«PMA sans père»: la famille LR prépare la guerre contre le président et le gouvernement

Bonjour

Non. Contrairement à ce que souhaitait Emmanuel Macron il n’ y aura pas de « débat apaisé » sur la « PMA pour toutes/sans père ». Si nul n’en connaît encore l’intensité un fait est acquis : l’affrontement sera là, politique et sociétal, idéologique et frontal. Le gouvernement vient de faire savoir que bien évidemment cette mesure figurerait dans le projet de loi de révision de la loi de bioéthique. Et, tout naturellement ou presque, l’un des  camps adverses affûte ses lames.

Premier coup de semonce : une tribune dans Le Figaro 1 – papier signé de la brochette des principaux responsables de la famille « LR » : Laurent Wauquiez, Christian Jacob, Bruno Retailleau, Franck Proust et Jean Leonetti 2. Que nous disent-ils ? Quelques vérités et une forme d’embarras à venir, quand il faudra croiser le fer. Cela donne sinon de jeunes puedurs du moins des précautions de vieux sioux devant la caravane En marche :

« Les questions dites sociétales soulèvent des enjeux éthiques lourds que les revendications légitimes pour l’égalité, le bonheur ou l’amour ne sauraient évacuer. Souvent sensibles dès lors qu’elles touchent à notre intimité, elles n’en sont pas moins des questions politiques exigeant de nous, non pas les seuls bons sentiments, mais «un cœur intelligent»: tout ce qui est scientifiquement possible est-il pour autant humainement souhaitable? Tous les désirs individuels doivent-ils être satisfaits par la technique? La marche du progrès signifie-t-elle la négation des limites? En résumé, de quelle société voulons-nous ?

 « Gardons bien ces questions en tête lorsque est proposée l’instauration de la PMA sans père.   Aussi bien intentionné soit-il, ce projet ouvre la voie à des dérives qu’il faut mesurer avec lucidité. N’y a-t-il pas de risque à nier ainsi délibérément le rôle et la représentation du père dans l’éducation de l’enfant ? »

Trahison

Et nos sages sioux de scruter l’horizon :

« De plus, dans la logique égalitariste à l’œuvre, ce nouveau droit constitue une étape vers les mères porteuses et la marchandisation du corps de la femme. Un engrenage est à l’œuvre: comment refuser demain aux couples d’hommes ce que l’on accorderait aux couples de femmes ? »

LR  garde aussi la mémoire, vivace, d’une récente trahison : « Il y a cinq ans, l’actuel Premier ministre s’engageait à ‘’s’opposer résolument’’ à la PMA sans père. Sa résolution fut de courte durée. Il dirige aujourd’hui un gouvernement qui souhaite la mettre en œuvre, tout en se disant ‘’très défavorable à la GPA’’. Qu’en sera-t-il dans cinq ans ? »

Edouard Philippe répondra-t-il à ses anciens compagnons de lutte ? Quand et comment ?

Enfin les signataires reprennent l’argument, contingent mais essentiel, de la menace d’une pénurie de dons de sperme anonymes et gratuits. De ce point de vue, comme le souligne le Comité consultatif national d’éthique, l’extension de la pratique de la PMA par insémination artificielle avec sperme de donneur ouvre la voie à une marchandisation croissante des gamètes et, plus largement, des éléments du corps humain. « Elle risque d’accompagner une dérive eugéniste dont témoigne le site Internet de Cryos, la plus grande banque de sperme du monde: ses clients y choisissent leurs gamètes selon une douzaine de critères dont la couleur de la peau ou des yeux ; le panier de commande – habituellement représenté par un Caddie – y est illustré par un landau » écrivent les auteurs de la tribune du Figaro – sans redouter les conséquences de leur antonomase 3.

