Cannabis et exercice physique : souris et chocolat nous ouvrent des perspectives philosophiques

Bonjour

Quelle est l’ampleur véritable de notre libre arbitre ? Où se nichent le déterminisme et la prédétermination ? Tout est-il écrit ou nous reste-t-il quelques pages blanches ?  La question se pose à la lecture du titre d’un récent et très officiel communiqué de presse de l’Inserm : « Courir ou manger du chocolat, un choix dicté par les récepteurs cannabinoïdes ».

Exposé général des motifs :

« Les pathologies qui résultent de notre mode de vie sédentaire ont pour principale cause une inactivité physique, cette dernière étant souvent associée à une prise excessive de nourriture riche en sucres et/ou en gras. A l’opposé, une activité physique excessive aux dépens de la prise de nourriture peut également s’avérer nocive, comme l’illustrent des cas d’anorexie nerveuse. Ces données rendent donc cruciale la recherche des processus neurobiologiques contrôlant les motivations respectives pour l’activité physique et la prise alimentaire. Fruit de la collaboration entre des chercheurs de l’Inserm et du CNRS, une étude publiée le 07 Mars 2019 dans la revue JCI Insight révèle que les récepteurs cannabinoïdes CB1 jouent un rôle primordial dans le choix entre courir et consommer une nourriture chocolatée. »

Contexte du travail :

« Les auteurs de avaient précédemment rapporté que les récepteurs des cannabinoïdes CB1, présents sur plusieurs types de neurones, jouent un rôle clef dans les performances lors d’une activité physique chez la souris. Cette conclusion était basée sur les performances réalisées par des animaux ayant un accès libre à une roue d’activité, un modèle qui ne permettait pas de distinguer le mécanisme mis en jeu (motivation, plaisir…). »

Méthodologie :

« La motivation pour une récompense ne pouvant être estimée que par la mesure des efforts que l’individu, Homme ou animal, est prêt à fournir pour accéder à cette récompense, les chercheurs ont élaboré un modèle dans lequel chaque accès à la roue était conditionné par un effort préalable. Cet effort préalable consiste en l’introduction répétée du museau dans un réceptacle, condition sine qua none pour débloquer la roue. Après une période d’apprentissage de la tâche au cours de laquelle l’effort demandé était constant, les souris ont été confrontées à un test dans lequel l’effort demandé pour accéder à la roue a été augmenté de manière progressive. »

Résultats :

« Exposées à ce test, des souris dépourvues de récepteurs CB1 ont montré un déficit de 80 % dans l’effort maximal qu’elles étaient prêtes à fournir pour accéder à la roue, et ce sans diminution des performances lors de leurs accès à la roue. Ce résultat indique que les récepteurs CB1 jouent un rôle majeur dans le contrôle de la motivation pour l’activité physique. L’utilisation d’autres souris génétiquement modifiées a également permis aux chercheurs de démontrer que ces récepteurs CB1 contrôlant la motivation pour l’exercice sont localisés sur des neurones GABAergiques.

Les chercheurs ont ensuite examiné si les récepteurs CB1 dans les neurones GABAergiques contrôlent la motivation pour une autre récompense, de la nourriture chocolatée (au même titre que les humains, les souris en raffolent même si elles sont bien nourries). Alors que les récepteurs CB1 jouent également un rôle dans la motivation pour la nourriture, mais à un degré moindre que dans la motivation pour l’activité physique, les récepteurs CB1 localisés sur les neurones GABAergiques ne sont pas impliqués dans la motivation pour la prise de nourriture chocolatée. »

Perspectives addictologiques et philosophiques :

« Au-delà de ces résultats indiquant que le récepteur cannabinoïde est primordial pour la motivation pour l’activité physique, cette étude ouvre des perspectives pour pouvoir étudier les mécanismes neurobiologiques responsables d’augmentations pathologiques de cette motivation. Une illustration est fournie par l’anorexie nerveuse qui associe souvent une diminution de la motivation pour se nourrir à une augmentation de la motivation pour l’activité physique. »

Rappelons, au delà des addictions, que le libre arbitre est la faculté qu’aurait l’être humain de se déterminer librement et par lui seul, à agir et à penser. A l’opposé du spectre on trouve le déterminisme, voire le fatalisme, qui affirment que la volonté serait déterminée dans chacun de ses actes par des « forces » qui l’y nécessitent. Résumons. « Se déterminer à » versus « être déterminé par ». Entre le « destin » et la « liberté », faut-il choisir ou, au contraire, pouvons-nous saupoudrer ? Et les museaux de souris peuvent-ils, ici, nous éclairer ?

