Bien-être des animaux : quand un ministre tente de mettre de l’eau dans son vin tauromachique

Bonjour

Longtemps socialiste, il avait dit qu’il quittait la politique. Avant d’y revenir pour un maroquin de ministre macroniste. Il avait dit qu’il ne répondrait pas aux défenseurs des taureaux de combat, que c’était une « affaire privée ». Avant d’y revenir et d’en faire une affaire publique. Didier Guillaume, 60 ans, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation et du Bien-être animal aime se contredire. Partant il fait parler de lui. Comme ce lundi 19 août quand, sur France Info, il est revenu sur une image qui suscite un grand émoi au sein de la classe politique et l’ire des défenseurs des animaux. Une image qui le montrait avec sa collègue Jacqueline Gourault aux premières loges de la corrida de Bayonne.

« Didier Guillaume ‘’s’en branle’’ de la souffrance animale! Lamentable! » avait commenté, tout en nuances, l’eurodéputé vert Yannick Jadot. « Le ministre ne peut pas défendre la cause animale et d’un autre côté s’asseoir dans une arène de corrida, se divertir face à la torture d’un être vivant, sensible et innocent », avait ajouté sa collègue écologiste Karima Delli. « En assistant à une corrida, Didier Guillaume affiche son mépris pour la condition animale », avait poursuivi Manuel Bompard, chef des élus Insoumis au Parlement européen.  « Aucune limite dans l’indécence, avait conclu la Fondation Brigitte Bardot. C’est au-delà du scandaleux et de l’écœurement ! »

Tenir la barre et manier la cape

Quatre jours après avoir déclaré qu’il s’agissait d’une sortie privée le ministre a cherché à rétropédaler : « Je regrette que ça ait pu choquer un certain nombre de citoyens qui sont contre ces pratiques. Ce qui a été terrible sur les réseaux sociaux, ça a été la récupération politique, politicienne, faite par d’autres. » 

« Les Français attendent autre chose que de vaines polémiques (…), Ça suffit maintenant, regardons les choses tranquillement et rassemblons ce pays » #8h30Politique Ce que je ne voudrais pas, c’est que l’on résume la maltraitance animale ou la lutte pour le bien-être animal à une photo dans un spectacle. Je suis le premier ministre de l’Agriculture à avoir une collaboratrice, une conseillère au cabinet en charge du bien-être animal. Je suis le premier ministre de l’Agriculture en charge du bien-être animal qui a pérennisé le Conseil national de surveillance des abattoirs. »

Pour le ministre, ancien élu de la Drôme, la corrida est une «tradition séculaire ». Et faire durablement saigner, avant de les tuer, des taureaux au grand air ne tombe pas sous le coup de la loi française.  

« Je pense qu’il ne faut pas mélanger les choses, qu’il faut faire le distinguo entre ce qui a pu se passer un soir dans un spectacle et tout le travail qui est fait, les mesures qui seront prises à la rentrée -et qui ne l’ont jamais été- sur le bien-être animal »

Où l’on comprend que tuer peut, au-delà de l’art tauromachique, n’être qu’un spectacle. « Ça a duré 24 heures, ça a tapé fort… Mais c’est la vie, a-t-il conclu au sujet de la polémique. Nous avons fait la démonstration que ce gouvernement tient la barre, que le président de la République tient la barre. » Sans doute le ministre voulait-il parler de la cape.

A demain @jynau 

Après l’addictologie, le ministre Guillaume rattrapé par son appétit pour la tauromachie

Bonjour

Traitant de l’alcool il avait eu cette sortie mémorable : « Je veux lutter contre l’alcoolisme et lutter contre l’addictologie ». C’était en janvier dernier. Nous sommes en août et le ministre Guillaume fait à nouveau parler de lui. Didier Guillaume, 60  ans : ancien agent du Trésor Public, longtemps élu socialiste, annonce son abandon de la politique puis abandonne l’idée, devient le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation d’Emmanuel Macron.

A la veille de la fête de l’Assomption il assistait à une corrida de Bayonne, aux côtés de sa collègue Jacqueline Gourault (Cohésion des territoires). Didier Guillaume, également en charge du « bien-être animal »… C’est une « affaire privée », a-t-il évacué deux jours plus tard  interrogé par la radio France Bleu Drôme Ardèche, d’où il est originaire. « Je ne réponds pas aux réseaux sociaux », a-t-il également lancé. Pourquoi ?

