Robert Boulin : ministre suicidé ou assassiné ? L’archétype de l’affaire médico-légale sabotée

Bonjour

C’était au temps noir et blanc où Le Monde était imprimé dans les caves parisiennes du 5-7 rue des Italiens. Le 30 octobre 1979 les fidèles lecteurs de la capitales découvraient ces quelques lignes, sous le titre « Un bristol et une petite boîte bleue » :

« C’est dans l’étang de Rompu, l’une des retenues d’eau qui forme les Étangs de Hollande dans la forêt de Rambouillet (Yvelines), qu’a été découvert le corps de Robert Boulin. Il était aux trois quarts immergé. Non loin se trouvait, dans un sentier, sous les bois, la 305 Peugeot bleu métallisé du ministre.

 C’est à 6 heures, mardi 30 octobre, que le groupement de gendarmerie de Versailles a été alerté de la disparition de M. Robert Boulin et chargé de quadriller le secteur des Étangs de Hollande. Cent cinquante hommes ont procédé aux recherches. Le ministre, qui portait un costume bleu sombre, aurait succombé à une forte dose de barbituriques. Les poumons du cadavre étant remplis d’air, la mort par noyade est exclue.

 Pour le colonel Charles Chevallereau, commandant le groupement de gendarmerie des Yvelines, le suicide ne fait aucun doute :  » Le corps du ministre ne portait aucune trace de coups ou de lutte.  » Dans la veste de la victime, les enquêteurs ont retrouvé un bristol sur lequel M. Boulin indiquait où se trouvaient les clefs de sa voiture et, au verso, quelques mots d’affection adressés à sa famille. Dans les poches de la veste, on a également découvert une petite boite bleue ayant vraisemblablement contenu les produits avec lesquels le ministre s’est donné la mort.

La disparition de M. Boulin avait été signalée par sa famille lundi 29 octobre. Le corps a été retrouvé peu après la mort, qui remonte probablement à la nuit de lundi à mardi. Le ministre ne possédait pas de propriété dans la région, mais il venait, semble-t-il, fréquemment y pratiquer l’équitation. »

Médecine légale incapable

Vinrent, dans Le Monde (James Sarazin) et ailleurs, des milliers de papiers, d’accusations, de dénégations-indignations, de rumeurs en cascade, les symptômes récurrents d’une justice aux ordres de l’exécutif, d’une médecine légale incapable de dire la vérité vraie.

Quarante ans, ou presque. 26 octobre 2017, on peut lire ceci, sur un Monde-écran incitant, faute de mieux, à regarder la télévision (France 2) :

« ’Robert Boulin a été tué’Telle est, sans concession, la conclusion dressée par le journaliste Benoît Collombat au terme de l’enquête qu’il a mené pour « Envoyé Spécial » sur cette affaire qui hante les arcanes du pouvoir politique français depuis près de trente-huit ans. Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, alors ministre du travail de Valéry Giscard d’Estaing, est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet. « Un assassinat », clame dès le lendemain son ami Jacques Chaban-Delmas à la tribune de l’Assemblée Nationale ; « un suicide », selon le rapport officiel.

Ce sujet, Benoît Collombat, le connaît bien. Il y a consacré plusieurs documentaires. Et il continue de le creuser avec cette nouvelle enquête, extrêmement fouillée et minutieuse dans laquelle il revient sur la thèse officielle du suicide avancée à l’époque par tous les organes officiels de pouvoir. Plus précisément, il reconstruit (ou plutôt déconstruit), pièce par pièce, le puzzle de cette histoire politico-judiciaire complexe, pour mieux établir la thèse inverse. A savoir que Robert Boulin a bel et bien été assassiné. Par qui ? la question, elle, demeure en revanche toujours sans réponse (…)

« Bernard Pons » !

Benoît Collombat entend aussi des témoins précieux, restés silencieux pendant plus de trente ans, à l’image de Bernard Pons, ancien secrétaire général du RPR entre 1979 et 1984, qui s’exprime pour la première fois sur le sujet, à 91 ans. En effet, la plupart des protagonistes de l’époque sont soit décédés, soit dans l’incapacité d’en parler.

