Guerre des tranchées entre les «bons vivants» et ceux qui entendent bien le rester (1)

Bonjour

Terribles ambivalences de l’alcool. Ambivalences sans cesse amplifiées avec le vin. C’est un texte dont on pourrait rire. Un texte que l’on pourrait maudire. Un texte que l’on dénoncera. Un texte que nous aurions sans doute pu (avec quelques coupes et compléments) signer.

On le trouvera dans Le Figaro sons un titre trop éloquent :  «Arrêtez de culpabiliser les amateurs de vin ! ». Signés par un groupe fort hétérogène de personnalités embrassant un vaste horizon – dont le journalisme 1. C’est aussi une tribune de mauvaise foi puisque ces personnalités s’opposent aux associations qui militent pour un ‘’mois sans alcool’’ en janvier prochain » – une opération qu’elles dénoncent pour ce qu’elle n’est pas… 2

Voilà bien le début (ou plus exactement la résurgence) d’une guerre. Une guerre médiatique des tranchées. Un conflit entre les « bons vivants » autoproclamés et ceux désignés comme étant leur profil inversés. Une guerre et des impasses. Comment avancer ?

Pour commencer voici ce texte, porté par le talentueux Philippe Claudel. Il vaut d’être lu (nous soulignons), relu et débattu:

« À quoi reconnaît-on qu’une civilisation s’effondre? Peut-être au désintérêt dont certains font montre à l’égard de son patrimoine et de sa culture, ouvrant ainsi le chemin à un piétinement général de ses valeurs et de son histoire, et au rétrécissement de son champ d’existence et de liberté.

« Certaines voix autorisées – par qui? – s’élèvent aujourd’hui pour stigmatiser la consommation d’alcool et culpabiliser le buveur à chaque fois qu’il s’apprête à caresser les flancs d’un verre avant de le porter à ses lèvres. On évoque même la possibilité d’un «mois sans alcool» dès janvier prochain, suivant en cela, comme les moutons que nous sommes souvent, la toquade anglo-saxonne et puritaine du «dry january».

« Cette initiative me consterne. Et je ne sais si la placer de plus en janvier, mois de Saint-Vincent, patron des vignerons, relève de la simple bêtise ou de la provocation.

« On dit une partie et on oublie un tout, comme si on évoquait seulement les notes et pas la musique, les couleurs et non la peinture, les lettres de l’alphabet et jamais la littérature.

« On parle d’alcool pour accuser. On dit une partie et on oublie un tout, comme si on évoquait seulement les notes et pas la musique, les couleurs et non la peinture, les lettres de l’alphabet et jamais la littérature.

« Certes, la molécule d’éthanol est présente dans un armagnac ou un vieux calvados, dans un chassagne-montrachet, un flacon de la Coulée de Serrant, un pauillac, un côte-rôtie, un champagne, un grand vin du Languedoc, mais à la façon de l’armature interne d’une sculpture, qui soutient un ensemble mais n’en constitue pas la beauté. Reprochera-t-on à celui qui contemple le travail de Bourdelle ou de Maillol d’être un pervers adorateur du grillage à poulets sur lequel la glaise ou le plâtre s’appuient et la grâce s’élève?

« Le pays de France est un faible territoire, en superficie, mais je ne connais au monde nul autre endroit qui offre une marqueterie de paysages aussi divers, posés les uns au côté des autres, et, reliées à ces paysages, enracinées en eux, y tirant leur sève et leur vérité, autant de cultures qui s’incarnent dans l’architecture, la gastronomie, les savoirs, les arts et le vin.

« Je m’inquiète de l’inquiétude dont les politiques font preuve à mon égard »

« Certes il existe quantité de vignobles sur terre, et des vins remarquables. Mais les plus grands vins naissent dans les terroirs de France, grâce à une géographie unique et un savoir séculaire transmis de génération en génération. Sur cela chacun s’accorde. Faudrait-il commencer à en avoir honte?

« Au même titre que les châteaux de la Loire, les Pensées de Pascal, la peinture de Poussin, la poésie de Rimbaud, la musique de Pierre Boulez, le vin est un haut fait culturel français, sur lequel se portent les regards et les désirs du monde. Nous sommes les dépositaires de cette richesse. Nous en sommes les heureux bénéficiaires, les gardiens et les garants.

