Après le triomphe du «deuxième cerveau», les éditeurs vont-ils exploiter notre peau ?

 

Bonjour

Aujourd’hui, au courrier, un carton d’invitation. Nous sommes conviés, un jour prochain (gardons le secret) dans un restaurant de la bien charmante rue du Cherche-Midi, à deux pas de la tanière de l’ogre-géant Depardieu. Qu’est-ce qu’un ogre-géant, sinon un corps qui se distend, qui augmente le volume de ses intestins et la surface de sa peau ? Depardieu est-il un ogre ou un géant ? La Barbe bleue ou le Gargantua ? Gentil ou méchant ? Les deux ?

Le facteur. « Veuillez trouver ci-dessous une invitation à un déjeuner presse pour la sortie du livre « Dans ma peau, une enveloppe moins superficielle qu’elle n’en a l’air » (Editions Solar). L’auteur, le Dr Yaël Alder sera parmi nous, un traducteur l’accompagnera. »

« Dans ma peau, Une enveloppe moins superficielle qu’elle n’en a l’air » ? Voici le texte qui incitera (ou pas) à acheter :

« Elle nous entoure de toutes parts, mesure près de deux mètres carrés et enveloppe tout ce que nous portons en nous. La peau est notre lien avec le monde extérieur. Notre antenne. Elle peut émettre et recevoir. Elle nourrit nos sens. Elle est objet de désir, elle est notre zone frontière, le fascinant réceptacle de toute notre vie, et en même temps une gigantesque terre d’accueil pour les bactéries, les champignons, les virus et les parasites.

Pourtant, peu d’entre nous savent vraiment ce qu’est cet organe, comment il fonctionne et surtout quelles missions vitales il accomplit pour nous. Dans cet ouvrage, Yael Adler, dermatalogue, [on peut la voir ici] choisit de parler de la peau en faisant tomber tous les tabous qui lui sont associés. Celui de la nudité très souvent ? organes génitaux visibles ou sentiments de honte invisibles ?, mais aussi ceux des odeurs, un peu fortes ou carrément nauséabondes, des petits défauts, creux, bosses et taches, ou encore des sécrétions. Bref, bien des choses dont nous n’aimons pas parler ou que nous trouvons écoeurantes viennent de la peau : pellicules, cérumen, boutons, sébum, sueur, etc. Autre tabou : les maladies vénériennes, surtout quand il s’agit de savoir où on les a attrapées.

Pour elle, tout cela n’a rien de répugnant, bien au contraire. Elle pense et analyse avec ses sens : elle observe, gratte, presse et sent. Car la nature, la consistance et l’odeur d’une affection cutanée sont autant d’indices qui aident à démasquer le coupable.

La peau est un organe fascinant, le plus vaste du corps humain. Une pure merveille ! Aussi divertissant qu’instructif, cet ouvrage nous explique ce qu’il faut savoir sur cet organe essentiel qui nous relie au monde, aux autres et à nous-mêmes. »

Bourgeoisie discrète

L’éditeur nous dit encore que ce livre est, en Allemagne, un best-seller (100 000 exemplaires vendus). « Après l’intestin, la peau est le nouvel organe qui fascine grand public et professionnels » ajoute-t-il. Où l’on voit que les maisons d’éditions peuvent se marquer à la culotte, le phare dans ce domaine étant le succès historique, prodigieux (et qui perdure) d’Actes Sud avec son inimitable « Charme discret de l’intestin ». Un titre comme en rêvent tous les éditeurs et nombre d’auteurs ; un titre que nous imaginions (à tort nous assure l’éditeur) décalqué du non moins célèbre film de Luis Buñuel (et Jean-Claude Carrière).

