Cannabis au zénith : la consommation en progression ; le laisser-faire du politique

Bonjour

C’est un phénomène sociétal majeur. C’est une question sanitaire d’ampleur. C’est une loi bafouée au vu et au sus de tous. C’est un marché illégal autant que prospère. Et c’est une spécificité massivement française. Quelques chiffres pour situer cette réalité que les responsables politiques ne veulent pas voir :

« En 2016, on compte chez les 11 à 64 ans autour de 17 millions d’expérimentateurs de cannabis. Parmi eux 5 millions sont des usagers dans l’année, alors que 1,4 million fument au moins dix fois par mois. Enfin, 700 000 individus se déclarent usagers quotidiens de cannabis.

En 2016, 42 % des adultes âgés de 18 à 64 ans déclarent avoir déjà consommé du cannabis au cours de leur vie. Avec des premiers usages qui se déroulent principalement entre 15 et 25 ans et une proportion d’expérimentateurs de cannabis maximale entre 26 et 34 ans pour les deux sexes, l’usage de cannabis demeure avant tout un phénomène générationnel. »

Ce sont là les dernières données que vient de publier l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. (OFDT). Il nous dit aussi que le niveau d’usage actuel de cannabis en France continue d’être très élevé comparativement à ceux constatés dans la plupart des pays européens. Ces dernières années, les niveaux d’usage sont apparus en hausse à la fin de l’adolescence en France. L’expérimentation du cannabis concernait en 2014 près d’un jeune de 17 ans sur deux (47,8 %), contre 41,5 % en 2011. Par ailleurs, près de un jeune de 17 ans sur 10 (9,2 %) consommait au moins 10 fois par mois (6,5 % en 2011). Ces différentes hausses concernaient aussi bien les garçons que les filles, même si les premiers restent plus consommateurs, et ce d’autant plus que la fréquence d’usage s’intensifie.

L’offre et le plaisir

Pourquoi consomme-t-on du cannabis ? Parce que cela procure du plaisir et que le produite est disponible. « Le niveau élevé d’usage de cannabis en France est en partie lié au fait que le pays se situe à proximité de pays producteurs, notamment le Maroc, précise l’OFDT.  Il s’inscrit également dans le contexte d’une réorganisation du marché du cannabis amorcée depuis la fin des années 2000. Le développement de l’offre de ce produit s’est poursuivi, avec un marché de l’herbe devenu plus dynamique (l’augmentation des saisies et de celles de plants atteste d’un accroissement des cultures sur le territoire). L’herbe est par ailleurs souvent perçue comme un produit « naturel » moins coupé avec des produits divers, contrairement à la forme résine, ce qui a pu aussi favoriser l’essor de sa consommation. Vraisemblablement pour répondre à cette nouvelle offre, la résine produite ces dernières années a vu sa teneur en tétrahydrocannabinol (THC) augmenter. »

L’OFDT ajoute que les adolescents et les jeunes adultes minimisent volontiers, voire ignorent, les dangers liés à l’usage. Le cannabis est utilisé à la fois pour faire la fête, gérer le stress, trouver le sommeil, dans un « cadre de sociabilité » etc. … Il s’est affirmé « comme un produit transculturel, qui trouve sa place dans tous les milieux socioculturels ». « À la différence de ce qui peut être constaté pour des substances telles que l’héroïne ou la cocaïne, perçues comme très dangereuses par la quasi-totalité de la population, la représentation de la dangerosité du cannabis se révèle assez volatile dans le temps » souligne encore l’Observatoire. Qui poursuit :

« Pourtant, les dommages associés à la consommation de cannabis s’avèrent de mieux en mieux documentés ; il peut s’agir de problèmes survenant à court terme (risque d’accident du fait de la perte d’attention associée à la consommation) ou à plus long terme dans le cadre d’une consommation régulière (troubles de la mémoire, de l’attention ou de l’apprentissage, précipitation de la survenue de troubles psychiatriques chez les individus présentant des prédispositions). »

Exécutif jupitérien

Conséquences : les niveaux d’usage élevés en France « appellent à renforcer les moyens consacrés à la prévention en les orientant vers le soutien d’actions dont l’efficacité a été démontrée. Des expérimentations de programmes reconnus, tels que le Programme de soutien aux familles et à la parentalité (PSFP) ou le Good Behavior Game, sont actuellement en cours en France, portées par des acteurs publics, universitaires et associatifs ; il s’agit de poursuivre et d’amplifier ces initiatives et d’en évaluer l’effet dans le contexte spécifique français ».

