«Guerre» et virus : lettre d’Annie Ernaux à Emmanuel Macron, président de la République

Bonjour

02/03/2020. On applaudira ou pas. C’est, aussi, un symptôme. Elle cite Boris Vian et Alain Souchon. « Monsieur le Président/Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps.» Et « Rien ne vaut la vie ». C’est une courte lettre, datée du 30 mars, adressée à Emmanuel Macron, signée Annie Ernaux et publiée au jourd’hui dans la percutante collection Tracts de Gallimard 1.

On ne présente plus Annie Ernaux , « femme de lettres » dont l’œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique tisse des liens étroits entre sa vie et la sociologie. Aujourd’hui elle s’attaque au président de la République en contestant l’usage qu’il a fait (et qu’il continue de faire) du mot « guerre ».  

« Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières, les conditions sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre, écrit-elle. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, d’infirmières et d’aides-soignants, c’est la recherche médicale. »

L’attaque suit, en règle :

 « Or depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé qui depuis des mois réclamait des moyens et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier – L’État compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Vous préfériez prêter l’oreille aux intérêts privés, à ceux qui prônent le désengagement de l’État, l’optimisation des ressources, dans ce langage technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité.

Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays, les hôpitaux en premier – les cliniques privées, elles, participent peu à votre effort de guerre – l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, la Poste, EDF.(…) »

Puis la mise en garde :

« Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. (…) Nous sommes nombreux à ne plus vouloir de ce monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, le gouffre qui existe entre le confinement d’une famille de sept personnes dans 60 m2 et celui de résidents secondaires à la campagne ou à la mer. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. »

Avant l’espoir :

« Il se dit que vous avez été élu par les puissances d’argent, les grands groupes et les lobbies, que par conséquent vous ne ferez jamais que la politique qui les favorise. Vous pourriez démontrer demain qu’il n’en est rien. »

A demain

1 Des extraits de cette lettre ont été lus par Augustin Trapenard dans le cadre de l’émission « Lettres d’intérieur » sur France Inter le 30 mars 2020.

Tracking contre Covid-19 : êtes-vous favorable à l’utilisation obligatoire de votre portable ?

Bonjour

02/04/2020. Et, déjà la silhouette d’un Big Brother sanitaire. C’est un sondage édifiant réalisé les 26 et 27 mars auprès d’un échantillon représentatif de plus de 1 000 Français possédant un téléphone mobile. Il nous apprend qu’une nette majorité de Français seraient favorables à l’utilisation d’une application enregistrant leurs interactions sociales ; une application les avertissant s’ils ont été en contact avec une personne malade du Covid-19 – ou prévenant ceux qu’ils ont côtoyés s’ils sont eux-mêmes infectés.

Il faut toutefois savoir ici que, comme le souligne Le Monde (Martin Untersinger) cette étude a été commandée par une équipe de recherche de l’université britannique d’Oxford qui, précisément, travaille sur ce type d’application pour lutter contre la pandémie  (contact : christophe.fraser@bdi.ox.ac.uk).

De quoi parle-t-on ? Ces chercheurs ont modélisé mathématiquement l’effet d’une application de pistage permettant d’identifier immédiatement les personnes risquant d’être infectées – et ce avant même qu’elles présentent des symptômes du Covid-19 – ce qui n’est pas sans faire songer à Minority Report. Ils ont estimé qu’une telle application était de nature à « contrôler l’épidémie sans avoir besoin de recourir à des mesures prolongées et très coûteuses de confinement général ». Des travaux qui viennent de faire l’objet d’une publication dans la prestigieuse revue Science.

En pratique : une application, installée sur un smartphone et utilisant la technologie sans fil Bluetooth, capable de détecter si un autre téléphone mobile équipé de cette même application se trouve à proximité immédiate. L’application, telle qu’elle est envisagée n’accède à rien d’autre qu’au Bluetooth (pas d’accès au répertoire, aux messages…) et ne permet pas de géolocalisation : elle se borne à enregistrer les appareils munis de la même application ayant été dans son environnement immédiat pendant au moins quinze minutes – situation tenue pour présenter un risque infectieux vis-à-vis du SRAS-CoV2.

