«Guerre» et virus : lettre d’Annie Ernaux à Emmanuel Macron, président de la République

Bonjour

02/03/2020. On applaudira ou pas. C’est, aussi, un symptôme. Elle cite Boris Vian et Alain Souchon. « Monsieur le Président/Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps.» Et « Rien ne vaut la vie ». C’est une courte lettre, datée du 30 mars, adressée à Emmanuel Macron, signée Annie Ernaux et publiée au jourd’hui dans la percutante collection Tracts de Gallimard 1.

On ne présente plus Annie Ernaux , « femme de lettres » dont l’œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique tisse des liens étroits entre sa vie et la sociologie. Aujourd’hui elle s’attaque au président de la République en contestant l’usage qu’il a fait (et qu’il continue de faire) du mot « guerre ».  

« Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières, les conditions sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre, écrit-elle. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, d’infirmières et d’aides-soignants, c’est la recherche médicale. »

L’attaque suit, en règle :

 « Or depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé qui depuis des mois réclamait des moyens et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier – L’État compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Vous préfériez prêter l’oreille aux intérêts privés, à ceux qui prônent le désengagement de l’État, l’optimisation des ressources, dans ce langage technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité.

Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays, les hôpitaux en premier – les cliniques privées, elles, participent peu à votre effort de guerre – l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, la Poste, EDF.(…) »

Puis la mise en garde :

« Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. (…) Nous sommes nombreux à ne plus vouloir de ce monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, le gouffre qui existe entre le confinement d’une famille de sept personnes dans 60 m2 et celui de résidents secondaires à la campagne ou à la mer. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. »

Avant l’espoir :

« Il se dit que vous avez été élu par les puissances d’argent, les grands groupes et les lobbies, que par conséquent vous ne ferez jamais que la politique qui les favorise. Vous pourriez démontrer demain qu’il n’en est rien. »

A demain

1 Des extraits de cette lettre ont été lus par Augustin Trapenard dans le cadre de l’émission « Lettres d’intérieur » sur France Inter le 30 mars 2020.

Après celle des boutiques de vape, l’exécutif devrait autoriser la réouverture des librairies

Bonjour

19/03/2020. Nous venons de voir comment Olivier Véran avait su utilement réagir en ordonnant la réouverture des boutiques spécialisées dans les produits du vapotage. Une action volontariste du ministre de la Santé au nom de la réduction des risques – puisque le gouvernement avait – mais comment aurait-il pu faire autrement ? – choisi de laisser ouverts tous les bureaux de tabac.

Cet exemple édifiant pourrait être rapidement suivi. Bruno Le Maire, ministre de l’Economie vient, sur France Inter, d’annoncer qu’il s’engageait à étudier le cas particulier de la réouverture des librairies. «Nous allons ouvrir une réflexion avec le ministère de la Culture», a indiqué ce passionné de littérature et auteur reconnu 1. Pour le ministre de l’Economie il n’est pas « normal » que le géant américain Amazon s’arroge actuellement, du fait des mesures décrétées contre la pandémie, la totalité du commerce des livres. Avec le risque de voir s’accentuer le phénomène de disparition des librairies françaises et de leurs libraires. Et ce alors qu’il est acquis, d’autre part, que la lecture peut être une activité de grand intérêt en période de confinement.

Il faudra toutefois mettre en place des règles de sécurité stricte, a souligné Bruno Le Maire : «Dans une librairie, on touche les livres, on se rassemble… Il faut instaurer des règles strictes». Il ne fait guère de doute que ces règles seront rapidement définies et que l’on assistera bientôt à la réouverture des librairies et aux fructueux échanges avec les libraires.

A demain @jynau

1 Bruno Le Maire est notamment l’auteur de : Le Ministre (Grasset) ; Des hommes d’État (Grasset) ainsi, aux éditions Gallimard, de : Sans mémoire, le présent se vide ;  Musique absolue. Jours de pouvoir, récit, éditions Gallimard ; À nos enfants ; Paul. Une amitié ; Le Nouvel Empire. L’Europe du vingt-et-unième siècle.

Mais pourquoi diable Emmanuel Macron parle-t-il aujourd’hui d’épidémie «inexorable» ?

Bonjour

05/04/2020/ L’exécutif est à la manœuvre, le dit et le montre. L’épidémie prend de l’ampleur en France, avec chaque jour plus de nouveaux cas. Chaque jour l’Etat se mobilise – à commencer par son chef.  Après s’être rendu à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpétrière, le 27 février, puis à la cellule de crise du ministère de la santé, le 3 mars, Emmanuel Macron a réuni, jeudi après-midi sous les ors du Palais de l’Elysée, une vingtaine de médecins, scientifiques et responsables de laboratoires pharmaceutiques français et étrangers (Sanofi, BioMérieux, Gilead, etc.). Objectif : « faire un point collectif sur l’état des lieux du virus et des solutions », a indiqué l’Elysée.