La polémique est née d’un cliché publié sur Twitter dès mercredi par un journaliste de Sud Ouest : on y voyait Didier Guillaume assis au premier rang au côté du maire UDI de Bayonne, Jean-René Etchegaray, et de Jacqueline Gourault, ministre MoDem. Six mille personnes étaient présentes ce soir-là dans les arènes de Bayonne pour acclamer Daniel Luque (considéré comme l’un des meilleurs matador encore en piste), et le voir affronter six taureaux. Ces derniers ont bien été mis à mort et le torero est reparti avec quatre oreilles et une queue. Applaudissements.

Au-delà du scandaleux et de l’écœurement!

« Aucune limite dans l’indécence », a commenté la Fondation Brigitte Bardot, qui rappelle que le ministre de l’Agriculture a fait de la « lutte contre la maltraitance animale » une priorité de son action. « C’est au-delà du scandaleux et de l’écœurement! », a sobrement ajouté l’association.

Sur Europe 1, le porte-parole de la Fondation, Christophe Marie, indique que Brigitte Bardot va demander à Edouard Philippe de retirer la responsabilité de la « protection animale » du maroquin de M. Guillaume. Même ligne pour le collectif L214, qui diffuse régulièrement des vidéos pour dénoncer la maltraitance animale. Sa co-fondatrice, Brigitte Gothière, a ainsi demandé sur BFMTV à ce que ce sujet soit « sorti du ministère de l’Agriculture ».

Plusieurs élus politiques condamnent également les deux ministres macronistes. A commencer par les écologistes : « Didier Guillaume ‘’s’en branle’ » de la souffrance animale! Lamentable! » a commenté, tout en nuances, l’eurodéputé EELV Yannick Jadot. « Le ministre ne peut pas défendre la cause animale et d’un autre côté s’asseoir dans une arène de corrida, se divertir face à la torture d’un être vivant, sensible et innocent », a ajouté sa collègue écologiste Karima Delli. « En assistant à une corrida, Didier Guillaume affiche son mépris pour la condition animale », a ajouté Manuel Bompard, chef des élus Insoumis au Parlement européen. 

 Invité de la matinale d’Europe 1, mercredi 23 janvier, Didier Guillaume déclarait: « une molécule de vin et une molécule de whisky ont le même degré d’alcool, sauf que moi je ne bois pas des molécules, je bois des verres. » Que voit précisément le ministre du « bien-être animal » quand il se régale de la mort du taureau ?

A demain @jynau

Après celle de Steve Maia Canico, comment parvenir à mentir sur la mort de Malik Oussekine

Bonjour

Comment peut-on en arriver à de telles contre-vérités ? « Finalement, on s’est aperçu qu’il n’avait pas reçu de coups. » Invité sur RTL, le 5 août, pour parler de la mort à Nantes de Steve Maia Canico , Jean-Christophe Buisson a établi une comparaison avec la tristement célèbre affaire Malik Oussekine (décembre 1986). Spécialiste d’histoire Jean-Christophe Buisson, 51 ans, est directeur adjoint du Figaro Magazine. Présents dans le studio :Vincent Parizot (journaliste RTL), Ludovic Vigogne (journaliste à L’Opinion). Roland Cayrol (Directeur du Centre d’études et d’analyse).

Sur Twitter, les internautes ont immédiatement réagi aux propos du journaliste – les qualifiant notamment de « révisionnistes ». Certains ont aussi exhumé un ancien tweet du journaliste faisant référence au décès de Malik Oussekine, posté le 12 avril 2013 lors du mouvement de La Manif Pour Tous contre l’instauration du mariage homosexuel en France. Il s’émouvait alors de ce qu’il appelait un « drame » et exhortait le gouvernement « à renoncer à un projet de loi contesté avec force dans la rue ». Où l’on comprend l’usage politique multiple qui peut être fait d’une tragédie.