« Notre responsabilité est considérable. Bien sûr, on peut vivre sans vin, et nul n’est contraint d’en boire. Les censeurs nous diront qu’on peut alors espérer vivre plus longtemps, ce qui reste encore à prouver. Mais qu’on ne contraigne pas non plus quiconque à s’en priver. Et puis vivre sans plaisir et sans joie, sans lumière et sans fête, sans soleil et sans feu, sans mémoire et sans histoire, est-ce vivre?

 « Depuis quelques décennies, je m’inquiète de l’inquiétude dont les politiques font preuve à mon égard. Ils se soucient sans cesse de ma santé et de mon intégrité physique, et paraissent conspirer, en dignes successeurs des grotesques médecins de Molière, à m’amener jusqu’à ma mort en parfaite santé.

« Commencer à interdire, c’est interdire tout court, et à jamais. On commence par un mois, mais un mois, c’est le début de l’éternité. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas imaginer aussi un mois sans sexe, un mois sans sport, un mois sans paroles, un mois sans pensées, un mois sans imagination, tant on sait combien ces différentes activités peuvent se révéler parfois dangereuses et toxiques pour qui les pratique?

« Plutôt que sur l’interdiction, c’est sur l’éducation qu’il faut mettre l’accent. Apprendre à discerner. Apprendre à connaître. Apprendre à aimer. Apprendre à apprécier le vin, et l’apprécier non pas en fonction de la quantité à boire mais de sa qualité même, car si l’ivresse est à rechercher, c’est bien celle qui naît de l’admiration devant ce qui est singulier, et non celle qui brouille les sens et la raison.

« Le vin est un secret fragile 3. Sa célébration l’est aussi, qui scelle des moments heureux d’amitié et de fête, et des noces mystiques avec des puissances terrestres, géologiques et climatiques, qui nous dépassent. Il n’est pas inutile de rappeler que dans bien des religions polythéistes et monothéistes, le vin se regarde comme un don des dieux, leur boisson aimée, voire leur sang. Tout cela nous dit que le vin n’est en rien banal, qu’il n’est en rien commun, mais qu’il est l’incarnation d’un supplément d’âme dont on voudrait aujourd’hui peu à peu nous priver. »

A suivre : la contre-attaque

A demain @jynau

1 Ce texte a été cosigné par Philippe Claudel, Cyril Lignac, Guy Savoy, Pierre Arditi, Katherine Pancol, Christophe Alévêque, humoriste ; Yannick Alléno, chef restaurateur ; Laurent Batsch, universitaire ; Éric Beaumard, vice-meilleur sommelier du monde (1998) ; Serge Blanco, ancien international de rugby ; Philippe Bourguignon, chef d’entreprise ; Pascal Bruckner, écrivain ; Éric Carrière, footballeur ; Philippe Caubère, comédien ; Antoine de Clermont-Tonnerre, producteur ; Vincent Duluc, journaliste sportif ; Guy Forget, joueur de tennis ; Jean Gachassin, ancien président de la Fédération française de tennis ; Jean-Philippe Girard, PDG d’Eurogerm ; Gérard Idoux, chef cuisinier ; Gaspard Koenig, essayiste ; Emmanuel Krivine, chef d’orchestre ; Jean-Marie Laclavetine, éditeur et romancier ; Christian Le Squer, chef cuisinier ; Dominique Loiseau, présidente du groupe Bernard Loiseau ; Michel Maffesoli, sociologue ; Carole Martinez, écrivain ; Éric Matton, éditeur ; Mathieu Pacaud, chef cuisinier ; Emmanuel Petit, ancien footballeur ; Jean-Pierre Pernaut, journaliste ; Hervé Pierre, sociétaire de la Comédie-Française ; Éric Pras, chef cuisinier ; Denis Robert, journaliste et écrivain ; Jean Sévillia, journaliste et écrivain ;Laurent Stocker, sociétaire de la Comédie-Française ; Anne Sylvestre, chanteuse ;et Michel Troisgros, chef cuisinier.