« Nous sommes engagés dans le début de cette épidémie » mais celle-ci est « inexorable », a expliqué le chef de l’Etat, en préambule de cette réunion. Si le plan de lutte contre le Covid-19 est toujours classé en stade 2, le passage en stade 3, synonyme de « circulation active du virus sur l’ensemble du territoire », est considéré comme « inéluctable » au sein de l’exécutif. Il est « peu probable » que la France ne passe pas en stade 3, avait reconnu la veille la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye.

« Si aucune nouvelle annonce n’a été faite lors de ces rencontres à l’Elysée, l’exécutif se défend de faire de la gesticulation, observe Le Monde (Cédric Pietralunga) ‘’Il ne s’agit pas de réunions pour amuser la galerie. Nous sommes face à une crise sanitaire, ce n’est pas un virus comme les autres, cela mérite une organisation et une mobilisation de l’Etat jusqu’au plus haut niveau’’, justifie-t-on à Matignon. Mais pas question d’en faire trop non plus. ‘’Il faut être capable de traiter la crise sans créer une peur qui bloquerait le pays’’, explique un conseiller. Un ‘’en même temps’’ sanitaire, en quelque sorte. »

Où l’on en vient à s’interroger, avec gravité, sur le choix des mots du chef de l’Etat et de son exécutif.

« Inexorable » : Auquel on ne peut se soustraire. Synon. fatal, inéluctable.Destin, fatalité, logique inexorable. « En glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent » (Loti, Pêch. Isl.,1886, p. 283). « Un déterminisme inexorable contraint ces appétits furieux à se développer dans l’inassouvissement » (Green, Journal,1947, p. 86).

« Inéluctable » : Qui ne peut être évité; à quoi on ne peut se soustraire. Synon. fatal, immanquable, implacable, inévitable, inexorable, infaillible, nécessaire. Fatalité, lien, loi, mal, mort, sentiment inéluctable. « N’essayez pas d’échapper (…) à cette volonté inéluctable que rien ne peut faire dévier » (Gautier, Fracasse,1863, p. 402).

Nous sommes « en guerre ». Nous devons « faire bloc ». Comment comprendre que la référence présidentielle à la fatalité puisse galvaniser nos armées ?

A demain @jynau

Coronavirus, gouttelettes, masques, rumeurs. Sibeth Ndiaye, France Inter et Gustave Flaubert

Bonjour

04/03/2020. Sibeth Ndiaye, porte parole du gouvernement est l’invitée du « Grand entretien » de France Inter (Salamé Léa, Demorand Nicolas). Eéléments de langage. Phrasé ultra-rapide. Certitudes assénées.

Science médicale. Les Allemands s’attendent à ce que près 70% de leur population soit touchée. Et le gouvernement français ? D’emblée : « Evidemment, on établit des chiffres. Mais l’épidémiologie est une science médicale qui a justement cette caractéristique-là de ne pas pouvoir vous donner, au nombre près, le nombre de personnes qui vont être atteintes (…) ça va dépendre des bons comportements qu’on peut faire adopter par la population française (… ) On veut qu’il y ait le moins de personnes malades ».  

Ecoles. « On sait que les enfants sont très peu atteints par le virus, sans doute parce qu’ils ont une immunité qui leur permet de mieux y résister, mais on sait qu’ils peuvent potentiellement être porteurs qui disséminent, explique la porte-parole. C’est pour cette raison que l’on ferme les écoles, on ferme quand on a des cas regroupés sur un territoire, mais on ne va pas fermer toutes les écoles de France ». Quand l’épidémie sera sur l’ensemble du territoire, la stratégie changera. « Si nous basculons dans le stade 3, une épidémie qui circule sur tout le territoire, on ne va pas arrêter la vie de la France ».

Relativiser. La porte-parole rappelle par ailleurs que « la grippe, chaque année en France, atteint entre 2,5 et 3 millions de personnes ; aujourd’hui, nous avons un peu plus de 200 atteintes du coronavirus.

Masques. En a-t-elle acheté, pour elle est ses enfants ? « Ah non, pas du tout (rires) ». « On ne doit pas acheter de masques, et on ne peut pas en acheter, car on a donné des consignes aux officines de pharmacie ». Les masques sont réservés aux malades et aux professionnels de santé.

Psychose. L’objectif est de ne pas y sombrer

Gouttelettes. La maladie se répand par « gouttelettes », et on a besoin « que les gens contaminés évitent de projeter leurs gouttelettes, il n’y a qu’à ce profil de patients à qui on va donner des masques ». 

