %) et de l’œsophage (16,7 %) chez les hommes, et, chez les femmes, pour les cancers des lèvres-bouche-pharynx (22,7 %) et du col de l’utérus (21 %) et de l’estomac (16,4 %). Tout cela peut se dire autrement, dans un triste sabir tricotant truismes et néologismes à connotations politiques :

« Grâce au calcul de la fraction attribuable, ce travail permet également d’estimer que, pour les localisations dont le risque augmente avec la défavorisation sociale, près de 15 000 cas de cancers pourraient être évités en France chaque année par une amélioration appropriée des conditions de vie et la promotion de la santé des populations les plus défavorisées, ce gain potentiel étant plus important chez l’homme que chez la femme et maximal pour les cancers du poumon.

« Pour faire face à ces inégalités, nos résultats confirment la nécessité de renforcer les efforts de prévention et de promotion de la santé ciblés sur les populations les plus à risque et, plus généralement, l’application du principe de l’universalisme proportionné, dans le cadre de l’allocation raisonnée de ressources toujours plus limitées. Au-delà des interventions à mettre en place dans le champ sanitaire et social, la préoccupation de réduction des inégalités sociales de santé doit être permanente dans les choix politiques intersectoriels, concernant par exemple l’éducation, l’urbanisation, les transports et l’emploi. »

Où l’on voit, plus d’un siècle après Alfred Jarry, que quand les portes ouvertes sont dépassées il n’y a vraiment plus de limites.

A demain

1 « Environnement socioéconomique et incidence des cancers en France » Joséphine Bryere et coll. U1086 Inserm-UCBN, Cancers et préventions, Équipe labellisée Ligue contre le cancer, Caen, France

 

Officiel : l’IGAS vient de confirmer que la grippe peut être mortelle chez les personnes âgées

 

Bonjour

C’était, il y a un mois, une urgence ministérielle rouge et fébrile 1. Souvenons-nous. Le 8 janvier le ministère des Affaires sociales et de la Santé fait savoir qu’il vient d’être informé par l’Agence Régionale de Santé Auvergne Rhône-Alpes « de l’importance exceptionnelle de l’épidémie de grippe au sein d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) ». Il s’agit de l’EHPAD  Korian Berthelot situé dans le 7ème arrondissement de Lyon. Un établissement de 110 places du puissant groupe Korian – (compter 100 euros par jour et par personne en chambre individuelle).

L’EHPAD visé venait de faire savoir qu’au 7 janvier, 72 personnes avaient contracté la grippe et que 13 d’entre elles en étaient décédées depuis le 23 décembre. Marisol Touraine lançait aussitôt une mission de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) « afin de contrôler la mise en œuvre par l’établissement, depuis le début de l’épidémie, des recommandations des autorités sanitaires de lutte contre la grippe ».

Et Marisol Touraine d’annoncer qu’elle avait également demandé au Pr Benoît Vallet, Directeur Général de la Santé, de se rendre sur place toutes affaires cessantes. Objectif de ce déplacement hors norme : « évaluer précisément la situation et de prendre, le cas échéant, des mesures d’urgence pour circonscrire l’épidémie et prendre en charge les résidents le nécessitant ». Le DGS constatait alors bien vite que les mesures de prévention étaient bien mises en place.

Délicieux extraits

Nous sommes le 7 février et  Marisol Touraine vient de rendre public le rapport de l’IGAS. C’est un très long document dont l’intérêt est inégal mais qui, en lui-même est un fait politique édifiant. On pourra le découvrir ici : « L’épidémie de grippe à l’EHPAD Korian Berthelot de Lyon ». Etabli par Alain Meunier et le Dr. Alain Lopez, membres de l’Inspection générale des affaires sociales, ce document (en deux tomes) retrace un historique de l’épisode épidémique. « Ont été examinées les mesures prises en amont de l’épisode, de nature préventive, et celles adoptées pour lutter contre l’épidémie et prendre en charge les résidents malades » résument les auteurs. Et que nous disent-ils, en conclusion ? Des choses délicieuses de ce type :

 « Autant qu’on puisse en juger a  posteriori (sic) l’établissement prenait des précautions pour  limiter les risques de contamination par le virus de la grippe : dispositifs de lavage des mains,  sensibilisation du personnel aux mesures d’hygiène à prendre, informations du personnel et des visiteurs. Conseillées par l’équipe d’EMH, des mesures d’hygiène renforcées ont été mises en œuvre dès le début de l’épidémie : isolement des résidents malades, lavages des mains plus systématiques, port de masque systématique, limitation des visites, suspensions des animations pour les personnes symptomatiques. L’arrêt des admissions et des activités collectives a été décidé  le 28 décembre.