A demain

@jynau

Grand débat : non, tous les intellectuels français n’ont pas été conviés au Palais de L’Elysée

Bonjour

Tous ne viendront pas, tous ne seront pas là. C’est une information du Figaro (Arthur Berdah) : « Grand débat: Macron va recevoir une soixantaine d’intellectuels lundi à l’Élysée ». Où l’on apprend qu’Emmanuel Macron 1 « a convié des scientifiques, des économistes, des philosophes, ainsi que des spécialistes des sciences humaines et de l’environnement ». Et qu’il aurait « essuyé plusieurs refus ».

Nous sommes ici, on l’aura compris dans la phase finale de la dynamique du « Grand débat ».  « Après avoir déjà rencontré des élus, des Gilets Jaunes, des enseignants, des retraités, des chefs d’entreprises, des habitants des quartiers, des jeunes, des femmes … Emmanuel Macron va recevoir lundi 18 mars 2019 ‘’des universitaires et des intellectuels’’». Selon le Palais de l’Élysée, le chef de l’État considère qu’il est «important de valoriser la parole de personnes qui ont du recul sur le flux quotidien de l’actualité et une vision de l’avenir du pays». Et nous n’avons pas tous, chacun en conviendra, un tel potentiel de recul sur ce flux.

Selon Le Figaro une soixantaine de personnalités sont attendues. Auraient déjà confirmé leur présence : Philippe Aghion et Jean Pisani-Ferry, deux économistes proches d’Emmanuel Macron, ainsi que Daniel Cohen et Jean-Claude Casanova. Côté philosophes, Marcel Gauchet, Myriam Revault d’Allonnes, Monique Canto-Sperber, Michaël Fœssel, et Dominique Méda. Le climatologue Jean Jouzel est annoncé.

L’éthique dans le champ des sciences de la vie et de la santé

Toujours selon ce quotidien seront également présent au Château le prix Nobel de physique Serge Haroche, celui de physiologie Jules Hoffmann, sans oublier le mathématicien médaillé Fields et macroniste Cédric Villani. Le Chancelier de l’Institut de France Xavier Darcos est lui aussi attendu, de même que de nombreux sociologues dont Jean Viard, Michel Wieviorka, Bruno Latour et Louis Chauvel. Enfin, sur la liste, le patron de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein, l’historien Jacques Julliard, et le spécialiste de l’islam Gilles Kepel.

Plusieurs invités ont quant à eux décliné la proposition de l’Élysée et ce pour différentes raisons : le philosophe et académicien Alain Finkielkraut,  sa consœur Sylviane Agacinski ou encore l’économiste Frédéric Lordon.

Ceci posé (et au vu des informations distillées par Le Figaro)  comment ne pas être surpris, sinon stupéfait, de constater à quel point le corps médical sera absent de cette assemblée. Et plus encore, au-delà du corps médical hospitalo-universitaire, la notable sous-représentation de la recherche en génétique et en biologie. Et, au-delà encore, l’absence de toute personnalité incarnant la réflexion éthique dans le champ des sciences de la vie et de la santé.

Imagine-t-on, sous d’autres cieux, une réunion à ce point solennelle et signifiante en l’absence, par exemple, de Georges Duhamel, René Leriche, Henri Mondor, André Lwoff, Jacques Monod, Jean Bernard ou François Jacob ? Mais il est vrai que c’était avant –  qui, nous assure-t-on,  n’était en rien mieux qu’aujourd’hui.

A demain

@jynau

 

 

 

 

1 Rambaud P. « Emmanuel le Magnifique »  Editions Grasset.

 

Les amphétamines de Bernard-Henri Lévy et les injections sanguines de la star Neymar

Bonjour

Du pain et des bleus. « 19-24 Désespérant » titre justement L’Equipe au lendemain d’un match catastrophe du XV de France cintre le XV de Galles. Où l’on pressent que le jeu de rugby, à l’échelon français, est une éponge du moral national. Et sans jamais pouvoir le démontrer on pourrait soutenir l’hypothèse que les violences inhérentes aux Gilets Jaunes ne sont pas étrangères aux malheurs des Bleus. Un vrai chef vous manque, et c’est le désespoir.