Elections municipales. Elles sont maintenues « à l’heure où nous parlons, il n’y a pas de raison d’annuler ».  

Censure, Roman Polanski, Franck Riester.  Interrogée sur les récentes déclarations hautement controversées du ministre de la Culture concernant le « César » décerné à Roman Polanski, Sibeth Ndiaye estime que « c’est le rôle d’un citoyen de donner son avis. Franck Riester est un citoyen très engagé. Il a eu raison. Je le soutiens et j’aurais eu le même propos ».  Le ministre de la Culture n’est pas, selon elle, « un censeur ». « Il n’a pas à porter de jugement sur quelqu’un qui n’est pas condamné ; pour Polanski on a un jugement, auquel il échappe. Ce n’est pas une question de rumeurs ».

On éteint France Inter. On imagine Flaubert. « Rumeurs : à faire taire ».  

A demain @jynau

Virginie D., Adèle H. et le 49-3 : pourquoi cette progression des violences en France ?

Bonjour

C’est un texte qui commence à faire date. « Césars :’’Désormais on se lève et on se barre’’, par Virginie Despentes. Publié il y a quelques heures dans Libération il est déjà cité par Le Monde qui en donne de larges extraits. L’autrice, écrit le dernier quotidien vespéral de la capitale, signe « un texte fort et incisif » contre la décision de l’Académie des Césars de récompenser Roman Polanski vendredi 28 février. Elle salue le geste d’Adèle Haenel qui a quitté la salle. « Fort et incisif » est un euphémisme.

«Il n’y a rien de surprenant à ce que l’Académie des Césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant », écrit la redoutable romancière à propos de la récompense obtenue par le Franco-Polonais visé depuis trois mois par une nouvelle accusation de viol – et toujours poursuivi par la justice américaine pour relations sexuelles illégales avec une mineure en 1977.

« Où serait le fun d’appartenir au clan des puissants s’il fallait tenir compte du consentement des dominés ?, s’interroge-t-elle, acerbe(…) Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. »

Guy Debord et Vernon Subutex

Pour Virginie Despentes, la décision d’Adèle Haenel de quitter la Salle Pleyel devant les caméras de Canal + lors de la remise du prix du meilleur réalisateur est « la plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie ». « Quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche, estime-t-elle. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation. »

« Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups. Vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec, mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect », dit encore Virginie Despentes.

« C’est la seule réponse possible à vos politiques, conclut l’autrice de Vernon Subutex qui évoque également le fait qu’Edouard Philippe vient d’avoir recours au 49-3 pour faire passer sans vote la réforme des retraites à l’Assemblée nationale. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève, on se casse, et on gueule, et on vous insulte, et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise, on vous dégueule (…) C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde. »

D’autres, insoumis à l’Assemblée nationale, assimilent depuis peu le 49-3 aux redoutables LBD utilisés par les forces françaises du maintien de l’ordre. On entend la puissance de l’écho et on s’interroge : pourquoi cette progression croissante de la violence en France ? Pour l’heure, on ne se lève ni ne se casse. On s’interroge. Relire « La Société du Spectacle » ou attendre la tribune suivante de Virginie Despentes ?

A demain @jynau

Coronavirus, mesures drastiques : la France pourrait-elle commencer à ressembler à la Chine ?

Bonjour

29/02/2020. Désormais 73 cas officiellement recensés. Les premiers messages gouvernementaux sont diffusés dans les médias. La France s’apprête à ralentir.

Avant-hier l’épidémie était « devant nous » (Emmanuel Macron). Hier elle se rapprochait (Olivier Véran). Aujourd’hui tous les symptômes politiques sont réunis pour dire qu’elle est là. A l’issue d’un conseil de défense et d’un des ministres exceptionnels, samedi 29 février, le gouvernement a annoncé une série de mesures contraignantes destinées à « contenir » le phénomène – une épidémie qui, en France, a désormais touché 73 personnes.

C’est Olivier Véran, ministre de la Santé, qui a été chargé des annonces.  Au niveau national, les rassemblements « en milieu confiné » de plus de 5 000 personnes seront annulés. D’autres rassemblements « en milieu ouvert » seront également interdits – et ce quand ils occasionnent « des mélanges avec des populations issues de zones où le virus circule ».

Ce qui, en pratique, conduit à l’annulation pure et simple du semi-marathon de Paris. Fins des carnavals. On imagine la cascade des événements à venir, des conséquences économiques, des irritations personnelles et des acceptations citoyennes.

Crédibilité de la parole de l’exécutif

Dans le département de l’Oise (principal foyer épidémique français) tous les rassemblements publics sont désormais interdits. Enfin, dans six communes (cinq dans l’Oise et une en Haute-Savoie), les établissements scolaires seront fermés à partir de lundi.