Mais qui, à Matignon ou chez Emmanuel Macron, s’intéresse à tout cela ? La seule initiative (annoncée fin mai par le ministre de l’Intérieur) vise à ce que les usagers soient passibles de contraventions immédiates. Une situation intenable qui nous dit l’incapacité avouée du pouvoir exécutif jupitérien à peser sur le réel. Ou, peut-être, son souhait de maintenir disponibles et les jeux et le pain.

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Les nouvelles drogues psychédéliques mortelles : tout ce qu’il est bon de savoir sur les NBOMe.

Bonjour

L’annonce de la mort, survenue il y a quelques jours à Paris, d’une jeune femme anglaise ayant consommé ce qu’elle pensait être de la cocaïne vient de mettre en lumière les dangers inhérents aux NBOMe, nouvelle catégorie de drogues de synthèse. Réunis sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité du médicament les responsables sanitaires en charge de ce sujet ne découvrent pas le sujet. En témoigne le compte rendu de la séance du Comité technique des Centres d’Evaluation et d’Information sur la Pharmacodépendance (CT022015043, séance du 17 septembre 2015). Nous en donnons ici les principaux éléments.

Les composés NBOMe sont de nouvelles substances psychoactives de synthèse, de type phénéthylamines. Ils sont décrits comme de puissants hallucinogènes sérotoninergiques (récepteurs 5-HT2A). Vingt dérivés de type NBOMe ont déjà été identifiés au niveau européen.

Ces nouvelles drogues psychédéliques se présentent sous des formes galéniques variées : buvard, liquide, poudre, comprimé, gomme gélifiée. « Ils sont encore difficiles à détecter et à caractériser du fait de l’absence de tests de dépistage courant dédiés et l’absence de réaction croisée avec ceux existants, écrivaient alors les spécialistes. Leur identification nécessite des techniques chromatographiques avec une sensibilité élevée en raison de concentrations sanguines ou urinaires faibles : de l’ordre du ng/mL voire inférieures. »

Impressions de mort imminente

Ces spécialistes ajoutaient que dans les cas humains publiés, les voies d’administrations décrites sont les voies sublinguale/buccale, orale (controversée) et nasale ; les voies injectable, rectale ou vaginale sont décrites dans des « forums d’usagers ». Les doses annoncées sont très faibles, inférieures au milligramme, avec une marge étroite entre effets recherchés et surdosage. Les données relatives au délai d’apparition des signes cliniques ou à leur durée sont empiriques. A titre indicatif, le site Erowid mentionne les données suivantes : les effets hallucinogènes apparaîtraient dans les 15 minutes à 2 heures suivant une prise par voie sublinguale/buccale et durent 6 à 10 heures. Ils apparaîtraient dans les 5 à 20 minutes après une consommation par voie nasale pour une durée d’action de 4 à 10 heures.

A l’automne 2015 aucune étude chez l’animal, ni chez l’homme n’avait été publiée évaluant la toxicité aiguë ou chronique, ni le potentiel d’abus et de dépendance des NBOMe. Il était toutefois établi que les personnes intoxiquées présentent un toxidrome sympathomimétique et sérotoninergique avec un tableau associant des signes neuropsychiques (agitation, hallucinations, confusion, accès psychotique, convulsions…), neurovégétatifs (tachycardie et hypertension, mydriase, hyperthermie, hypersudation…) et musculaires (hyperréflexie/rigidité, clonies, tremblements…). Dans les cas sévères, on peut craindre un risque d’évolution vers une atteinte polyviscérale, voire le décès.