« Dans ma peau, Une enveloppe moins superficielle qu’elle n’en a l’air », donc. Est-ce un bon titre ? Consulté nous aurions penché pour Paul Valéry et sa célèbre formule superficiellement profonde : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau ».  On l’effleure dans « L’Idée fixe ou Deux hommes à la mer » (1933) lors d’un dialogue improvisé sur une plage entre un apprenti philosophe et un médecin assez désabusé. L’ouvrage est dédié au célèbre Pr Henri Mondor, et à tous les amis que compte Valéry dans le corps médical.

« (…) Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, — en tant qu’il se connaît. Mais ce qu’il y a de… vraiment profond dans l’homme, en tant qu’il s’ignore… c’est le foie (…). »

Tout est là, y compris de bons titres. On attend l’éditeur qui nous débitera de l’hépatique. Irons-nous rue du Cherche-Midi. Grignote-t-on calmement à l’ombre d’un géant ?

A demain

PS. Plusieurs lecteurs lettrés (mais trop timides pour se dévoiler) nous signalent l’heureux rapprochement qui eût résulté d’une référence au psychanalyste-psychologue Didier Anzieu et à son célèbre Moi-Peau. C’est ainsi: Paul Valéry tire encore trop souvent la couverture à lui. Que ces lettrés soient, ici, chaudement remerciés.

 

Génétique: souhaitez-vous connaître vos risques d’être victime de la perte de vos cheveux ?

 

Bonjour

C’est le type de publication scientifique dont raffolent les gazettes généralistes et les magazines féminins. On la trouve ce matin (gratuitement) sur le site de PLOS Genetics : « Genetic prediction of male pattern baldness ». C’est un travail considérable qui a consisté à démêler le fuseau des gènes que l’on imagine impliqués dans les bases biologiques de la perte des cheveux. Ou, pour résumer, de la calvitie ; cette alopécie diffuse, progressive, apparaissant notamment chez les individus du sexe masculin.

C’est, ici, un travail écossais dirigé par Saskia Hagenaars et David Hill (Université d’Edimbourg). Ils sont parvenus à identifier plus de 250 régions génétiques impliquées dans ce phénomènes aux frontières du pathologiques (« We identified over 250 independent genetic loci associated with severe hair loss (P<5×10-8) ».)  Cette découverte algorithmique a été réalisée grâce aux prélèvements biologiques effectués sur 52.000 hommes volontaires, âgés de 40 à 69 ans, chauves ou pas, enrôlés dans la UK Biobank.

Héritages maternels

Cette publication est un progrès quand on sait que jusqu’ici seuls quelques gènes suspects avaient été identifiés par les généticiens enquêtant sur les mystères de l’alopécie. Ce n’est pas tout : à partir de leurs résultats statistiques les chercheurs écossais ont créé une formule pour tenter de prédire les risques, pour un homme donné, de vieillir chauve – et ce en fonction de la présence ou de l’absence de certains marqueurs génétiques.

Attention : il faut ici encore savoir raison garder. « Même si des diagnostics individuels précis sont encore hors de portée, ces résultats peuvent contribuer à identifier des sous-groupes de la population où le risque de perte de cheveux est nettement plus élevé, précise l’AFP. Un grand nombre de gènes identifiés dans ces travaux jouent un rôle dans la structure des cheveux et leur développement. « Nous avons identifié des centaines de nouveaux signaux génétiques, dont un grand nombre sont liés à la calvitie masculine, qui proviennent du chromosome X dont les hommes héritent de leurs mères », explique Saskia Hagenaars.

« Revue des Deux Mondes »

Où l’on voit, une nouvelle fois, le poids des mères dans le destin des hommes et les limites actuelles de la génétique pour remplacer la Pythie et Elisabeth Tessier. Où l’on comprend, aussi, que la question du caractère pathologique ou pas du phénomène n’est pas tranché. On rappellera ainsi que la calvitie peut être « hippocratique » (elle laisse subsister une bande de cheveux dans les régions occipitale et pariétales).