2  Voir « ‘’Dry January’’ français: une affaire politico-sanitaire en cinq actes »  Slate.fr  4 décembre 2019

3 NDLR : « La vie mystérieuse du vin » de Bruno Quenioux, Editions du Cherche-midi

Nouvelle nomination au cabinet d’Agnès Buzyn : «conseillère chargée communication et médias»

Bonjour

C’est un message à la presse du cabinet d’Agnès Buzyn : « nous vous prions de bien vouloir trouver ci-joint l’extrait du Journal officiel paru ce jour et annonçant la nomination de Madame Carine Delrieu au poste envié de « conseillère chargée de la communication et des médias » au cabinet de la ministre des Solidarités et de la Santé. Une affaire qui réclame bien des précautions réglementaires :

« Arrêté du 28 novembre 2019 portant cessation de fonctions et nomination au cabinet de la ministre des solidarités et de la santé NOR: SSAC1933877A

La ministre des solidarités et de la santé, Vu le décret n° 2017-1063 du 18 mai 2017 modifié relatif aux cabinets ministériels ; Vu le décret n° 2017-1098 du 14 juin relatif aux collaborateurs du Président de la République et des membres du Gouvernement ; Vu le décret du 19 juin 2017 portant nomination du Premier ministre ; Vu le décret du 21 juin 2017 relatif à la composition du Gouvernement ; Vu l’arrêté du 21 juin 2017 portant nomination au cabinet de la ministre des solidarités et de la santé, Arrête :

« Article 1 Il est mis fin, à compter du 1er décembre 2019, aux fonctions de Mme Isabelle JOURDAN, conseillère chargée de la communication et des médias au cabinet de la ministre des solidarités et de la santé.

Article 2 Mme Carine DELRIEU est nommée, à compter du 2 décembre 2019, conseillère chargée de la communication et des médias au cabinet de la ministre des solidarités et de la santé.

Article 3 Le présent arrêté sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait le 28 novembre 2019. Agnès Buzyn »

Pourquoi Mme Isabelle Jourdan part-elle ? Qui est Mme Carine Delrieu venue de l’Inserm et désormais « interlocutrice privilégiée » en charge de la « communication » et « des médias » ? Ni la ministre ni le Journal officiel ne renseignent la presse. On cherche. On ne trouve que ceci concernant Mme Delrieu :

« Graduate from CELSA-La Sorbonne in Communications, my main expertise is Strategic Planning in international advertising and communication agencies : the main professional areas I work in are corporate and global brand communications, digital and new media brand contents, team management. Used to working in English on a daily basis. My goals : continue in strategic communications and head of communication in a public or private company. »

You’re Welcome in this this big public company

A demain @jynau

Noël : les journalistes vont-ils accepter le cadeau déontologique empoisonné de l’exécutif ?

Bonjour

Après les médecins, les journalistes ? Où l’on parle de la déontologie et de son corollaire, la confraternité. Lundi 2 décembre 2019, nouveauté : première assemblée générale annoncée, celle du « conseil de déontologie journalistique et de médiation ».  Une forme de tribunal destiné à la presse. Une instance « d’autorégulation, indépendante de l’Etat ». « C’est un instrument de dialogue et de confiance du public dans les médias », croit pouvoir annoncer indique son instigateur l’universitaire Patrick Eveno, président de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI), une large association de veille du respect de la déontologie dans les médias 1.

Déontologie: ensemble des règles et des devoirs qui régissent une profession, la conduite de ceux qui l’exercent, les rapports entre eux, leurs clients et le public.

La première alerte datait de juin dernier. Le secrétaire d’Etat français au numérique, Cédric O, invitait alors les journalistes à s’organiser pour lutter contre la désinformation (sic) – faute de quoi c’est l’Etat saurait s’en charger. Cedric O , 36 ans, l’un de ses plus fidèles conseillers d’Emmannuel Macron dont on connaît les rapports ambigus qu’il entretient avec les journalistes. En juin il détaillait sa « vision » dans une interview accordée à l’agence de presse Reuters :

 « Je considère qu’il doit y avoir un Conseil de l’Ordre des journalistes, des journalistes entre eux, qui prennent des décisions et qui disent à l’Etat : Vous devez retirer l’agrément de tel ou tel canard, mettre des avertissements.” »

Déjà un rapport commandé par le gouvernement prônait la création d’un Conseil de déontologie. Il proposait que, face à un contenu journalistique qu’il tiendrait pour critiquable, un citoyen ait un autre recours que la saisine du juge ou de l’éditeur. Ce document proposait aussi qu’en cas de manquement éthique ou déontologique, le même Conseil puisse émettre « des avis qui pourraient être rendus publics ». En clair un embryon de contre-pouvoir voulu par l’exécutif contre le quatrième pouvoir. Rien de comparable, en somme, avec le corps médical, son serment, sa fonction, son institution ordinale.