« Dans le système présenté aux sondés, lorsque le possesseur d’une telle application est diagnostiqué positif au Covid-19, ceux que le malade a côtoyés sont avertis immédiatement et il leur est demandé, par les autorités sanitaires, de se mettre en quarantaine stricte, explique Le Monde. Les personnes ainsi alertées ne savent pas qui leur a fait courir le risque d’être contaminé, ni où ».

Proposer ou imposer ?

Nous serions ainsi près de 48 %  à l’installer « sans aucun doute » et 31 % à le faire « probablement ». Huit personnes sur dix envisagent donc directement d’installer une telle application. Sans surprise cette probabilité augmente dans le cas où une infection se déclarerait dans son entourage : nous serions alors presque deux tiers à l’installer « sans aucun doute ». « Paradoxalement, plus de 93 % des personnes interrogées respecteraient la consigne de quarantaine reçue de l’application – soit davantage que de personnes qui installeraient l’application en premier lieu, observe Le Monde. Une part qui augmente si, à cette quarantaine, est assortie la possibilité d’être testé positive. »

Les chercheurs notent qu’en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie (où des sondages ont également été effectués, les résultats sont « très similaires » à ceux observés en France. Ailleurs dans le monde des projets d’applications censées identifier les individus risquant d’être infectés pour avoir côtoyé un malade se multiplient et la Chine comme Singapour ont déjà mis en œuvre cette approche.  

Qu’en sera-t-il en France ? Interrogé à l’Assemblée nationale mercredi 1er avril, le Premier ministre a laissé entendre qu’un dispositif de suivi pourrait être envisageable s’il reposait sur la base du volontariat. « Nous n’avons pas aujourd’hui d’instrument légal et nous ne travaillons pas aujourd’hui sur des instruments qui rendraient obligatoire ce tracking. La question peut être posée de savoir s’il pourrait être volontaire et produire des effets dans ce cas. C’est une question qui, à ce stade, reste encore ouverte », a déclaré Edouard Philippe.

Le gouvernement a d’ores et déjà inscrit sur la feuille de route de son deuxième conseil scientifique 1  « l’opportunité de la mise en place d’une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ». Proposer ou imposer ? Les citoyens attentent les conclusions des scientifiques. Et la décision de l’exécutif. Sans oublier le point de vue du Comité d’éthique ?

A demain @jynau

1 Il s’agit du Comité analyse, recherche et expertise (CARE) composé de douze chercheurs et médecins et présidé par le professeur Barré-Sinoussi. Il a notamment pour mission « d’accompagner la réflexion des autorités sur notre capacité à réaliser des tests cliniques, ainsi que sur l’opportunité d’une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ».

Sa composition : Françoise Barré-Sinoussi (Présidente) : Virologiste, Institut Pasteur/Inserm ; Jean-Philippe Spano : cancérologue. Chef de service du département d’Oncologie médicale à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris) ; Yazdan Yazdanpanah : infectiologue-épidémiologiste à l’hôpital Bichat (Paris). Directeur du consortium Reacting qui coordonne l’essai clinique européen Discovery ; Franck Molina : chercheur au CNRS. Directeur de l’UMR Sys2Diag à Montpellier, spécialiste des technologies de diagnostic et des anticorps monoclonaux ; Dominique Valeyre : professeur de pneumologie à l’hôpital Avicenne à Bobigny ; Bertrand Thirion : chercheur à l’Inria. Directeur de l’institut de convergence DataIA, spécialiste des sciences des données-Intelligence artificielle appliquées au domaine ; Sylviane Muller : chercheuse au CNRS. Immunologiste. Ancienne directrice-adjointe scientifique du CNRS ; Laetitia Atlani-Duault : chercheuse à l’IRD. Anthropologue, expert auprès de l’ONU, spécialiste de la gestion des crises, de l’aide humanitaire ; Marie-Paule Kieny : chercheuse à l’Inserm, infectiologue et ancienne directrice-adjointe de l’OMS ; Muriel Vayssier : Directrice du département santé animale de l’Inra ; Marc Lecuit : professeur d’infectiologie, directeur adjoint du département des maladies infectieuses et tropicales à l’Hôpital Necker, et directeur de l’unité de Biologie des infections à l’Institut Pasteur ; Christophe Junot : chef du département médicaments et technologies pour la santé au CEA.