On rappellera surtout que par métonymie le mot désigne une personne à la fois respectable d’un certain âge. Ainsi Alphonse Daudet écrit-il : « (…) le roi se fit donc conduire à son cercle, y trouva quelques calvities absorbées sur de silencieuses parties de whist (…) ».   Les calvities, alors, étaient absorbées. La génétique balbutiait avec Gregor Mandel, moine catholique féru de pois. Nous étions en 1879 et l’ouvrage avait pour titre Les Rois en exil. L’ouvrage fit l’objet d’une longue recension par Ferdinand Brunetière dans la (déjà) célèbre Revue des Deux Mondes. On peut la lire  ici Gratuitement.

A demain

 

 

 

 

Emmanuel Macron n’est pas Zola : comment parler des gens du Nord et de l’alcoolo-tabagisme ?

Bonjour

Né à Amiens la veille de Noël 1977, Emmanuel Macron n’est pas, précisément, un nordiste. C’est un Picard. Pouvait-il, dès lors, parler comme il l’a fait le samedi 14 janvier dans le Nord-Pas-de-Calais ? Toujours en lévitation, sur les nuages des sondages, le candidat d’En marche ! à l’élection présidentielle y a peint, samedi 14 janvier, un tableau sombre de la situation sanitaire et sociale de l’endroit. Il faut, ici, lire, L’Avenir de l’Artois :

« 15h16 : Emmanuel Macron arrive à la cité minière du fond de Sains, rue de Madagascar. (…) L’ancien ministre visite ensuite une deuxième maison, habitée cette fois-ci. La locataire les invite à rentrer. Il prend le temps de s’intéresser à ses conditions de vie. Un troisième logement doit être vu, situé une rue plus loin. Sur le chemin, une riveraine l’interpelle de sa fenêtre. Il prend le temps d’aller lui serrer la main. Discute, et fait de même avec d’autres riverains. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » demande-t-il. Emmanuel Macron continue de s’intéresser de près à leur situation et les questionne sur leur emploi car « ici, c’est un secteur où il y a beaucoup de chômage».

Selon lui, la région a été délaissée par l’État par le passé et « la République n’a pas toujours été à la hauteur ». L’ancien ministre souhaite changer les choses. « Après la fermeture des mines, rien n’a été fait. Il est très important de rendre hommage aux personnes qui y ont travaillé. » Pour lui, ce territoire est un lieu stratégique car « c’est une région au cœur de l’Europe ». Elle est cependant face à certains problèmes selon lui : « l’alcoolisme et le tabagisme se sont peu à peu installés dans le bassin minier. Tout comme l’échec scolaire. Il faut traiter cela en urgence afin de rendre le quotidien de ces personnes meilleur. »

Après deux heures de visite, le leader du mouvement « En marche » se rendait à Hénin-Beaumont. »

Front national et Parti communiste français

N’est pas Zola qui veut. « L’alcoolisme et le tabagisme se sont peu à peu installés dans le bassin minier »… Du « mépris de classe », selon le maire d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois, du « mépris social », selon Florian Philippot. « Qui méprise le peuple, méprise la France » pour secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, sur Twitter.

Du mépris ? A coup sûr l’incompréhension, par le bourgeois, de ce que le pauvre supporte ou pas (il y avait déjà eu, en 2015, l’affaire de l’illettrisme salariés de l’abattoir de porcs Gad, dans le Finistère.). A ce titre M. Macron vient de commettre une faute politique. Restait le rationnel épidémiologique. L’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée a tenté de répliquer dans un communiqué, citant les « territoires paupérisés » et un article de La Voix du Nord de 2015 affirmant que la surmortalité dans le Nord et le Pas-de-Calais atteignait « 29 % chez les hommes par rapport à la moyenne nationale et 22 % chez les femmes » ; c’était s’enfoncer.