A l’extérieur de la loi, un code d’appréciation morale 

Six mois plus tard, et après la pitoyable affaire « Xavier Dupont de Ligonnès », le projet a étrangement prospéré. Au point d’avoir le soutien de la CFDT-Journalistes, du Syndicat national des journalistes et de plusieurs collectifs de journalistes comme « Informer n’est pas un délit » ou « Profession pigiste ».  Au point, aussi, de déclencher de salutaires oppositions au cœur de la profession. « Nous ne sommes pas contre un conseil de la presse, mais les conditions ne sont pas remplies. Rendre des comptes à nos lecteurs, nous le faisons déjà quotidiennement », explique Ellen Salvi, membre de la Société des journalistes (SDJ) de Mediapart. Dix-neuf SDJ de grands médias, parmi lesquels Le Figaro, l’AFP, L’Obs, Le Point, LCI ou France Inter, ont signé la lettre ouverte du site d’investigation : « Ce sont les lecteurs qui jugent les journalistes, pas les journalistes qui se jugent entre eux ».

« Pour le moment, la Société des rédacteurs du Monde n’a pas pris position, précise Le Monde dont le directeur, Jérôme Fenoglio, rappelle qu’il dispose déjà d’un comité d’éthique « qui fonctionne, qui est actif et qui traite de nos problèmes ». De nombreux patrons de presse, comme ceux du Figaro, du Parisien, des Echos ou du Monde, sont également hostiles à ce conseil, dont il faudra, en outre, financer le fonctionnement. 

« C’est une fausse bonne idée. Ce type d’instance crée à l’extérieur de la loi un code d’appréciation morale », estime Marc Feuillée, directeur général du Figaro. La « morale », non pas l’individuelle mais celle du pouvoir qui délègue la surveillance en marge de la loi – un mouvement qui nous rapproche de la novlangue d’Orwell.

A demain @jynau

1 On ne résiste pas, ici, à citer le billet politique du jour de notre confrère Frédéric Says sur France Culture :

« Vous êtes peut-être passés à côté de cette nouvelle (c’est vrai qu’elle elle est lointaine et semble anecdotique) : Charles Michel, le nouveau président du Conseil européen, vient de nommer un porte-parole du nom de Jurek Kuczkiewicz. Or il s’avère que celui-ci était jusqu’à présent… journaliste.  Et pas à n’importe quel poste, une fonction éminente : chef du service international du journal Le Soir, qui est l’un des grands quotidiens de référence en Belgique. 

Bien entendu, Charles Michel nomme qui il veut et chacun est libre de suivre la carrière qui lui plaît. Mais ces transferts entre deux fonctions qu’a priori tout oppose – journaliste et communicant – sont de plus en plus fréquents. 

Autre exemple, lui aussi passé quasi-inaperçu, cette fois en France. Un ancien présentateur de BFM TV est devenu conseiller communication en contrat avec le Rassemblement national. Pascal Humeau est depuis quelques mois le coach, entre autres, de Jordan Bardella, le chef de file du RN aux européennes. 

Certes, le phénomène n’est pas entièrement nouveau. Souvenez-vous de Claude Sérillon, ancien présentateur du 20h à la télévision publique reconverti en stratège de François Hollande. 

Plus récemment, Bruno Roger-Petit a troqué le maillot d’éditorialiste au magazine Challenges contre celui de conseiller d’Emmanuel Macron à l’Elysée. 

Mais ce qui est intéressants, c’est que ces transferts ne font presque plus de bruit, ne « défraient plus la chronique », selon l’expression consacrée.   Pourquoi cette banalisation ? 

Sans doute parce que le métier de journaliste se précarise, il offre moins de débouchés, sur fond de crise de la presse alimentée par la baisse des ventes et la diminution de la publicité (captée par les GAFA). Dès lors, ces opportunités font sans doute réfléchir à deux fois ceux que la carte de presse démange moins que la carte bleue.  Par ailleurs, la « muraille de Chine » entre les deux métiers (porte-parole et journaliste) s’est affaissée. 