Des témoignages de patients alléguant la consommation de 25D-NBOMe, de 25E-NBOMe, de 25N-NBOMe ou encore de RH-34 sont disponibles sur des forums Internet et rapportent des effets négatifs à type de palpitations cardiaques, d’agitation, de tension musculaire ou encore de sensation de panique avec malaise et impression de mort imminente. Fin 2015 la littérature médicale rapportait cinq décès impliquant le 25I-NBOMe et sept décès liés aux 25B-NBOMe, 25C-NBOMe et 25H-NBOMe. Deux autres décès étaient rapportés par les centres antipoison nord-américains. Le compte rendu de la séance ajoutait toutefois :

« D’après les médias (presse locale/Internet) de langue anglaise, 45 décès impliquant un dérivé NBOMe (35 aux Etats-Unis, 6 au Royaume Uni et 4 en Australie) ont été rapportés entre 2012 et juin 2015. »

Confusion avec le LSD, la mescaline ou l’ecstasy

Depuis 2010, différents NBOMe ont été détectés dans quarante-huit pays (Amérique, Asie, Europe et Océanie).  Une enquête en ligne (Global Drug Survey) menée en 2012 rapporte plus de 22 200 réponses, la majorité des participants (68,6 %) est de sexe masculin pour un âge moyen de 31,4 ans. 2,6 % ont déclaré avoir déjà consommé un NBOMe, contre 39,4 % du LSD et 43,1 % des champignons hallucinogènes. Le mode d’approvisionnement est Internet dans près de la moitié des cas. Le conditionnement et/ou la revente sur place peut ensuite être assuré par des tiers. Les NBOMe peuvent être proposés comme tels (avec toutefois possibilité de confusion entre les différents dérivés) ou encore annoncés comme d’autres produits d’abus, principalement le LSD ou la mescaline, mais également comme un dérivé 2C ou encore de l’ecstasy.

En France, six échantillons contenant un NBOMe ont été analysés par le dispositif SINTES (Système d’Identification National des Toxiques et Substances) en 2013 et 2014. Les douanes et la police ont déclaré en France cinq saisies de composés NBOMe en 2012, douze en 2013 et quinze en 2014.

Fin 2015, en Europe, plusieurs messages d’alerte précoce avaient été diffusés aux professionnels du secteur socio-sanitaire à propos de la circulation de buvards de 25I-NBOMe ou 25B-NBOMe (notamment en Belgique en 2013, 2014 et 2015). En France, des mises en garde sur la circulation et la dangerosité des dérivés NBOMe ont été relayées par des associations d’usagers. A la suite d’une évaluation des risques par l’OEDT, le Conseil de l’Union européenne avait décidé le 25 septembre 2014, de soumettre le 25I-NBOMe à des mesures de contrôle dans toute l’Union européenne.

En France, le 25I-NBOMe est inscrit sur la liste des stupéfiants depuis le 29 septembre 2015.

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De nouvelles drogues sont entrées dans Paris : mourir pour quelques buvards de NBOMe

 

Bonjour

C’est une alerte à diffuser. L’affaire est rapportée par Le Journal du Dimanche (Stéphane Joahny) : une jeune femme anglaise vient de mourir à Paris après avoir pris ce qu’elle pensait être de la cocaïne ; une nouvelle molécule, encore méconnue, qui pourrait faire des ravages. Une illustration des récentes mises en garde de l’Observatoire européen des drogues et toxicomanie.

C’était dans la nuit du 29 au 30 avril, Julia, vingtième arrondissement de Paris, soirée privée dans un appartement, une amie fournit un peu de poudre. Ce n’était pas de la cocaïne. « Après onze jours de coma la jeune femme est décédée à l’hôpital Lariboisière, précise le JDD. L’amie a été placée sous contrôle judiciaire après une mise en examen pour infraction à la législation sur les stupéfiants et homicide involontaire.