 « Malgré ces dispositions respectueuses des recommandations nationales rappelées par l’ARS, l’épidémie a touché un peu plus des deux tiers des résidents et entraîné le décès de 13 personnes, soit 12% des 102 pensionnaires de cet établissement. Les personnes accueillies par cet établissement sont âgées et sont fragilisées par les pathologies dont elles souffrent, en témoignent les scores élevés des indicateurs GIR et Pathos. Leur  grand âge (91 ans en moyenne pour les personnes décédées) rend moins efficace la protection  apportée par la vaccination. Leur vie au sein d’une collectivité les expose à des contaminations plus faciles. Aussi, les risques pour elles de contracter la grippe et de ne pas la surmonter sont grands, comme les risques d’être mal protégé par un vaccin pourtant adapté à la lutte contre le virus dominant circulant. Ces raisons peuvent expliquer le nombre élevé de personnes touchées par la  grippe et celui des décès constatés, malgré les précautions prises pour éviter cette situation  épidémique et ses conséquences. »

Deux observations

Mais on ne saurait en rester à ce constat. Alain Meunier et le Dr. Alain Lopez font ainsi deux observations :

« ○ la survenue des premiers cas juste avant le jour de Noël, suivie d’un répit ayant laissé croire que le danger était écarté, a fait que les mesures d’isolement et d’hygiène générale n’ont pas été appliquées pendant plusieurs jours avec toute la rigueur  souhaitable. Trois jours après, le 28 décembre, 14 nouveaux cas se sont déclarés entraînant l’interdiction de toute visite au sein de l’établissement.

○ le  taux de couverture vaccinale des résidents, qui était de 80 % l’année dernière, était moitié moindre cette année (40 % ). Bien sûr le vaccin est moins protecteur chez les personnes âgées, bien sûr des résidents vaccinés ont été touchés par la grippe et certains sont décédés, cependant, la concomitance d’une aussi forte épidémie difficile à  contrôler avec cette baisse importante de la garde vaccinale ne peut que laisser penser  qu’il ne s’agit pas là d’un effet du hasard. »

 Vaccins « sans adjuvants »

Mais il faut aller plus loin, pousser son avantage, oser s’aventurer au-delà de ce que Mme la ministre avait demandé :

« Il ne serait cependant pas raisonnable que la prudence se limite à ces mesures et ne s’étende pas à l’examen de la couverture vaccinale des résidents et des professionnels, mais aussi à celle des visiteurs. Il n’était pas demandé à la mission de se prononcer sur l’opportunité de rendre obligatoire ou pas la vaccination pour les professionnels des EHPAD et les résidents [pourquoi?] Pour le faire, d’autres investigations seraient nécessaires afin d’étudier les avantages et les inconvénients de la politique vaccinale assurant le mieux la protection des personnes âgées admises dans des ‘’maisons de  retraite’’ » 2.

Et c’est alors que, sous le couvert des adjuvants, survient l’étrange (nous soulignons):

« Cependant, après examen de ce qui s’est passé à l’EHPAD Berthelot, la conclusion qui  s’impose est qu’un principe de précaution mériterait d’être appliqué dans les EHPAD où sont  concentrés tous les risques favorisant l’apparition d’épidémies de grippe avec leurs conséquences mortelles pour les résidents : vie en collectivité, grand âge, état de santé précaire, comorbidités. Les vaccins contre la grippe, préparés sans adjuvants, n’assureraient- ils qu’une protection limitée, devraient tout de même être prescrits pour tous les professionnels et les résidents, et fortement  recommandés aux visiteurs. »

 Aujourd’hui l’épidémie parait être terminée à l’EHPAD Berthelot de Lyon. Des explications ont commencé à être apportées aux familles par l’établissement lui-même. Quant à Marisol Touraine, elle a demandé que l’ensemble de ces recommandations de l’IGAS soient mises en œuvre. On ne sait toutefois pas si, dans les hautes sphères, l’usage du mode conditionnel équivaut à une recommandation officielle. Ni pourquoi l’IGAS se pique de la question des adjuvants.

