Vertus du «bio» : quand l’Académie nationale de médecine fait la leçon aux journalistes 

Bonjour

Parfois, depuis la rue Bonaparte, l’institution lance des missiles. Ainsi : « Rôle de l’alimentation « bio » sur le cancer, l’Académie nationale de médecine alerte sur l’interprétation trop rapide des résultats épidémiologiques ». Où l’on voit la vieille Académie dénoncer à sa manière le traitement journalistique d’une information scientifique et médicale.

Tout avait commencé en octobre par un communiqué  du service de presse de l’INRA : « Moins de cancers chez les consommateurs d’aliments bio ? ». « Prenons le pari : c’est un communiqué de presse qui sera amplement repris, écrivions-nous alors.  Comment pourrait-il en être autrement avec ce pitch : ‘’ Une diminution de 25% du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. C’est ce que révèle une étude épidémiologique 1 menée par une équipe de l’Inra, Inserm, Université Paris 13, CNAM, grâce à l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants de la cohorte NutriNet-Santé’’. »

 L’affaire fut aussitôt relayée par les militants de Générations Futures qui remplaça le point d’interrogation initial par un autre, d’exclamation. « Une nouvelle étude INSERM/INRA montre que les consommateurs réguliers de bio ont un risque moindre de 25 % de développer un cancer par rapport aux non-consommateurs de produits bio ! ».

Forêts pavées de biais

Puis reprise par Le Monde (Stéphane Foucart, Pascale Santi) : « L’alimentation bio réduit de 25 % les risques de cancer. Selon une étude menée sur 70 000 personnes, la présence de résidus de pesticides dans l’alimentation conventionnelle explique ce résultat. » Quelques jours plus tard notre collègue Stéphane Foucart revenait sur le sujet dans les colonnes du Monde, sans nullement redouter de s’aventurer dans une forêt pavée de biais, dans les brouillards des chemins mêlés des corrélations et des causalités.

 En écho : « Prudence, prudence, prudence avec ces annonces, écrivait Hervé Maisonneuve sur son blog spécialisé. Je vous suggère d’écouter tranquillement John P. A. Ioannidis (Stanford University School of Medicine) qui explique que la plupart des recherches en nutrition sont biaisées, voire fausses. Il faut des spins dans les communiqués de presse pour faire le buzz… ». 

Aujourd’hui (cinq mois plus tard) l’Académie nationale de médecine donne de la voix : « La presse et les médias ont largement relayé les travaux d’une équipe française reconnue, publiée en octobre 2018 dans une revue internationale, avec la conclusion que la consommation d’une alimentation organique 2  en d’autres termes « bio » réduisait le risque d’incidence de certains cancers. Pour cela les auteurs ont comparé le nombre de cancers observé chez des personnes affirmant consommer une alimentation « bio » et ceux qui n’en consommaient pas. »

Rédacteurs de communiqués de presse

« Cette étude est intéressante et les auteurs ont réalisé un important travail » ajoutent les académiciens diplomates.Avant de dégainer : « Cependant il existe un certain nombre de biais méthodologiques qui ne permettent pas de soutenir les conclusions des auteurs ». Et de rappeler qu’ils avaient déjà exposé 3 la complexité des méthodes épidémiologiques et les critères de qualité qui les sous-tendent dans un rapport publié en 2011. 

« En effet les deux groupes de personnes évaluées diffèrent non seulement par le fait que les uns consomment une alimentation « bio », mais également par d’autres facteurs : le sexe, l’âge de la première grossesse, facteur déterminant pour le risque de cancer du sein, la consommation de fruits et légumes, le niveau socio-économique, l’activité physique… tous facteurs susceptibles d’expliquer à eux seuls une différence.

 « De plus les sujets inclus dans l’étude devaient dire s’ils consommaient une alimentation « bio » de temps en temps, sans précision ni sur la quantité ni sur la durée de cette consommation. Enfin la survenue de cancers n’était appréciée que sur une période de 4,5 ans ce qui est très court pour la genèse d’un cancer par exposition à des produits.

Ainsi même si cette étude met en évidence un « signal » entre alimentation « bio » et la moindre survenue d’un cancer, l’Académie nationale de médecine considère qu’à ce jour, au vu de cette seule étude, le lien de causalité entre alimentation « bio » et cancer ne peut être affirmé et invite à la prudence dans l’interprétation trop rapide de ces résultats. Il reste aux académiciens à remonter l’échelle des causalités –  à s’intéresser à la confection des « communiqués de presse » et à leurs auteurs ; des communiqués élégamment confectionnés ; des communiqués qui, bien souvent – « spins et buzz » – expliquent finalement la manière dont « la presse et les médias » relatent les avancées de la science.