Nous avions laissé  Neymar da Silva Santos Júnior, 26 ans, souffrant d’une « élongation des adducteurs droits ». C’était en novembre. Nous voici en février, le gracile génie est à nouveau blessé. L’Equipe nous apprend que l’homme vient de faire un aller-retour en urgence à Barcelone. Là il a « reçu une injection de plasma riche en plaquettes (PRP) par leDr Ramón Cugat Bertomeu, chirurgien orthopédiste et spécialiste international de cette pratique régénératrice».

Traitement des tendinopathies chroniques

Chacun sait que Neymar s’est blessé contre Strasbourg (2-0) en Coupe de France, le 23 janvier. La star brésilienne salariée par le Qatar à Paris « souffre d’une pseudarthrose, c’est-à-dire un défaut de consolidation de la fracture du cinquième métatarsien du pied droit opéré en pars dernier par Rodrigo Lasmar, le médecin de la sélection brésilienne ». Pas d’intervention, cette fois, mais « un traitement conservateur à base de kiné, de magnétothérapie et d’injection de PRP ».

User ou pas du PRP ? On lit ceci dans la précieuse Revue Médicale Suisse, sous la signature de Jean-Luc Ziltener, Maxime Grosclaude et Lara Allet (Service d’orthopédie et traumatologie de l’appareil moteur, Hôpitaux Universitaires de Genève).

« Les tendinopathies chroniques chez le sportif sont fréquentes et pour certaines difficiles à traiter. La guérison et la régénération tendineuse sont sous le contrôle, entre autres, de nombreux facteurs de croissance. Il est actuellement possible de concentrer quelques facteurs de croissance autologues dans une fraction plasmatique du sang prélevé chez un sujet (plasma riche en plaquettes – PRP), et de la réinjecter au site lésionnel. La recherche de base et animale paraît plutôt prometteuse. Néanmoins, en clinique, le nombre d’études scientifiquement acceptables dans cette indication est faible. Actuellement, il n’est ainsi pas possible de recommander formellement ce type d’injections sanguines pour le traitement des tendinopathies chroniques chez l’homme. »

Passer chez Ruquier ou descendre une piste noire ?

L’Equipe, toujours (supplément papier glacé) et un « auto-portrait » glaçant (propos recueills par Estelle Lenartowicz – photo Roberto Frankenberg) de « Bernard-Henri Lévy, 70 ans, écrivain ». Où l’on en apprend un peu plus encore sur ses centaines de chemises toujours portées sans cravate (peur d’étouffer, « vieux truc d’enfant asthmatique ») ; sur ses modalités d’écriture dans une piscine (magnétophone, brasse papillon, un peu de dos crawlé) ; sur sa pratique, jeune, des sports de combat (judo, ju-jitsu, bâton japonais) ; sur le ski (« Passer chez Ruquier, c’est comme descendre une piste noire à ski » – sic).

Sans oublier le dopage aux amphétamines 2 :

« Jusqu’à il y a quinze ans, il m’est arrivé de me doper. Pour rendre plus pertinente cette partie du corps qu’est mon cerveau. Sous amphétamines, on se sent invincible, extralucide, invulnérable. Je ne regrette pas cette époque mais elle est derrière mois. Aujourd’hui j’ai besoin de bouger, de brûler mon énergie, de respirer. Je nage ».

Et L’Equipe de compléter : « 0 cigarette depuis trente ans après avoir fumé 5 paquets par jour. Au théâtre Antoine à Paris, le 20 mai, dans sa pièce ‘’Looking for Europe’’ ».