Puis, face aux protestations, excuses dans l’après-midi du 6 août : « J-Christophe Buisson@jchribuisson Je tiens à m’excuser pour mes propos tenus hier sur @rtl donnant à penser que je mets en doute le fait que Malik Oussekine soit mort à la suite d’une intervention policière le 5 décembre 1986. La justice a rendu son verdict dans cette affaire et je n’entends pas la contester. »

Les auditeurs apprécieront. A commencer par ceux qui se souviennent des difficultés rencontrées, au lendemain de la mort de Malik Oussekine, pour mener l’enquête journalistique et médico-légale. Nous avons déjà rapporté sur ce blog ce qu’il en fut, alors, pour Le Monde 1.  Trois ans plus tard le brigadier-chef  et le gardien de la paix (deux « voltigeurs ») directement impliqués furent jugés pour « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Ils seront condamnés respectivement cinq et deux ans de prison avec sursis.

La Vérité avec un très grand V

Aujourd’hui Jean-Christopbe Buisson, après sa sortie sur RTL, répond aux questions de Libération (Fabien Leboucq Sarah Boumghar).

« Par téléphone, il détaille sa position ‘’un peu compliquée à expliquer’’ : ‘’La justice a tranché en disant que les coups l’avaient tué. Mais la vérité judiciaire n’est pas la vérité avec un grand V.’’ Et d’estimer que ‘’la vérité judiciaire n’est pas la vérité historique et que la vérité historique ne peut pas être établie avant un certain temps’’.

« Sur quoi s’appuie Jean-Christophe Buisson pour remettre en cause cette ‘’vérité judiciaire’’ ? ‘’Secret des sources’’, oppose-t-il. Il établit un parallèle entre le dossier Oussekine et l’affaire Dreyfus. Dans ce dernier cas, la justice a rendu une décision sur laquelle elle est ensuite revenue. Jean-Christophe Buisson veut croire qu’un jour ‘’des rapports parlementaires, médicaux, policiers, qu’il faudra lire entre les lignes’’ pourraient remettre en cause la condamnation des policiers responsables de la mort de l’étudiant en 1986 – sans pour autant donner d’éléments factuels appuyant cette hypothèse…

 « Journaliste et historien, Buisson précise qu’il avait quitté ces deux casquettes en entrant dans le studio de RTL, et que ses propos n’engagent ni le Figaro (pour qui il s’agit bien d’une «bavure policière»), ni son éditeur, puisqu’il s’exprimait à l’antenne ‘’en tant que polémiste’’».

Où l’on en vient à se demander le nombre de casquettes possédées par M. Buisson.

A demain @jynau

1 « Un député macroniste relance la polémique sur la mort de Malik Oussekine (1964-1986) » Journalisme et santé publique, 3 mai 2019, « Dans l’ombre de l’affaire Rémi Fraisse, la mort de Malik Oussekine (décembre 1986) » Journalisme et santé publique, 28 octobre 2014 , « La mort de Clément Méric; le souvenir de Malik Oussekine » Journalisme et santé publique, 7 juin 2013

 

Le 13 juillet, Vincent Lambert a été inhumé à Longwy dans l’intimité familiale. Et après?

Bonjour

Ce sont quelques lignes de l’AFP comme on n’imaginait plus qu’elles pussent un jour être imprimées. « Les obsèques de Vincent Lambert, patient tétraplégique en état végétatif pendant près de onze ans et mort jeudi à Reims, ont eu lieu samedi 13 juillet au matin à Longwy (Meurthe-et-Moselle) dans l’intimité familiale. La cérémonie religieuse s’est déroulée en l’église Saint-Dagobert dans la matinée, suivie de l’inhumation. Tous les membres de cette famille profondément divisée sur le sort de cet ancien infirmier de 42 ans étaient présents aux funérailles. »

Où l’on apprend qu’après une autopsie médico-légale le corps avait été restitué discrètement la veille en fin d’après-midi à sa veuve et tutrice, Rachel Lambert, le permis d’inhumer ayant été délivré. C’est à l’hôpital de Longwy que Vincent et Rachel Lambert, tous deux infirmiers, s’étaient rencontrés, Rachel étant originaire de cette ville précise l’AFP.

On se souvient que le Dr Vincent Sanchez, chef de l’unité des cérébro-lésés du CHU de Reims, avait engagé, le 2 juillet, un nouvel arrêt de l’alimentation-hydratation – un processus rendu possible le 28 juin par la Cour de cassation. Le protocole mis en œuvre incluait notamment une « sédation profonde et continue ». On gardera en mémoire que, victime d’un accident de la circulation en 2008, Vincent Lambert était devenu l’objet d’un long et tragique feuilleton familial et médical, judiciaire et médiatique.

