« La République en marche » va-t-elle bientôt excommunier la députée Agnès Thill ?

 

Bonjour

Aux frontières du Grand Débat, comme un parfum du bûcher. C’était à lire dans Le Journal du Dimanche : « Des députés En marche dénoncent les « théories complotistes » de leur collègue Agnès Thill » (Anne-Charlotte Dusseaulx). Nous avons déjà rapporté ce qu’il en était des convictions de cette ancienne députée socialiste devenue macroniste et opposée à la « PMA pour toutes » -une opposition radicale qui la conduit à faire d’étranges ellipses sur fond d’écoles coraniques. Agnès Thill, donc, députée de l’Oise, 54 ans, élevée dans une famille ouvrière chrétienne, ancienne institutrice et que l’on commence à entendre sur les radios périphériques.

La députée Agnès Thill bientôt excommuniée à la demande d’une vingtaine d’élus La République en marche (LREM) qui portent, la concernant, le diagnostic de complotisme ; très mauvais pronostic. Plusieurs cadres du parti, dont son patron Stanislas Guerini, 36 ans, ancien de l’Ecole alsacienne  et le chef de file des députés du groupe majoritaire Gilles Le Gendre, 60 ans, ancien du collège Sainte-Croix  avaient déjà pris leurs distances avec les propos de leur collègue l’élue, dénonçant des opinions « contraires » aux engagements de leur mouvement politique.

Insultes et complotisme

« Si nous connaissons tous l’opposition d’Agnès Thill à la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes, et nous respectons ses convictions, bien que nous ne les partagions pas, le débat politique ne doit en aucun cas être nourri d’insultes ni de théories complotistes » écrivent les vingt députés LREM à leur président comme d’autres le feraient au directeur du collège lors d’un conseil de discipline. Ils rappellent à Gilles Legendre qu’Agnès Thill avait déjà fait l’objet d’un avertissement « l’automne dernier » et attendent une « réponse de fermeté ».

« Nous ne pouvons tolérer les délires islamophobes, homophobes et paranoïaques d’Agnès Thill » écrivent-ils quand cette dernière appelle à « débattre sur le fond ».  Gilles Le Gendre et Stanislas Guérini ont d’ores et déjà pris leur distance (« Ce texte n’engage que son auteure » ; « nombre des opinions qu’il contient sont contraires aux engagements et aux idées portés par LREM et son groupe parlementaire ». Dans le même temps l’entourage de Gilles Le Gendre à fait savoir à Libération qu’ « exclure Agnès Thill serait la pire des décisions ». « On ne veut pas en faire une martyre ». Le groupe LREM compte actuellement 307 membres.

« L’affaire prend de l’ampleur. La dureté des réactions contre la députée LaREM Agnès Thill, hostile à l’extension de la PMA, traduit une volonté de la diaboliser en faisant l’économie du débat de fond qu’elle soulève » souligne Le Figaro (Guillaume Tabard). « Diaboliser » : tenir pour diabolique – un verbe du premier groupe que l’on tenait pour suranné.

A demain

@jynau

 

 

 

Insémination. « Si la photo est bonne, j’achèterai des paillettes du sperme de ce jeune homme »

Bonjour

Croissance continue de la marchandisation du corps humain. Aucune solde. Un marché qui se nourrit de  dangereux fantasmes que la génétique nourrit – quand elle devrait, en toute rigueur, les assécher 1. Dernier exemple en date, ce papier du Daily Mail, signé (Chloé Morgan) : « British couples can pay £222 to browse pictures of sperm donors to ensure they get the best-looking babies – in Europe’s FIRST online gallery of men willing to donate ». Un papier fort opportunément repris sur le site Gènéthique.

Où l’on apprend qu’il est désormais possible de « choisir son donneur de sperme dans une galerie photo » – la dernière trouvaille de la trop célèbre Cryos, « banque de sperme danoise ». Slogan publicitaire :  « afin d’obtenir les bébés les plus beaux ». La beauté d’un bébé n’ayant pas de prix, le coût supplémentaire pour les client.e.s est de 250 € supplémentaire. Et ils sont nombreux à payer le prix fort. « La photo adulte les aide à reproduire le mécanisme de sélection naturel »explique (sans honte ni rire) Peter Reeslev, PDG de Cryos. Un marchand de gamètes qui se déclare « très satisfait de l’intérêt que cela suscite ».

« Cryos International Sperm & Egg Bank » ? La version marchande, galopante et sans états d’âme des Cecos français respectant une éthique qui se réduit chaque jour comme peau de chagrin. Une éthique ruinée par les entreprises étrangères mais aussi depuis peu minée de l’intérieur comme en témoigne le rapport parlementaire « Jean-Louis Touraine » et ses recommandations quant à la prochaine révision de la loi de bioéthique.