Orwell et Bové

« Nous semblons entraînés par une injonction au mouvement perpétuel, par un dépassement incessant des frontières, par une extension infinie des droits oublieuse de nos devoirs. Le philosophe Jean-François Mattei relevait que «le tragique de l’existence occidentale tient à la dérive de sa mesure naturelle dans un déchaînement de démesure». Se développe aujourd’hui une idéologie, le transhumanisme, promouvant un «homme augmenté» et même «la résolution du problème de la mort». La médecine traitant les pathologies laisserait ainsi place à une technique toute-puissante au service de tous les désirs et de tous les fantasmes repoussant sans cesse plus loin les frontières de l’éthique. »

Et Laurent Wauquiez, Christian Jacob, Bruno Retailleau, Franck Proust et Jean Leonetti de citer, étrangement, George Orwell: «Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains ».  Et les mêmes de citer José Bové 4: « Une certaine écologie politique se soucie à raison de protéger la planète, l’alimentation, les océans, les végétaux, les animaux, mais pas l’enfant à naître. Faisant exception, José Bové a courageusement décrit l’extension de la PMA comme ‘’la boîte de Pandore vers l’eugénisme et l’homme augmenté’’ ; preuve que cette question échappe aux clivages politiciens. » Et, pour finir ,cette envol :

« Si la liberté d’entreprendre et d’innover a fait notre prospérité, l’extension illimitée du domaine du marché n’est pas souhaitable: nous n’accepterons pas que l’être humain soit déraciné et marchandisé. Il est illusoire de réduire le débat en un clivage simpliste et imaginaire: le nouveau monde contre l’ancien monde, les gentils progressistes contre les méchants réactionnaires. Ce n’est pas la meilleure manière d’aborder des questions à la fois si complexes et si essentielles. La courbe des sondages ne nous dictera pas l’idée que nous avons de la société et de l’être humain. »

 A demain

@jynau

 1 « Pourquoi Les Républicains s’opposeront à la PMA sans père» Le Figaro du 3 novembre 2018

2 Respectivement président de LR, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, président du groupe LR au Sénat, président de la délégation française au groupe du Parti populaire européen (PPE) du Parlement européen et président du Conseil national de LR.

3 Wikipédia : Aujourd’hui, le nom « caddie » est couramment utilisé pour désigner tous les types de chariots en fil métalliques, quelle que soit leur marque. Il s’agit d’un cas particulier d’antonomase du nom propre. Cet usage est cependant risqué car le nom a été déposé par la société « Les Ateliers réunis Caddie SAS », qui possède donc la propriété intellectuelle de la marque, et fait régulièrement valoir ses droits. Elle a notamment obtenu à plusieurs reprises la condamnation de journaux pour un tel usage- dont Libération et Le Figaro

4 Sur ce thème : « José Bové est un néo-chrétien : anti-PMA et contre toutes les manipulations de l’humain » Journalisme et santé publique, 5 mai 2014

Peut-on affirmer que la légalisation de la GPA s’inscrit dans la continuité de celle de l’IVG ?

Bonjour

24 septembre 2018. Les médias généralistes attendent fébrilement l’avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sur l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes homosexuelles et aux femmes seules. Il sera rendu public demain. Un avis qui, sans surprise, devrait conforter celles et ceux qui sont favorables à cette évolution « sociétale ». Comme Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé qui l’a confié hier sur les ondes de France Inter.

Dans l’attente voici un rapport signé d’un provocateur formé aux meilleures écoles de la République, enseignant la philosophie « libérale » et auteur prolixe : Gaspard Koenig. Gaspard Koenig ici «  aidé de sa petite bande d’intellectuels libéraux (de droite comme lui, mais aussi de gauche) », précise Le Journal du Dimanche (Anne-Laure Barret). Le JDD qui révèle la quintessence de ce document.

« La GPA est une pratique qui ne nuit pas à autrui, formellement interdite pour des raisons morales, et dont la prohibition crée de l’injustice » estime M. Koenig qui se plonge ces temps-ci dans la Bible, où il trouve « toutes sortes d’étranges agencements familiaux ». Son propos « provocateur mais finement argumenté » relaie donc un rapport décoiffant produit par Génération libre, le think tank qu’il préside. « Nous avons travaillé dur pendant deux ans pour arriver à la conclusion que réguler était plus difficile que prohiber » résume M.Koenig.

 Pour le préfacier du rapport, Daniel Borrillo, juriste d’origine argentine, la GPA « s’inscrit dans la continuité de l’IVG », réactualisant « la question de la disposition de soi », au nom d’une « liberté procréative ». « Nous montrons, de manière très précise, comment la GPA pourrait être légalisée en France et proposons une politique publique concrète (…) Au nom de quoi interdire à des gens qui le font de manière consciente et contractualisée de se rendre un service ? »  poursuit Gaspard Koenig.