Hydroxychloroquine, efficacité et danger : les dernières nouvelles en provenance du front

Bonjour

01/04/2020. Prudence est-elle mère de sûreté ? Dans une vidéo mise en ligne mardi 31 mars, l’infectiologue marseillais Didier Raoult explique qu’il n’est n rien un solitaire. Il présente ses collaborateurs et met en garde contre l’utilisation en automédication de l’hydroxychloroquine qu’il préconise en association avec un antibiotique, l’azithromycine, contre le Covid-19.

« Faites attention, ne vous autoprescrivez pas ça. En particulier, il faut qu’un médecin vous le prescrive, il faut un électrocardiogramme et qu’on dose le potassium dans votre sang. Il ne faut pas improviser, ce sont quand même des médicaments et il faut faire attention », explique le directeur de l’IHU Méditerranée Infection, (Marseille).

On sait que, la veille, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) avait rappelé, dans un communiqué, que « les traitements testés pour soigner les patients Covid-19 ne doivent être utilisés qu’à l’hôpital ». Leur emploi « doit se faire prioritairement dans le cadre des essais cliniques en cours », précisait l’agence sanitaire, qui insistait : « En aucun cas, ces médicaments ne doivent être utilisés ni en automédication, ni sur prescription d’un médecin de ville, ni en autoprescription d’un médecin pour lui-même, pour le traitement du Covid-19. »

Dans la même vidéo, Didier Raoult fait état d’une nouvelle étude chinoise confortant selon lui la piste thérapeutique de l’hydroxychloroquine, sur les personnes « modérément malades ». « Les auteurs de cette étude, qui n’a pas encore été revue par les pairs et n’en est qu’à l’état de prébublication, indiquent avoir observé une baisse de la fièvre et de la toux plus rapide chez les patients traités à l’hydroxychloroquine, ainsi qu’une meilleure amélioration des symptômes de pneumonie sur la durée de l’étude, précise Le Monde. Rappelant qu’il faut ‘’prendre au sérieux’’ les risques d’effets secondaires, ils concluent ‘’qu’en dépit du faible nombre de cas, le potentiel de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 a été partiellement confirmé’’ ».

Certains observateurs soulignent cependant la faible puissance statistique de cette étude, qui a cependant le mérite, par rapport aux études de Didier Raoult, de comporter un groupe contrôle constitué sur une base aléatoire. Une précédente étude chinoise du même type n’avait pas observé de différences avec la prise en charge standard des malades.

« En France, une étude publiée mercredi 1er avril dans Médecine et maladies infectieuses, porte, elle, sur onze patients atteints de formes sévères de Covid-19, admis à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, et traités selon le protocole préconisé par Didier Raoult, observe encore Le Monde. Jean-Michel Molina et ses collègues n’ont pas observé de réductions de charges virales dans les proportions rapportées par l’équipe marseillaise : après cinq à six jours de traitement, huit des dix patients (l’un d’eux était décédé entre-temps) étaient encore porteurs du virus ».

On attend le jugement du Pr Didier Raoult sur la qualité, la pertinence et la portée du travail de ses confères de l’hôpital Sain-Louis de Paris.

A demain @jynau

Est-il moral d’isoler les résidents des Ehpad ? Voici un appel solennel des médecins soignants

Bonjour

01/04/2020. On ne s’est jamais autant penché qu’aujourd’hui sur les résidents des Ehpad. Après l’avis du Comité national d’éthique sur le confinement des personnes âgées hébergées nous avons appris la publication de celui du Conseil scientifique que l’on peut lire ici. Au gouvernement, à Olivier Véran de nous apprendre en quoi ils s’opposent, en quoi ils sont complémentaires.

Et déjà l’exécutif est ciblé par un autre document, un texte signé du Dr Jean-Paul Ortiz, président de la puissante CSMF. Un appel solennel. Extraits :

« Depuis le début de la crise du COVID-19, les médecins coordonnateurs des EHPAD, et autres structures, alertent sur les conditions d’exercice et le bilan dramatique qu’il faudra affronter lorsque l’épidémie sera terminée.