Paillettes colorées livrées en 24 heures chrono

 Si la photo est bonne. La banque de sperme danoise officie depuis plus de 30 ans dans une centaine de pays et revendique la « fabrication » de 65 000 enfants. Il y a dix ans Le Monde rapportait qu’elle mettait en ligne une liste de 309 géniteurs potentiels, « la plus importante au monde ».

« Truffée d’informations qui étaient jusque-là réservées aux cliniques, elle renseigne sur leur « race » – caucasienne pour l’essentiel -, groupe ethnique, taille, poids ou couleur des yeux, mais aussi sur leur niveau d’éducation, leur métier et leur groupe sanguin évidemment, anonyme ou non anonyme. Cryos dit vouloir copier « le modèle américain ». Sa filiale franchisée américaine, créée en 2001, offrait déjà ce service. Moyennant 500 à 2 000 euros selon la qualité et la quantité désirées mais aussi le choix du donneur et le type de transport, les paillettes colorées sont livrées en 24 heures chrono. Seule exigence pour les particuliers : fournir le certificat d’un médecin qui les réceptionnera.

« La clientèle peut choisir entre deux types de « profils » : profil de base ou profil étendu. Les premiers sont désignés par des numéros, les seconds par des prénoms. Les indications sont assez brèves pour les uns, très développées sur les autres. Prenez Cliff par exemple, joli poupon à l’âge d’1 an : c’est un des privilèges des profils étendus que de donner accès à une photo du donneur enfant. Cliff est diplômé d’une des dix premières universités américaines. Un critère « très important » pour les célibataires, souligne Jeannett, du service commercial et à ce titre amenée à répondre par téléphone aux questions des clientes, quand les couples vont privilégier avant tout la recherche d’un enfant « qui ressemble » au père. Pour 25 euros, Cryos offre la possibilité d’une première sélection de donneurs selon leur ressemblance physique avec le futur père. Il suffit d’envoyer sa photo.. ».

Sélection naturelle et eugénisme positif

 Si la photo est bonne. L’an dernier Ole Schou, directeur de Cryos se confiait au Figaro : « Nous recevons des commandes de France pratiquement tous les jours ». Selon lui la réussite de son entreprise est le fruit du « sérieux de l’enquête familiale concernant les antécédents génétiques des donneurs, les maladies possiblement héréditaires et, d’une manière plus générale, l’excellence des donneurs ». Ces donneurs  contribuent selon la banque, à un « un eugénisme positif ». Les acheteurs peuvent sélectionner le donneurs selon de nombreux critères : couleur des yeux mais aussi, « droitier », « sportif », qui « ne porte pas de lunettes »…

« Toute notre société est fondée sur la sélection naturelle, il est normal que les parents puissent choisir un géniteur selon leurs critères », souligne Ole Schou. Et les « donneurs » d’applaudir à l’idée de pouvoir participer à l’élaboration « d’enfants parfaits ». Chez Cryos le prix d’un achat unitaire varie « entre 69 euros » et « plus d’un millier d’euros ». Ils peuvent atteindre jusqu’à 12.000 euros « si vous souhaitez des frères et sœurs génétiques » car vous pouvez vous assurer « un droit exclusif sur le futur sperme disponible du donneur ».

Si la photo est bonne. L’offre est sans fin. Avec la photo, l’entreprise peut aussi fournir aussi toute une série d’informations, « des photos de bébé, des enregistrements audio, des salutations manuscrites, des tests d’intelligence émotionnelle, des arbres généalogiques et les impressions de l’entreprise sur le donneur ».

Aujourd’hui, Brexit ou pas,  Cryos indique  que ce sont les clients britanniques qui sont les plus intéressés par ce nouveau service. Elle  précise aussi que parmi ses clients la proportion de célibataires et de couples de femmes augmentait considérablement depuis cinq ans :  50 % sont des femmes célibataires, 35 % des couples de femmes et 15 % seulement des couples hétérosexuels. Les homosexuels sont les plus demandeurs d’informations détaillées sur le donneur.

Mais encore ? Où est, ici, le politique ? Qui ne voit les soubassements idéologiques et les conséquences eugénistes d’un tel courant ? Qu’en disent les vieux sages et les jeunes garants de « l’éthique à la française » ? Que fait face à cette menace grandissante l’Agence française de biomédecine ? Comment les Cecos imaginent-il pouvoir résister longtemps à Cryos ? Qui, au sein du gouvernement français s’intéresse à un tel dossier ? Ce sujet sera-t-il abordé lors du Grand Débat ? A l’occasion des prochaines élections de l’Union européenne ?