Argumentaire de Génération Libre :

«  A droite, comme à gauche, la question de la GPA divise. ‘’Réification’’ de l’enfant, exploitation et marchandisation du corps de la femme, esclavage moderne… la GPA est l’objet de nombreuses craintes, méfiances et s’avère souvent mal comprise.

Pour autant, près de la moitié des Français est favorable à l’ouverture de la GPA aux couples hétérosexuels, comme homosexuels (sondage Ifop 2018). Perçue comme un progrès médical ouvrant à tous la possibilité d’avoir un enfant, la GPA s’inscrit, similairement à l’IVG, dans la défense du principe de la libre disposition de son corps et valorise une parenté fondée sur l’engagement.

Dans ce rapport, Génération Libre plaide pour la légalisation de la GPA en France et défend un cadre légal garant des droits et devoirs de chacune des parties en jeu. Tirant les conclusions de l’échec de la politique de prohibition en France, et s’inspirant des modèles en vigueur dans certains pays, ce rapport entend définir les contours d’une loi introduisant un encadrement juste et efficace de la GPA en France. Ce cadre légal permettra une régulation efficace et protègera les parties de toute forme d’abus.

Légaliser la GPA est une question de droit fondamental. C’est rendre aux femmes la libre disposition de leurs corps et garantir aux enfants nés de GPA à l’étranger les mêmes droits  qu’à tous les enfants. Enfin, c’est reconnaître l’émergence de nouveaux modèles familiaux et valoriser une nouvelle forme de parenté, fondée sur la notion de projet. »

Résumons. Un « service », entre personnes conscientes et consentantes, vraiment ? Un « contrat » ? Rémunérer la femme « pour le travail effectué », elles qui « depuis la nuit des temps fabriquent des enfants gratuitement » ? Des mères porteuses salariées et « dont la grossesse serait prise en charge par la Sécurité sociale » ?

On peut voir là, sous couvert de philosophie libérale, la prochaine étape d’une marchandisation du corps des femmes – et plus généralement, après-demain, de la réification des corps humains ?

A demain 

 

L’IVG est-elle un « homicide » ?  Le patron des gynécos français précise sa pensée et ses mots

Bonjour

Retour sur une polémique aux accents historiques : celle lancée par Dr Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof) qui a « médiatiquemen » parlé d’ « homicide » à l’endroit de l’IVG. « Homicide: action de tuer un autre être humain. »

Un médecin aussitôt promis au pré-pilori par les ministres Agnès Buzyn et Marlène Schiappa. Un médecin tancé par son Ordre lui rappelant que « la clause de conscience ne saurait être un moyen de se soustraire à la loi et aux dispositions de la déontologie médicale ».

« Maintenez-vous vos propos ? » lui demande Le Quotidien du Médecin (Coline Garré). Réponse :

« Ma position personnelle a été mise en avant et assimilée à celle du syndicat (…) elle s’inscrit dans la défense de la clause de conscience des médecins, que le syndicat fait sienne. Cette clause de conscience est remise en cause ouvertement. Plusieurs amendements  lors de la loi santé de Marisol Touraine allaient déjà dans ce sens. Or il n’y a pas de raison de supprimer la clause de conscience spécifique (…)

« Si l’on supprime la clause de conscience, les médecins ne pourront plus dire non. Or l’IVG n’est pas une opération comme une autre. La loi Veil l’a simplement dépénalisée. C’est un compromis : on veut aider une femme en grande détresse et interrompre sa grossesse.

« Certes ce n’est pas un homicide – je n’ai pas été assez vigilant au terme employé par la journaliste, que je n’ai pas repris, et je n’ai pas dit que c’était un crime – mais c’est l’arrêt d’une vie. Il faut donc concevoir que pour un certain nombre de médecins, ce soit difficile. »

« Homicide ». « Crime ». « Arrêt d’une vie ». Elargissons le propos. « Le Syngof  est-il favorable à une clause de conscience pour la fin de vie ? » demande Le Quotidien.