Regardez les plateaux télé : il n’est pas rare que les éditorialistes revendiquent une affiliation politique : sur LCI, Gérard Miller vote pour les Insoumis, Françoise Degois penche pour le Parti socialiste, etc. Autre exemple en sens inverse : Laurence Saillet, qui était porte-parole du parti Les Républicains, est maintenant chroniqueuse sur l’actualité chez Cyril Hanouna. Bref, la confusion facilite la fusion. 

Si ces transfert font moins de bruit, c’est peut-être aussi pour une raison plus triste. Ils ne choquent plus parce qu’ils ne surprennent personne, en cette période de défiance accrue envers les institutions. « Les journalistes et les politiques sont cul et chemises, copains, comparses voire complices », entend-on à longueur de sondages. 

Pour une partie du public, ces mariages contre-nature font voler en éclat, non pas la déontologie, mais l’hypocrisie du milieu. « Au moins la corruption s’affiche au grand jour », si l’on résume cette pensée.  Pourtant, ce jeu de va-et-vient entre la com’ et la presse est dévastateur… 

Il laisse entendre au public que les deux professions sont interchangeables. Il instille le soupçon que les journalistes d’aujourd’hui sont les porte-parole de demain ; dans ce cas, quelle crédibilité leur accorder ? 

Pire encore : cette mauvaise habitude répand l’idée que le journalisme serait un sas pour nouer des contacts avec les politiques, en attendant de se faire grassement rémunérer par eux.  Bien sûr, ces quelques exemples représentent une goutte d’eau par rapport aux 35 000 détenteurs d’une carte de presse en activité en France, mais le symbole est là. 

Par ailleurs, les reporters défroqués compliquent la tâche de leur ex-collègues. Comme le note Jean Quatremer, le correspondant à Bruxelles du journal Libération, il va devenir de plus en plus difficile de trouver des sources. Car comment ces dernières vont-elles désormais oser se confier, parler sous couvert d’anonymat… à un (potentiel) futur communicant ? 

Autrement dit, « un lanceur d’alerte osera-t-il encore parler à un journaliste qu’il risque de retrouver un jour au service de l’institution qu’il a dénoncée ? » s’interroge Jean Quatremer. 

Dans tous les cas, ne serait-il pas sage d’imposer une période de carence, d’inactivité, entre l’exercice du journalisme et de la communication politique ? Une interdiction de travailler pendant plusieurs années, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires qui partent dans des entreprises privées, pour prévenir les conflits d’intérêt ? 

Et bien sûr, les départs de la presse vers la com’ politique doivent être des allers sans retours. Sauf à ce que les intéressés nous convainquent qu’il s’agit du même métier. Ce qui serait, dans leur bouche, un dramatique et tardif aveu. » 

«Des centaines de corps entassés … ils vendaient des jambes, des bras, des têtes, des cœurs ! »

Bonjour

L’indécence nourrit parfois le fantastique, aide à la résurgence de l’étrange.

Jardin de la France, 1er décembre 2019. Marché de la place François-Rabelais à Tours (Indre-et-Loire). Une ville calme, presque celle de Babar. Le confort, sinon l’opulence, sur les étals. Les municipales approchent : ancien journaliste le maire actuel, immobile est tout sourire. Son concurrent « en marche », un universitaire, est déjà ailleurs. Les innombrables bataillons fragmentés de la gauche et de l’écologie se font attendre.

Entre les pommes clochards de Vallères et les fromages de Sainte-Maure, la queue chez l’un des nouveaux bouchers de la place. Comme sur tous les marchés de France l’homme découpe, renseigne sur les durées de cuisson, tient le haut du pavé. Ici il commente l’actualité.  

« Vous avez vu, un truc de fou, une vraie bombe, à Paris, à Descartes … – Non  – Mais si, à l’hôpital Descartes, une bombe, des centaines de corps entassés…. Ne savaient plus où le mettre … ça débordait.. Partout… Dépassés .. Non, je n’ai pas vu …- Un truc de folie, allez sur internet et vous faites « Paris-Descartes » tout y est, on voit tout…une bombe … Oui, c’est vrai, moi je l’ai vu chez Jean-Pierre Bourdin … – ??? … – Bourdin, le journaliste du matin, à RMC … ils expliquaient tout ….