Les analyses toxicologiques ont établi qu’il s’agissait de l’un des représentants de la jeune famille des NBOMe ; une famille qui commence à faire des ravages. Il s’agit ici de nouveaux produits de synthèse souvent vendu sous la (fausse) appellation « mescaline synthétique » lors de rave party ou dans les milieux d’usagers de drogues. Les NBOMe sont aussi présentés étant du LSD. Quels effets ? Un consommateur le dit au JDD. Après deux buvards de 400 microgrammes de 25C-NBOMe :

« La musique devient sublime. Elle pénètre en moi et c’est comme si elle massait mon âme. Je peux la voir quand je ferme les yeux. »

Coagulation intravasculaire disséminée

Quels effets ? Le Dr Yves Edel : coordinateur de l’équipe de liaison et de soins en addictologie (Elsa) de la Pitié-Salpêtrière :

« Défaillance multiviscérale par syndrome sérotoninergique, insuffisance rénale aiguë, CIVD, bruxisme, œdème cérébral, complications neurologique, arrêt cardiovasculaire… »

Ces produits seraient actifs dès le microgramme et donc pratiquement impossible à doser soi-même. Disponibles sur internet et partout ailleurs. Moins de 7 euros les dix buvards. La victime parisienne avait, la veille du drame, posté une photo d’elle sur son compte Instagram depuis le Wanderhust, un « club branché » amarré au 32 quai d’Austerlitz. Elle n’avait pas 30 ans. Depuis l’Angleterre, son père parle d’un « tragique accident ».

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Iceberg : progression des morts par overdose d’opiacés sur le Vieux Continent

 

Bonjour

Dans un monde idéal ce sont des choses qui n’existeraient pas. Dans un autre on n’en parlerait pas. Tel n’est pas le monde dans lequel nous vivons. Aussi ce choses-là sont dites, aujourd’hui, dans le rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) – l’agence de l’Union européenne chargée de collecter les données communautaires sur le sujet. Elles sont pour partie reprises par The New York Times : « Powerful New Opioids, Overdose Deaths Worry EU Drug Agency » – et ce alors que le même quotidien fait état d’un constat voisin sur son propre sol 1.

Parmi tous les signaux plus qu’inquiétants en provenance du front international de la guerre aux drogues retenons celui qui constitue un symptôme à bien des égards préoccupant : l’augmentation du nombre de décès par surdose en Europe, en hausse pour la troisième année consécutive. Au total, on estime (officiellement) à 8 441 le nombre de morts prématurées par surdose (principalement associés à l’héroïne et à d’autres opiacés) survenus en Europe en 2015 (28 états membre de l’UE, la Turquie et la Norvège). C’est là une augmentation de 6 % par rapport à 2014 et ces morts concernent presque toutes les tranches d’âge.  En 2015, le nombre de décès par surdose a notamment augmenté en Allemagne, en Lituanie, aux Pays-Bas, en Suède, au Royaume-Uni et en Turquie.

Méthadone mortelle

Sur le Vieux Continent ainsi défini le nombre des « usagers problématiques » d’opiacés en Europe sont estimés à 1,3 million. Les spécialistes savent que cette population dépendante constitue l’un des groupes les plus vulnérables.

Tout aussi inquiétant encore, en périphérie, « les opiacés utilisés dans les traitements de substitution – principalement la méthadone et la buprénorphine haut dosage – sont également couramment mentionnés dans les rapports toxicologiques ». « Selon les dernières données disponibles, le nombre de décès enregistrés liés à la méthadone a dépassé celui des décès liés à l’héroïne au Danemark, en Irlande, en France et en Croatie, ce qui montre qu’il est nécessaire de mettre en place de bonnes pratiques cliniques afin de prévenir le détournement de ces substances » observe l’OEDT. Comment s’assurer que seules les bonnes pratiques cliniques sont mises en œuvre ?