A demain

@jynau

1 Sur ce thème on se reportera dans The Economist (19 janvier 2019) à : « James Watson A pioneering biologist is reprimanded for unscientific, offensive views »

 

 

 

«PMA pour toutes» : elle déclenche une vive polémique au sein de La République en marche

Bonjour

C’était écrit. Voulu par le député-médecin Jean-Louis Touraine, socialiste devenu macronien, le rapport parlementaire sur la bioéthique commence à faire des vagues politiques. Ce document annonce, à sa façon, la possible fin de la « bioéthique à la française ». Il recommande notamment (promesse du candidat Emmanuel Macron) « l’extension à toutes les femmes des techniques de PMA ». Au nom de l’égalité des droits, la mission d’information parlementaire souhaite notamment que toutes les femmes bénéficient des mêmes modalités de remboursement par la Sécurité sociale.

Et son rapporteur, Jean-Louis Touraine, va plus loin. Il préconise plusieurs changements qui, s’ils étaient adoptés, auraient des conséquences pour l’ensemble des couples ayant recours à la PMA. Sur la question de l’accès aux origines, M. Touraine se dit par exemple favorable à ce que les enfants nés d’un don puissent, à leur majorité, accéder à des informations non-identifiantes (caractéristiques médicales) ainsi qu’à l’identité de leur géniteur.

Au lendemain de la publication de ce rapport la députée Agnès Thill (LRM, Oise) annonce publiquement son opposition. Ce qui provoque de violentes au sein du groupe de la majorité présidentielle – un groupe qui prend habituellement soin de ne pas montrer les divisions qui peuvent exister en son sein. On précisera que Mme Thill était membre de la mission d’information sur la révision des lois de bioéthique.

« Débat apaisé » et « écoles coraniques »

Dans une longue lettre adressée jeudi 17 janvier à ses collègues du groupe majoritaire, Mme Thill pilonne le rapport de son collègue Touraine.  Elle estime notamment qu’accepter dans la future révision de la loi le « parent d’intention » (le parent n’ayant pas de lien biologique avec l’enfant) « permet la multiplication des parents », et que le mot « parent » « n’a alors plus aucun sens ». « Il en découle politiquement, que cette absence de sens de genre dans le mot “parent” favorise l’éclosion d’écoles coraniques et le départ de nos élèves vers celles-ci », écrit la députée Thill, 54 ans, qui a grandi dans une « famille ouvrière chrétienne » en Seine-Saint-Denis et qui, après avoir été longtemps institutrice dans l’Oise a dirigé une ‘école primaire à Paris.

« Nos amis musulmans, que nous savons opposés à cet éloignement progressif des concepts de père-mère, homme-femme (…) ne vont point dans la rue, ni dans les urnes, pour exprimer leur conception, écrit-elle. Mais ils vivent en créant un monde parallèle dans la République, où les choses sont comme ils veulent (…). Il n’y a pas chez nos amis musulmans de parent 1 et de parent 2 ». Et Mme Thill cite dans sa lettre, parmi les experts qui se sont prononcés sur l’extension de la PMA, des « juristes », des « scientifiques », des « associations » mais aussi des « francs-maçons ».

Réplique immédiate de certains de ses collègues du groupe majoritaire qui estiment que, cette fois, la « ligne rouge » a été franchie. « Marre qu’une députée LRM puisse prononcer des propos homophobes et islamophobes aussi librement… Le courrier reçu par mes collègues et moi-même est un tapis de sottises qui stigmatise inutilement deux minorités. En France, il n’y a pas de “parallèle” à la République », a notamment réagi sur Twitter la députée Laurence Vanceunebrock-Mialon (LRM, Allier), fonctionnaire de police. Quant à Aurélien Taché (LRM, Val d’Oise) il réclame que sa collège Thill soit exclue du groupe « sans plus attendre » : « Stop. Homophobie, islamophobie (…) »écrit-il sur Twitter.

Interrogée par Libération (Sylvain Chazot)  la porte-parole du groupe LRM, Marie Lebec, députée des Yvelines, elle dénonce une lettre « caricaturale, comme Agnès Thill peut l’être ». L’AFP rappelle que ce n’est pas la première fois qu’Agnès Thill est la cible de critiques au sein de son parti pour certains de ses propos. En novembre dernier, LRM avait mis une « dernière » fois en garde l’élue de l’Oise « contre les excès » de ses « prises de position publiques ». La députée avait alors dénoncé l’existence d’un « puissant lobby LGBT à l’Assemblée nationale ».