L’État n’ignore pas cette réalité. Les chiffres de l’épidémie communiqués tous les jours par le Ministère de la Santé ne font jamais état des dramatiques statistiques que nous pouvons imaginer dans les EHPAD et qui, hélas, pourraient représenter jusqu’à 70% des décès en France.
Les médecins libéraux, acteurs majeurs de la médecine libérale et sociale, demandent solennellement de mettre en œuvre de toute urgence les mesures suivantes (nous soulignons):

  1. L’ensemble des soignants, mais aussi tous les acteurs (aides-soignants, auxiliaires de vie, agents d’entretien, etc.) doivent prioritairement bénéficier de tests de dépistage. Et lorsque celui-ci est positif, le personnel concerné doit être mis en quatorzaine.
     
  2. Les résidents des EHPAD qui sont positifs au test, fiévreux et en pneumopathie, doivent être placés dans des établissements de soins de suite et de réadaptation (SSR), pour bénéficier de protocoles d’aides pour les détresses respiratoires mais aussi de protocoles permettant les produits injectables dans leur prise en charge pour assurer une digne fin de vie. Quant aux résidents positifs non décompensés, ils doivent aussi être placés dans un établissement de surveillance spécifique.
     
  3. Que le personnel qui pratique les soins à la personne et plus particulièrement les aides-soignants et infirmier(e)s, soit prioritairement équipé de l’ensemble des protections nécessaires à leur travail quotidien (lunettes, blouses, masques, gants, …). C’est encore trop peu le cas actuellement dans ces structures. »

Pour la CSMF ces trois mesures sont le minimum acceptable pour une prise en charge convenable dans les EHPAD qui ne doivent plus, espère-t-elle, « être un monde parallèle ».

A demain @jynau

1 Créée en 1928, la Confédération des Syndicats Médicaux Français est le premier syndicat de médecins français. Elle regroupe des syndicats de médecins libéraux généralistes et spécialistes et deux structures nationales, Les Généralistes-CSMF (médecins généralistes) et Les Spé-CSMF (médecins spécialistes). Elle fédère également 101 syndicats présents dans chaque département de métropole et d’outre-mer, les médecins à exercice particulier (MEP) et les médecins hospitaliers exerçant en libéral.

Est-il moral d’isoler les résidents des Ehpad ? Voici la réponse du Comité national d’éthique

Bonjour

01/04/2020. L’affaire fait grand bruit, émeut, bouleverse, angoisse. Depuis le 11 mars 2020, le Gouvernement a décidé de la suspension intégrale des visites de personnes extérieures à l’établissement dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées (EHPAD, USLD). Puis, le 28 mars 2020,  le Gouvernement a recommandé très fortement aux directrices et directeurs d’établissement, en lien avec le personnel soignant, de renforcer ces mesures de protection – et ce même en l’absence de cas suspect ou confirmé au sein de l’établissement.

En pratique, dans le cadre de leur pouvoir d’organisation de leur service, les directrices et directeurs peuvent ainsi, après analyse avec le personnel soignant de l’état de santé des personnes et des risques encourus, décider d’une limitation des déplacements des résidents au sein de l’établissement, allant de l’interdiction des activités collectives et des prises de repas collectives à une limitation de l’accès aux espaces communs y compris les ascenseurs, jusqu’à un confinement individuel en chambre.

Mais l’affaire n’était pas aussi simple. Et au regard des enjeux éthiques soulevés par ces mesures, le Gouvernement a souhaité être éclairé par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sur les conditions dans lesquelles ces décisions peuvent être mises en œuvre, en particulier dans les établissements accueillant des personnes atteintes de troubles cognitifs. Un CCNE bousculé, sollicité après-coup, ce qu’il ne semble guère avoir apprécié 1.

Question: « Au regard de ses avantages sur le plan de la santé publique mais aussi des conditions à mettre en œuvre pour garantir le respect du confinement par les résidents, y compris les résidents atteints de troubles cognitifs, une décision nationale de confinement préventif de l’ensemble des résidents paraît-elle justifiée ? Si oui, quels garde-fous devraient être prévus par le Gouvernement ? »

Le CCNE a rendu son avis le 30 mars 2020. Un texte inhabituellement court (cinq pages) signé de Karine Lefeuvre, présidente par interim du CCNE (depuis le départ du Pr Jean-François Delfraissy). Extraits (nous soulignons) :

« Un renforcement des mesures de confinement pour les résidents des EHPAD et des USLD, voire des mesures de contention pour ceux dont les capacités cognitives ou comportementales sont trop altérées pour qu’ils puissent les comprendre et les respecter, ne saurait être décidé de manière générale et non contextualisée, tant la situation des établissements diffère.