Soutien ordinal, moral et confraternel

Conclure ? Peut-être avec les quelques lignes du Conseil national de l’Ordre des médecins qui dit « avoir appris avec émotion le décès de M. Vincent Lambert » et qui « souhaite exprimer toutes ses condoléances à sa famille et à ses proches ». Et puis ceci :

« L’Ordre espère que tous les personnels du CHU de Reims pourront retrouver la sérénité nécessaire à l’exercice de leurs métiers. La décision d’interrompre les soins prodigués à M. Vincent Lambert a été validée par la Justice à l’issue d’un long parcours et après épuisement des différentes voies de recours. Respectueux des procédures en cours, le Conseil National de l’Ordre des médecins est tenu à la réserve quant à son expression publique. Il tient à apporter aux médecins et à leurs équipes tout leur soutien moral et confraternel dans les circonstances difficiles de leur exercice, telles que celles vécues lors de l’accompagnement de M. Vincent Lambert ».

Ou conclure avec ce juste éditorial du Monde qui exhorte à préserver la loi Cleys-Leonetti – et ce même si Vincent Lambert n’était pas en « fin de vie » ; et alors que Le Monde omet de rappeler que la remise en cause radicale de cette loi émane autant des militants du « droit de mourir dans la dignité » que des « groupes catholiques pro-vie, inquiets des dérives qu’autorise, selon eux, le texte ». Le Monde qui, étrangement semble comme regretter d’avoir publié la tribune signée de Michel Houellebecq et dans laquelle ce dernier écrit :« L’Etat français a réussi à faire ce à quoi s’acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. »

Ces attaques risquent-elles de remettre en cause le fragile consensus auquel était parvenue ces dernières années la représentation nationale sur le sujet si difficile de la fin de vie ? Il nous faut espérer que non. Et il faut aussi ne pas oublier les familles des 1 500 à 1 700 personnes qui, cérébro-lésées, se trouvent aujourd’hui en France dans une situation proche de celle de Vincent Lambert ; des familles qui redoutent que son cas ne fasse jurisprudence. Le Conseil d’Etat a, paradoxalement, tenté de les rassurer. Au terme de cette tragédie, Houellebecq ou pas, on peut comprendre que ces familles ne le soient pas encore pleinement.

A demain @jynau

Pour ne jamais en finir avec l’affaire : recherche des causes de la mort de Vincent Lambert

Bonjour

C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Matthieu Bourrette, procureur de la République de Reims a annoncé, jeudi 11 juillet, avoir ouvert une enquête en « recherche des causes de la mort » après la mort de Vincent Lambert, 42 ans – une mort survenue le matin même au CHU de Reims et dont la France entière sait tout. Ou presque.

« Le 11 juillet 2019 peu après 8 h 30, j’ai été avisé par le centre hospitalier universitaire de Reims du décès de Vincent Lambert, (…) j’ai immédiatement décidé de l’ouverture d’une enquête en recherche des causes de la mort », a tenu à déclarer le Procureur qui avait organisé une conférence de presse – précisant qu’il avait saisi le service régional de la police judiciaire de Reims.

Et c’est dans le cadre de cette enquête, qu’une autopsie sera réalisée à Paris, afin de vérifier que l’arrêt des traitements, débuté le 2 juillet, a bel et bien respecté la loi (sic). Cette procédure permettra d’éviter « tout débat sur la qualité des actes pratiqués », mais personne ne « soupçonne a priori l’existence d’une infraction pénale », a précisé M. Bourrette. Fallait-il le préciser ?

Plus précisément cette autopsie sera menée par deux médecins légistes experts – et ce dès vendredi matin pour que le corps « puisse être restitué le plus rapidement possible » à l’épouse et tutrice de Vincent Lambert, Rachel, a encore déclaré le procureur.

«Crime d’Etat » et serment d’Hippocrate

Une autopsie médico-légale ? Le choix du procureur de Reims a été motivé par le « contexte tout particulier de ce décès après des années de recours judiciaires et [le] conflit ouvert qui existe depuis plusieurs années entre les membres de la famille ». Il estime « indispensable » de « fournir à tous les membres de la famille (…) les éléments médicaux et judiciaires leur permettant de connaître les causes exactes de la mort ».