Où l’on voit que nous sommes encore assez loin du « débat apaisé » qu’Emmanuel Macron appelait de ses vœux avant de pouvoir, dès cette année, légiférer.

A demain

@jynau

 

Politique : le rapport du député Touraine annonce la fin de la « bioéthique à la française »

Bonjour

Annoncé hier en « avant-première » par Le Figaro (Agnès Leclair), le voici exposé sur le site de La Croix (Loup Besmond de Senneville). Et le voici présenté par Le Monde (Solène Cordier). Et pour le vieux quotidien vespéral aucun doute : le rapport de de la mission d’information sur la révision de la loi relative à la bioéthique est « audacieux ». « Audace », vraiment ? Cette « qualité de l’âme, qui incite à accomplir des actions difficiles, à prendre des risques pour réussir une entreprise considérée comme impossible ».

Comme prévu les recommandations de cette mission d’information parlementaire embrasse des thèmes variés incluant la procréation médicalement assistée (PMA), l’auto-conservation ovocytaire, l’intelligence artificielle ou les recherches sur l’embryon humain.  Et comme prévu le député Jean-Louis Touraine (anciennement socialiste, LRM, Rhône) n’a pas fait dans le détail – prenant le risque délibéré de relancer les polémiques et d’interdire « l’apaisement » souhaité par Emmanuel Macron avant de légiférer.

Le Pr Touraine prend soin de rappeler que la France fut ici « à l’avant-garde » en étant le premier pays à se doter, dès 1983, d’un Comité consultatif national d’éthique (CCNE).  Une initiative de François Mitterrand et qui permis la traduction de l’éthique dans le droit. Et le député Touraine de revendiquer  « un groupe de propositions cohérentes et moins frileuses que par le passé », mais pour autant inscrites dans « l’esprit de la conception bioéthique à la française »- ce  qui, sauf à tordre cet esprit, est hautement discutable.

Ainsi « l’extension à toutes les femmes des techniques de PMA ». « Au nom de l’égalité des droits, la mission d’information parlementaire souhaite notamment que toutes les femmes bénéficient des mêmes modalités de remboursement par la Sécurité sociale, résume Le Monde. Mais le rapporteur va plus loin. Il préconise plusieurs changements qui, s’ils étaient adoptés, auraient des conséquences pour l’ensemble des couples ayant recours à la PMA (…) Sur la question de l’accès aux origines, M. Touraine se dit favorable à ce que les enfants nés d’un don puissent, à leur majorité, accéder à des informations non-identifiantes (caractéristiques médicales) ainsi qu’à l’identité de leur géniteur. »

Filiations anticipées

On voit mal comment de telles dispositions s’inscrive dans « l’esprit de la conception bioéthique à la française » – une conception fondée sur l’inscription de la PMA dans le champ de la thérapeutique de la stérilité et sur le respect absolu de l’anonymat des donneurs – de sang comme de gamètes.

« Attentif à  »l’intérêt supérieur de l’enfant », le rapporteur imagine en outre de modifier l’établissement du mode de filiation pour tous les enfants issus de PMA, en instaurant une  »déclaration commune anticipée de filiation » des futurs parents, ajoute Le Monde. Cette mention figurerait sur l’acte de naissance intégral de l’enfant, lui permettant d’en avoir connaissance à sa majorité. Cette proposition, défendue notamment par la sociologue de la famille Irène Théry, impliquerait une modification du code civil. Elle aurait surtout comme effet de rompre avec le secret qui entoure souvent les naissances avec dons de gamètes dans les couples hétérosexuels. Une petite révolution. » Petite est ici de trop.

Jean-Louis Touraine entend encore « permettre la reconnaissance de la filiation à l’égard du parent d’intention pour les enfants issus d’une GPA pratiquée à l’étranger, dès lors qu’elle a été légalement établie à l’étranger ». L’objectif avancé est bien évidemment comme toujours celui de « conférer un statut à l’enfant ». Mais comment ne pas voir là le premier pas vers la dépénalisation d’une pratique jusqu’ici condamnée, précisément  au nom de « la conception bioéthique à la française ».