C’est, simplement, dire toute l’importance qu’il faut accorder à la mise à disposition de salles de consommation de drogue à moindre risque (SCMR) et à la délivrance de naloxone (un antidote qui permet de stopper les surdoses dues aux opiacés) destinée à une administration à domicile pour les consommateurs d’opiacés, leurs pairs et les membres de leur famille. Or de telles SCMR ne sont actuellement opérationnelles dans six pays de l’UE (Danemark, Allemagne, Espagne, France, Luxembourg et Pays-Bas) et en Norvège – soit un total de 78 structures dans ces sept pays (dont une seule en France). Quant aux programmes de distribution de naloxone destinée à une administration à domicile ils n’existent actuellement que dans neuf pays de l’UE : Danemark, Allemagne, Estonie, Irlande, Espagne, France, Italie, Lituanie et Royaume-Uni) ainsi qu’en Norvège.

Alerte sur les fentanyls

Pour l’OEDT, au-delà des morts connues par overdose, les nouveaux opiacés de synthèse (à forte teneur en principe actif) représentent clairement une menace croissante pour la santé publique tant en Europe qu’en Amérique du nord.  Ces opiacés synthétiques imitent les effets de l’héroïne et de la morphine. « Si elles occupent une faible part du marché, les signalements relatifs à leur apparition et aux problèmes qu’elles causent sont de plus en plus nombreux, notamment leur implication dans des intoxications mortelles ou non » souligne l’Observatoire européen. Il ajoute :

« Entre 2009 et 2016, vingt-cinq nouveaux opiacés de synthèse (dont dix-huit fentanyls) ont été détectés en Europe.  Comme de faibles volumes suffisent à la fabrication de milliers de doses vendues dans la rue, les nouveaux  opiacés de synthèse sont faciles à dissimuler et à transporter, ce qui représente un défi pour les services de lutte antidrogue, alors que les acteurs de la criminalité organisée peuvent y voir  une source intéressante de revenus. Ces substances revêtent différentes formes. Il s’agit essentiellement de poudres, de comprimés et de gélules et certains de ces produits sont désormais vendus sous forme de liquides et de pulvérisateurs nasaux.

 « Les fentanyls font l’objet d’une surveillance spécifique. Ces substances, dont la teneur en principe actif est exceptionnellement élevée (parfois beaucoup plus que l’héroïne), représentaient plus de 60 % des 600 saisies  de nouveaux opiacés de synthèse signalées en 2015.  Huit nouveaux fentanyls ont été signalés via l’EWS pour la première fois pour la seule année 2016. Ces substances entraînent de graves risques d’intoxication, non seulement pour leurs consommateurs, mais aussi pour les personnes pouvant y être exposées accidentellement (par exemple en cas de contact avec la peau ou d’inhalation), comme les travailleurs des services postaux, les agents des douanes et le personnel des services d’urgence. »

 Dans un monde idéal ce sont des choses qui n’existeraient pas. Tel n’est pas le monde dans lequel nous vivons ; un monde caractérisé par une forme d’ubérisation des sources de modification massive des états de conscience face à laquelle le politique est, au choix, impuissant ou complice.

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1 The New York Times (daté du 5 juin) traite aussi de la question de l’augmentation rapide des décès dus à des overdoses aux Etats-Unis : « Drug Deaths in America Are Rising Faster Than Ever » (Josh Katz)

 

 

Cannabis: Blanquer (Education nationale) dit non à Collomb (Intérieur). Silence de la Santé

Bonjour

Côté cannabis Jean-Michel Blanquer n’est pas Vincent Peillon qui avait un instant prôné sa dépénalisation. Le nouveau ministre de l’Education nationale vient de le dire haut et fort, sur RTL :

« Bien entendu je n’y suis absolument pas favorable. Toutes les études montrent à quel point le cannabis est nuisible. Le cannabis fait du mal au cerveau. Le cannabis est mauvais pour l’être humain. C’est de plus en plus vrai car il est de plus en plus dur. Il ne faut absolument pas laisser courir l’idée que le cannabis peut être quelque chose qu’on doit tolérer dans notre société. C’est mauvais pour nos enfants et donc je serai fou en tant que ministre de l’Éducation de dire autre chose. »