Robert Boulin était devenu l’homme à abattre – celui qui en savait trop ? – dans un contexte politique tendu. Passé notamment par les ministères stratégiques du budget et des finances, l’homme était au courant des financements plus ou moins licites des partis politiques. « Envoyé Spécial » revient à ce propos sur les affaires de corruption liées à de gros contrats de la Françafrique sur le nucléaire, l’armement ou encore le pétrole. Robert Boulin devait avoir eu connaissance de cet argent sale. Il aurait même, dit-on, conservé des dossiers à propos de ces contrats ; dossiers restés bien évidemment introuvables.

Les circonstances de sa mort et surtout l’identité de ses probables responsables restent, eux, opaques, malgré les nombreux éclairages apportés par le documentaire. En 2015, une nouvelle information judiciaire a été ouverte pour arrestation, enlèvement et séquestration suivie de mort ou d’assassinat (…). »

Bientôt quarante ans.

A demain

 

Le Lasker 2014 au Pr Alim-Louis Benabid, père de la « stimulation cérébrale profonde »

Bonjour

Une éclaircie honorifique dans notre vallée de larmes épidémique : le Prix Lasker 2014 vient d’être décerné à Alim-Louis Benabid, pour ses travaux sur la stimulation cérébrale profonde (1) dans le traitement de la maladie de Parkinson. Le Pr Benabid est le huitième français à obtenir ce prix. Il le partage avec avec le neurologue américain Mahlon DeLong.

Pour Le Monde et pour France Culture nous avons croisé, à plusieurs reprises, ce spécialiste internationalement reconnu et qui demeurait, en France, en marge des notoriétés de circonstance et des clinquants médiatiques.  A chaque rencontre, la même impression s’impose : le charisme et  une forme d’excellence du modèle hospitalo-universitaire français. L’archétype du savant humaniste, le savoir calme au service de ceux qui souffrent et de la vulgarisation de son savoir. Une forme de classe, et des rencontres bien trop rares.

Le Prix Lasker récompense depuis 1945 les chercheurs les plus brillants ayant contribué à de grandes avancées dans le diagnostic, le traitement et la prévention des maladies humaines. Une rumeur (statistiquement fondée) laisse entendre que le Lasker est « l’antichambre du prix Nobel ». Rien n’interdit d’espérer. Et de lui souhaiter.

A demain

(1)  Sur ce thème on peut lire “Deep-Brain Stimulation — Entering the Era of Human Neural-Network Modulation” du Dr Michael S. Okun, une “perspective” publiée avec une remarquable réactivité par The New England Journal of Medicine.

 

 [Né le 2 mai 1942 à la Tronche, près de Grenoble, Alim Louis Benabid a passé son enfance à Sétif, en Algérie. Il revient en France mener ses études secondaires à Grenoble et ses études supérieures aux facultés de médecine et des sciences de Paris.

Interne des hôpitaux, docteur en médecine (1970), Docteur ès sciences en physique (1978) et professeur de de biophysique à l’université Joseph-Fourier de Grenoble, il dirige l’unité de recherche 318 de l’Inserm « Neurobiologie pré-clinique » de 1988 à 2006.

Alim-Louis Benabid a centré ses recherches sur plusieurs pathologies du cerveau, en particulier les tumeurs et les mouvements anormaux, et développé la chirurgie dite « stéréotaxique », qui permet de cibler de façon très précise certaines zones du cerveau. Il en a étendu les applications au traitement de patients atteints de la maladie de Parkinson résistants aux médicaments et à celui d’autres troubles cérébraux.

Entre 1987 et 1991, Alim-Louis Benabid et ses collaborateurs développent une technique visant à implanter des électrodes dans le cerveau de patients atteints de la maladie de Parkinson en vue de procéder à des stimulations électriques à haute fréquence. Ils obtiennent ainsi la disparition des symptômes moteurs (tremblement, akinésie, rigidité) de la maladie. Cette intervention présente une efficacité remarquable, une très faible morbidité et permet de diminuer les traitements médicaux. Elle constitue actuellement le traitement chirurgical le plus efficace de la maladie de Parkinson et apporte également des données fondamentales d’un intérêt théorique considérable.

Alim-Louis Benabid a également élargi les indications de la stimulation électrique profonde à d’autres pathologies : dystonies, épilepsie rebelle, troubles obsessionnels compulsifs.

L’introduction d’électrodes dans le cerveau, technologie mise au point sous sa direction, a été saluée par le monde scientifique international comme étant une découverte majeure.