A demain

@jynau

 1 The frequency of organic food consumption is inversely associated with cancer risk: results from the NutriNet-Santé prospective Cohort. JAMA Internal Medicine. 22 octobre 2018 (Julia Baudry, Karen E. Assmann, Mathilde Touvier, Benjamin Allès, Louise Seconda, Paule Latino-Martel, Khaled Ezzedine, Pilar Galan, Serge Hercberg, Denis Lairon & Emmanuelle Kesse-Guyot).

2 « Organic food consumption » = alimentation “bio” : sans utilisation d’engrais synthétiques, pesticides,  modifications génétiques, et médicaments vétérinaires pour les animaux.

3 Rapport ANM 2011 http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2014/01/RapportEpidemiologieANM_FlahaultSpira_04nov2011.pdf

 

Vodka. Christophe Castaner regrette d’être allé au restaurant pour un anniversaire (France Inter)

Bonjour

Il y a quatre jours les magazines Voici et Closer publiaient des clichés du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, « en train de danser avec une jeune femme non identifiée » dans un célèbre « restaurant-club » du VIIIe arrondissement de Paris – le Noto. « Il aurait enchaîné les shots de vodka et embrassait une inconnue ». « Pour oublier ». C’était dans la nuit du 9 au 10 mars, quelques heures après l’acte XVII des Gilets Jaunes. Closer affirmait que le ministre de l’Intérieur « n’était pas escorté par ses gardes du corps » – une information non confirmée.

Dans un premier temps la plupart des responsables politiques se sont abstenus de commenter cette sortie. A l’exception, aussi, de Benoît Hamon, ancien collègue socialiste de Christophe Castaner, qui en appelait sur RTL, à « un peu de tenue ». Puis l’affaire des « shots de vodka » n’a cessé d’être utilisée, tant par les humoristes que par les commentateurs politiques – une utilisation amplifiée après les violences élyséennes des manifestations du 16 mars et le limogeage qui s’en est suivi du préfet de police de Paris.

Respect de la vie privée

« Il s’agit de ma vie privée et de ma famille, qui peut être respectée. J’ai rejoint une soirée, dans un cadre totalement privé, entre 23h30 et deux heures du matin » avait expliqué, le 14 mars, Christophe Castaner dans les colonnes du Parisien. Et aussitôt, en écho, Edouard Philippe, Premier ministre, de déclarer sur Europe 1 : « Je n’ai aucun commentaire à faire sur la vie privée de Christophe Castaner, et le ministre de l’Intérieur a toute ma confiance ». Puis Agnès Buzyn, ministre des Solidarités, avait expliqué sur RTL que la sortie nocturne de son collègue s’inscrivait pleinement dans un contexte de » vie privée » puisqu’il s’agissait d’un « anniversaire ».

Aujourd’hui 19 mars Christophe Castaner est l’invité matinal de France Inter. On attendait la question-banderille. Elle fut posée non par Léa Salamé mais par Nicolas Demorand. « Regrets ou pas regrets ? »

F.I : Une vidéo de vous, Christophe Castaner en boîte de nuit à Paris a été rendue publique. Est-ce que vous vous dites que c’était a posteriori une erreur et qu’il aurait fallu éviter ce type d’images quand on a vos fonctions ?

– C.C. : D’abord les faits. Je me suis rendu à un anniversaire non pas dans une boîte de nuit mais dans un restaurant. Ensuite la presse people -et vous la reprenez, dont acte-  a expliqué que c’était une soirée dans une boîte de nuit.  La vérité c’est que c’était un restaurant, connu à Paris.

Ensuite j’ai vu la polémique, j’ai vu la mise en cause de ma vie privée… Donc oui je le regrette. Mais je regrette surtout qu »aujourd’hui on considère que aller dans un restaurant pour rejoindre un anniversaire ça puisse faire polémique, ça puisse faire des questions – y compris sur votre antenne ».