A demain

@jynau

1 Traitement des tendinopathies chroniques : intérêt des injections de plasma riche en plaquettes (PRP) Rev Med Suisse 2011; volume 7. 1533-1537

2 Dans Le Figaro daté du 3 juillet 2014 (Emilie Geffray), en réponse à la question de savoir s’il avait été gêné des  révélations sur France 2  (par sa femme Arielle Dombasle) de ses prise de « psychotropes » Bernard-Henri Lévy répondait : « Il y a une vraie tradition, vous savez, des écrivains consommateurs de substances. Artaud et le peyotl, Henri Michaux, Baudelaire et Théophile Gautier. À quoi sert un corps, pour un écrivain, sinon à produire le maximum de texte possible? Et de la meilleure qualité? Les amphétamines, parfois, m’y ont aidé. »

 

Polémique : peut-on oser faire un parallèle entre la PMA «pour toutes» et le droit à avorter ?

Bonjour

Pierre Jouannet, 76 ans, est une personnalité. Membre de l’Académie nationale de médecine. Biologiste de la reproduction. Professeur émérite à l’Université Paris Descartes. Il a longuement travaillé sur  les aspects fondamentaux, cliniques et éthiques de la fertilité humaine et de la procréation médicalement assistée. Il  fut aussi membre du GIS (Groupe d’information santé) et a participé à la création du MLAC : Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

Praticien au centre hospitalier de Bicêtre, il y a notamment dirigé le CECOS historique à partir de 1989 avant d’exercer au sein du groupe hospitalier Cochin-Saint Vincent de Paul. De 1997 à 2003, il a été le président de la fédération française des CECOS et vice-président du Conseil Médical et Scientifique de l’Agence de la Biomédecine de 2005 à 2008.

Le Pr Jouannet signe aujourd’hui dans Le Monde une tribune titrée : « Toutes les femmes devraient pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions ». Et le quotidien vespéral de résumer, pour ses lecteurs pressés, que Pierre Jouannet estime que « toutes les femmes devraient bénéficier d’un droit à la procréation non motivé médicalement ». Quel est l’argument principal qui sous-tend une telle prise de position ? Résumons le propos du Pr Jouannet.

1 Le contexte.  Il rappelle tout d’abord que si « le droit à l’enfant n’existe pas », « des femmes et des hommes peuvent souhaiter devenir parents ». Que la femme peut se sentir incapable de mener à terme la grossesse quand elle n’est pas désirée ou si elle doit conduire à la naissance d’un enfant sévèrement malade ou atteint d’un grave handicap. Que le grand mérite de Simone Veil est d’avoir compris qu’une loi interdisant l’avortement était inopérante car la plupart des femmes qui le souhaitaient avortaient de toute façon, soit en allant à l’étranger, soit en ayant recours à des pratiques clandestines plus ou moins dangereuses pour elles. Et qu’il convenait donc, non seulement d’autoriser l’avortement, mais aussi de faire en sorte qu’il soit pratiqué dans de bonnes conditions.

2 Interrompre volontairement la grossesse. Le Pr Jouannet revient sur  l’interruption médicale de grossesse (IMG) et l’interruption volontaire de grossesse (IVG).  « Le deuxième grand mérite de Simone Veil, écrit-il,  est d’avoir fait inscrire dans la loi dès 1975 que c’est la femme et elle seule qui peut décider de réaliser une IVG. La décision ne peut appartenir ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre que la femme elle-même. »

3 Devenir parents grâce à la médecine et à la loi. Si les traitements de l’infertilité ne sont pas toujours efficaces, de nombreuses procédures médicales ont été développées depuis un demi-siècle pour obtenir une grossesse, y compris en ayant recours aux gamètes de tiers donneurs.

« Les technologies permettant d’intervenir sur le début de la vie ont interpellé la société dans de nombreux pays et il a été souvent décidé de les encadrer de manière plus ou moins stricte. C’est le cas en France depuis 1994 où la PMA a été légalisée mais où il a été décidé qu’elle ne pouvait être entreprise que si elle était motivée médicalement et si la demande était formulée par un couple composé d’une femme et d’un homme. »

4 Quand la loi interdit de donner la vie.  « Aujourd’hui de nombreuses femmes, qui n’ont pas d’infertilité médicalement diagnostiquée et/ou ne vivent pas avec un homme désirent devenir mères en procréant dans de bonnes conditions avec l’aide de la médecine. Mais la loi française le leur interdit. Alors, comme les femmes qui souhaitaient interrompre leur grossesse au début des années 1970, soit elles vont à l’étranger dans des pays où ceci est autorisé, soit elles ont recours à des pratiques clandestines plus ou moins douteuses et dangereuses.