Alim-Louis Benabid oriente ensuite ses travaux vers la compréhension des mécanismes d’action de la stimulation cérébrale profonde à haute fréquence et la mise en évidence de ses possibles effets à long terme, notamment neuroprotecteurs, sur l’évolution naturelle de la maladie de Parkinson. Il s’attache également à l’identification précise des cibles efficaces et des réseaux neuronaux mis en jeu lors de cette intervention.]

Blog ou pas le « je » et le « moi » sont haïssables

 

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Nous achevons (aujourd’hui 31 décembre 2013) une étape de notre aventure-blog. Une autre s’ouvre sur un autre hébergeur.

Une occasion pour  quelques réflexions et répondre à une question existentielle : le moi est-il haïssable sur la Toile ?

Dans un récent numéro de La Revue du Praticien Médecine Générale (1) Philippe Eveillard tranche dans le vif du style : il faut dire « je » et le dire dès la première phrase d’un post. Si nous tombions dans le piège qu’il nous tend nous nous précipiterions pour dire non. Nous ne traiterons pas ici de ses innombrables biais : Jaddo est « la référence », « je » est un « gage d’authenticité, un « gage de spontanéité », un « gage de sensibilité », voire un gage « d’aisance dans l’écriture ». On réclame ici des points de suspension. Se méfier comme de l’aisance comme de la peste. Rien de pire que la fausse aisance.

Faire ultra-court

Spécialiste et critique de l’art du blog l’auteur  grave les tables de la Toile : un post (un billet) doit être  court (jamais plus de « trois écrans d’ordinateur »). Pourquoi ? Pour ne pas solliciter « excessivement » l’ascenseur. La encore le bât blesse et le syllogisme jésuitique pointe à l’horizon du clavier : il faut un « je » parce qu’il faut être court car sinon on est trop long et dans ce cas on passe de la « confidence » à la « confession ». Qui comme chacun sait à Rome ne saurait se faire en public.

Chasser le commentaire

La vérité est peut-être plus profonde. A peine cachée derrière une lapalissade. Ecrire pour autrui c’est écrire pour être lu. A fortiori sur la Toile et, en l’espèce, au sein du « Club des médecins blogueurs » de Dominique Dupagne. Ecrire pour être lu c’est d’une manière ou d’une autre tenter de créer de l’émotion.

Les blogs sont jeunes,  tous les styles sont permis et la notoriété se mesure à l’aune des « commentaires ». Du nombre des commentaires, plus ou moins «modérés ». On y voit l’intérêt de la provocation, de l’accusation, de la diatribe, du scandale. On y entend gronder les foules.

Une confidence

Les blogs et la Toile babillaient hier encore. Aussi le « Je », dans sa prime jeunesse, sort grandi de l’usage que l’on fait de lui. Bien sûr cela ne durera pas. Le « On », dans sa maturité, peut le laisser s’ébattre. Les «Nous » le regardent. Les « Ils », déjà, plissent leurs sourcils. Quant au « Tu », la nostalgie est déjà là, camarade.

Nous atteignons les limites du post. Confidence publique :

« J’ai commencé ce blog en août 2011 . Près de 30 mois et plus de 550 textes plus tard je quitte l’hébergement offert par l’Ecole des hautes études de la santé publique (Ehesp). Antoine Flahault, alors directeur de ce bien bel établissement, m’y avait proposé de tenter l’aventure du blog. Qu’il en soit remercié.

J’ai tenté, j’ai essuyé quelques difficultés, je n’ai jamais regretté. En parallèle de cette autre aventure, collective, qu’est Slate.fr et l’écriture pour un « pure player », j’ai beaucoup appris. 

Les temps changent et c’est tant mieux. Je poursuis aujourd’hui l’aventure sur un autre site avec toujours le même et passionnant objectif ; croiser le « journalisme » et la « santé publique ». Continuer à faire le passeur entre ces mille et un mondes. Et, bien immodestement, tenter de nous aider à nous comprendre. Bien immodestement aussi tenter de mettre le clavier là où l’on pense devoir le placer. Sans aucune méchanceté,  mais au risque de ne pas flatter.  

2014

En un mot: continuer à remplir une tâche qui fait que le « Je » est, sinon « haïssable » (comme il l’était jadis au sein des colonnes du Monde), du moins à proscrire. Un pronom trop personnel qui dessert son utilisateur –  à s’interdire autant que faire se peut. Nous nous en expliquerons peut être sous peu. Par exemple en 2014. Bonne année à celles et  ceux qui lisent ces lignes et à ceux et celles qui leurs sont proches.