Couvrir de brocards, pour rire

Une heure plus tôt, également sur France Inter, l’humoriste  Charline Vanhoenacker  osait brocarder Christophe Castaner. En ces termes :

« Enfin, il va s’exprimer pendant plus de 20 secondes et ailleurs que sur BFM ! Depuis qu’il est ministre, Castaner n’est plus jamais venu dans la matinale. J’ai fini par croire qu’il flippait plus devant Léa et Nicolas que face à un groupe de Black Blocs… Pareil à Libération, auquel il ne répond jamais et je vous raconte pas Mediapart. Pourtant, l’homme que je vois bomber le torse à la télé ne peut pas avoir peur d’Edwy Plenel, il l’étale en deux deux, Plenel, il est gaulé comme une crevette ! Après, c’est toujours plus facile d’enfumer des manifestants que d’enfumer des journalistes…

Casta il n’est plus venu depuis un bail. Pour vous dire, je crois même qu’à l’époque Macron, était encore populaire. C’était la belle époque où Casta faisait encore la promo de son patron tous les jours sur toutes les chaînes… Avant il ne fallait même pas penser à l’inviter qu’il était déjà là ! Pourtant en tant que Ministre de l’Intérieur, dans la situation qu’on est en train de vivre, normalement,… on devrait le voir encore plus souvent que Nagui à la télé. Mais donc c’est bien, là il est en chemin. Peut-être même qu’il nous écoute… 

Allez viens Christophe, t’as vu on commence très tôt, tu peux débarquer direct après la fermeture de la boîte, t’inquiètes pas ça nous rappellera Beigbeder ! (…) En résumé, le seul message encore audible chez Castaner, c’est quand il dit ‘’Arrêtez de frapper les flics, frappez plutôt des tequilas !’’ »

Jusqu’où (et jusqu’à quand) pourra-t-on ainsi, de visu et sur les ondes du service public, railler sans danger pour la collectivité l’incarnation de l’autorité ? Que se passera-t-il quand le bouffon trônera ? Christophe Castaner, ministre français de l’Intérieur, reviendra-t-il un jour sur France Inter ?

A demain

@jynau

Foule sentimentale : Eric Zemmour fait-il partie de la tradition des «polémistes français» ?

Bonjour

« France moisie » ? Voici un nouveau symptôme, médiatique, à ranger dans le syndrome sans nom dont nous souffrons. Il nous est rapporté par Le Monde (François Bougon). Dans une lettre adressée à Guillaume Durand, animateur de la matinale de Radio Classique, et publiée dans le numéro de mars du Nouveau Magazine littéraire, son directeur éditorial, Maurice Szafran, explique sa décision d’abandonner la radio, alors qu’il y intervenait presque chaque semaine depuis plusieurs années.

Pourquoi ? A cause de la récente arrivée, parmi les éditorialistes de cette filiale du Groupe Les Echos (pôle média de LVMH), d’Eric Zemmour. Le célèbre polémiste y rejoint notamment des plumes majoritairement de droite ou de centre droit – comme, précise Le Monde, Philippe Tesson, Jean-Louis Bourlanges, Luc Ferry, Guillaume Tabard (Le Figaro), et quelques voix de gauche, parmi lesquelles Laurent Joffrin, le directeur de Libération. On observera l’absence radicale de femmes.

Précision : Maurice Szafran ne conteste en aucune façon la liberté « éditoriale » de son confrère mais il entend exercer la sienne : celle de se retirer « d’une radio où Zemmour est appelé à jouer un rôle majeur, ne serait-ce qu’en raison de ses prochains et inéluctables “dérapages” ». Où l’on retrouve la trace de Minority Report.

« Prêcheur de haine culturelle »

« Ce n’est pas la première fois qu’Eric Zemmour provoque un départ, rappelle Le Monde. Le 19 février, le jour des manifestations contre l’antisémitisme, invité sur le plateau de LCI, le polémiste du Figaro, chantre du déclinisme, pourfendeur du féminisme et de l’islam – en mai 2018, il a été condamné en appel pour des propos islamophobes –, dénonce ‘’l’immigration de masse, terreau de l’antisémitisme’’ et défend ‘’les identitaires [qui] ne sont pas nazis’’. ‘’Ils essayent de défendre l’identité de la France contre l’islamisation. Ce n’est pas nazi’’, déclare-t-il. Ces saillies ont provoqué le départ comme chroniqueur de la chaîne d’information en continu de l’humoriste Yassine Belattar. »

Dans sa lettre, Maurice Szafran affirme ne pas vouloir appartenir à la même « collectivité éditoriale » qu’un « prêcheur de haine culturelle ou de violence idéologique ». « Au moment où la société française est recuite de rages, j’espérais en des médias qui, comme Radio Classique, remplissent une fonction d’apaisement et d’explication. »