« C’est un autre sujet qui n’a pas été traité au niveau syndical. (…) Nous serons très vigilants sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation (AMP) : s’il n’y a pas un consensus complet, je pense qu’il y aura très probablement la demande d’une clause de conscience spécifique pour l’ouverture de l’AMP à un cadre différent de ce qu’il est actuellement. »

Où l’on comprend que nous sommes bien loin d’en avoir fini, dans ce champ, avec les affrontements – politques, éthiques et déontologiques.

A demain

Religions anti-vaccinations : fatwa indonésienne, Fraternité Saint-Pie-X et anthroposophie

Bonjour

C’est une information du quotidien indonésien Kompas relayée par Courrier International : « Dans le plus grand pays le plus musulman du monde, une fatwa évoquant des « extraits de porcs » dans un vaccin porte un coup à la campagne de vaccination contre la rougeole ».

La fatwa a été publiée le 20 août 2018 par le Conseil des oulémas indonésiens (MUI). Elle se fonde sur l’information selon laquelle le vaccin protégeant de la rougeole et de la rubéole produit par le Serum Institute of India contient des extraits de porc et qu’il est, de ce fait, haram”. 

Dès le paragraphe suivant, précise le journal de Jakarta, « le MUI note qu’il a toutefois décidé, dans l’attente d’un vaccin alternatif halal, d’autoriser l’utilisation de ce vaccin dans la campagne d’immunisation de 31,9 millions d’enfants par le gouvernement indonésien, étant donnée l’urgence de la situation sanitaire ».

Comment comprendre ? « Cette fatwa est de fait une déclaration de soutien du Conseil des oulémas à la campagne de vaccination contre la rougeole et la rubéole », affirme Arifianto, un pédiatre de Jakarta, auteur d’un ouvrage sur la vaccination. Courrier International :

 « Mais le mal est fait, se désole le quotidien national. Dans le pays qui abrite la plus grand population musulmane, beaucoup de citoyens n’ont lu que le premier paragraphe de la fatwa et l’ont fait circuler sur les réseaux sociaux. De nombreux parents refusent désormais que des extraits de porc soient injectés à leurs enfants. Kompas rappelle que selon les chiffres fournis en 2015 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Indonésie est le dixième pays au monde dans le triste palmarès des pays où la population souffre le plus de la rougeole. »

Miviludes

Retour en France où, on le sait, les autorités sanitaires observent une recrudescence de la rougeole (plus de 2500 cas depuis novembre 2017. C’est une étude originale et passionnante publiée dans le cadre du rapport annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) (pages 115-138) et heureusement citée par Le Monde. Elle est signée par Lucie Guimier, docteure en géopolitique (Institut français de géopolitique, Université Paris 8). Mme Guimier a travaillé sur la dernière grande épidémie de rougeole, entre 2008 et 2012 et démontre que l’obligation vaccinale est peu respectée au sein de certains groupes religieux et de certaines communautés spirituelles.

Ce refus serait tout particulièrement fort au sein de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X ; le site de cette dernière comptabilise une soixantaine d’écoles « catholiques de tradition » en France. En cartographiant les données épidémiques de la rougeole à partir des données de Santé publique France, la chercheuse note une propagation de la maladie à partir de ces établissements. Lucie Guimier :

« La dispersion rapide de la rougeole à l’échelle intrafamiliale dans le réseau d’obédience lefebvriste résulte de toute évidence d’une couverture vaccinale insuffisante des enfants de la communauté, des carences possiblement liées aux aspirations spirituelles de leur famille ».

Esotérisme et parts de marché

Autre type d’établissements étudié par Mme Guimier : les écoles Steiner-Waldorf et leur doctrine fondatrice, l’anthroposophie, un mouvement ésotérique créé au début du XXe siècle.

 « Sous l’effet de l’expansion du mouvement anthroposophique ces dernières années, de nombreuses études (…) menées après l’apparition d’épidémies de maladies prévisibles par la vaccination ont mis en évidence que les parents adeptes de ce courant de pensée sont moins enclins que les autres à vacciner leurs enfants. »

Extraits de la conclusion de l’étude :

« (…), la défiance vaccinale que l’on observe aujourd’hui est devenue « virale », facilitée par la démocratisation d’Internet et la mise en réseaux des mouvements complotistes ou des groupes opposés à toute vaccination par principe. Lorsqu’elle agit dans un groupe social, l’assimilation de la vaccination comme étant un danger se fait le plus souvent au nom de la défense des libertés individuelles, argument contre lequel il est délicat de se défendre. L’invocation du complot étatique ou des laboratoires pharmaceutiques est également fréquente dans les milieux réfractaires à la vaccination, qui mêlent dans leur discours des éléments véridiques à des arguments non fondés scientifiquement.