(1) « Confidences sur blog ». Revue des blogs. La Revue du Praticien Médecine Générale (Tome 27, n° 911, décembre 2013)

 

Sept leçons à tirer du crâne traumatisé d’un champion hors piste

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Rarement  un traumatisme crânien aura fait l’objet d’une telle attention médiatique. Les angles d’attaque pourraient être plus nombreux encore. Nous donnons ici sept pistes. Pour commencer

1 Pourquoi un traumatisme crânien de cette gravité en dépit du casque ?

Pourquoi des rochers à ciel ouvert sur un site de glisse ? Interroger des spécialistes de biodynamique. Se renseigner sur la marque du casque. Envisager les possibles responsabilités. Faire le point médico-légal et prendre contact avec le procureur, les enquêteurs.

2 Le champion, héros moderne, aujourd’hui dans un « coma artificiel »

Rappels pédagogiques sur le traumatisme crânien, sa physiopathologie, son traitement, son pronostic. Travailler la question sémantique et journalistique du « pronostic vital engagé ».

3 La géographie corporelle des accidents de ski

Dresser une géographie de l’évolution temporelle et ascendante des lésions traumatiques du ski (schématiquement, sur cinquante ans des jambes au crâne). On pourra s’aider de l’article publié sur Slate.fr  « Les accidents graves de ski ressemblent  de plus en plus à ceux de la route ». Se documenter auprès des  membres de l’Association Médecins de Montagne  (soixante médecins dans trente-quatre stations) observent que depuis les années 1980, les accidents graves de ski s’apparentent de plus en plus à ceux de la circulation routière : traumatismes crâniens et vertébraux, fractures du bassin et du fémur.  

4 Le « sport de glisse » à cheval sur le légal.

Traiter la schizophrénie du « hors piste », déconseillé mais largement proposé par les stations. Faire le parallèle avec le tabac et les buralistes)

5 La nouvelle prise de risque, à 44 ans

Rappeler, comme L’Equipe, la somme des accidents qui ont émaillé la vie de ce héros – voiture, moto etc.- qui aura 45 ans le 3 janvier. Prendre l’avis de spécialistes de psychiatrie

6 La visite d’un chirurgien- mandarin  de grand renom (le Pr Gérard Saillant) au chevet du héros.

Tenter d’en savoir plus. Et interpréter  les interprétations qui en résultèrent à partir de ce document : « L’arrivée en urgence du docteur parisien Gérard Saillant au chevet du champion allemand, dont il est proche depuis une intervention chirurgicale en novembre 2000, alimente également les spéculations sur l’état de santé réel du champion » (Le Monde du 31 décembre 2013)

7  La collectivité doit-elle payer ? Faut-il culpabiliser les skieurs ? Peut-on tricher ?

Retrouver tous les chiffres disponibles. Dessiner une géographie de l’évolution temporelle et ascendante des lésions traumatiques du ski (schématiquement, sur cinquante ans des jambes au crâne). On pourra s’aider de l’article publié sur Slate.fr  « Les accidents graves de ski ressemblent  de plus en plus à ceux de la route ».

On compte 140 000 accidents de ski chaque année en France. Quel est le coup global ? Qui paye ? Enquêter auprès des stations, de la gendarmerie nationale, des caisses primaires d’assurance maladie, des « complémentaires santé ».

Dans une déclaration écrire diffusée par l’agence allemande SID Sabine Kahm, manager de l’ancien pilote a indiqué que l’accident est survenu au cours d’un séjour au ski d’ordre privé. Est-ce dire que l’employeur de Michael Schumacher dégage toute forme de responsabilité ?

Culpabiliser les skieurs ? (lire sur ce thème  les commentaires de la chronique de Slate.fr)

Elargir aux traumatismes dus aux sports de loisir, comme le parapente. Est-il possible de maquiller un accident grave survenu en  vacances » en « accident de travail »  ? Si oui de quelle manière ? Quels sont les risques encourus ?

Mediator® : le scandale va rebondir

A partir du 01/01/2014 ce blog sera sur

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L’affaire du coupe-faim des Laboratoires Servier prend une nouvelle dimension. La Commission d’accès aux documents administratifs vient de donner son feu vert : la Sécurité sociale doit donner des informations médicales qu’elle tenait jusqu’ici secrètes

Jusqu’ici il refusait. Frédéric Van Roekeghem, directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) va-t-il pouvoir faire autre chose qu’obtempérer ? Il va prochainement recevoir un courrier daté du 27 décembre qui marque une nouvelle et importante étape dans l’instruction de l’affaire du Médiator®. Une affaire aux racines plus vastes qu’on l’imaginait généralement jusqu’ici.