Maladresse politique

Et l’ancien ministre de l’Economie de citer des propos tenus par le Dr Jean-Yves Grall (un Breton) alors directeur de l’Agence régionale de santé du Nord-Pas-de-Calais : « une forte précarité socio-économique (RSA, chômage), des habitudes de vie, notamment alimentaires, liées à la précarité, avec leurs conséquences (diabète, obésité), beaucoup d’addictions (alcool, tabac, drogue), qui sont d’ailleurs des marqueurs de la précarité ».

Mieux conseillé Emmanuel Macron aurait pu citer le syndrome d’alcoolisation fœtale décrit pour la première fois au monde (après le Dr Paul Lemoine à Nantes) par le Dr P. Dehaene à Roubaix. On pourrait additionner les chiffres et les publications. Ils n’effaceraient ni la maladresse de l’homme politique jamais élu, ni la sensation d’agression vécue par une population ainsi visée.

A demain

François Hollande : on se souviendra d’un président qui avait voulu «réparer les vivants»

 

Bonjour

2 décembre 2016. Il gèle sur la France et le pays n’a plus de président. C’est la première fois depuis bien longtemps que le chef de l’Etat en place laisse, symboliquement, son trône vacant. Symboliquement et volontairement. Jean-Marie Colombani, sur Slate.fr est le premier à avoir observé que ce président a publiquement invoqué sa «lucidité » pour justifier son suicide au sommet.

« Il est vrai qu’il est un personnage double: capable à la fois d’agir et de se regarder agir. C’est ainsi qu’en se confiant à deux journalistes du Monde tout au long de son quinquennat, François a commenté Hollande. Et l’Histoire retiendra sans doute que, ce faisant, François a tué Hollande. »

Cette mise en abyme était-elle de nature pathologique ? Pour l’heure la situation est, proprement, bouleversante. Elle est aussi, et pour six mois, institutionnellement abracadabrante. On songe à des Brutus invoquant les errements de Néron pour justifier le sang qui, immanquablement, coulera. C’est l’histoire, éternellement recommencée, du pouvoir,  des mains qui sont sales et de celles qui ne le sont pas.

Pleurer les victimes

Une phrase, une seule peut-être, émergera vraiment de ce quinquennat de pluies et de brouillards. C’était un vendredi, en l’Hôtel des Invalides, cœur battant de Paris. Nous étions le 27 novembre 2015. Un an, précisément.

« Vendredi 13 novembre, ce jour que nous n’oublierons jamais, la France a été frappée lâchement, dans un acte de guerre organisé de loin et froidement exécuté. Une horde d’assassins a tué 130 des nôtres et en a blessé des centaines, au nom d’une cause folle et d’un dieu trahi.

 Aujourd’hui, la Nation tout entière, ses forces vives, pleurent les victimes. 130 noms, 130 vies arrachées, 130 destins fauchés, 130 rires que l’on n’entendra plus, 130 voix qui à jamais se sont tues. Ces femmes, ces hommes, incarnaient le bonheur de vivre. C’est parce qu’ils étaient la vie qu’ils ont été tués. C’est parce qu’ils étaient la France qu’ils ont été abattus. C’est parce qu’ils étaient la liberté qu’ils ont été massacrés.

 En cet instant si grave et si douloureux, où la Nation fait corps avec elle-même, j’adresse en son nom notre compassion, notre affection, notre sollicitude, aux familles et aux proches réunis ici, dans ce même malheur. Des parents qui ne reverront plus leur enfant, des enfants qui grandiront sans leurs parents, des couples brisés par la perte de l’être aimé, des frères et des sœurs pour toujours séparés. 130 morts et tant de blessés marqués à jamais, marqués dans leur chair, traumatisés au plus profond d’eux-mêmes.