« Le CCNE rappelle vivement que l’environnement familial ou amical dont les résidents ne peuvent plus momentanément profiter est, pour nombre d’entre eux, le lien qui les rattache au monde extérieur et leur raison essentielle de vivre, comme en témoignent de façon unanime les professionnels de terrain. Les en priver de manière trop brutale pourrait provoquer une sérieuse altération de leur état de santé de façon irrémédiable et même enlever à certains le désir de vivre. La prise de conscience de cette situation est aussi de nature à causer à leurs proches une souffrance majeure à laquelle il faut être particulièrement attentif.

« Avant toute prise de décision au cas par cas et pour tempérer la rigueur incontestable des mesures d’isolement et de contrainte, tous les moyens (humains et ressources) doivent être identifiés et mobilisés, dans chaque établissement : personnels disponibles, y compris dans l’environnement de l’établissement, utilisation contrôlée de locaux disponibles et d’espaces extérieurs ou de loisirs, recours aux nouvelles technologies de communication numérique, dans le respect des règles générales de prévention.

« Le déploiement rapide de moyens humains nécessaires pour remplacer les professionnels arrêtés pour maladie afin que les soins de base (se nourrir, se laver, se déplacer) soient toujours assurés, ainsi que des moyens supplémentaires (par exemple, pour assurer la protection sanitaire et l’accompagnement) est nécessaire en ce domaine, en n’omettant pas de prévoir des moyens humains nouveaux en compétences, pour faciliter des médiations à distance entre la famille et les résidents confinés, ainsi que la présence de volontaires bénévoles, souvent indispensables pour permettre, par exemple, l’utilisation effective des nouvelles technologies par des populations qui n’en ont pas toujours la maîtrise, s’agissant des résidents comme des personnes de l’environnement familial (…)

« La préservation d’un espace de circulation physique, même limité, nous semble impératif en dépit des mesures d’isolement, afin d’éviter que le confinement, quelle que soit sa justification au regard des impératifs de santé publique, ne devienne pour ceux qui n’ont plus la liberté de choisir leur cadre et leur mode de vie, une mesure de coercition. Pour les résidents « testés négativement », la visite de proches, eux-mêmes contrôlés négativement, pourrait être autorisée, dans des conditions strictes de sécurité sanitaires . Cette proposition exige évidemment que des tests puissent être proposés à grande échelle. (…)

« Concernant plus particulièrement les personnes présentant des troubles cognitifs, vouloir leur imposer un confinement est extrêmement complexe, pouvant engendrer d’autres risques, notamment la décompensation psychique. Comment imposer une mesure de restriction des libertés qui ne peut pas être comprise, entre autres parce que les enjeux ne peuvent pas être mémorisés ? Les mesures de santé publique et de confinement reposant sur le principe de la compréhension, par chacun, de ces dynamiques de solidarité, qu’en est-il des personnes qui ne sont plus en état d’assumer leur propre responsabilité, mais qui vivent encore à domicile ou en établissement ouvert (résidence autonomie, EHPAD hors secteur fermé) sécurisé par la routine soignante instaurée au quotidien, désorganisée aujourd’hui par défaut de soignants ? Faudra-t-il aller jusqu’à contraindre ces personnes en leur appliquant des mesures de contention, physique ou pharmacologique ?. La réponse à cette question complexe est loin d’être évidente, mais pour chaque situation, cette question doit être posée et la réponse élaborée en fonction du contexte spécifique (…)

« Tout renforcement des mesures de confinement doit ainsi être décidé par le médecin coordonnateur et le directeur de l’établissement, en lien avec les instances et tutelles dont ils dépendent. Il doit être adapté aux capacités de chaque établissement, avec une information, constamment tracée et en toute transparence, des mesures prises à l’adresse des professionnels de santé, des personnels et bénévoles des établissements, des usagers et de leurs familles et des proches aidants, ainsi que des citoyens. Pour la mise en œuvre pratique de ces préconisations, le CCNE rappelle sa recommandation du 13 mars 2020 de mettre en place des cellules éthiques de soutien. »

On précise, auprès d’Olivier Véran que, sur le fondement de cet avis, le ministère des solidarités et de la santé « travaille, avec les représentants du secteur, aux principes généraux et aux actions concrètes à mettre en œuvre pour garantir une application éthique des mesures de protection au sein des établissements ».