«  La loi est donc devenue inopérante, de plus elle est incompréhensible. Si on a reconnu à toutes les femmes le droit de pouvoir interrompre une grossesse librement et dans de bonnes conditions, au nom de quoi devrait-on refuser à certaines femmes le droit de pouvoir procréer librement et dans de bonnes conditions ? »

C’est l’argument principal du Pr Jouannet : faire un parallèle, au nom du caractère « inopérant » de la loi, entre celle de 1975 et celle qu’il appelle de ses vœux. Un parallèle entre l’interruption d’une grossesse et la possibilité d’une procréation. En d’autres termes :

« De même que l’on a su reconnaître, il y a plus de quarante ans, aux femmes le droit de décider librement d’interrompre une grossesse, peut-être le temps est-il venu de reconnaître à toutes les femmes le droit de pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions. De même que l’on a su reconnaître, à l’époque, qu’à côté des IMG il pouvait y avoir des IVG, peut-être serait-il temps de reconnaître qu’à côté des procréations assistées pour raison médicale, il peut y avoir des procréations volontaires assistées (PVA) non motivées médicalement. »

5 Après l’IVG, le droit à la PVA. « Comme l’IVG, la PVA sera un acte médical dont la décision appartiendra à la femme et à elle seule, ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre. Cette reconnaissance ne devra pas signifier pour autant que cet acte soit réalisé dans n’importe quelles conditions et n’importe comment. Il devra impliquer respect et responsabilités. »

Plus généralement le Pr Jouannet estime qu’il convient  de respecter les conditions dans lesquelles les femmes et les hommes de notre pays peuvent vivre leur sexualité, leur reproduction et leur vie familiale – et ce quelles que soient leurs convictions philosophiques, religieuses ou autres. Il ne répond malheureusement pas aux réserves pratiques émises sur ce sujet par le Comité consultatif national d’éthique dans son avis n°126 du 15 juin 2017 sur les demandes sociétales de recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP).

Lourdes questions sans réponses

Si une majorité de ses membres s’était prononcée pour autoriser, par la loi, les couples de femmes et les femmes seules à avoir accès à l’insémination artificielle médicalisée avec sperme de donneur le CCNE soulignait aussi que cette évolution soulèverait bien des interrogations: sur la relation des enfants à leurs origines (puisqu’en France le don de sperme est anonyme et gratuit) ou sur le fait de grandir sans père. Interrogations, aussi, sur la prise en charge par l’assurance-maladie d’un geste qui ne peut en aucune manière être considéré comme une thérapeutique de la stérilité féminine.

« Cette demande d’ouverture doit être confrontée à la rareté actuelle des gamètes qui risque de provoquer un allongement des délais d’attente ou une rupture du principe de gratuité des dons, soulignait encore le CCNE. Cela pourrait ouvrir des perspectives de marchandisation des produits du corps humain et remettre en cause le système de santé français fondé sur des principes altruistes. »  Ce sont là des questions éthiques essentielles ; des questions pour l’heure noyées sous les considérations philosophiques, politiciennes ou partisanes.

Pour sa part le Pr Jouannet estime qu’il conviendra (si la loi qu’il souhaite devait être votée) de bien identifier les responsabilités des équipes médicales qui prendront en charge la PVA « avec toute l’efficacité et la sécurité nécessaires ». , Bien identifier aussi les responsabilités de l’Etat « pour éviter que les femmes qui y ont recours et les enfants qui en sont issus soient traités de façon discriminatoire sur les plans social, financier et juridique ». « Ne doutons pas des capacités du gouvernement et des parlementaires, qui ont entamé le processus de révision de la loi relative à la bioéthique, à agir dans ce sens comme ont su le faire leurs prédécesseurs pour l’IVG » conclut-il.

La question devra toutefois d’être posée quant à la légitimité d’un tel parallèle.

A demain

@jynau

 

«PMA sans père»: la famille LR prépare la guerre contre le président et le gouvernement

Bonjour

Non. Contrairement à ce que souhaitait Emmanuel Macron il n’ y aura pas de « débat apaisé » sur la « PMA pour toutes/sans père ». Si nul n’en connaît encore l’intensité un fait est acquis : l’affrontement sera là, politique et sociétal, idéologique et frontal. Le gouvernement vient de faire savoir que bien évidemment cette mesure figurerait dans le projet de loi de révision de la loi de bioéthique. Et, tout naturellement ou presque, l’un des  camps adverses affûte ses lames.