On observera que, paradoxalement, le passage du stade « un » au stade « deux » de l’épidémie fait que « certaines mesures n’ont plus de raison d’être ». Tout indique que le nouveau virus circulant déjà au sein de la population française. C’est pourquoi « il n’y a plus de raison de confiner les personnes » qui viennent des foyers hors de France. C’est ainsi, a précisé Olivier Véran, que les élèves qui reviennent du nord de l’Italie « pourront donc retourner à l’école » dès le début de la semaine prochaine. Ce qui ne manquera pas d’être difficile à comprendre.

Plus que jamais la crédibilité de la parole de l’exécutif, sa capacité à expliquer, devient, en France, un enjeu démocratique majeur. Confiné ou pas, on pourra relire « La Peste » (1947, Gallimard):

«– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère : « C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.»

A demain @jynau

Coronavirus et «poignée de main»: combien de Français vont-ils accepter de l’abandonner ?

Bonjour

29/02/2020. Nous traversons des temps incertains. L’OMS vient de placer à son degré maximum le niveau de la menace liée au nouveau coronavirus dans le monde, en le portant à «très élevé». En France l’exécutif prend des mesures radicales. Ainsi, en urgence, Emmanuel Macron, président de la République a-t-il décidé de réunir ce jour, au Palais de l’Elysée, un « conseil exceptionnel de défense » suivi d’un non moins exceptionnel « conseil des ministres ».

Le chef de l’Etat, chef des Armées prend les choses en main. Ordre du jour : organisation de la lutte contre le nouveau coronavirus. Prévenir, autant que faire se peut, et sans compter à la dépense, les manaoeuvres d’in invisible ennemi. Au risque, demain ou après-demain, d’être accusé d’en avoir « trop fait » – ou de ne pas en avoir « fait assez ».

Hier le nouveau ministre de la Santé aura durablement marqué les esprits. Se refusant jusqu’ici à parler d’ « épidémie »  il a annoncé  : « en France une nouvelle étape de l’épidémie est franchie et nous passons désormais au stade 2 [sur un total de 3]: le virus circule sur notre territoire et nous devons freiner sa diffusion». Déclaration faite, symbole, lors d’une visite à Crépy-en-Valois (Oise), où enseignait le premier Français décédé il y a quelques jours après avoir été infecté par le nouveau coronavirus.

Comment ne pas parler, désormais, d’épidémie ? Plusieurs cas groupés sont identifiés sur le terrfitoire national. Le principal se trouve dans l’Oise (dix-huit cas). On compte en outre désormais six cas à Annecy six  cas qui concernent des voyageurs qui rentraient de voyage organisé en Egypte, deux cas à Montpellier – et, mystère épidémiologique « douze cas en isolés». A ce jour deux morts, douze guérisons et quarante-trois malades hospitalisés.

Et le ministre de poursuivre en ces termes : «En situation épidémique, vous protéger c’est protéger aussi les autres et ce sont les petits gestes qui font une grande protection». Et d’ajouter : « je recommande désormais, et pour une période qui reste à déterminer, d’éviter la poignée de mains».

« Poignée de main ». Geste par lequel on salue quelqu’un en lui serrant la main. Synonyme. shake-hand. Poignée de main molle, solide, vigoureuse; donner, esquisser une poignée de main; distribuer les poignées de main. 

Il restera à faire l’évaluation de la spectaculaire recommandation ministérielle, à tenter d’en mesurer les effets épidémiologiques, les réactions individuelles et collectives qu’elle suscitera … On entend, déjà, les humoristes se gausser d’une telle mesure. Déjà, sur BFM-TV on observe qu’Emmanuel Macron en visite il y a deux jours à La Pitié-Salpêtrière n’a, comme a son habitude, cessé de serrer les mains des soignants qui l’accompagnaient…  

On réécoutera, aussi, le discours du ministre Olivier Véran à Crépy-en-Valois. Il y a parlé de solidarité et esquissé une image : tendre la main à son prochain faute de pouvoir, désormais et pour un temps indéterminé. On lira, enfin, dans Libé, « L’épidémie est politique », le papier du philosophe Frédéric Worms.

Il nous explique que le meilleur remède contre l’épidémie virale, c’est la démocratie où le vital et le politique ne peuvent être séparés, comme le montre, après «la Peste» de Camus, la Chine de l’écrivain Gao Ertaï (En quête d’une terre à soi Actes sud, 2019). Deux livres selon lui indispensables. Mettre les mots justes sur les choses, pour ne pas ajouter au malheur du monde ?

Nous allons trembler en relisant le premier. Et sans tarder découvrir le second. Sera-t-il, ensuite, permis d’offrir, sans gants, ces deux livres à notre prochain ?

A demain @jynau