Cultures d’embryons humains

Ce n’est pas tout. « Jean-Louis Touraine préconise la levée de l’interdiction de créer des embryons transgéniques ‘’afin de favoriser la recherche scientifique’’, ainsi que l’allongement de la durée de culture des embryons – aujourd’hui limitée à 7 jours –, à 14 jours, voire au-delà (…) » observe La Croix. Réfutant tout eugénisme, le rapport porte aussi la marque d’une volonté de repérer les maladies le plus tôt possible, par exemple en autorisant les médecins à détecter les trisomies sur les embryons avant qu’ils soient réimplantés dans l’utérus. Le député propose aussi de permettre à tous les couples de se soumettre à des tests génétiques avant de concevoir un enfant, afin de pouvoir détecter un certain nombre de maladies génétiques graves pouvant survenir « chez l’enfant ou l’adulte jeune.

« À la lecture de ce rapport, il est frappant de constater que la loi apparaît souvent, en creux, comme un empêchement au progrès technique, résume le quotidien catholique. Une orientation confirmée vers la fin du texte : ‘’Il faut prendre en compte l’accélération des avancées scientifiques et des technologies biomédicales, dans un contexte de mondialisation des enjeux de santé et de recherche, ainsi que les nouvelles demandes de la société induites par ces innovations’’. »

« Ceux qui ne veulent pas réviser la loi parce qu’ils ont peur des évolutions ne tiennent pas compte des évolutions scientifiques et techniques, a insisté Jean-Louis Touraine devant la presse. Il ne faut pas croire que ce que l’on dit maintenant va être gravé dans le marbre. Ce que nous avons retenu devra être revu dans le futur (…). Il nous faut toujours être dans le progrès contrôlé, prudent. »

Mais comment invoquer la prudence quand, précisément, on entend graver dans le marbre de la loi des dispositions opposées à ce qui, depuis plus d’un demi-siècle, fonde, définit et structure « la bioéthique à la française ».

A demain

@jynau

 

GPA et PMA «pour toutes»:  de quel droit pourraient-elles être interdites du Grand Débat ?

Bonjour

Colères et passions, politique, éthique et procréation. C’est une information en « avant-première»  du Figaro (Agnès Leclair) « PMA pour toutes: un rapport parlementaire pose le débat». Plus précisément les députés de la mission d’information sur la révision de la loi de bioéthique vont voter ce 15 janvier la publication du rapport rédigé par Jean-Louis Touraine, médecin jadis socialiste aujourd’hui l’un des piliers de la Macronie.

« Ce parlementaire LaREM connu pour ses prises de position en faveur de l’euthanasie et de la PMA pour toutes, a formé un surprenant duo à la tête de la mission d’information avec un des ‘’mousquetaires’’ anti-mariage pour tous, le député Xavier Breton (LR)  précise Le Figaro. Ensemble, ils ont mené quelque soixante-cinq auditions et entendu un nombre impressionnant de représentants d’associations, de juristes, de philosophes, de religieux ou encore de médecins pour réfléchir à l’évolution de la loi. »

Or, ajoute le quotidien de droite, si les auditions ont permis à des opinions très variées et souvent contraires de s’exprimer, les propositions du rapporteur s’annoncent, sans surprise. Des propositions radicales, favorables à la PMA pour toutes et à son remboursement par la Sécurité sociale, à l’accès à leurs origines des enfants nés d’un don ou encore à l’autoconservation des ovocytes pour les femmes souhaitant préserver leur fertilité…

Il reste toutefois à savoir comment ces propositions de révolution de la loi de bioéthique seront reçues par les autres députés de la mission, dont certains se sont montrés plus conservateurs, comme la députée LaREM Agnès Thill. « Même si je suis en désaccord avec nombre de ces choix, ce rapport a le mérite de la clarté. Il présente les enjeux de la révision de la loi de bioéthique, les choix qui s’offrent à nous et les conséquences qu’ils entraînent. C’est donc une bonne base de travail pour se positionner pour ou contre ces évolutions», estime Xavier Breton.

Plus important encore : quelle latitude le gouvernement et le président de la République donneront-ils aux parlementaires sur ce débat périlleux qui vient d’être reporté dans le calendriers après les élections européennes. Dans une lettre aux présidents de l’Assemblée et du Sénat dévoilée vendredi 11 janvier, le Premier ministre a indiqué que le gouvernement allait organiser en février des « séminaires thématiques » pour les parlementaires sur quatre thèmes du projet de loi de révision de la loi bioéthique (dont la PMA « pour toutes », la filiation, les diagnostics génétiques prénataux et postnataux, la recherche sur l’embryon). Ces sessions seront animées par les administrations de ministères de la Santé, de la Justice, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. L’objectif affiché est de créer «les conditions d’un débat le plus précis et le plus apaisé possible» dans l’Hémicycle.