 Alors, je veux dire simplement ces mots : la France sera à vos côtés. Nous rassemblerons nos forces pour apaiser les douleurs et après avoir enterré les morts, il nous reviendra de ‘’réparer’’  les vivants. »

 Complémentaire santé

Annonçant son départ « lucide » de la tête de l’Etat le même homme a exposé aux Français le bilan de ce quinquennat amputé de six mois. Le texte de son discours est ici. Et la réparation des vivants était, là encore, bien présente, sous-jacente à l’action politique :

« Aujourd’hui, au moment où je m’exprime, les comptes publics sont assainis, la Sécurité sociale est à l’équilibre et la dette du pays a été préservée.

 « J’ai également voulu que notre modèle social puisse être conforté parce que c’est notre bien commun. Je l’ai même élargi pour permettre à ces travailleurs qui avaient commencé très tôt leur vie professionnelle de partir plus précocement à la retraite. J’ai fait en sorte qu’à chacune et à chacun, puisse être accordée une complémentaire santé. »

 « Guillemets »

On sait d’où vient cette image métaphorique : d’une formule empruntée à Anton Tchekov et  d’un ouvrage jouant de la gestuelle chirurgicale, de la solidarité nationale et de la transcendance royale. Un ouvrage poignant dont le titre fut repris à son compte par le locataire du palais de l’Elysée en l’Hôtel des Invalides. On observera à cet égard que le scribe des lieux aura placé des guillemets à « réparer ». C’est là un graphe qui n’a rien d’innocent : il dit les mortels dangers sous-jacents à cette métaphore. On n’assimile pas sans risques suicidaires le vivant à l’humain et l’humain à l’inerte.

Il gèle sur la France, et le pays est traversé de nouveaux soubresauts qualifiés, faute de mieux, de sociétaux.  Nous entrons dans une période de vacance politique inconnue, dans un semestre flottant et sans doute sociétalement passionnant.  On y traitera, publiquement et sous de nouveaux angles, de médecine et de sécurité sociale, des prix des médicaments et de prise en charge solidaire de la dépendance, d’addictions et de réédition du génome humain. De migrations, de laïcité et de religions. De science et de croyances.

De « réparer », le moment venu et autant que faire se peut, les vivants.

A demain

 

Délices politiques : après le «chipoter» de Touraine, le «chochottes» de Juppé

Bonjour

Lacan Jacques n’a pas précisé si, chez les politiques aussi, l’inconscient était comme un langage structuré. Reste que certains de leurs mots en disent long sur leur volonté, leur âge, leur CSP. Il y avait eu, début septembre, le désormais célèbre « chipoter », verbe assez familier (premier degré) de Marisol Touraine.

« Chipoter » que la ministre de la Santé, ennemie du tabac,  avait préférer à « mégoter ». Elle s’exprimait alors au micro du « Grand Jury » RTL-LCI-Le Figaro. Et parlait de la future indemnisation des quelques milliers de victimes de la Dépakine®. Un dossier de quelques milliards d’euros. L’Etat ne saurait chipoter, ne chipotera pas.

La gomme est mise

Aujourd’hui c’est au tour d’Alain Juppé, 71 ans, énarque, agrégé de lettres classiques et candidat pour un seul quinquennat à la Présidence de la République. Les tours de pistes imposés par la « Primaire de la Droite et du Centre » l’avaient conduit à user de termes rarement usités par les plus jeunes des futurs électeurs. Il y eut ainsi le délicieux Prisunic®, enseigne disparue au tournant du millénaire. Une boulette dont il s’était expliqué le lendemain sur RTL. Il avait alors « battu sa coulpe » et juré vivre dans notre monde, le vrai monde, le monde réel :

« Je voudrais vous rassurer tout à fait. Je fais mes courses moi-même à Bordeaux. Je ne vais pas à Prisunic, je vais à Monoprix, je vais à Auchan®, je vais à Simply® et Carrefour Market®. (…) Je vis dans le monde réel et je fais la queue à la caisse de ces magasins (…) de ces superettes de proximité. »