Vaste et indispensable travail. A conduire dans la plus extrême urgence alors que l’on commence, dans ces espaces, à faire le recensement des victimes.

A demain @jynau

1 « Au préalable, il conviendra de noter que la réponse à cette saisine, attendue dans des délais très courts compte tenu de l’urgence d’une prise de décision en la matière, est difficilement compatible avec une réflexion éthique approfondie qui suppose un regard pluridisciplinaire sur la question posée et la possibilité d’un dialogue confrontant des opinions pouvant être différentes. Néanmoins, malgré ce temps court, le CCNE a rapidement mis en place un groupe de travail qui s’est réuni le 27 mars 2020, puis a élaboré un projet de lettre de réponse transmis, dans la même journée, à l’ensemble des membres du CCNE, et discuté avec eux ».

Le groupe de travail était composé des personnes suivantes : François Ansermet, Régis Aubry, Sophie Crozier, Pierre Delmas-Goyon, Pierre-Henri Duée, Karine Lefeuvre et Frédéric Worms.

Avortement : Olivier Véran refusera-t-il trois aménagements durant le confinement ?

Bonjour

01/03/2020. Où l’on découvre, une fois encore, que l’épidémie met douloureusement à l’épreuve notre système de santé dont il révèle les insuffisances, les failles, l’impréparation. Sans nullement ignorer le courage et la force des soignants, la haute conscience qu’ils ont de leur métier, de leur rôle dans leur métier.

C’est une courte et forte tribune collective, médicale et politique, publiée dans Le Monde : « Il faut ‘’protéger les droits des femmes et maintenir l’accès à l’avortement’’». Plus d’une centaine de professionnels de l’IVG 1 appellent, soutenue par des personnalités du monde politique et de la culture, à des mesures d’urgence et se disent prêts à défier la loi. Extraits :

« Nous, professionnelles de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), avons dès le début de l’épidémie réorganisé la prise en charge des femmes afin de pouvoir répondre à toutes les demandes dans le délai le plus bref et en limitant au maximum tout déplacement. Il est essentiel de protéger les droits des femmes et de maintenir l’accès à l’avortement (…) Malgré cette organisation ultra-précoce et malgré notre investissement collectif, nous sommes confrontés aujourd’hui à trois problèmes dont les femmes sont les premières victimes »

« – Le premier est lié aux questions de ressources humaines avec des soignant(e)s également malades, ce qui met les équipes en tension. Pour limiter la sollicitation des équipes hospitalières, nous souhaitons que les avortements puissent être autorisés par voie médicamenteuse au domicile jusqu’à neuf semaines d’aménorrhée, soit sept semaines de grossesse. Cette option est validée par l’OMS et ne présente pas de danger particulier.

« – Le deuxième est la limitation des déplacements des femmes lors de leur IVG. Pour la respecter au mieux, nous demandons que les mineures soient dispensées du délai de quarante-huit heures qui leur est actuellement imposé avant leur IVG et puissent bénéficier d’une IVG dans la foulée de leur première consultation.

« – Enfin, le confinement aggrave les situations de violences et rend encore plus difficiles les possibilités de consultation pour les femmes qui vivent dans un environnement dangereux. Il s’ensuit des retards de diagnostic et des demandes hors délais. Ces situations donnent en général lieu à une prise en charge à l’étranger (Pays-Bas principalement) à condition que les patientes en aient les moyens, mais cette solution n’est même plus envisageable du fait de la fermeture des frontières (…)  Ces difficultés vont obliger nombre de femmes à conserver leur grossesse contre leur gré, mettant en danger leur autonomie et l’avenir des enfants nés dans ces conditions. Nous souhaitons pouvoir, à titre exceptionnel pendant la durée du confinement, réaliser des aspirations jusqu’à seize semaines d’aménorrhée, soit quatorze semaines de grossesse. »

Il s’agit, en d’autres termes, et pour une période limitée, que l’exécutif donne, au minimum, son feu vert de principe pour que la loi et le règlement ne soit pas toujours pleinement respectés – sans que les soignants puissent en être les victimes. Le gouvernement a prouvé qu’il pouvait prendre des mesures rapides dans la période épidémique que nous connaissons.