Premier coup de semonce : une tribune dans Le Figaro 1 – papier signé de la brochette des principaux responsables de la famille « LR » : Laurent Wauquiez, Christian Jacob, Bruno Retailleau, Franck Proust et Jean Leonetti 2. Que nous disent-ils ? Quelques vérités et une forme d’embarras à venir, quand il faudra croiser le fer. Cela donne sinon de jeunes puedurs du moins des précautions de vieux sioux devant la caravane En marche :

« Les questions dites sociétales soulèvent des enjeux éthiques lourds que les revendications légitimes pour l’égalité, le bonheur ou l’amour ne sauraient évacuer. Souvent sensibles dès lors qu’elles touchent à notre intimité, elles n’en sont pas moins des questions politiques exigeant de nous, non pas les seuls bons sentiments, mais «un cœur intelligent»: tout ce qui est scientifiquement possible est-il pour autant humainement souhaitable? Tous les désirs individuels doivent-ils être satisfaits par la technique? La marche du progrès signifie-t-elle la négation des limites? En résumé, de quelle société voulons-nous ?

 « Gardons bien ces questions en tête lorsque est proposée l’instauration de la PMA sans père.   Aussi bien intentionné soit-il, ce projet ouvre la voie à des dérives qu’il faut mesurer avec lucidité. N’y a-t-il pas de risque à nier ainsi délibérément le rôle et la représentation du père dans l’éducation de l’enfant ? »

Trahison

Et nos sages sioux de scruter l’horizon :

« De plus, dans la logique égalitariste à l’œuvre, ce nouveau droit constitue une étape vers les mères porteuses et la marchandisation du corps de la femme. Un engrenage est à l’œuvre: comment refuser demain aux couples d’hommes ce que l’on accorderait aux couples de femmes ? »

LR  garde aussi la mémoire, vivace, d’une récente trahison : « Il y a cinq ans, l’actuel Premier ministre s’engageait à ‘’s’opposer résolument’’ à la PMA sans père. Sa résolution fut de courte durée. Il dirige aujourd’hui un gouvernement qui souhaite la mettre en œuvre, tout en se disant ‘’très défavorable à la GPA’’. Qu’en sera-t-il dans cinq ans ? »

Edouard Philippe répondra-t-il à ses anciens compagnons de lutte ? Quand et comment ?

Enfin les signataires reprennent l’argument, contingent mais essentiel, de la menace d’une pénurie de dons de sperme anonymes et gratuits. De ce point de vue, comme le souligne le Comité consultatif national d’éthique, l’extension de la pratique de la PMA par insémination artificielle avec sperme de donneur ouvre la voie à une marchandisation croissante des gamètes et, plus largement, des éléments du corps humain. « Elle risque d’accompagner une dérive eugéniste dont témoigne le site Internet de Cryos, la plus grande banque de sperme du monde: ses clients y choisissent leurs gamètes selon une douzaine de critères dont la couleur de la peau ou des yeux ; le panier de commande – habituellement représenté par un Caddie – y est illustré par un landau » écrivent les auteurs de la tribune du Figaro – sans redouter les conséquences de leur antonomase 3.

Orwell et Bové

« Nous semblons entraînés par une injonction au mouvement perpétuel, par un dépassement incessant des frontières, par une extension infinie des droits oublieuse de nos devoirs. Le philosophe Jean-François Mattei relevait que «le tragique de l’existence occidentale tient à la dérive de sa mesure naturelle dans un déchaînement de démesure». Se développe aujourd’hui une idéologie, le transhumanisme, promouvant un «homme augmenté» et même «la résolution du problème de la mort». La médecine traitant les pathologies laisserait ainsi place à une technique toute-puissante au service de tous les désirs et de tous les fantasmes repoussant sans cesse plus loin les frontières de l’éthique. »