Les responsables du mouvement « Initiative Transparence Santé » (ITS)1 lui annoncent que la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) est bel et bien favorable à leur demande de communication de l’ensemble de pièces chiffrées relatives à la prescription et à la commercialisation du célèbre coupe-faim des Laboratoires Servier.  Et ils lui demandent-ils de bien vouloir mettre à leur disposition l’ensemble de ces documents qu’ils analyseront dans les prochaines semaines.

 Trente-trois ans

Il s’agit de toutes les informations relatives à la consommation entre 1999 et 2009  du Mediator® en France. 1999 : création d’une base nationale informatisée des informations inter-régimes de l’assurance maladie (SNIIRAM). 2009 : arrêt de la commercialisation de ce  médicament mis sur le marché en 1976, prescrit durant trente-trois ans dans de multiples indications presque toujours injustifiées au regard de la science médicale.

L’ITS disposera ainsi de tous les éléments qui lui permettront de connaître le nombre d’assurés sociaux ayant réellement consommé  du Mediator®  durant cette période de dix ans mais aussi la durée moyenne des traitements, les taux de prescriptions médicales effectuées en dehors des autorisations de mise sur le marché, le nombre des boîtes remboursées et celles qui ne l’étaient pas.  

Identifier les médecins

Il s’agit encore d’identifier les cinq principales catégories de médecins initiateurs de ce traitement médicamenteux, le nombre total des praticiens et celui des plus gros prescripteurs. Il s’agira enfin de préciser le montant des sommes remboursées aux patients consommateurs.

Les responsables de l’ITS souhaitent mener depuis mai 2013 cette vaste enquête rétrospective sur la consommation du Mediator®.   Ils ont déjà avons contacté directement chacune des Caisses primaires d’assurance maladie (Cpam) afin de leur adresser leurs questions. Sans succès : aucune n’a souhaité fournir de données. C’est pourquoi ils ont saisi la Cnam en juillet 2013.

Ne pas distraire les données

M. Van Roekegehm s’y est lui aussi opposé. Dans un courrier daté du 13 août il expliquait aux demandeurs : « (…) ces questions sont actuellement débattues, notamment dans le cadre de l’information judiciaire pour tromperie aggravée ouverte auprès du Tribunal de Grande Instance de Paris ainsi que dans l’information judiciaire pour homicides et blessures involontaires auprès du même Tribunal. Dans ces conditions il me paraît difficile de distraire des données couvertes par le secret de l’instruction. »

Telle n’a pas été la lecture de la Cada 1. Dans son avis favorable (n° 20134348 du 21 novembre 2013)  son président, Serge Daël, fait valoir en substance que le SNIIRAM a précisément été créé pour répondre à des demandes du type de celles formulées par l’ITS. M. Daël ne rejoint pas l’analyse de M. Van Roekeghem quant à ce qui est un document administratif et ce qui ne l’est pas : des informations pouvant être extraites de fichiers informatiques « par un traitement automatisé d’usage courant » sont bien des « documents administratifs existants ».

Feu vert de la Cada

En outre le « collectif demandeur » est, aux yeux de la Cada, pleinement habilité à avoir communication de ces documents. Pour ce qui est des « instructions judiciaires en cours dans l’affaire dite du Médiator » elles ne sauraient être un élément de nature à s’opposer à la demande : la communication de ces données ne portera pas atteinte au déroulement de l’instruction, ne retardera pas le jugement de l’affaire ni ne compliquera le travail du juge.  Force est d’ailleurs de constater que l’instruction judiciaire n’a pas cherché à analyser les données en sommeil dans la mémoire de l’Assurance maladie.

Et pour la Cada si les informations demandées ont bien un caractère médical elles sont avant tout anonymes et globales, agrégées par année et département. Elles ne permettront donc pas l’identification (« même indirecte ») des patients ou des médecins concernés.

Démonstrations à venir

D’où au final un « avis favorable » de la Cada à la demande de l’ITS. C’est cette décision  qui vient d’être transmise par lettre recommandée datée du 27 décembre au directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie. Si M. Van Roekeghem persiste dans son  refus l’ITS annonce qu’elle saisira la juridiction administrative.