« – C’est pas tout… Des rats, des souris, l’odeur … Impensable… – Et encore … ils vendaient des jambes, des bras, des têtes, des cœurs … – Oui mais les journalistes … c’est pas possible … – Comme je vous le dis, allez-y, sur internet, tout y est, c’est des étudiants, ils ont tout filmé, tout y est raconté. C’est un truc de dingue, une vraie bombe  … – C’est vrai … Ils ont même, après la télé, été obligé de tout fermer … – On va regarder … Et puis il faudra le dire à te belle-sœur, elle qui voulait donner son corps à la science… »

Le maire et ses concurrents n’ont rien perçu, rien entendu. Qu’auraient-ils répondu ? Jardin de la France, 1er décembre 2019. Place François-Rabelais. A deux pas de la faculté de médecine du même nom. A moins d’une heure ferroviaire de Paris. A quelques lieux de la maison de naissance, intacte, de René Descartes devenu symbole mondial de la raison.

A demain @jynau

 

« Centre du don des corps à la science » : qui sont les responsables d’une telle indécence ?

Bonjour

Ainsi donc la presse généraliste peut encore, en France, avoir une fonction essentielle, démocratique. Non pas se substituer au procureur, non pas se draper dans la toge écarlate de l’investigation mais bien œuvrer, artisan patient, au service du bien public.  L’Express (Anne Jouan) vient ainsi de révéler que les dépouilles confiées au Centre du don des corps (CDC) de l’université Paris-Descartes étaient, rue des Saint-Pères, conservées dans des conditions indignes et dans des locaux insalubres.

L’Express évoque des photos datant de fin 2016, issues d’un rapport rédigé par le directeur du CDC et remis alors au président de l’université Paris-Descartes. Elles montrent « des cadavres par dizaines, au milieu d’un fatras indescriptible », des corps « démembrés », une tête qui « gît sur le sol ». Ce même rapport fait état « d’installations vétustes, inadaptées, ne respectant pas les obligations légales », de « chambres froides non hermétiques, avec des pannes à répétition » ou encore de « prolifération des souris, des mouches, avec ponte ». L’hebdomadaire assure que ce qu’il qualifie de « charnier » a existé « pendant plusieurs dizaines d’années », avec une « aggravation à partir de 2013 ». L’hebdomadaire relève par ailleurs que « les corps servent également à des entreprises privées auxquelles ils sont vendus, entiers ou démembrés », et que les professeurs de médecine, y compris ceux de l’université Paris-Descartes dont dépend ce centre, doivent eux aussi payer pour pouvoir disséquer.

Ainsi en violation de toutes les règles de l’éthique, les « pièces anatomiques », membres ou organes, sont monnayées à des industriels, laboratoires ou entreprises privées, par exemple pour faire des crash tests de voiture, selon Axel Kahn, ancien président de Paris-Descartes.

Un corps entier pouvait ainsi être vendu 900 euros, un membre 400 eurosUne tarification votée en 2011 par le conseil d’administration de l’université. Frédéric Dardel, interrogé par L’Express, défend cette vente de dépouilles votée sous sa présidence : «Les corps représentent un coût marginal, il est normal que ceux qui les utilisent payent». « Oui, il y avait du trafic, a confié à L’Express le Pr Guy Vallancien, directeur du CDC de 2014 à 2018. Les préparateurs revendaient des pièces le samedi matin à des chirurgiens, qui les emportaient.»

Selon L’Express, le Pr Richard Douard, président du CDC de 2014 en 2017, aurait alerté Frédéric Dardel, président de Paris Descartes et aujourd’hui conseiller de la ministre de la Recherche, Frédérique Vidal, un document de 27 pages avec photographies à l’appui, et ce fin 2016.

Nouvelles exigences sociétales en matière de respect de la dignité et de transparence

Or dès le lendemain de cette publication le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation a décidé d’y diligenter une inspection et d’en ordonner la fermeture administrative provisoire- et ce  « pour que l’inspection s’opère dans les conditions nécessaires à sa bonne tenue ». « Ces mesures permettront d’établir la réalité des faits ainsi que la marche à suivre afin d’envisager une réouverture du site dans les meilleures conditions » ajoute le ministère.