A demain

1 « Grippe dans les populations de personnes âgées : la fébrilité du ministère de la Santé ». Journalisme et Santé Publique, 8 janvier 2017.

2 « Grippe : dans le brouillard de la surmortalité ; personnel étrangement sous-vacciné des EPHAD » Journalisme et Santé Publique, 25 janvier 2017.

Cancer de l’utérus et inégalité : les mieux protégées sont toujours les moins défavorisées

Bonjour

Le jargon a ses outrances. Ainsi cette phrase : « Pour mieux atteindre ces populations, des approches qualitatives ciblées devront être conduites en complément, dans une démarche d’universalisme proportionné ». On peut la lire dans le dernier numéro du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) consacré à la lutte contre le cancer du col de l’utérus.

C’est la conclusion d’une étude intitulée « Caractérisation des femmes ne réalisant pas de dépistage du cancer du col de l’utérus par frottis cervico-utérin en France » – une étude menée par des chercheurs de l’Institut national du cancer (INCa) qui confirme les inégalités majeures et inacceptables qui existent et persistent dans ce domaine. Des inégalités tueuses. Tout est dit dans l’introduction :

« Le Plan cancer 2014-2019 s’est donné pour objectif de faire reculer les inégalités face au cancer du col de l’utérus (CCU). Un nombre important de femmes échappe à tout dépistage des lésions précancéreuses et cancéreuses du col de l’utérus, principalement dans les populations vulnérables. Plus de 1 100 femmes meurent chaque année de ce cancer. C’est l’un des seuls pour lequel le pronostic se dégrade en France, avec un taux de survie à cinq ans après le diagnostic en diminution (passé de 68% en 1989-1991 à 64% en 2001-2004) et un impact démontré du niveau socioéconomique sur la mortalité. » 

« Caractéristiques socio-économiques défavorables »

L’étude en question est une analyse transversale des données de l’Échantillon généraliste des bénéficiaires (EGB) de l’Assurance maladie sur la période 2010-2013. Elle a porté sur plus de 125 000 femmes. Résultats :

« Près de 40% des femmes n’avaient réalisé aucun dépistage en quatre ans. Les taux de non-participation au dépistage augmentaient à partir de l’âge de 50 ans, chez les femmes ayant un moindre recours au système de santé, en ALD, en invalidité et présentant des caractéristiques socio-économiques défavorables. Près de 60% des femmes non-participantes résidaient dans une commune identifiée comme défavorisée et 15% étaient bénéficiaires de la CMUc. »

Pour finir, l’inimitable jargon conclusif :

« Les résultats sont cohérents avec les données issues de la littérature. La caractérisation au plan quantitatif des femmes non-participantes et des populations vulnérables permet d’évaluer les moyens que le programme de DO CCU devra déployer. Toutefois, pour mieux atteindre ces populations, des approches qualitatives ciblées devront être conduites en complément, dans une démarche d’universalisme proportionné. »

« Universalisme proportionné »

Et l’INCa de revenir aux généralités : « Grâce au frottis de dépistage, le cancer du col de l’utérus peut être évité dans 9 cas sur 10 ». Et de lancer une « nouvelle campagne de sensibilisation en partenariat avec le ministère de la Santé et les caisses d’assurance-maladie ». Cette campagne vient de s’achever. Comme toujours, le recours totalement décalé, impersonnel, réducteur, à la publicité : « Après 45 ans, le frottis, c’est surtout pas fini », expliquait le message radio. Pauvreté triste de la rime…

« Le cancer du col de l’utérus pourrait presque être éliminé en France grâce à deux leviers efficaces et complémentaires : la vaccination contre les HPV pour les jeunes filles âgées de 11 à 14 ans, et le frottis pour les femmes âgées de 25 à 65 ans », souligne l’INCa. Or, précisément, ce cancer n’est pas éliminé et une nouvelle étude de chercheurs de l’INCa dit pourquoi : « Pour mieux atteindre ces populations, des approches qualitatives ciblées devront être conduites en complément, dans une démarche d’universalisme proportionné».

Oxymore ?  Qui fait quoi, à l’INCa ?

A demain