Dans sa réponse, également publiée dans le  Nouveau Magazine littéraire, son confrère Guillaume Durand explique voir dans Eric Zemmour la « tradition des polémistes français », tout en soulignant qu’« il incarne avec brio le bretteur de la gloire disparue de la France ». Ce « matinalier » juge également « normal et démocratique » qu’une voix représente les Républicains et le Rassemblement national, qui frôlent les 40 % dans les sondages. « La France, écrit-il encore,est une foule sentimentale, en ce moment violent, où ces idées et ces goûts existent. Les combattre ne signifie pas, bien au contraire, qu’il faille renoncer à les entendre et à les affronter. »

« France moisie ». Mettre un nom sur le syndrome dont nous souffrons ? A quand la voix de Sollers sur Radio Classique ?

A demain

@jynau

Philippe Sollers nous lit « La France moisie », vingt ans après Le Monde, sur France Inter

Bonjour

Le temps passe-t-il ? 1er mars 2019. Sur France Inter on retouve, promotion d’un livre commun 1, l’écrivain Philippe Sollers et notre consœur Josyane Savigneau. Toniques et rieurs comme au premier jour. Quelques vérités biens senties (pourquoi diable parler de « sexes opposés » ?) et quelques méchancetés savamment distillées à l’endroit d’Emmanuel Macron et de sa prestation de la veille (Pessac, Gironde devant un aréopage de femmes).

Sollers prophète ? Léa Salamé demande à l’écrivain de relire un extrait de l’un de ses textes parmi les plus célèbres,  paru à la Une du Monde le 28 janvier 1999. Le journal avait 45 ans, Sollers en avait 62. C’était il y a vingt ans. Titre « La France moisie ». Cela fit un peu de bruit dans Paris. A-t-il vieilli ? Que nous dit-il du monde d’aujourd’hui ? Le voici :

« ÉTAIT là, elle est toujours là ; on la sent, peu à peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin, elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux. Elle a son corps, ses mots de passe, ses habitudes, ses réflexes. Elle parle bas dans les salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux. Elle a son catalogue de clichés qui finissent par sortir en plein jour, sa voix caractéristique. Des petites phrases arrivent, bien rancies, bien médiocres, des formules de rentier peureux se tenant au chaud d’un ressentiment borné. Il y a une bêtise française sans équivalent, laquelle, on le sait, fascinait Flaubert. L’intelligence, en France, est d’autant plus forte qu’elle est exceptionnelle.

« La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes. La France moisie, rappelez- vous, c’est la force tranquille des villages, la torpeur des provinces, la terre qui, elle, ne ment pas, le mariage conflictuel, mais nécessaire, du clocher et de l’école républicaine. C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, mais on est ensemble. On est avare, soupçonneux, grincheux, mais, de temps en temps, La Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même, mais on le retrouve volontiers en masse pour des explosions unanimes sans lendemain. L’Etat ? Chacun est contre, tout en attendant qu’il vous assiste. L’argent ? Evidemment, pourvu que les choses se passent en silence, en coulisse. Un référendum sur l’Europe ? Vous n’y pensez pas : ce serait non, alors que le désir est oui. Faites vos affaires sans nous, parlons d’autre chose. Laissez-nous à notre bonne vieille routine endormie.

« La France moisie a bien aimé le XIXe siècle, sauf 1848 et la Commune de Paris. Cela fait longtemps que le XXe lui fait horreur, boucherie de 14 et humiliation de 40. Elle a eu un bref espoir pendant quatre ans, mais supporte très difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration.

« Pendant quatre-vingts ans, d’autre part, une de ses composantes importante et très influente a systématiquement menti sur l’est de l’Europe, ce qui a eu comme résultat de renforcer le sommeil hexagonal. New York ? Connais pas. Moscou ? Il paraît que c’est globalement positif, malgré quelques vipères lubriques.