 L’Université Paris Descartes vient par ailleurs de s’exprimer  en des termes qui valent d’être lus. Extraits (nous soulignons):

« A la suite de la parution de l’enquête sur le Centre du Don des Corps dans le magazine l’Express du 27 novembre 2019, l’Université Paris Descartes tient à présenter ses excuses aux familles sur cette situation. L’Université souhaite apporter des précisions et réaffirme son engagement plein et entier au respect de la dignité des donneurs et de leurs familles. (…)

« Situé sur le Campus Saint-Germain, il est au cœur des plateformes universitaires accueillant des étudiants en médecine, des professionnels de santé et des chercheurs. Après plusieurs décennies d’activité, certaines installations du centre sont devenues vétustes. Dans le même temps, les pratiques se sont transformées et les exigences sociétales en matière de respect de la dignité et de transparence ont renforcé nos devoirs éthiques (sic). Cela a nécessité de revoir en profondeur les procédures et les installations du site (…)

« Le don du corps est gratuit (re-sic) ; le fonctionnement du centre génère des coûts (préparation, sérologie, conservation, mise à disposition et obsèques) qui sont demandés aux professionnels utilisa-teurs du centre. »

Afin de répondre à toutes les questions des familles des donneurs, l’université met en place une ligne téléphonique dédiée : 01 42 86 20 48. On imagine, malheureusement, la nature des questions. Et, surtout, redouter le possible impact d’une telle révélation sur l’avenir d’une pratique essentielle au progrès de la médecine et de la chirurgie. Une pratique qui réclame le respect absolu des corps et de la mémoire de ceux qui les offrent aux vivants. Comment a-t-on pu, au cœur battant de Paris, oublier tout cela ?

A demain @jynau

Accusée par France Inter, Ségolène Royal dénonce un «journaliste-investigateur-délateur »

Bonjour

Société du spectacle au carré. Ce sont quelques minutes exemplaires à ré-entendre sur France Inter : « L’ancienne ministre et ambassadrice des pôles Ségolène Royal est l’invitée de Léa Salamé à 7H50. Elle a souhaité répondre, point par point, à l’enquête publiée vendredi par la cellule investigation de Radio France.  »

Tout est dit dans le pitch : une journaliste montante de la radio publique (Léa Salamé) a choisi d’inviter sur nos ondes citoyennes une ancienne ministre (Ségolène Royal) qui a accepté de venir répondre aux accusations dont elle fait l’objet  – accusations formulées au terme d’une enquête menée par un journaliste d’investigation de cette même radio 1. Tout est résumé dans l’affrontement de ces deux femmes, le croisement de deux notoriétés inégales, le « quatrième pouvoir » s’attaquant aux trois premiers. Un combat qui caractérise notre époque et dont on peut redouter, sinon les suites, du moins l’issue finale.

Voici comment France Inter résume son affaire :

« L’ancienne ministre de l’Écologie Ségolène Royal a choisi de venir répondre, point par point, aux éléments de l’enquête publiée vendredi par la « Cellule investigation de Radio France » sur ses activités en tant qu’ambassadrice des pôles. « J’ai été surprise d’être mise en cause de façon diffamatoire et très violente sur Radio France« , déclare-t-elle. 

Elle n’a pas répondu aux questions qui lui étaient posées avant la publication de l’enquête, car, selon elle, « ces questions étaient déjà diffamatoires en tant que telles, elles s’appuyaient sur une information de ce journaliste investigateur délateur qui faisait état de témoignages ou de documents en sa possession. J’ai écrit à la présidence de Radio France pour avoir connaissance de ces éléments d’information », explique-t-elle. 

✔@franceinter .@RoyalSegolene : « Je n’ai pas répondu aux questions qui m’étaient posées car elles étaient déjà diffamatoires en tant que telles et s’appuyaient sur les informations d’un journaliste investigateur délateur. » #le79Inter

.@RoyalSegolene : « Je ne touche pas d’enveloppe de 100 000 euros. Aucun fonctionnaire ne touche une enveloppe. Comme pour tout service administratif, il y a une limite, utilisée déplacement par déplacement, remboursée. » #le79Inter

.@RoyalSegolene : « Mes collaborateurs travaillent 35h au service de la mission qui m’est confiée au service des pôles. Sur leur temps libre il leur arrive de m’accompagner au long cours. » #le79Inter

.@RoyalSegolene : « Vous sous-entendez que Ségolène Royal a une responsabilité mais qu’elle ne va pas aux réunions Arctique. Cette affirmation est fausse. Je ne vais pas aux réunions où la France n’a pas la parole. » #le79Inter

Jamais les tweets ne résumeront la complexité d’un tel sujet. Il faut réécouter l’émission. Elle nous dit beaucoup des temps démocratiques que nous traversons, aux confins du journalisme, de la justice et de l’exécutif.