Et Laurent Wauquiez, Christian Jacob, Bruno Retailleau, Franck Proust et Jean Leonetti de citer, étrangement, George Orwell: «Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains ».  Et les mêmes de citer José Bové 4: « Une certaine écologie politique se soucie à raison de protéger la planète, l’alimentation, les océans, les végétaux, les animaux, mais pas l’enfant à naître. Faisant exception, José Bové a courageusement décrit l’extension de la PMA comme ‘’la boîte de Pandore vers l’eugénisme et l’homme augmenté’’ ; preuve que cette question échappe aux clivages politiciens. » Et, pour finir ,cette envol :

« Si la liberté d’entreprendre et d’innover a fait notre prospérité, l’extension illimitée du domaine du marché n’est pas souhaitable: nous n’accepterons pas que l’être humain soit déraciné et marchandisé. Il est illusoire de réduire le débat en un clivage simpliste et imaginaire: le nouveau monde contre l’ancien monde, les gentils progressistes contre les méchants réactionnaires. Ce n’est pas la meilleure manière d’aborder des questions à la fois si complexes et si essentielles. La courbe des sondages ne nous dictera pas l’idée que nous avons de la société et de l’être humain. »

 A demain

@jynau

 1 « Pourquoi Les Républicains s’opposeront à la PMA sans père» Le Figaro du 3 novembre 2018

2 Respectivement président de LR, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, président du groupe LR au Sénat, président de la délégation française au groupe du Parti populaire européen (PPE) du Parlement européen et président du Conseil national de LR.

3 Wikipédia : Aujourd’hui, le nom « caddie » est couramment utilisé pour désigner tous les types de chariots en fil métalliques, quelle que soit leur marque. Il s’agit d’un cas particulier d’antonomase du nom propre. Cet usage est cependant risqué car le nom a été déposé par la société « Les Ateliers réunis Caddie SAS », qui possède donc la propriété intellectuelle de la marque, et fait régulièrement valoir ses droits. Elle a notamment obtenu à plusieurs reprises la condamnation de journaux pour un tel usage- dont Libération et Le Figaro

4 Sur ce thème : « José Bové est un néo-chrétien : anti-PMA et contre toutes les manipulations de l’humain » Journalisme et santé publique, 5 mai 2014

Peut-on affirmer que la légalisation de la GPA s’inscrit dans la continuité de celle de l’IVG ?

Bonjour

24 septembre 2018. Les médias généralistes attendent fébrilement l’avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sur l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes homosexuelles et aux femmes seules. Il sera rendu public demain. Un avis qui, sans surprise, devrait conforter celles et ceux qui sont favorables à cette évolution « sociétale ». Comme Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé qui l’a confié hier sur les ondes de France Inter.

Dans l’attente voici un rapport signé d’un provocateur formé aux meilleures écoles de la République, enseignant la philosophie « libérale » et auteur prolixe : Gaspard Koenig. Gaspard Koenig ici «  aidé de sa petite bande d’intellectuels libéraux (de droite comme lui, mais aussi de gauche) », précise Le Journal du Dimanche (Anne-Laure Barret). Le JDD qui révèle la quintessence de ce document.

« La GPA est une pratique qui ne nuit pas à autrui, formellement interdite pour des raisons morales, et dont la prohibition crée de l’injustice » estime M. Koenig qui se plonge ces temps-ci dans la Bible, où il trouve « toutes sortes d’étranges agencements familiaux ». Son propos « provocateur mais finement argumenté » relaie donc un rapport décoiffant produit par Génération libre, le think tank qu’il préside. « Nous avons travaillé dur pendant deux ans pour arriver à la conclusion que réguler était plus difficile que prohiber » résume M.Koenig.

 Pour le préfacier du rapport, Daniel Borrillo, juriste d’origine argentine, la GPA « s’inscrit dans la continuité de l’IVG », réactualisant « la question de la disposition de soi », au nom d’une « liberté procréative ». « Nous montrons, de manière très précise, comment la GPA pourrait être légalisée en France et proposons une politique publique concrète (…) Au nom de quoi interdire à des gens qui le font de manière consciente et contractualisée de se rendre un service ? »  poursuit Gaspard Koenig.

Argumentaire de Génération Libre :

«  A droite, comme à gauche, la question de la GPA divise. ‘’Réification’’ de l’enfant, exploitation et marchandisation du corps de la femme, esclavage moderne… la GPA est l’objet de nombreuses craintes, méfiances et s’avère souvent mal comprise.