On se souvient qu’il y a une semaine Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, avait annoncé la mise en place de contravention pour les auteurs de trafic de cannabis. Une initiative qui devrait se concrétiser à la rentrée. On précisera que pour l’Observatoire français des drogues et toxicomanies « la dépénalisation peut être définie comme le processus tendant à réduire l’application de sanctions pénales à l’égard d’un comportement déterminé, cette réduction pouvant aboutir à leur suppression pure et simple ». Dont acte.

Rentrer dans le rang

Dans Révolution (XO éditions) publié en novembre 2016 Emmanuel Macron écrivait au sujet du cannabis : « On pourrait tout à fait considérer que le régime des contraventions serait suffisant pour sanctionner ces comportements ».  Puis, il y a quelques jours Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, allait plus loin dans les explications :

« L’année dernière, 180.000 personnes ont été constatées en infraction d’usage et de stupéfiants. En moyenne c’est six heures de procédure pour le policier ou le gendarme, autant pour le magistrat chargé du dossier. In fine il y a eu 20.000 rappels à la loi ou injonctions thérapeutiques. Est-ce que le système est efficace ? Non.

« Emmanuel Macron candidat (…) avait annoncé qu’on voulait des mesures efficaces : la possibilité de donner une contravention d’une centaine d’euros, avec paiement le plus rapide possible, instantané dans certain cas. Et puis ensuite des mesures coercitives qui peuvent aller jusqu’à la prison si la personne ne paie pas ou ne rentre pas dans le rang.

« Ce qui compte aujourd’hui c’est d’être efficace, et surtout de désengager du temps de travail de nos policiers et de nos gendarmes pour qu’ils soient plus présents sur des affaires essentielles. Ce n’est pas de la dépénalisation, c’est de la contraventionnalisation. On reste dans du pénal. Emmanuel Macron n’a pas souhaité ouvrir ce débat-là car consommer des stupéfiants reste grave et dangereux pour la santé, en particulier pour les plus jeunes. »

Silence d’Agnès Buzyn

Des propos à rapprocher de ceux, sur France Culture du juriste Renaud Colson (maître de conférence à l’Université de Nantes) co-auteur avec Henri Bergeron, de l’ouvrage de référence « Les drogues face au droit (PUF)» :

 « L’annonce du ministre de l’Intérieur peut être soit une désescalade pénale symbolique, soit un tour de vis répressif. C’est seulement dans la mise en œuvre du projet que l’on en saura plus (…) On peut très bien imaginer une amende forfaitaire pour tous les individus qui se feraient attraper avec un joint ou deux sur eux. Dans ce cas on rentre dans une logique d’assouplissement réel, mais une logique qui ne change pas grand-chose au fond puisque ni sur la question des trafics ni sur celle des dangers sanitaires on ne fait bouger les lignes c’est toujours le marché noir qui détermine les approvisionnements et les modes de fonctionnement du marché en général. »

On observera à ce stade qu’Agnès Buzyn, ministre de la Santé (et des Solidarités) n’a toujours pas pris la parole. N’aurait-elle pas (encore) voix au chapitre ?

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Cannabis politique: le ministre de l’Intérieur a-t-il (déjà) étouffé la ministre de la Santé ?

 

Bonjour

Tout changer pour que rien ne change ? Nous vivons à l’heure des symboles diffusés par voie télévisée. Ainsi la déjà historique poignée de main (virile) entre Trump Donald et Macron Emmanuel. C’était le 25 mai à Bruxelles. Pour celles et ceux qui n’auraient pas saisi le nouveau président de la République se décrypte dans le Journal du Dimanche de ce 28 mai. « Ma poignée de main avec lui, ce n’est pas innocent, ce n’est pas l’alpha et l’oméga d’une politique mais un moment de vérité » dit-il. Et il ajoute (sans rire) : « Il faut montrer qu’on ne fera pas de petites concessions, même symboliques, mais ne rien surmédiatiser non plus ».