Puis, rebondissement. Après le choc Fillon une rumeur circula : Juppé avait envisagé de « jeter l’éponge ». Rumeur tuée dans l’œuf : « Je n’ai jamais hésité une seconde à continuer le combat assura l’intéressé au 20 Heures de France 2. Je vais mettre toute la gomme. »

« Mettre la gomme » ? Ce fut jadis, au temps des moteurs à explosions,  une expression assez populaire  signifiant que l’on allait « accélérer l’allure », « se dépenser dans une activité ». Cette formule était déjà datée au milieux du siècle passé comme en témoigne le roman Tournez jolies gosses de Paul Vialar paru en 1956 : « [dans l’auto(…). Le garçon mettait, comme on disait, ‘’toute la gomme’’ ».

 Flaubert revisité

Sommes-nous passés de gomme à « gommeux » ? Mystère et boule de. Hier 23 novembre, à la veille d’un face à face tragique Alain Juppé à osé un « chochotte » de derrière les fagots. C’était à la messe du 20 heures de TF1. :

« Je n’ai jamais attaqué en dessous de la ceinture, j’ai posé des questions pour demander des clarifications. J’en ai d’autres. Sur la santé, par exemple. François Fillon veut-il vraiment que les infirmières dans les hôpitaux travaillent demain 39 heures payées 37 ? (…) Disons des choses crédibles, sérieuses, qui sont réalistes, plutôt que d’annoncer des choses qu’on ne fera pas. (…) Il ne faut pas avoir l’épiderme trop sensible… Il ne faut pas jouer les chochottes ».

Dans la même séquence le candidat Juppé a argué avoir subi des attaques d’une rare bassesse  évoquant notamment des « scuds » et une « campagne dégueulasse ».

« Sous la ceinture » ? « Chochotte » ? En anglais se dit  sissywusspansy voire pansy. En français,  évoque un garçon chouchouté, douillet, maniéré. On parle aussi de tendance bêcheuse, snob, mijaurée voire chichiteuse.

Alain Juppé ou Flaubert revisité : « Prisunic® : supérette de quartier, existait au siècle passé ». « Gomme : jadis, on en mettait ». « Chochotte : sutout, ne pas les jouer ».

A demain

Voulez-vous assister à la mort de l’Etat français comme vous ne la verrez plus jamais ?

 

Bonjour

« Nous autres, civilisation, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». On connaît la célèbre formule de la lettre ouverte de Paul Valéry parue tout d’abord en anglais avant d’avoir les honneurs de la NRF (1er août 1919). 1. Un demi-siècle, et puis « Quand la France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté (Le Monde du 15 mars 1968) :

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir « un milliard pour le Vietnam », 20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d’un an de collectes, bien loin du compte. D’ailleurs, à l’exception de quelques engagés d’un côté ou de l’autre, tous, du premier d’entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l’été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions; en six jours, l’accès était terminé. (…)

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui. »

Confidences invraisemblables du chef de l’Etat

Et maintenant ? Il y a les « primaires », d’invraisemblables confidences du chef de l’Etat, et le cinéma. Avec, actuellement sur les écrans, un film qui n’en finit pas. C’est un film asphyxiant. C’est un film fantastique 2. Signé du cinéaste catalan Albert Serra, ses ombres baroques avaient ébloui le festival de Cannes. Elles illuminent désormais les salles obscures. Les historiens pointillistes et spécialisés diront que cette œuvre cinématographique n’est pas fidèle, qu’elle ne colle pas aux célèbres mémoires du duc de Saint-Simon. 3 C’est exact et c’est sans aucune importance: ce décalage ne déforme pas mais concentre une réalité décrite il y a précisément trois siècles. Nous ne sommes pas dans le documentaire, nous bénéficions d’un transport transcendant. Tout, ici, devient allégorie: la mort du Roi qui était à la fois le Soleil et l’Etat. La fin de l’apogée de la royauté française et les premières minutes de son déclin. Les «deux corps du roi» et le «paradoxe du comédien».