« Au terme de cette réflexion, la vaccination apparaît ainsi être en lien avec des idéologies dont des mouvements de nature sectaire peuvent se servir pour gagner des parts de marché. Face à l’idée aujourd’hui répandue que toutes les données disponibles se valent, de l’information scientifique aux « faits alternatifs», la question se pose de savoir comment renforcer la vigilance, notamment pour défendre le symbole que représente la politique vaccinale dans la construction du projet national de santé publique.

«  Internet doit bien sûr être investi par les autorités de santé publique et les scientifiques pour faire la transparence sur les interrogations qui entourent les vaccins. Enfin, il est nécessaire que les principales institutions de l’État soient vigilantes à la propagation de théories et pratiques vaccino-sceptiques en leur sein, comme par exemple à l’école publique, lieu de socialisation et de promotion du vivre-ensemble par excellence. »

A demain

1 Courrier International présente ainsi Kompas (http://kompas.com):

« Fondé en 1965 pour s’opposer à la presse communiste, écrit en indonésien, “Boussole” est le plus grand quotidien national, la référence, avec des enquêtes de fond sur des faits de société et des reportages sur les îles “extérieures”, indonésiennes mais souvent oubliées par le centre, Java.

« Au cours des premières années, beaucoup virent dans ce titre la contraction de “Komando Pastor” (“commando des curés”). Pendant les trente-deux ans de l’ordre nouveau, le régime du général Suharto, “Kompas” prit rarement de risques dans le traitement de ses informations, sous la surveillance du pouvoir. Toutefois, il ouvrait régulièrement ses pages aux intellectuels du pays, devenant alors une tribune où s’exprimaient des idées courageuses, ce qu’il est toujours. »

 

Transhumanisme : le smartphone est une « prothèse obligatoire et généralisée » (Jacques Testart)

Bonjour

On n’en sortira donc jamais. En 2018, bientôt un demi-siècle après les faits,  le biologiste Jacques Testart, bientôt 80 ans, demeure l’indépassable « père scientifique du premier bébé-éprouvette français ». Et depuis bientôt un demi-siècle celui qui ne s’est jamais réconcilié avec le « père médical » du même bébé alerte le monde entier – contre les dérives croissantes de la médecine, de la biologie, de la génétique et de ce cocktail mortel baptisé « transhumanisme ».

« Le transhumanisme est une idéologie infantile » explique aujourd’hui  Testart dans Libération (Erwann Cario). Où l’on entend, à nouveau, ce lanceur d’alerte atypique et souvent délicieusement bougon reprendre ses thèmes de prédilection. (« Au péril de l’humain. Les promesses suicidaires des transhumanistes ». Editions du Seuil) :

« Le transhumanisme est une idéologie qui prospère sur les innovations extraordinaires de la technoscience, que ce soit autour de la génétique, du cerveau, de l’intelligence artificielle. Il y a des trucs assez fantastiques qui donnent une prise pour faire croire que tous les mythes anciens, qu’on traîne depuis le début des temps, l’immortalité, l’intelligence supérieure ou le héros imbattable, vont devenir réels. Ce ne sont rien d’autre que des rêves enfantins, une idéologie infantile. »

Eglise catholique

Et  le déjà vieux Libé de revenir, une fois de plus à la charge. « On vous connaît pour être à l’origine du premier bébé-éprouvette, n’est-ce pas contradictoire de s’opposer à ces ‘’progrès’’ » demande-t-il à l’ancien militant d’extrême-gauche. Réponse de celui qui partage, avec José Bové, certaines des positions de l’Eglise catholique :

« Vous pensez bien que je suis habitué à cette question. La fécondation in vitro, c’est une intervention pour les gens qui ne peuvent pas faire d’enfants. Il s’agissait, en 1982, de restituer un état de normalité qui est la possibilité de fonder une famille. Ça ne dépassait pas ce cadre, on ne faisait pas de bébé sur-mesure.