Pour leur part les parents du défunt, opposés à l’arrêt des traitements et en guerre judiciaire depuis des années pour son maintien en vie, ont dénoncé un « crime d’Etat ». « Vincent est mort, tué par raison d’Etat et par un médecin qui a renoncé à son serment d’Hippocrate. (…) L’heure est au deuil et au recueillement. Il est aussi à la méditation de ce crime d’Etat », ont écrit les avocats de Pierre et Viviane Lambert dans un communiqué. Dans leur communiqué, les parents réitèrent leur position estimant que leur fils a été « condamné parce que handicapé » et que « cette faute ignoble ébranle les fondements de notre droit et de notre civilisation » et « rejaillit sur nous tous ».

Quant à Rachel Lambert elle  a fait savoir, via son avocat, qu’elle était«abattue » par « des années de procédure » 

 En attendant, les résultats de l’enquête « ne seront vraisemblablement pas connus avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois », a précisé le procureur de Reims. C’est le propre des grandes tragédies que de jamais pouvoir s’achever. Et celle-ci comporte, d’ores et déjà, un texte signé de Michel Houellebecq.

A demain @jynau

Vincent Lambert est mort. Michel Houllebecq nous met en garde : rien ne justifiait de le tuer

Bonjour

Canicule sur la France. Nous sommes le jeudi 11 juillet 2019 et les médias annoncent à l’unisson la mort de Vincent Lambert. Mort au CHU de Reims au terme d’une nouveau « protocole » d’arrêt de la nutrition/hydratation associé à une « sédation ». Sept ans de procédures judiciaires, une tragédie familiale plus que médiatisée, des incompréhensions croisées, des émotions au carré. « L’affaire Vincent Lambert a indéniablement pesé dans le débat public sur le traitement des personnes céré-brolésées et la fin de vie » résume La Croix (Loup Besmond de Senneville) Nous y reviendrons.

Pour l’heure une étrangeté qui dérangera en haut lieu : la publication, dans Le Monde, d’une tribune signée de Michel Houellebecq 1 : « Vincent Lambert, mort pour l’exemple » Voici ce texte (nous ajoutons les inters) :

« Ainsi, l’Etat français a réussi à faire ce à quoi s’acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. J’avoue que lorsque la ministre « des solidarités et de la santé » (j’aime bien, en l’occurrence, les solidarités) s’est pourvue en cassation, j’en suis resté sidéré. J’étais persuadé que le gouvernement, dans cette affaire, resterait neutre. Après tout, Emmanuel Macron avait déclaré, peu de temps auparavant, qu’il ne souhaitait surtout pas s’en mêler ; je pensais, bêtement, que ses ministres seraient sur la même ligne.

« J’aurais dû me méfier d’Agnès Buzyn. Je m’en méfiais un peu, à vrai dire, depuis que je l’avais entendu déclarer que la conclusion à tirer de ces tristes événements, c’est qu’il ne fallait pas oublier de rédiger ses directives anticipées (elle en parlait vraiment comme on rappelle un devoir à faire à ses enfants ; elle n’a même pas précisé dans quel sens devaient aller les directives, tant ça lui paraissait aller de soi).

« Pognon de dingue »

« Vincent Lambert n’avait rédigé aucune directive. Circonstance aggravante, il était infirmier. Il aurait dû savoir, mieux que tout autre, que l’hôpital public avait autre chose à foutre que de maintenir en vie des handicapés (aimablement requalifiés de « légumes »). L’hôpital public est sur-char-gé, s’il commence à y avoir trop de Vincent Lambert ça va coûter un pognon de dingue (on se demande pourquoi d’ailleurs : une sonde pour l’eau, une autre pour les aliments, ça ne paraît pas mettre en œuvre une technologie considérable, ça peut même se  faire à domicile, c’est ce qui se pratique le plus souvent, et c’est ce que demandaient, à cor et à cri, ses parents) 2.

 « Mais non, en l’occurrence, le CHU de Reims n’a pas relâché sa proie, ce qui peut surprendre. Vincent Lambert n’était nullement en proie à des souffrances insoutenables, il n’était en proie à aucune souffrance du tout. Il n’était même pas en fin de vie. Il vivait dans un état mental particulier, dont le plus honnête serait de dire qu’on ne connaît à peu près rien. 