Fort de ces données le collectif estime qu’il sera en mesure  de démontrer que certaines Cpam savaient pertinemment, au vu des montants de remboursements  que le Mediator®  était largement prescrit hors de ses indications (et donc indument pris en charge par la collectivité). Confirmée cette  hypothèse pourrait conduire à de nouveaux prolongements judiciaires à caractère pénal puisqu’il est établi (sur la base de documents de la Cnam) que ce médicament est directement impliqué dans la survenue de pathologies cardiaques potentiellement mortelles.

Cette nouvelle lecture confèrerait rapidement une nouvelle dimension à l’affaire du Mediator®. Celle-ci est jusqu’ici instruite sur la base de l’enquête menée  par l’Inspection générale des affaires sociales  – à la demande de Xavier Bertrand alors ministre de la Santé)  par l’Inspection générale des affaires sociales. Depuis trois ans elle est ainsi, pour l’essentiel, circonscrite à la responsabilité des Laboratoires Servier. L’analyse des données 1999-2009 de l’Assurance maladie pourrait bientôt enrichir  cette lecture.

En finir

Plus généralement  l’ITS entend montrer ici que les données du SNIIRAM, si elles étaient mieux utilisées, permettraient de détecter en temps réel des anomalies sanitaires liées à la consommation de médicaments. Et de  mettre en place en temps réel des mesures correctives. Obtenir, en d’autres termes que des affaires du type Mediator® (1976-2009) ne voient plus le jour. Et faire en sorte de tuer dans l’œuf celles aujourd’hui en gestation.

1 L’ « Initiative Transparence Santé » (ITS) est un mouvement réunissant de nombreux acteurs du monde de la santé (associations de malades et de consommateurs, chercheurs en santé publique, assureurs, entrepreneurs etc.) qui réclament une « libération des données » relatives aux différents domaines de la santé.

2  L’avis de la Cada est disponible ici.

 

Ce billet a initialement été publié sur Slate.fr

 

 

 

 

 

Saint-Sylvestre 2013 : l’ivresse vue par Guillaume Canet

La fin de l’année est une période où l’on s’enivre

La fin de 2013 est une période où l’on parle d’ivresse. Où on l’objective.

Demain on la décryptera, on la maîtrisera. Pourquoi pas ?

« Ivresse ». Regardez cette vidéo. Regardez là encore. Faites la voir autour de vous autant qu’il se pourra. On écrit vidéo pour ne pas écrire court-métrage. En réalité c’est un film. Un film de l’acteur et réalisateur Guillaume Canet. Un film réalisé en collaboration avec l’association Ferdinand (1) du comédien Patrick Chesnais et la Fondation Vinci Autoroutes.

Hasard ou pas

On nous dit que c’est un film « sur les dangers de l’alcool au volant ». On veut bien « C’est un peu plus qu’un film sur la sécurité routière », a expliqué Guillaume Canet à l’AFP. Cela sonne nettement plus juste.  François Cluzet soutient l’entreprise. Il a joué le rôle principal du film « Le dernier pour la route ». On y verra un hasard. Ou pas.

Nous écrivions il y a deux jours ici même (mémoire-blog) à propos de l’alcool et des fêtes de fin d’année, du macadam et de la Fédération française des sociétés d’assurance : « On peut voir ici une évolution dans l’objectivation anticipée, programmée, des ivresses collectives à venir. C’est là un symptôme notable dont on n’a pas encore pris la mesure. Une alcoolisation décomplexée en somme. »

Pr Naassila

C’est précisément le propos de Guillaume Canet qui décline sur l’ivresse (air pur, plaisir, sensations fortes, amour, alcool) pour finir avec le noir de la mort. C’est aussi le propos de la page « Sciences » du Journal du Dimanche de ce jour.  Page intitulée « L’ivresse côté face ». Une page qui expose les travaux (encore trop peu connus) du Pr Michaël Naassila (Inserm, groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances). Il ne s’agit pas de faire peur. Surtout pas. Il s’agit de comprendre. On y reviendra.

Ivresses. Il s’agit aussi de faire en sorte que l’alcool ne tue pas.