NB: France Inter a conforté son avance à la rentrée, tandis qu’Europe 1 s’est stabilisée après des années de chute : ce sont les principaux enseignements des audiences de septembre-octobre publiées mercredi 20 novembre par Médiamétrie. France Inter reste leader (11,7 % d’audience cumulée, + 0,2 point sur un an) devant RTL (11,4 %, – 0,4 point sur un an, mais avec une part d’audience en progression).

A demain @jynau

1 L’enquête de Sylvain Tronchet (35 minutes) : « Ségolène Royal : enquête sur les activités de l’ambassadrice des pôles »

Dix-sept millions d’euros: pourquoi Servier a-t-il ainsi avantagé la presse et les médias ?

Bonjour

Ainsi donc il ne nous faut pas confondre les « cadeaux » de Big Pharma avec les simples « avantages » qu’il peut octroyer. Coïncidence, cette précision survient alors que le mensuel Prescrire, indépendant de l’industrie pharmaceutique continue son travail « autour du procès du Mediator » 1. Où l’on apprend que Les Laboratoires (« la firme ») Servier verse des millions d’euros d’avantages chaque année à divers acteurs du monde médical en France. « Après le désastre 2 du Mediator°, beaucoup de professionnels de santé et de leurs diverses organisations ont continué à profiter des avantages de la firme Servier, comme si de rien n’était » affirme Prescrire. Résumé :

« Au cours de la période 2012-2018, en France, la firme Servier a été la dixième pour le montant des avantages distribués aux acteurs de la santé. Selon les déclarations de la firme, ce montant s’élevait à 108 millions d’euros, dont 11 millions pour sa filiale Biogaran, spécialisée dans les médicaments génériques. La répartition par bénéficiaires est, par ordre décroissant : les académies, sociétés savantes et organismes de conseil (53 millions d’euros) ; les professionnels de santé (25 millions) ; la presse et les médias (17 millions) ; les étudiants en santé (7 millions) ; et, en fin de liste, les associations de patients (100 000 euros) et les associations d’étudiants (50 000 euros). Les cardiologues ont touché 6,2 millions d’euros pendant la période 2012-2018, soit un quart du total des avantages versés aux professionnels, et des médecins généralistes ont touché 3 millions. »

Entre scandale et désastre

Bien évidemment on aimerait mieux comprendre la ligne budgétaire concernant « la presse et les médias ». Pourquoi 17 millions  entre 2012 et 2018 ? Pour autant tout n’est pas constant. Prescrire observe ainsi « une baisse importante du nombre des avantages déclarés par la firme Servier en 2016, avec une certaine remontée depuis ». Pourquoi ? En partie à cause d’une « diminution très sensible » du nombre de visiteurs « médicaux » décidée dans le cadre d’une réorganisation de la stratégie commerciale de la firme. La firme a ainsi souhaité en effet recentrer ses activités dans certains domaines thérapeutiques comme l’oncologie (avec un nombre réduit de professionnels de santé), renforcer sa promotion dans les pays émergents, et poursuivre son développement de médicaments génériques et biosimilaires.

On observera que l’Académie nationale de médecine a reçu  de la firme 150 000 euros entre 2014 et 2018 – et qu’elle délivre un prix « Académie nationale de médecine – Servier ». « Après le désastre du Mediator°, beaucoup de professionnels de santé et de leurs diverses organisations ont continué à profiter des avantages de la firme Servier, comme si de rien n’était, conclut le mensuel. Alors même que ce procès est en partie celui des conflits d’intérêts et des influences entre firmes et autres acteurs de la santé, aux dépens de la santé des patients. »

A demain @jynau

1 « La firme Servier, un financeur de poids du monde médical » Rev Prescrire 2019 ; 39 (433) : 863-864. (pdf, accès libre)

2 Nous nous interrogions il y a peu sur l’utilisation, par Prescrire, du terme « désastre » concernant l’affaire du Mediator. Un extrait de l’aimable réponse de Pierre Chirac, directeur de la publication :  « Cher confrère, Mediator°, c’est certes aussi un scandale, mais nous parlons de « désastre » parce qu’il y a des dégâts humains… (…) ».