« Il n’était pas en état de communiquer avec son entourage, ou très peu (ce qui n’a  rien de franchement original ; cela se produit, pour chacun d’entre nous, à peu  près toutes les nuits). Cet état (chose plus rare) semblait irréversible. J’écris « semblait » parce que j’ai rencontré pas mal de médecins, pour moi ou pour d’autres personnes (dont plusieurs agonisants) ; jamais, à aucun moment, un médecin ne m’a affirmé qu’il était certain, à 100 % certain, de ce qui allait se produire. Cela arrive peut-être ; il arrive peut-être aussi que tous les médecins consultés, sans exception, formulent un pronostic identique ; mais je n’ai jamais rencontré le cas.

Une brèche est ouverte, la parole est à Emmanuel Macron

« Dans ces conditions, fallait-il tuer Vincent Lambert ? Et pourquoi lui, plutôt que les quelques milliers de personnes qui à l’heure actuelle, en France, partagent son état ? Il m’est difficile de me défaire de l’impression gênante que Vincent Lambert est mort d’une médiatisation excessive, d’être malgré lui devenu un symbole ; qu’il s’agissait, pour la ministre de la santé « et des solidarités », de faire un exemple. D’« ouvrir une brèche », de « faire évoluer les mentalités ». C’est fait. Une brèche a été ouverte, en tout cas. Pour les mentalités, j’ai des doutes. Personne n’a envie de mourir, personne n’a envie de souffrir : tel est, me semble-t-il, l’« état des mentalités », depuis quelques millénaires tout du moins.

« Une découverte extraordinaire, qui apportait une solution élégante à un problème qui se posait depuis les origines de l’humanité, a eu lieu en 1804 : celle de la morphine. Quelques années plus tard, on a vraiment commencé à explorer les étonnantes possibilités de l’hypnose. En résumé, la souffrance n’est plus un problème, c’est ce qu’il faut répéter, sans cesse, aux 95 % de personnes qui se déclarent favorables à l’euthanasie. Moi aussi, dans certaines circonstances (heureusement peu nombreuses) de ma vie, j’ai été prêt à tout, à supplier qu’on m’achève, qu’on me pique, tout plutôt que de continuer à supporter ça. Et puis on m’a fait une piqûre (de morphine), et mon point de vue a changé radicalement, du tout au tout. En quelques minutes, presque en quelques secondes. Bénie sois-tu, sœur morphine. Comment certains médecins osent-ils refuser la morphine ? Ont-ils peur, par hasard, que les agonisants deviennent accros ? C’est tellement ridicule qu’on hésite à l’écrire. Enfin c’est ridicule, si l’on veut ; mais c’est assez dégueulasse, aussi.

« Personne n’a envie de mourir, personne n’a envie de souffrir, disais-je ; une troisième exigence semble être apparue depuis peu, celle de la dignité. Le concept me paraissait à vrai dire un peu vaseux, j’avais une dignité c’est sûr, j’y pensais de temps en temps, pas souvent, enfin rien ne me paraissait justifier qu’il vienne au premier plan des préoccupations « sociétales ». Par acquit de conscience j’ai consulté Le Petit Robert (édition 2017). Il définit, assez simplement, la dignité comme le « respect que mérite quelqu’un ». Les exemples qui suivent embrouillent plutôt la question en révélant que Camus et Pascal, quoique ayant tous deux une conception de la « dignité de l’homme », ne la font pas reposer sur la même base (ce dont on pouvait se douter). Quoi qu’il en soit il paraît évident aux deux (et même à peu près à tout le monde) que la dignité (le respect qu’on vous doit), si elle peut être altérée par divers actes moralement répréhensibles, ne peut en aucun cas l’être par une dégradation, aussi catastrophique soit-elle, de son état de santé. Ou alors c’est qu’il y a eu, effectivement, une « évolution des mentalités ». Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’en réjouir. »

Deux questions. Le Monde nous précise que ce texte avait été écrit avant la mort de Vincent Lambert, annoncée ce 11 juillet. Pourquoi n’avait-il pas été publié avant ? L’écrivain cite, outre Agnès Buzyn, Emmanuel Macron. Sans même parler de savoir-vivre, on n’ose imaginer que ce dernier n’ait pas le courage de lui répondre.

A demain @jynau

1 Michel Houellebecq est écrivain. Après un recueil de poèmes, La Poursuite du Bonheur (La Différence, 1991), cet ingénieur agronome de formation publie un premier roman remarqué, Extension du domaine de la lutte (éd. Maurice Nadeau). Suivront entre poésie et romans, une vingtaine d’ouvrages parmi lesquels Les Particules élémentaires (Flammarion, 1998), Plateforme (Flammarion, 2001), La Possibilité d’une île (Fayard, 2005, prix Interallié) La Carte et le Territoire(Flammarion) pour lequel il reçoit, en 2010, le prix Goncourt ou encore Configuration du dernier rivage (Flammarion, 2013). Son dernier roman, Sérotonine, est paru en janvier chez Flammarion.