« Oui, finalement, ce XXe siècle a été très décevant, on a envie de l’oublier, d’en faire table rase. Pourquoi ne pas repartir des cathédrales, de Jeanne d’Arc, ou, à défaut, d’avant 1914, de Péguy ? A quoi bon les penseurs et les artistes qui ont tout compliqué comme à plaisir, Heidegger, Sartre, Joyce, Picasso, Stravinski, Genet, Giacometti, Céline ? La plupart se sont d’ailleurs honteusement trompés ou ont fait des oeuvres incompréhensibles, tandis que nous, les moisis, sans bruit, nous avons toujours eu raison sur le fond, c’est-à- dire la nature humaine. Il y a eu trop de bizarreries, de désordres intimes, de singularités. Revenons au bon sens, à la morale élémentaire, à la société policée, à la charité bien ordonnée commençant par soi-même. Serrons les rangs, le pays est en danger.

Le danger, vous le connaissez : il rôde, il est insaisissable, imprévisible, ludique. Son nom de code est 68, autrement dit Cohn-Bendit.

« Résumé de sa personnalité, ces temps-ci : anarchiste mercantiliste, élite mondialisée, Allemand notoire, candidat des médias, trublion, emmerdeur, Dany-la-Pagaille. Il a du bagou, soit, mais c’est une sorte de sauvageon. Personne n’ose crier (comme dans la grande manifestation patriotique de l’époque anti-68) :  » Cohn-Bendit à Dachau ! « , mais ce n’est pas l’envie qui en manque à certains, du côté de Vitrolles ou de Marignane. On se contentera, sur le terrain, de  » pédé « ,  » enculé « ,  » bandit « , dans la bonne tradition syndicale virile.  » Anarchiste allemand « , disait le soviétique Marchais.  » Allemand qui revient tous les trente ans « , s’exclame un ancien ministre gaulliste de l’intérieur. Il n’est pas comme nous, il n’est pas de chez nous, et cela nous inquiète d’autant plus que le XXIe siècle se présente comme l’Apocalypse.

« Le moisi, en euro, ne vaut déjà plus un kopeck. Tout est foutu, c’est la fin de l’Histoire, on va nous piller, nous éliminer, nous pousser dans un asservissement effroyable. Et ce rouquin rouge devenu vert vient nous narguer depuis Berlin ? C’est un comble, la famille en tremble. Non, nous ne dialoguerons pas avec lui, ce serait lui faire trop d’honneur. Quand on est un penseur sérieux, responsable, un Bourdieu par exemple, on rejette avec hauteur une telle proposition. Le bateleur sans diplômes n’aura droit qu’à quelques aboiements de chiens de garde. C’est tout ce qu’il mérite en tant que manipulateur médiatique et agent dissimulé des marchés financiers. Un entretien télévisé, autrefois, avec l’abbé Pierre, soit. Avec Cohn-Bendit, non, cela ferait blasphème dans les sacristies et les salles feutrées du Collège de France. A la limite, on peut dîner avec lui si on porte le lourd poids du passé stalinien, ça fera diversion et moderne. Nous sommes pluriels, ne l’oublions pas.

« L’actuel ministre de l’intérieur [Jean-Pierre Chevènement] 2 est sympathique : il a frôlé la mort, il revient du royaume des ombres, c’est  » un miraculé de la République « , laquelle n’attendait pas cette onction d’un quasi au-delà. Mais dans  » ministre de l’intérieur « , il faut aujourd’hui entendre surtout  » intérieur « . C’est l’intériorité qui s’exprime, ses fantasmes, ses défenses, son vocabulaire spontané. Le ministre a des lectures. Il sait ce qu’est la  » vidéosphère  » de Régis Debray (où se déplace, avec une aisance impertinente, cet Ariel de Cohn-Bendit, qu’il prononce  » Bindit « ).

« Mais d’où vient, à propos des casseurs, le mot  » sauvageon  » ? De quel mauvais roman scout ? Soudain, c’est une vieille littérature qui s’exprime, une littérature qui n’aurait jamais enregistré l’existence de La Nausée ou d’ Ubu roi. Qui veut faire cultivé prend des risques. On n’entend pas non plus Voltaire dans cette voix-là. Comme quoi, on peut refuser du même geste les Lumières et les audaces créatrices du XXe siècle.