 « Quand je me suis aperçu, quatre ans plus tard, que cette technique pouvait permettre à terme de faire des bébés de «meilleure qualité», j’ai écrit L’Œuf transparent. J’expliquais qu’on allait pouvoir trier parmi les embryons pour choisir celui qui convient le mieux. Ça a finalement été inventé par des Anglais et ça s’appelle le diagnostic génétique préimplantatoire. Je me suis battu contre et je continue à me battre. Alors oui, on peut me dire qu’il fallait que les gens restent stériles parce que c’est la nature. Mais à ce titre, on n’aurait pas inventé la médecine, on n’aurait pas de médicaments, de vaccins… Ce n’est pas ma façon de voir. Moi, je veux que les gens puissent vivre une bonne vie, en bonne santé, et que ça vaille le coup, qu’ils puissent être créatifs. »

On lira avec intérêt, dans Libé, les réflexions de cet élève du biologiste-moraliste Jean Rostand (1894-1977) sur l’origine et la portée de idéologie transhumaniste – et sur la marche de notre humanité vers le « post-humain ». Et ses confidences quant à son amour pour les petits félins qualifiés de domestiques :

 « Je parle du monde tel qu’on le conçoit aujourd’hui, avec la nature et ses relations à l’homme. Ce monde qu’on peut admirer tous les jours. Quand on regarde un chat, par exemple. Pour moi, le chat, c’est la perfection. C’est un animal fabuleux. Un animal qui a cette grâce, et en même temps cette distance, cette espèce de mépris… Si on regarde une abeille, c’est la même chose. Je suis émerveillé par la nature.

« La fin du monde, ça veut dire que tout ça disparaît. On le constate déjà. On voit que la moitié des insectes a disparu en vingt ans. On le voit aussi au niveau de l’humanité, avec des comportements induits par la technologie, comment les gens ont changé leurs relations aux autres. On est en train d’infantiliser la population, de la déresponsabiliser, de lui faire perdre son autonomie en la mettant sans arrêt à la merci de ‘’spécialistes’’ qui dictent le bon comportement. »

Entre Orwell et Rostand

 L’Œuf transparent (préface de Michel Serres) a aujourd’hui près de vingt ans. Présentation :

« La séparation établie en son temps par Poincaré entre la science qui dit « ce qui est » et la morale « ce qui doit être » s’est fissurée. La morale désormais accompagne la science dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses avancées. L’évolution rapide des techniques de procréation assistée confère ainsi au scientifique une responsabilité à laquelle il ne saurait se dérober, à moins de se comporter en Faust des temps modernes. C’est en ce sens que Jacques Testart, spécialiste français de la fécondation in vitro, s’interroge ici sur les conséquences éthiques d’un contrôle systématique de l’identité de l’oeuf produit en éprouvette. Voici donc un livre sérieux et grave, frappé du double sceau de la compétence et du scrupule. Pour Testart, en effet, « l’éthique n’est pas cette crème informe qu’on repasse souvent sur le gâteau de la science », mais devrait constituer le moteur même de la science. Un ouvrage exigeant mais sans illusion qui passionne et inquiète à la fois. (Paul Klein) ».

Libé à Testart : «  Vous expliquez qu’on manque d’un récit alternatif pour un futur différent de celui proposé par le transhumanisme, très populaire dans les œuvres de science-fiction. Quel pourrait être ce nouveau récit ? » Réponse du biologiste devenu moraliste :

« Je ne vais pas l’écrire. Mais il est indispensable parce que le récit transhumaniste est tout à fait recevable, surtout par les jeunes. Ils sont très réceptifs. Ça recoupe à la fois leurs relations sociales, leur imagination, leur jouissance, même… Ça me glace de voir ces gamins devant un écran d’ordinateur quinze heures par jour, mais on ne peut rien faire. On ne peut pas interdire ces choses-là.