2 Sur ce thème : « Combien (nous) aura coûté Vincent Lambert ? Monique Pelletier et les frontières de l’indécence » Journalisme et santé publique, 13 juin 2015

Aider à «suicider» les victimes de troubles psychiques ? En Suisse c’est une possibilité

Bonjour

Etrange voisine que la Suisse. Nous évoquions il y a quelques jours une assez peu banale affaire suisse : une  médecin âgée de 61 ans accusée de meurtre comparaissant  devant la cour pénale de Bâle-Campagne. Professionnelle de l’ « aide à mourir » elle avait « pris en charge » une sexagénaire dépressive et incapable de discernement résumait Le Matin.

Pour le ministère public, l’accompagnement vers la mort de la femme de 67 ans, en juin 2016, s’était de façon irrégulière. La sexagénaire vivait dans un « home médicalisé » à Bâle-Campagne. Elle s’était tournée vers l’organisation d’aide au suicide « Eternal Spirit » après le refus de l’association alémanique « Exit » de l’aider à se suicider.

Or, selon l’acte d’accusation, la femme souffrait de graves troubles dépressifs et du trouble de somatisation également connu sous la dénomination « syndrome de Briquet ». Ces maladies ne sont pas mortelles et la sexagénaire n’était pas capable de discernement, estimait l’autorité d’enquête.

L’acte d’accusation précisait que la prévenue a agi par «idéalisme personnel». Elle avait déjà réalisé « quatre cents accompagnements vers la mort » en treize ans d’activités chez Eternal Spirit – et six cents expertises favorables au suicide assisté effectuées auparavant quant elle était consultante pour Dignitas. «Je n’ai rien fait d’illégal», avait pour sa part affirmé la médecin.

Surestimation de sa compétence

On connaît aujourd’hui le jugement, grâce au Temps (Céline Zünd) : « Erika Preisig échappe de peu à une condamnation pour homicide. La présidente de l’association d’aide au suicide bâloise Eternal Spirit est acquittée de la prévention de meurtre et condamnée pour violation de la loi sur les produits thérapeutiques ». Le tribunal pénal de Bâle-Campagne, l’a condamnée à 15 mois de prison avec sursis et une amende de 20 000 francs.  La doctoresse pourra continuer à pratiquer l’aide au suicide, mais elle a l’interdiction de prescrire du pentobarbital de sodium à des patients atteints de troubles psychiques.

« Le président de la cour, Christoph Spindler, s’est adressé à Erika Preisig sur un ton sévère, soulignant qu’elle avait échappé ‘’de justesse’’ à une condamnation pour homicide. Il lui a reproché d’avoir surestimé sa propre compétence dans l’évaluation de la capacité de discernement d’une retraitée sexagénaire atteinte de troubles psychiques. Avant de l’accompagner vers la mort en juin 2016, elle aurait dû faire davantage d’efforts pour trouver un psychiatre disposé à clarifier l’état de santé de la patiente. Les juges écartent toutefois la prévention de meurtre et retiennent contre Erika Presig plusieurs infractions au droit sur les produits thérapeutiques: la doctoresse a notamment échangé des étiquettes sur des doses destinées à l’origine à certains patients et finalement attribuées à d’autres. »

Erika Preisig revient de loin. La procureure avait requis une peine de cinq ans de prison pour homicide volontaire et une interdiction de pratiquer l’aide au suicide. La défense plaidait l’acquittement. « Exit a salué mardi cette décision, nous dit Le Temps. L’association d’aide au suicide alémanique se réjouit que les juges bâlois aient accordé de la valeur à l’autonomie du patient. «Ce jugement ne remet pas en question l’aide au suicide en Suisse, ni les procédures suivies par Exit dans des cas de personnes atteintes de troubles psychiques».

Troubles psychiques ou pas, on sait ce qu’il en est, en France, du suicide médicalement assisté. Et l’heure ne semble pas venue d’y imiter ce que la Suisse, étrangement, s’autorise à pratiquer.

A demain @jynau