(1) L’association Ferdinand a été créée en avril 2007 à l’initiative de Patrick Chesnais suite à l’accident de voiture mortel, dû à l’alcool, dont a été victime son fils ainé Ferdinand.  L’association Ferdinand lutte au quotidien contre l’alcool au volant et se bat pour sensibiliser le grand public, et plus particulièrement les jeunes, aux dangers de conduire sous l’emprise de l’alcool. Pour cela l’association réalise des clips de prévention pour que chacun puisse prendre conscience des risques de l’alcool au volant pour soi-même mais également des dangers auxquels nous exposons les autres.

 

2014 sera l’année du suicide médicalement assisté français

Un projet de loi est attendu qui devrait reprendre l’engagement de François Hollande candidat à l’élection présidentielle.

L’année 2013 s’achève sur une polémique éthique peu relayée dans les médias d’information générale (mémoire-blog)  dont nous exposons ici les principaux éléments. 

Prochaine étape : février et une remise en perspective très attendue du nouveau Comité national d’éthique de Jean-Claude Ameisen.

Douze feuillets. C’est un document peu banal que l’on peut découvrir depuis peu sur le site du Comité national d’éthique (CCNE). A en-tête de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) il s’agit de l’« avis citoyen », conclusion de la « Conférence de citoyens sur la fin de vie ». C’est aussi le fruit d’une initiative du CCNE, institution que préside Jean-Claude Ameisen depuis octobre 2012, après sa désignation par François Hollande.

Terminer dans la dignité

Depuis sa publication cet « avis citoyen » alimente une polémique : on accuse Jean-Claude Ameisen d’avoir organisé une opération visant au final à faciliter la traduction dans la loi de l’engagement pris par François Hollande candidat à l’élection présidentielle.  Il s’agit ici de modifier les termes de la loi Leonetti de 2005 « relative aux droits des patients en fin de vie ». Le candidat Hollande avait déclaré :

«Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité.»

Au terme de leur « conférence sur la fin de vie » les dix-huit citoyens réunis par l’IFOP écrivent 

« La possibilité de se suicider par assistance médicale comme l’aide au suicide constitue, à nos yeux, un droit légitime du patient en fin de vie ou souffrant d’une pathologie irréversible, reposant avant tout sur son consentement éclairé et sa pleine conscience ».

« Tromperie »

Or l’ensemble des réflexions officielles conduites depuis un an dans ce domaine ne concluaient pas dans ce sens. On peut dès lors voir dans la démarche du CCNE une opération de nature éthico-politicienne. Et les éléments réunis sont suffisants  pour déclencher une nouvelle polémique entre partisans et adversaires d’un « nouveau droit » (le droit au « suicide médicalement assisté » ou droit « de mourir dans la dignité »). Pour les adversaires il n’y a aucun doute : c’est une opération de manipulation  destinée à préparer le terrain de la prochaine loi. Nouveau porte-parole de ce camp, le Pr Philippe Juvin qualifie cette conférence de citoyens de « tromperie », la rédaction de cet avis ayant  été confiée à « dix-huit  personnes sans légitimité ». Le Pr Philippe Juvin est chef du service des urgences de l’hôpital Européen-Georges Pompidou. Il est par ailleurs député européen et conseiller politique de l’UMP. Ses déclarations ont heurté les responsables de l’IFOP qui  étudient les éventuelles suites à leur donner.

Rémunérations et défraiements

 Tromperie ? La question mérite d’être analysée. On trouvera ici la « note méthodologique » de cette entreprise. Les dix-huit personnes sélectionnées par l’IFOP ont travaillé « à huis clos » pendant « quatre week-ends » en auditionnant une vingtaine d’experts aux opinions différentes et souvent radicalement divergentes. On tient à préciser, auprès de l’IFOP, que ces citoyens  n’ont pas été indemnisés mais simplement défrayés. On ajoute  qu’il en a été de même des experts auditionnés, et ce « alors même que certains peuvent être amenés, en d’autres circonstances, à demander des rétributions ».  Pourquoi l’’IFOP « Nous avons été retenu au terme d’une procédure d’appel d’offres » précise-t-on. Le Pr Ameisen ajoute pour sa part que l’un des instituts intéressés avait fait savoir qu’il serait impossible de réunir, sans rémunération,  des citoyens durant quatre week-ends. L’IFOP se refuse à préciser quel a été le montant de sa prestation. « L’essentiel des frais engagés par le CCNE a concerné l’organisation matérielle des réunions » confie-t-on.