« Je parle beaucoup du téléphone portable [NDLR : smartphone]. Aujourd’hui, les gens ne pourraient plus s’en débarrasser. C’est une prothèse obligatoire et généralisée. C’est un exemple assez fort de quelque chose qui s’est imposé en quinze ou vingt ans et qui est devenu indispensable dans le monde entier, jour et nuit, pour toutes les activités. Et il y a aussi les montres connectées, les assistants domestiques, tous ces projets de médecine prédictive et personnalisée à partir du génome. On ne peut pas espérer arrêter ça de façon autoritaire. Il faut pouvoir montrer que ce n’est pas comme ça que nous avons envie de vivre. Il faut donner autre chose à rêver. »

Quel gamin glaçant devant son écran d’ordinateur écrira bientôt ce qu’Orwell pressentit et que Testart n’écrira pas ?

A demain

 

Pour tuer des condamnés, l’opioïde fentanyl est du meilleur effet : premier cas au Nebraska

Bonjour

Fête-t-on l’Assomption dans l’Etat du Nebraska ?

Le mardi 14 août 2018, pour la première fois au Etats-Unis (et sans doute au monde) un condamné à mort a été exécuté dans le Nebraska par une injection létale à base de fentanyl. C’est là un analgésique opioïde, dérivé de la phénylpipéridine, qui interagit principalement sur les récepteurs morphiniques µ du cerveau, de la moelle épinière et des muscles lisses.

« Il présente un effet analgésique rapide et une courte durée d’action, nous apprend le site de l’antique dictionnaire Vidal.  Le fentanyl possède un effet analgésique environ 100 fois plus puissant que celui de la morphine.Ses principaux effets thérapeutiques sont analgésiques et sédatifs. Les concentrations sériques de fentanyl qui induisent un effet analgésique minimal chez les patients non traités antérieurement par des opioïdes fluctuent entre 0,3 et 1,5 ng/ml ; la fréquence des effets indésirables augmente lorsque les concentrations plasmatiques dépassent 2 ng/ml. »

Commercialisé en France sous une dizaine de marques ce médicament est officiellement prescrit dans la prise en charge des accès douloureux paroxystiques d’origine cancéreuse, comme analgésie postopératoire, dans les anesthésies, contre les douleurs chroniques intenses ainsi que dans les neuroleptanalgésies.

Au Nebraska il aura, pour la première fois, servi à tuer. L’affaire est racontée dans The New York Times : « Fentanyl Used to Execute Nebraska Inmate, in a First for U.S. ». Une double première pour cet État situé au cœur de la région des Grandes Plaines et du Midwest. Le Nebraska n’avait pas exécuté de prisonnier depuis 1997. Et il s’agissait de la première mise à mort par injection létale de son histoire. Carey Dean Moore a été tué après avoir été condamné pour deux meurtres commis en 1979. Son exécution a, nous assure-t-on, duré environ une vingtaine de minutes.

Aimer avant d’être tué

« Calme et posé », selon les représentants des médias, M. Moore s’est tourné vers ses proches pour leur adresser ses derniers mots : « Je vous aime ; Je vous aime ; Je vous aime ».

Puis il est mort après l’injection d’une association de quatre substances, dont trois n’avaient encore  jamais été utilisées lors d’une exécution : diazépam, fentanyl et cisatracurium associé au chlorure de potassium.

Soucieux d’élargir la perspective du sujet les médias rapportent que la consommation de fentanyl, est responsable aux Etats-Unis d’un épidémie de morts par overdoses – plus de 20 000 décès en 2016. Sans oublier quelques célébrités dont Prince (2016) et Dolores O’Riordan (2018), égérie des Cranberries.

Carey Dean Moore, lui, ne chantait pas. Ou rarement. Ses avocats arguaient que sa condamnation à mort avait été commuée en peine de prison à perpétuité en 2015 quand le Nebraska avait aboli la peine capitale. C’était un an an avant que les électeurs la rétablissent par référendum.  Le condamné aura passé 38 ans de sa vie dans le couloir de la mort. On dit qu’il avait fait savoir qu’il ne voulait plus que son exécution soit repoussée.

Il semble, tout bien pesé, que l’Assomption ne soit pas fêtée dans l’Etat du Nebraska.

A demain

« Euthanasie » : le Conseil d’État va déclencher l’ire des partisans de sa légalisation

Bonjour

C’est un événement qui soulèvera, bien naturellement, quelques gros remous dans les champs militants et politiques. Dans le rapport qu’il vient de rendre public  ( « Révision de la loi de bioéthique : quelles options pour demain ? ») après l’avoir remis au Premier ministre le Conseil d’Etat traite des questions d’actualité relative à la « fin de vie ».