« Ce n’est pas sa souveraineté nationale que la France moisie a perdue, mais sa souveraineté spirituelle. Elle a baissé la tête, elle s’est renfrognée, elle se sent coupable et veut à peine en convenir, elle n’aime pas l’innocence, la gratuité, l’improvisation ou le don des langues. Un Européen d’origine allemande vient la tourmenter ? C’est, ici, un écrivain européen d’origine française qui s’en félicite. »

A demain

1 Philippe Sollers, Josyane Savigneau. « Une conversation infinie » Editions Bayard

« Dans cet ouvrage, la grande journaliste, ancienne directrice du Monde des livres, tient la plume pour faire entrer le lecteur dans une longue conversation avec l’écrivain le plus prolixe en matière de femmes et d’amour : Philippe Sollers. Ensemble, ils évoquent leur longue amitié et peu à peu, Josyane Savigneau amène Sollers à se dévoiler, à évoquer ses relations amoureuses, la jalousie, la création littéraire, mais aussi la viellesse, la religion, la mort, le fait d’être catholique. Il se dégade du texte un charme très captivant, Philippe Sollers fait bien sûr preuve de l’esprit qu’on lui connaît, mais il livre aussi des réflexions très profondes, inédites, étonnantes et révèle, à 83 ans, une pensée pleine de jeunesse et d’énergie. » 

 2 A noter : vingt ans plus tard Jean-Pierre Chevènement publie « Passion de la France», éditions Fayard

 

 

Scandale: Europe 1 a méchamment fiché durant quinze ans les auditeurs qui lui téléphonaient.

Bonjour

Comment peut-on en arriver à de telles extrémités ?  Pendant près de quinze ans, les auditeurs qui appelaient le standard d’Europe 1 ont été fichés par la station, parfois selon leur orientation sexuelle, leur origine raciale ou leur état de santé – et ce dans des termes injurieux. Le Monde (Alexandre Berteau) cite ici Mediapart (Lou Syrah) qui dimanche 24 février, révélait que ce fichage avait été mis au jour à la faveur d’une inspection de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) dans les locaux d’Europe 1, à l’été 2016 – une information dont Le Monde a eu confirmation mais qui semble est donc restée (pourquoi ?) près de trois ans sous le boisseau.

« Lorsqu’ils reçoivent un appel, les standardistes de la station – comme ceux de la plupart des radios – renseignent dans un logiciel informatique le nom des auditeurs, leur profession, leur numéro de téléphone ou encore leur qualité d’expression, afin de planifier leur intervention à l’antenne. Mais des appréciations plus personnelles, inscrites dans une case « commentaire », ont été découvertes par les contrôleurs de la CNIL.

« Certaines de ces mentions ont trait à l’origine raciale supposée des auditeurs : ‘’accent juif tunisien, insistant et désagréable’’‘’accent du Maghreb, pas toujours claire’’ cite le gendarme des données personnelles dans son rapport en avril 2017. D’autres, à leur santé – ‘’Patrice séropositif’’, ‘’plus alcoolique mes fesses !’’‘’arrêt maladie, traitement pour un cancer’’ – ou leur sexualité : ‘’il est homo’’, ‘’c’est un ancien hétéro, qui est devenu homo’’. »

La CNIL rapporte également plusieurs commentaires délibérément « insultants ». Parmi eux : « gros con », « connard qui nous a déjà bien fait chier »« voix de vieille pédale ! », « ne répond jamais ce fdp [fils de pute] ».

L’autorité indépendante reconnaît la nécessité pour la radio de recueillir des informations sur ses auditeurs dans la mesure où « ceux-ci sont amenés à prendre la parole à l’antenne, et où la station cherche à déterminer quelles interventions seraient susceptibles de valoriser le contenu des émissions ». Mais le fichage entrepris par Europe 1 est selon elle « excessif » et « contraire aux dispositions de la loi du 6 janvier 1978 ».

Une « erreur technique » (sic)

« Excessif » ou quand la CNIL se complaît dans l’euphémisme. Au total, révèle le rapport, « plus de 483 fiches contiennent des commentaires relatifs à la qualité des auditeurs »Mais la CNIL s’inquiète surtout de la durée de conservation des informations collectées, qu’elles soient ‘’sensibles’’ ou non. Ses enquêteurs ont pu retrouver des fiches sur plus de 573 000 personnes depuis 2002, alors que la loi exige qu’elles soient effacées deux ans après leur création.

« La conservation de ces informations sur une période aussi longue provient d’une erreur technique, a expliqué la direction d’Europe 1, contactée par Le Monde. Le logiciel sauvegardait automatiquement ces données, sans que les standardistes et la direction n’en aient connaissance. » Avertie par la CNIL après son contrôle, la station a détruit cette base de données, et efface désormais automatiquement les informations collectées sur ses auditeurs après leur utilisation.