« Le temps parlementaire autour du projet de loi va bientôt s’ouvrir, écrit M. Philippe dans ce courrier que Le Monde (Olivier Faye) avait très tôt pu consulter. Il me semble essentiel que le débat qui va s’engager soit le plus apaisé et le plus respectueux possible, sans pour autant faire taire les divergences de vue. » Le Premier ministre souhaite que soit menée « une réflexion commune, de synthèse, associant la diversité des parlementaires de chaque Chambre ». L’exécutif a décidé, « avant de saisir le Parlement officiellement d’un projet de loi », poursuit M. Philippe dans cette lettre, que « des séminaires, animés par les administrations compétentes, se tiendront chaque semaine à partir de fin janvier puis courant février en présence des ministres ». Selon Matignon, le sujet devrait être présenté au conseil des ministres « au premier semestre » 2019.

Hasard, fatalité et publicité

D’ici là, objectif gouvernemental prioritaire : prévenir l’émergence des tensions qui avait précédé l’adoption de la « loi Taubira sur le mariage pour tous », en 2013. « Très présente dans la rue à l’époque, la Manif pour tous a d’ores et déjà fait savoir qu’elle se mobiliserait contre le projet d’extension de la PMA, tout comme les partis Les Républicains et le Rassemblement national, rappelle Le Monde. La sérénité est décidément un combat de tous les jours. »

«Attention au risque de confusion entre l’exécutif et le législatif ! avertit le député Xavier Breton. Ce n’est pas au gouvernement de former les parlementaires. Les députés ne sont pas sous la tutelle du gouvernement. L’échange doit se faire d’égal à égal. Si c’est le cas, les membres du gouvernement pourraient aussi venir se former au sein de notre mission qui mène un travail de fond sur ces sujets. » «Il n’y aura jamais de consensus sur ces sujets et le climat ne sera jamais totalement apaisé, estime pour sa part Jean-Louis Touraine. Mais, même dans un contexte politique tendu par la crise des “Gilets Jaunes”, ce débat aura lieu en 2019.»

Dépassionner le débat ? L’affaire est d’autant plus complexe qu’Emmanuel Macron et le gouvernement sont aujourd’hui frontalement confronté à la tourmente récurrente des Gilets Jaunes ? Et ce alors qu’au sein même de la majorité présidentielle, des voix dissonantes se font entendre dans quelques médias pour exprimer leur opposition à l’extension de la PMA.

«Attention au risque de confusion entre l’exécutif et le législatif! avertit Xavier Breton. Ce n’est pas au gouvernement de former les parlementaires. Les députés ne sont pas sous la tutelle du gouvernement. L’échange doit se faire d’égal à égal. Si c’est le cas, les membres du gouvernement pourraient aussi venir se former au sein de notre mission qui mène un travail de fond sur ces sujets.» «Il n’y aura jamais de consensus sur ces sujets et le climat ne sera jamais totalement apaisé, juge pour sa part Jean-Louis Touraine. Mais, même dans un contexte politique tendu par la crise des “gilets jaunes”, ce débat aura lieu en 2019.»

Le hasard et la fatalité veulent que le rapport radical du député Touraine soit adopté le jour même où s’ouvre le Grand Débat voulu par Emmanuel Macron pour « transformer les colères en solutions ». Le jour, aussi, où la publicité est faite par différents médias pour un petit ouvrage 1 poussant à la légalisation, en France, de la pratique de la Gestation pour Autrui.

A demain

@jynau

1 « Moi, Valentina, née par GPA » Valentina Mennesson, éditions Michalon, 148 pages, 16€.

 

 

Georges David (1923-2018), pilier de l’éthique de la procréation médicalement assistée

Bonjour

Le Pr Georges David, créateur du premier Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos), est mort le 22 décembre à Paris. Il avait 95 ans. Créateur du premier Cecos, en 1973, à l’hôpital de Bicêtre, mais aussi fondateur de l’éthique française de la procréation médicalement assistée ; une éthique calquée sur celle de la transfusion sanguine : anonymat, gratuité et bénévolat ; trois principes aujourd’hui brutalement et dangereusement remis en question.

Avec Georges David c’est l’un des derniers représentants des pionniers médicaux du XXème siècle qui disparaît. Un médecin qui, après avoir envisagé d’être généraliste campagnard devint un spécialiste de la transfusion sanguine avant de gagner l’histo-embryologie et d’oser codifier, médicaliser et moraliser la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur (IAD) contre la stérilité masculine. Puis de participer au développement du réseau des Cecos. Et enfin, consécration, de greffer (en 1994) dans la loi de bioéthique les trois principes auxquels il tenait plus que tout et qui, aux antipodes de la jungle de la marchandisation du corps humain, constituent le socle de l’éthique à la française. C’est dans ce contexte que ce médecin hors du commun devint membre du Comité consultatif national d’éthique et de l’Académie nationale de médecine.