« Le président français et son homologue américain ont échangé une poignée de main insolite, longue et appuyée, interprétée par certains comme un moment de diplomatie virile, résume Le Monde. M. Trump est connu pour secouer le bras de ses visiteurs lorsqu’il les salue. Sous l’œil d’une caméra, avant un déjeuner de travail à l’ambassade américaine à Bruxelles, M. Macron a résisté pendant cinq secondes, mâchoire serrée, le regard planté dans celui de son homologue. »

Mâchoires

 On ne saura pas pourquoi les mâchoires présidentielles étaient serrées. On imagine sans mal en revanche les raisons qui ont poussé Emmanuel Macron à confier le dossier du cannabis à Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur et non à Agnès Buzyn, ministre de la Santé (ou à François Bayrou, ministre de la Justice). C’est ainsi l’Intérieur qui va piloter la volonté présidentielle de transformer l’usage de cannabis en simple contravention – et ce « d’ici 3 à 4 mois ». Comment mieux dire que pour Emmanuel Macron l’usage de stupéfiants n’est ni une question de santé publique, ni une question de libertés individuelles mais bien un problème d’ordre public ?

« En cela, le gouvernement rompt avec les principes qui justifient depuis l’origine la pénalisation de l’usage des stupéfiants en France, observe dans une tribune publiée par Le Monde, Yann Bisiou (maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université Paul-Valéry Montpellier). La loi du 31 décembre 1970 avait admis la sanction pénale des usagers pour renforcer l’incitation au soin. Créer une contravention pour sanctionner sans soigner n’a aucun sens. Soit l’usage de cannabis est un problème de santé publique et la réponse doit être sanitaire, ce qu’une contravention ne permet pas, soit ce n’est pas un problème de santé publique et dans ce cas pourquoi ne pas légaliser l’usage de cannabis comme le font de plus en plus de pays ? »

Pour M. Bisiou l’annonce de Gérard Collomb confirme la tendance à aborder la problématique de l’usage de cannabis sous l’angle de « la lutte contre les nuisances publiques ». L’usage est considéré comme un danger potentiel pour la société qui justifie des sanctions en dehors de toute préoccupation de santé. Il ajoute, argument cruel, qu’en pratique l’amende est la principale réponse à l’usage simple de cannabis et son montant est en moyenne de 450 € (à comparer aux 100 €) envisagé par Emmanuel Macron. « Cette contraventionnalisation de facto n’a rien apporté, ni aux usagers, ni à la société, observe M. Bisiou. L’usage n’a cessé de progresser et les usagers d’être interpellés. »

De 450 € à 100 €

 Passer à la contravention a-t-il une autre finalité que de faciliter la répression en rendant la procédure plus expéditive ? L’amende, plus systématique ne va-t-elle pas va peser avant tout sur les usagers les plus précaires et les plus jeunes, ceux qui sont interpellés lors de contrôles d’identités sur la voie publique ? « Au contraire, à l’image de ce qui se met en place au Canada avec les deux projets de loi sur la dépénalisation du cannabis et la prévention de la conduite sous influence des drogues (Projets C45 et C46, 13 avril 2017), c’est à une société plus inclusive pour les usagers de cannabis qu’il faut œuvrer » estime M. Bisiou.

Or c’est là un projet politique qui, par définition, ne peut être porté par le ministre de l’Intérieur dont la logique profonde est celle de la répression. Il ne peut l’être que par la ministre de la Santé. Or nous venons d’observer, durant cinq ans, Marisol Touraine incapable de se faire entendre de Bercy, Beauvau, Matignon et l’Elysée sur la question, essentielle, de la réduction des risques tabagiques. Agnès Buzyn est-elle d’ores et déjà doublée sur le dossier du cannabis ? Sait-elle qu’elle pourrait avoir le soutien d’une large fraction des spécialistes de la lutte contre les addictions ? Quand donnera-t-elle de la voix ?