C’est au vu des mesures prises par Europe 1 que la CNIL avait décidé après délibération de ne pas rendre public son rapport en 2017, comme le recommandait pourtant son auteur. Le gendarme du numérique n’a pas non plus saisi le parquet pour les commentaires rédigés par des standardistes à propos des auditeurs. Il est, dans le monde médiatique et tout particulièrement radiophonique d’autres sanctions que juridiques. Station en perte constante de vitesse l’historique Europe 1 pourrait ici se rapprocher dangereusement de sa fin.

A demain

@jynau

 

Le dérangeant mea culpa de Marlène Schiappa : PMA, homophobie et terrorisme islamique 

Bonjour

« La Manif pour Tous » attendait des « excuses immédiates » ; elle n’aura reçu que la moitié d’un mea culpa de Marlène Schiappa. Rappelons que dans l’application soutenue qu’elle met dans la mise en scène médiatique d’elle-même la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes a accordé un improbable entretien à Valeurs actuelles. Là elle « souligne l’existence d’une convergence idéologique » entre La Manif pour tous et « les terroristes islamistes » – sans toutefois les mettre « sur le même plan » (sic).

Extraits :  «  (…) Il y a une explosion des actes antisémites, mais aussi homophobes. Ce sont deux catégories de la population soupçonnées d’être riches. Le deuxième point commun entre homophobie et antisémitisme est que ce sont les théories islamistes radicales qui désignent comme boucs émissaires ces personnes-là. Il y a une alliance entre les gens d’extrême droite et les islamistes, qui s’unissent de fait dans ce combat. Il y a des slogans de La Manif pour tous qui sont lancés dans les banlieues. (…) Les slogans et l’agressivité de la « manif pour tous » ont nourri la recrudescence de violences homophobes: + 64 % l’année dernière. L’homophobie se nourrit des messages de haine proférés par La Manif pour tous. (…) »  

Ce fut, à droite, un tollé. Et, à gauche, un silence plus que gêné sinon gênant.  « En comparant l’incomparable, Marlène Schiappa se livre à une provocation qui augure très mal du débat à venir sur les enjeux majeurs de la révision de la loi de bioéthique, observa La Manif pour tous. Les caricatures et les violences verbales n’ont pas leur place dans le débat public. »Un débat qu’Emmanuel Macron  souhaitait, hier encore, « apaisé ». Et cette association de porter plainte pour diffamation publique auprès de la Cour de justice de la République, dénonçant des « propos scandaleux » et une « insulte gravissime aux millions de Français mobilisés depuis 2012 pour témoigner pacifiquement de leur attachement à la famille ».

Ne pas boycotter Valeurs actuelles

Serait-ce le vent du boulet ? Voici qu’aujourd’hui, l’encre de Valeurs actuelles à peine sèche, Marlène Schiappa, présentr ses « excuses à toutes les personnes qui auraient pu se sentir sincèrement blessées ». « J’en assume la responsabilité. Lorsqu’un message est mal reçu c’est qu’il a été mal émis. Les gens qui ont adhéré à La Manif pour tous ne sont évidemment pas des terroristes », écrit la secrétaire d’Etat dans un communiqué publié vendredi 22 février. Explications :

 « Au cours des échanges d’une durée de près de deux heures, j’ai souligné une convergence idéologique entre différents courants de pensée se rejoignant dans le refus de l’altérité, dans la remise en cause des droits des femmes ou des droits des personnes LGBT + . Je souhaite depuis le début de mes missions m’adresser à tout le monde, sans sectarisme, et sans boycotter [sic] aucune publication que ce soit, et dans le respect mutuel. Je continuerai en ce sens. »

Une chose en somme, suivie de son contraire. Où l’on retient cette justification : « lorsqu’un message a été mal perçu c’est qu’il a été mal émis ». Et ce nouveau message qui « souligne une convergence idéologique entre différents courants de pensée se rejoignant dans le refus de l’altérité (…) ». Un message émis, sans sectarisme, par l’actuelle secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes.

A demain

@jynau

PS Sur l’usage fait du mot « homophobie » dans les médias on peut consulter le précieux « La langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement  » d’Ingrid Riocreux Editions de l’Artilleur/Toucan

 

 

 

Trois ministres répliquent à Mediapart dans la mystérieuse affaire des «bébés nés sans bras» 

Bonjour

Le 7 février dernier Mediapart (François Bonnet) dégoupillait : « ‘’Bébés sans bras’’: l’enquête nationale est au point mort » :

« Plus de trois mois après l’annonce par la ministre Agnès Buzyn d’une enquête nationale sur l’affaire dite ‘’des bébés sans bras’’, rien ou presque n’a été fait, accuse le site. Il n’y a pas de rapport d’étape public, les deux comités de pilotage n’ont pas été constitués, l’agence Santé publique France poursuit sa guerre contre le registre lyonnais Remera. 