Dans quel cadre sommes-nous aujourd’hui ? En l’état du droit, quatre séries de règles structurent, en France, la relation entre le médecin et son patient dans les derniers moments de son existence : la possibilité́d’accéder à̀des soins palliatifs, le droit du malade de refuser ou d’arrêter son traitement, le refus de l’obstination déraisonnable et l’interdiction pour le soignant de provoquer la mort délibérément.

Pour le conseil d’Etat les choses sont claires : les dispositions actuelles (issues des lois dites Leonetti et Claeys-Leonetti) qui encadrent les décisions d’arrêt des traitements « permettent de répondre à l’essentiel des demandes sociales d’une aide médicale à mourir, dans la mesure où elles donnent la possibilité au malade d’obtenir l’arrêt de l’ensemble des traitements qui lui sont prodigués, une sédation profonde et continue maintenue jusqu’au décès et, le cas échéant, une intervention médicale ayant, comme le prévoit l’article L. 1110-5-3 du code de la santé publique, ‘’comme effet d’abréger la vie’’ ».

Encore faut-il que « l’accès à des soins palliatifs de qualité » soit assuré – et ce « car il s’agit d’une condition indispensable à l’expression d’une volonté libre et éclairée du patient dans les derniers moments de la vie et, plus largement, un préalable à toute réflexion éthique aboutie sur la question de la fin de vie ».

Fantasmes de toute-puissance face à la mort

Autre sujet : « l’assistance au suicide ». La loi française ne permet certes pas, en l’état, de répondre aux demandes d’aides à mourir « de patients n’étant pas en situation de fin de vie ou ne bénéficiant pas de soins indispensables à leur survie dont ils pourraient demander l’interruption ». « Ces cas sont cependant marginaux » estime le Conseil d’État qui souligne ne pas juger « souhaitable de modifier l’état du droit qui prohibe l’aide au suicide et l’euthanasie ». Et ce en raison à la fois du caractère récent de la loi Claeys-Leonetti (adoptée dans un large consensus au terme d’un débat approfondi) mais aussi, précisément et paradoxalement, en raison « des carences persistantes en matière d’accès aux soins palliatifs » – sans oublier  « l’impact symbolique particulièrement négatif pour les personnes les plus vulnérables » (sentiment imposé de l’indignité ou de l’inutilité de leur vie).

Tout ceci, venant après un récent rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales conforte la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs (SFAP) dans la justesse de ses convictions et de son action 1 :

« Avec le Conseil d’Etat, la SFAP réaffirme avec force qu’un patient ne peut exprimer une volonté libre et éclairée s’il ne bénéficie pas du traitement adapté de sa douleur par des soins palliatifs. La SFAP peut témoigner, forte de son expérience quotidienne auprès de milliers de patients en fin de vie, que les demandes d’euthanasie motivées par la douleur disparaissent avec une prise en charge adaptée par les soins palliatifs.

« L’étude du Conseil d’Etat fait preuve d’une juste humilité en soulignant que le législateur ne peut caresser de fantasmes de toute-puissance face à la mort, mais l’Etat n’est pas pour autant impuissant : il doit permettre à tous d’avoir accès à des soins palliatifs de qualité. »

Or le Conseil d’Etat dénonce l’inégal accès aux soins palliatifs tandis que la SFAP déplore encore les fortes baisses des moyens subies par les services de soins palliatifs, une formation bien trop lacunaire des étudiants en médecine, le trop faible nombre de professeurs associés etc. Le moment est venu, selon elle, pour les pouvoirs publics, d’engager une action politique courageuse. Question : comment agir pour que l’Etat (le pouvoir exécutif et le président de la République) suivent ici, au plus vite et au mieux, les recommandations de celles et ceux qui ont pour mission de le conseiller ?

A demain

1 Créée en 1990, La SFAP (Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs) est une association reconnue d’utilité publique qui fédère 10.000 soignants et 6.000 bénévoles engagés dans les soins palliatifs. Elle rassemble également 350 associations françaises d’accompagnement.