Une seconde dans le parc de Versailles et nous voilà plongé dans les ombres du huis clos de la chambre du Roi-Soleil. Non, le très vieux roi ne met pas en scène sa mort. Non, il n’organise pas sa fin pour, dans une relative liberté, rejoindre le Créateur qu’il incarnait depuis si longtemps. C’est un pauvre homme en fin de vie s’époumonant dans les fastes dont il ne peut plus jouir. C’est un vieux malade (soixante-seize ans) soumis aux volontés de ses médecins – des médecins perdus dans leurs diagnostics et, plus encore, dans leurs hésitations thérapeutiques. Tout cela à la lueur des bougies devant une jambe gauche se putréfiant, se noircissant. Une jambe proprement crépusculaire.

Sous l’horizon des vivants

Nous voyons le Roi-Soleil déclinant sous l’horizon des vivants. Il laisse une France à la fois au sommet de sa puissance et épuisée par les guerres.  Au cœur de l’été 1715, son premier chirurgien, Georges Mareschal, le tient pour perdu. Mais le pouvoir est entre les mains de Guy Crescent Fagon, son premier médecin. Refus de la saignée réclamée, prescription d’ambre jaune en poudre. Bientôt une «incommodité aux jambes» et voici le Roi qui contremande sa chasse. La cuisse et la jambe gauche sont douloureuses. Le Dr Fagon diagnostique une sciatique. Légère rougeur au-dessus de la jarretière: Mareschal fait des frictions de linges chauds. Le Roi réclame un verre d’eau et de cristal.

On fait appel à quatre autres médecins ordinaires de la Cour. Examens en présence du confrère Fagon. Pas d’inquiétudes particulières. Mais le Roi faiblit, perd son légendaire appétit des mets et de la vie. Ses chairs fondent. Il se fait porter en chaise de son cabinet à sa chambre et ce sont là ses seuls trajets quotidiens.

«Le 19 août, le consciencieux Mareschal s’inquiéta d’une noirceur au pied. Imbu de sa science et gonflé de suffisance, Fagon ne doutait toujours pas de la bénignité de l’indisposition. Le lendemain, cependant, il prescrivit un bain d’herbes aromatiques, mêlées de vin de Bourgogne chaud, et des massages de la jambe malade» raconte l’historien Jean-Christian Petitfils, biographe de Louis XIV. 4

«Ne serait-ce pas une cangrène ? »

Puis ce sont dix «sommités médicales» venues de Paris à la demande de Fagon qui entend conforter son diagnostic. Ils tâtèrent cérémonieusement le pouls royal «par rang d’ancienneté». Faire chuter la fièvre? On recommande du lait d’ânesse. Le Roi en boit. Le 23, arrêt du lait. L’hypothèse diagnostique ne varie pas: une forme de mauvais érysipèle. Des voix confraternelles s’élèvent bientôt: «ne serait-ce pas une cangrène ? ». Là encore, la métaphore du mal pernicieux qui gangrènera la royauté mortifiée – jusqu’à faire couper la tête de celui qui l’incarnera. Ce sera, on le sait, le 21 janvier 1793.

Le 26, Mareschal ose quelques coups de lancette: la cangrène a gagné l’os. Amputer? Le malade est partant, les chirurgiens venus de Paris ont des larmes dans les yeux. Un «empirique» venu de Marseille se présente à Versailles. On lui ouvre: il détient un remède miracle au grand dam de Fagon. «Il n’y a point de risque à tout tenter» dit Mareschal. Dilué dans du vin de Bourgogne, l’elixir vitae du charlatan Lebrun sera finalement sans effet. La cangrène monte, atteint le genou, le dépasse, enfle la cuisse et l’enlaidit.