A demain

 

Cannabis : le gouvernement va transformer un délit en un timbre-amende. Comment ?

Bonjour

C’était un délit depuis 1970. Cela sera, demain, passible d’une contravention. Mais il ne faut surtout pas dire que nous sommes sur le chemin de la dépénalisation. Faudra-t-il une loi pour défaire ce qu’une loi avait fait ? Sans doute. Et ce même si cette loi (un an de prison maximum et 3 750 euros d’amende) n’était pratiquement plus jamais appliquée. Qui porterait la nouvelle loi ? A l’évidence le ministre de l’Intérieur puisque cette initiative vise avant tout à alléger le travail des forces de l’ordre. Agnès Buzyn, ministre de la Santé (et des Solidarités) sera-t-elle associée ? Nul ne sait.

A dire vrai on ne sait pratiquement rien de ce dossier. Si ce n’est ce que dit le porte-parole du gouvernement :

« Emmanuel Macron candidat (…) avait annoncé qu’on voulait des mesures efficaces : la possibilité de donner une contravention d’une centaine d’euros, avec paiement le plus rapide possible, instantané dans certain cas. Et puis ensuite des mesures coercitives qui peuvent aller jusqu’à la prison si la personne ne paie pas ou ne rentre pas dans le rang.

 « Ce qui compte aujourd’hui c’est d’être efficace, et surtout de désengager du temps de travail de nos policiers et de nos gendarmes pour qu’ils soient plus présents sur des affaires essentielles. Mais « ce n’est pas de la dépénalisation, c’est de la contraventionalisation. On reste dans du pénal. Emmanuel Macron n’a pas souhaité ouvrir ce débat-là car consommer des stupéfiants reste grave et dangereux pour la santé, en particulier pour les plus jeunes. »

« Réagissant à l’annonce, les associations regroupées au sein du collectif CIRC voient là ‘’l’expression d’un manque de courage politique, mais aussi et surtout l’aveu de l’échec d’une politique fondamentalement criminogène, discriminatoire et liberticide’’, écrit Le Quotidien du Médecin. Elles appellent ’toutes les organisations impliquées dans la réduction des risques chez les consommateur(trice)s de drogues ainsi que celles œuvrant dans le champ des libertés individuelles, à se mobiliser pour qu’enfin un débat digne de ce nom s’ouvre sur la délicate question de la politique des drogues’’ ».

Timbreamende

Le passage annoncé au « timbre-amende » est-il la première étape d’une mise en marche vers dépénalisation ? Libération rappelle que pour l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, « la dépénalisation peut être définie comme le processus tendant à réduire l’application de sanctions pénales à l’égard d’un comportement déterminé, cette réduction pouvant aboutir à leur suppression pure et simple ». La contraventionnalisation s’inscrit donc bien dans un processus de dépénalisation. On est loin cependant de la légalisation du cannabis défendue notamment par Benoît Hamon, qui selon lui « permettait de tarir l’économie souterraine et les violences ».

« Il est significatif que pour une fois, d’entrée de mandat et par un ministre important sans démenti comme avec Peillon une évolution de la réponse au cannabis soit évoquée, souligne Jean-Pierre Couteron, président de Fédération Addiction. Il est regrettable que ce soit le seul ministre de l’Intérieur au nom des seuls arguments ‘’simplifier le travail’’ des policiers qui parle, quand on sait ce qui se joue dans les CJC avec les jeunes, ou quand on ne veut pas le savoir ! Quant à la contraventionalisation, elle comporte un vrai risque de sur-sanction inégalitaire de l’usage, bien documenté par exemple par Addiction Suisse. »

Et maintenant ? Contraventionaliser et en même temps ne pas être accusé de dépénaliser. Retrouvera-t-on, officiellement prohibé, la musique consensuelle hollandienne ?

A demain