Représenter la diversité française

Pourquoi une  « conférence de citoyens » ? Cette pratique ne doit pas être confondue avec une forme de sondage ou avec une « conférence de consensus », démarche développée aux Etats-Unis dans le but d’harmoniser des pratiques médicales. La « conférence de citoyens » vise en théorie à éclairer la prise de décision politique dans des situations complexes. Elle prête aussi le flanc à de nombreuses critiques à commencer par celle de la toujours possible instrumentalisation de ses membres. Le CCNE avait ici demandé à l’IFOP de  constituer  un « panel de dix-huit  personnes » reflétant la diversité de la population française (sexe, âge, niveau de diplôme…) et  illustrant la variété des points de vue sur la médicalisation de la fin de viesans pour autant constituer un échantillon représentatif de la population.

Recomposition critiquée du Comité

 La démarche peut surprendre compte-tenu des diverses et récentes entreprises menées précisément sur ce thème. En 2012 une commission de réflexion confiée par François Hollande au Pr Didier Sicard, président d’honneur du CCNE, avait mené une série de consultations ouvertes dans neuf villes et universités avant de remettre, en décembre, son rapport au président de la République. Par rapport à la loi Leonetti il préconisait une ouverture dans le sens d’une possible accélération de la survenue de la mort, « une grave décision prise par un médecin engagé en conscience, toujours éclairée par une discussion collégiale ».

En juillet 2013, le CCNE rendait, toujours à la demande de François Hollande, un avis (n°121) dans lequel il indiquait que la « majorité de ses membres recommandait de ne pas légaliser l’assistance au suicide et/ou l’euthanasie ». Mais il s’agissait encore d’un CCNE reflet de l’ancienne majorité. En septembre la composition du Comité fut, comme le prévoit son règlement, profondément remaniée ce qui suscita de vives critiques des autorités religieuses et de personnalités de droite.

Médiatisation outrancière

C’est dans ce contexte que survient l’ « avis citoyen ».  Il témoigne à l’évidence de la tendance d’une fraction de l’opinion française à accepter le cadre législatif qui prévaut depuis une décennie ou plus en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Cette tendance est-elle majoritaire ? Correspond-elle à une claire vision des enjeux éthiques et économiques ? N’est-elle pas le fruit de la médiatisation outrancière de quelques faits divers tragiques ?

Jean-Claude Ameisen répond aux critiques dont fait l’objet son initiative et son choix de l’IFOP dont il vante les « vertus pédagogiques ». Il a notamment développé ses arguments dans un entretien accordé au Quotidien du Médecin. « Les critiques sont bienvenues, assure-t-il. Encore faut-il qu’elles ne soient pas fondées sur une méconnaissance de la loi et des missions que le législateur a confiées au CCNE, ce qui est particulièrement surprenant venant d’élus qui font partie de la majorité d’alors qui a voté cette loi en 2011. Si Mr Juvin pense que la majorité d’alors a contribué à inscrire une « tromperie » dans la loi, il devrait demander au législateur de modifier la loi pour réparer cette« tromperie », plutôt que de faire endosser la faute au CCNE. »

La fin et les moyens

L’actuel président du CCNE défend le caractère « citoyen » de l’opération pilotée par l’IFOP en rappelant qu’en 2009 les débats et les conclusions des états généraux de bioéthique étaient dirigés par le cabinet de Roselyne Bachelot, ministre de la Santé  Jean Leonetti et la directrice de l’Agence de biomédecine. « Le 16 décembre 2013 la conférence de presse a mis en présence les citoyens avec les journalistes : ce sont les citoyens eux-mêmes qui ont lu leur avis devant la presse et qui ont répondu aux questions des journalistes, souligne-t-il. Je vous laisse imaginer ce qu’auraient été les critiques si la conférence de citoyens sur la fin de vie avait été, aujourd’hui, organisée selon les mêmes modalités que celles de 2009. Si le législateur a cru bon, en 2011, de confier l’organisation de conférences de citoyens à une autorité indépendante, le CCNE, c’est probablement après avoir tiré des leçons de ces premiers états généraux. »

Où il est démontré que la réflexion biotéthique peut ne pas être très éloignée de la politique.  Et maintenant ? Jean-Claude Ameisen annonce « avant la fin février »  un rapport du CCNE sur l’ensemble du débat public sur la fin de vie entamé  il y a un an et demi avec la commission Sicard.

On saura alors un peu mieux ce qu’il en est, sur ce thème, de la question de la fin et des moyens.

Le texte de ce billet a initialement été publié sur Slate.fr