Baisers volés dans la vallée

Mme de Maintenon quitte Versailles pour Saint-Cyr. Le Roi la fait rappeler. Vient le temps de la prière des agonisants. Louis la récite. Nunc et in hora mortis. Entrée dans le coma, expiration douce après l’aube du 1erseptembre 1715. On parle aujourd’hui d’une ischémie aiguë du membre inférieur, d’une embolie liée à une arythmie complète, compliquée de gangrène. Son règne aura duré soixante-douze années et cent jours. Guy-Crescent Fagon mourra trois années plus tard.

Le film d’Albert Serra montre tout cela. Et quand il ne le montre pas, il le suggère (formidable bande-son), il le transcende. C’est une tragédie-agonie dans une chambre aux tentures cramoisies, aux perruques grises. C’est aussi une mise en abîme avec Jean-Pierre Léaud, génie revenu de la Nouvelle Vague et aujourd’hui agonisant.

En 1968, quand Pierre Viansson-Ponté prophétisait depuis le deuxième étage du 5-7 rue des Italiens, sortait en salle  Baisers volés de François Truffaut inspiré du balzacien Le Lys dans la vallée. Léaud Jean-Pierre y jouait Antoine Doinel. Un demi siècle plus tard il est Louis XIV. La messe est dite.

A demain

1 « La crise de l’esprit », Paul Valéry Editions Manucius, 6,5 euros

2 « La Mort de Louis XIV ». Film d’Albert Serra, avec Jean-Pierre Léaud, Patrick d’Assumçao, Marc Susini, Irène Silvagni, Bernard Belin, Jacques Henric. Durée : 1h55.

 3 duc de Saint-Simon Mémoires, t. III : La Mort de Louis XIV, sous la direction de G. Truc. 2008

4 Gueniffey P. (sous la direction de) « Les derniers jours des Rois ». 2014 Editions Perrin

Ce texte reprend en partie celui publiée dans les colonnes et sur le site de la Revue Médicale Suisse.

L’Académie de médecine est tombée sous le charme du chanteur du groupe rock Dionysos

 

Bonjour

Il se passe décidément de bien étranges choses dans les brouillards de la sombre rue Bonaparte, à Paris. De très sérieux mandarins devenus académiciens y tiennent conclave, tempêtent, recommandent, élisent. Puis, comme leurs voisins de la Française ils décernent de prix. Que serait une Académie sans prix ? Rue Bonaparte, passée la rue Jacob, sur la gauche, on décerne, chaque année, le « Jean-Bernard », en hommage au célèbre hématologue humaniste (1907-2006).

Et le millésime 2016 reviendra à un artiste atypique : Mathias Malzieu, chanteur du groupe de rock français Dionysos. Ce chanteur-écrivain est né le 16 avril 1974 à Montpellier. Atteint d’une apla­sie médul­laire, il a été maintenu en vie grâce à de nombreuses trans­fu­sions de sang d’autrui – avant d’être sauvé grâce une greffe de cellules de sang de cordon.

« Bug biologique »

L’ouvrage couronné « Journal d’un vampire en pyjama » (Albin Michel) est le sixième livre de Mathias Malzieu C’est un journal intime dans lequel l’auteur évoque les étapes de sa lutte contre sa maladie sanguine, détectée en novembre 2013, jusqu’à sa guérison en octobre 2014.

« Ce livre est le vaisseau spécial que j’ai dû me confectionner pour survivre à ma propre guerre des étoiles. Panne sèche de moelle osseuse. Bug biologique, risque de crash imminent. Quand la réalité dépasse la (science-) fiction, cela donne des rencontres fantastiques, des déceptions intersidérales et des révélations éblouissantes. Une histoire d’amour aussi. Ce journal est un duel de western avec moi-même où je n’ai rien eu à inventer. Si ce n’est le moyen de plonger en apnée dans les profondeurs de mon cœur. »

Le Prix Jean-Bernard pour le chanteur du groupe « Dionysos »… Où qu’il soit on imagine que le grand homme sourit.

A demain