Inventeur du don de sperme

Il avait « inventé le don de sperme » – pour reprendre le titre d’un livre d’entretiens (Cahen C, Van Wijland J. Inventer le don de sperme. Entretiens avec Georges David, fondateur des Cecos. Éditions Matériologiques, 2016). Un ouvrage dont le Pr Roger Henrion avait fait la recension devant l’Académie nationale de médecine. Un Roger Henrion visionnaire :

« On ne doit pas se dissimuler que les deux conditions majeures édictées par les Cecos, l’anonymat et la gratuité des dons, qui ont fait et font encore toute l’originalité de la position française et ont évité à ce jour, dans notre pays, la dérive commerciale observée dans les pays anglo-saxons où les donneurs sont proposés sur catalogue, sont particulièrement menacées. La procréation médicalement assistée dans les couples homosexuels féminins ouvrira une brèche à laquelle il sera de plus en plus difficile de résister. »

Fatalité ou pas, c’est ainsi : l’inventeur du don de sperme nous quitte à la veille d’une révision de la loi de bioéthique qui risque de ruiner les principes sur lequel il avait bâti son œuvre. Et d’ouvrir, en France, les portes au grand marché florissant et destructeur des cellules sexuelles humaines.

A demain

Polémique : peut-on oser faire un parallèle entre la PMA «pour toutes» et le droit à avorter ?

Bonjour

Pierre Jouannet, 76 ans, est une personnalité. Membre de l’Académie nationale de médecine. Biologiste de la reproduction. Professeur émérite à l’Université Paris Descartes. Il a longuement travaillé sur  les aspects fondamentaux, cliniques et éthiques de la fertilité humaine et de la procréation médicalement assistée. Il  fut aussi membre du GIS (Groupe d’information santé) et a participé à la création du MLAC : Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

Praticien au centre hospitalier de Bicêtre, il y a notamment dirigé le CECOS historique à partir de 1989 avant d’exercer au sein du groupe hospitalier Cochin-Saint Vincent de Paul. De 1997 à 2003, il a été le président de la fédération française des CECOS et vice-président du Conseil Médical et Scientifique de l’Agence de la Biomédecine de 2005 à 2008.

Le Pr Jouannet signe aujourd’hui dans Le Monde une tribune titrée : « Toutes les femmes devraient pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions ». Et le quotidien vespéral de résumer, pour ses lecteurs pressés, que Pierre Jouannet estime que « toutes les femmes devraient bénéficier d’un droit à la procréation non motivé médicalement ». Quel est l’argument principal qui sous-tend une telle prise de position ? Résumons le propos du Pr Jouannet.

1 Le contexte.  Il rappelle tout d’abord que si « le droit à l’enfant n’existe pas », « des femmes et des hommes peuvent souhaiter devenir parents ». Que la femme peut se sentir incapable de mener à terme la grossesse quand elle n’est pas désirée ou si elle doit conduire à la naissance d’un enfant sévèrement malade ou atteint d’un grave handicap. Que le grand mérite de Simone Veil est d’avoir compris qu’une loi interdisant l’avortement était inopérante car la plupart des femmes qui le souhaitaient avortaient de toute façon, soit en allant à l’étranger, soit en ayant recours à des pratiques clandestines plus ou moins dangereuses pour elles. Et qu’il convenait donc, non seulement d’autoriser l’avortement, mais aussi de faire en sorte qu’il soit pratiqué dans de bonnes conditions.

2 Interrompre volontairement la grossesse. Le Pr Jouannet revient sur  l’interruption médicale de grossesse (IMG) et l’interruption volontaire de grossesse (IVG).  « Le deuxième grand mérite de Simone Veil, écrit-il,  est d’avoir fait inscrire dans la loi dès 1975 que c’est la femme et elle seule qui peut décider de réaliser une IVG. La décision ne peut appartenir ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre que la femme elle-même. »

3 Devenir parents grâce à la médecine et à la loi. Si les traitements de l’infertilité ne sont pas toujours efficaces, de nombreuses procédures médicales ont été développées depuis un demi-siècle pour obtenir une grossesse, y compris en ayant recours aux gamètes de tiers donneurs.