Pour autant, près de la moitié des Français est favorable à l’ouverture de la GPA aux couples hétérosexuels, comme homosexuels (sondage Ifop 2018). Perçue comme un progrès médical ouvrant à tous la possibilité d’avoir un enfant, la GPA s’inscrit, similairement à l’IVG, dans la défense du principe de la libre disposition de son corps et valorise une parenté fondée sur l’engagement.

Dans ce rapport, Génération Libre plaide pour la légalisation de la GPA en France et défend un cadre légal garant des droits et devoirs de chacune des parties en jeu. Tirant les conclusions de l’échec de la politique de prohibition en France, et s’inspirant des modèles en vigueur dans certains pays, ce rapport entend définir les contours d’une loi introduisant un encadrement juste et efficace de la GPA en France. Ce cadre légal permettra une régulation efficace et protègera les parties de toute forme d’abus.

Légaliser la GPA est une question de droit fondamental. C’est rendre aux femmes la libre disposition de leurs corps et garantir aux enfants nés de GPA à l’étranger les mêmes droits  qu’à tous les enfants. Enfin, c’est reconnaître l’émergence de nouveaux modèles familiaux et valoriser une nouvelle forme de parenté, fondée sur la notion de projet. »

Résumons. Un « service », entre personnes conscientes et consentantes, vraiment ? Un « contrat » ? Rémunérer la femme « pour le travail effectué », elles qui « depuis la nuit des temps fabriquent des enfants gratuitement » ? Des mères porteuses salariées et « dont la grossesse serait prise en charge par la Sécurité sociale » ?

On peut voir là, sous couvert de philosophie libérale, la prochaine étape d’une marchandisation du corps des femmes – et plus généralement, après-demain, de la réification des corps humains ?

A demain 

 

L’IVG est-elle un « homicide » ?  Le patron des gynécos français précise sa pensée et ses mots

Bonjour

Retour sur une polémique aux accents historiques : celle lancée par Dr Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof) qui a « médiatiquemen » parlé d’ « homicide » à l’endroit de l’IVG. « Homicide: action de tuer un autre être humain. »

Un médecin aussitôt promis au pré-pilori par les ministres Agnès Buzyn et Marlène Schiappa. Un médecin tancé par son Ordre lui rappelant que « la clause de conscience ne saurait être un moyen de se soustraire à la loi et aux dispositions de la déontologie médicale ».

« Maintenez-vous vos propos ? » lui demande Le Quotidien du Médecin (Coline Garré). Réponse :

« Ma position personnelle a été mise en avant et assimilée à celle du syndicat (…) elle s’inscrit dans la défense de la clause de conscience des médecins, que le syndicat fait sienne. Cette clause de conscience est remise en cause ouvertement. Plusieurs amendements  lors de la loi santé de Marisol Touraine allaient déjà dans ce sens. Or il n’y a pas de raison de supprimer la clause de conscience spécifique (…)

« Si l’on supprime la clause de conscience, les médecins ne pourront plus dire non. Or l’IVG n’est pas une opération comme une autre. La loi Veil l’a simplement dépénalisée. C’est un compromis : on veut aider une femme en grande détresse et interrompre sa grossesse.

« Certes ce n’est pas un homicide – je n’ai pas été assez vigilant au terme employé par la journaliste, que je n’ai pas repris, et je n’ai pas dit que c’était un crime – mais c’est l’arrêt d’une vie. Il faut donc concevoir que pour un certain nombre de médecins, ce soit difficile. »

« Homicide ». « Crime ». « Arrêt d’une vie ». Elargissons le propos. « Le Syngof  est-il favorable à une clause de conscience pour la fin de vie ? » demande Le Quotidien.

« C’est un autre sujet qui n’a pas été traité au niveau syndical. (…) Nous serons très vigilants sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation (AMP) : s’il n’y a pas un consensus complet, je pense qu’il y aura très probablement la demande d’une clause de conscience spécifique pour l’ouverture de l’AMP à un cadre différent de ce qu’il est actuellement. »

Où l’on comprend que nous sommes bien loin d’en avoir fini, dans ce champ, avec les affrontements – politques, éthiques et déontologiques.

A demain