 « ’Moi, je veux savoir, je pense que toute la France veut savoir.’’ C’était le 31 octobre 2018, et la ministre de la santé Agnès Buzyn tapait du poing sur la table en annonçant le lancement d’une enquête nationale sur l’affaire dite des « bébés sans bras ». Deux objectifs : tenter un recensement des cas d’enfants nés avec cette malformation congénitale qu’est l’agénésie transverse des membres supérieurs (ATMS) ; et tenter d’identifier les causes d’un nombre de cas anormalement élevé dans plusieurs départements (Ain, Morbihan, Loire-Atlantique) [ la suite sur abonnement ].»

Nous sommes le 12 février. Contre-attaque gouvernementale via un communiqué groupé de la ministre des Solidarités et de la Santé, du ministre d’Etat, ministre de la Transition écologique et solidaire et du ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation. Et, clairement, la volonté de démonter l’accusation de Mediapart.

Où l’on apprend que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)  et Santé publique France ont été saisies le 29 octobre dernier par ces trois ministres (Agnès Buzyn, François de Rugy et Didier Guillaume) « pour conduire des investigations possibles sur les causes, notamment environnementales, de cas groupés d’agénésie transverse des membres supérieurs dans les départements de l’Ain, du Morbihan et de la Loire-Atlantique. » Ce n’est pas tout :

« Afin d’assurer la plus grande transparence et indépendance aux travaux d’expertise, un dispositif d’expertise collective a été mis en place, animé conjointement par l’Anses et Santé publique France. Un comité d’experts scientifiques (CES) a ainsi été constitué, après appel à candidatures puis analyse des déclarations publiques d’intérêts. Composé de 22 personnalités scientifiques couvrant l’ensemble des disciplines scientifiques utiles à ces investigations et sous la présidence d’Alexandra Benachi, professeur de gynécologie-obstétrique à la Faculté de médecine Paris Sud et présidente de la Fédération française des centres pluridisciplinaires de diagnostic prénatal.

 « Ce comité aura pour mission d’identifier et d’analyser les différentes hypothèses conduisant à faire un lien entre des expositions, notamment environnementales, et la survenue d’agénésies transverses des membres supérieurs (ATMS), et de formuler des recommandations aux pouvoirs publics pour la prévention et la prise en charge des cas détectés. Une première réunion du CES se tiendra début mars. »

Et encore :

« Un comité d’orientation et de suivi (COS) a également été constitué afin d’assurer un espace de dialogue, d’échange et d’information avec l’ensemble des parties prenantes concernées par ces cas d’ATMS, représentants des familles, associations de patients ou de défense de l’environnement, professionnels de santé et représentants des registres, agences régionales de santé. Présidé par Daniel Benamouzig, sociologue au Centre de sociologie des organisations (CNRS – Sciences Po), ce comité se réunira à intervalle régulier tout au long de la phase d’expertise. La première réunion se tiendra le 21 février 2019. »

Et sans attendre la mise en place opérationnelle de ces deux comités, l’Anses et Santé publique France ont engagé un certain nombre d’investigations préliminaires qui serviront de base aux travaux du CES. Une revue de la bibliographie, des investigations locales et des développements méthodologiques ont ainsi été réalisés afin de nourrir les travaux de l’ensemble des données disponibles.  Il y a donc eu, dans ce contexte, un « point d’étape » 1 à l’issue duquel les trois ministres ont « pris acte » de la méthodologie scientifique adoptée par l’Anses et Santé publique France.

Ainsi donc que Mediapart se rassure : on ne cache rien (ici) à la presse ; tout (ou presque) est dit aux journalistes. L’ampleur des travaux et la complexité des questions posées « nécessitent le recours à une expertise scientifique rigoureuse ». Les résultats de ces travaux « sont attendus pour le 30 juin 2019 ». Et à ce stade, aucune hypothèse n’est privilégiée par rapport à une autre.

A demain

@jynau

1 Le « point d’étape » au 31 janvier 2019 transmis aux trois ministres par l’Anses et Santé publique France est disponible : https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dg-19-d-0050.pdf