« Les technologies permettant d’intervenir sur le début de la vie ont interpellé la société dans de nombreux pays et il a été souvent décidé de les encadrer de manière plus ou moins stricte. C’est le cas en France depuis 1994 où la PMA a été légalisée mais où il a été décidé qu’elle ne pouvait être entreprise que si elle était motivée médicalement et si la demande était formulée par un couple composé d’une femme et d’un homme. »

4 Quand la loi interdit de donner la vie.  « Aujourd’hui de nombreuses femmes, qui n’ont pas d’infertilité médicalement diagnostiquée et/ou ne vivent pas avec un homme désirent devenir mères en procréant dans de bonnes conditions avec l’aide de la médecine. Mais la loi française le leur interdit. Alors, comme les femmes qui souhaitaient interrompre leur grossesse au début des années 1970, soit elles vont à l’étranger dans des pays où ceci est autorisé, soit elles ont recours à des pratiques clandestines plus ou moins douteuses et dangereuses.

«  La loi est donc devenue inopérante, de plus elle est incompréhensible. Si on a reconnu à toutes les femmes le droit de pouvoir interrompre une grossesse librement et dans de bonnes conditions, au nom de quoi devrait-on refuser à certaines femmes le droit de pouvoir procréer librement et dans de bonnes conditions ? »

C’est l’argument principal du Pr Jouannet : faire un parallèle, au nom du caractère « inopérant » de la loi, entre celle de 1975 et celle qu’il appelle de ses vœux. Un parallèle entre l’interruption d’une grossesse et la possibilité d’une procréation. En d’autres termes :

« De même que l’on a su reconnaître, il y a plus de quarante ans, aux femmes le droit de décider librement d’interrompre une grossesse, peut-être le temps est-il venu de reconnaître à toutes les femmes le droit de pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions. De même que l’on a su reconnaître, à l’époque, qu’à côté des IMG il pouvait y avoir des IVG, peut-être serait-il temps de reconnaître qu’à côté des procréations assistées pour raison médicale, il peut y avoir des procréations volontaires assistées (PVA) non motivées médicalement. »

5 Après l’IVG, le droit à la PVA. « Comme l’IVG, la PVA sera un acte médical dont la décision appartiendra à la femme et à elle seule, ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre. Cette reconnaissance ne devra pas signifier pour autant que cet acte soit réalisé dans n’importe quelles conditions et n’importe comment. Il devra impliquer respect et responsabilités. »

Plus généralement le Pr Jouannet estime qu’il convient  de respecter les conditions dans lesquelles les femmes et les hommes de notre pays peuvent vivre leur sexualité, leur reproduction et leur vie familiale – et ce quelles que soient leurs convictions philosophiques, religieuses ou autres. Il ne répond malheureusement pas aux réserves pratiques émises sur ce sujet par le Comité consultatif national d’éthique dans son avis n°126 du 15 juin 2017 sur les demandes sociétales de recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP).

Lourdes questions sans réponses

Si une majorité de ses membres s’était prononcée pour autoriser, par la loi, les couples de femmes et les femmes seules à avoir accès à l’insémination artificielle médicalisée avec sperme de donneur le CCNE soulignait aussi que cette évolution soulèverait bien des interrogations: sur la relation des enfants à leurs origines (puisqu’en France le don de sperme est anonyme et gratuit) ou sur le fait de grandir sans père. Interrogations, aussi, sur la prise en charge par l’assurance-maladie d’un geste qui ne peut en aucune manière être considéré comme une thérapeutique de la stérilité féminine.

« Cette demande d’ouverture doit être confrontée à la rareté actuelle des gamètes qui risque de provoquer un allongement des délais d’attente ou une rupture du principe de gratuité des dons, soulignait encore le CCNE. Cela pourrait ouvrir des perspectives de marchandisation des produits du corps humain et remettre en cause le système de santé français fondé sur des principes altruistes. »  Ce sont là des questions éthiques essentielles ; des questions pour l’heure noyées sous les considérations philosophiques, politiciennes ou partisanes.

Pour sa part le Pr Jouannet estime qu’il conviendra (si la loi qu’il souhaite devait être votée) de bien identifier les responsabilités des équipes médicales qui prendront en charge la PVA « avec toute l’efficacité et la sécurité nécessaires ». , Bien identifier aussi les responsabilités de l’Etat « pour éviter que les femmes qui y ont recours et les enfants qui en sont issus soient traités de façon discriminatoire sur les plans social, financier et juridique ». « Ne doutons pas des capacités du gouvernement et des parlementaires, qui ont entamé le processus de révision de la loi relative à la bioéthique, à agir dans ce sens comme ont su le faire leurs prédécesseurs pour l’IVG » conclut-il.

La question devra toutefois d’être posée quant à la légitimité d’un tel parallèle.

A demain

@jynau