« On nous a répondu qu’on ne pouvait pas changer la loi, que c’était compliqué, vient de déclarer sur France Inter  Ghada Hatem, gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, Certains politiques, voire des collègues, nous ont même dit que c’était “ignoble” de vouloir profiter de la situation pour faire passer des revendications. On ne profite pas de la situation, on veut juste aider les femmes dans une période encore plus difficile que d’habitude. »

Quatre anciennes ministres soutiennent ces demandes. Or on indique qu’Olivier Véran serait ici fermement opposé à tout changement. Vraiment ? Ce serait d’autant plus surprenant que le nouveau ministre de la Santé a démontré qu’il pouvait (dans le champ des addictions) prendre en urgence des mesures dérogatoires – et ce au nom de la réduction des risques. Et sans avoir besoin de saisir le Comité national d’éthique.

« La loi doit aligner les pratiques médicales sur les besoins sociaux concluent les signataires. Nous y sommes prêt(e)s, et sommes également prêt(e)s à nous mettre hors-la-loi pour appliquer ces trois mesures. » Le Dr Olivier Véran fera-t-il en sorte que l’on puisse ne pas en arriver là ?

A demain @jynau

1 Liste des premiers signataires : Docteur Laurence Danjou, gynécologue Paris ; Docteur Philippe Faucher, responsable CIVG hôpital Trousseau, président de REVHO (Réseau entre la ville et l’hôpital pour l’orthogénie) ; Docteur Danielle Gaudry, gynécologue-obstétricienne, CPEF Maison-Alfort ; Docteur Sophie Gaudu, responsable CIVG, hôpital du Kremlin-Bicêtre ; Docteur Maud Gelly, CIVG, hôpital Avicenne, Bobigny ; Docteur Danielle Hassoun, gynécologue obstétricienne, centre de santé du Square de la Mutualité ; Docteur Ghada Hatem, médecin chef de la Maison des femmes de Saint-Denis. Liste complète des signataires sur le site Internet IVG-Covid.

Ce texte a reçu le soutien de : Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la santé ; Guillaume Gouffier-Cha, député du Val-de-Marne (LRM) ; Anne Hidalgo, maire de Paris, socialiste ; Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, ancienne ministre des droits des femmes ; Yvette Roudy, ancienne ministre des droits des femmes ; Marisol Touraine, ancienne ministre de la santé ; Najat- Vallaud-Belkacem, ancienne ministre des droits des femmes. 

Liste complète des soutiens au texte sur le site IVG-Covid.

Hydroxychloroquine : l’Agence de sécurité du médicament peut-elle encore se faire entendre ?

Bonjour

31/03/2010. Nouvelle étape dans l’impensable bras de fer : L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) entre sur le champ de bataille. Mais n’est-il pas, là encore, trop tard ? Elle rappelle, dans un communiqué publié lundi 30 mars, qu’aucun médicament n’ayant « apporté la preuve formelle de son efficacité dans le traitement ou la prévention de la maladie Covid-19 », que « les traitements testés pour soigner les patients Covid-19 ne doivent être utilisés qu’à l’hôpital ». 

Trop tard ? Ce rappel au règlement médicamenteux est lancé alors que l’on ne compte plus, sur les ondes et les réseaux, les voix qui prônent dans le recours à l’hydroxychloroquine (Plaquénil, plus ou moins associée à l’azithromycine) au premiers stades du Covid-19 et bien en amont de l’hospitalisation. Des prises de position exprimées dans le plus grand désordre par les personnalités les plus diverses et qui rencontrent un écho grandissant dans la population – avec toutes les conséquences négatives que l’on peut redouter. La Société française de pharmacologie et de thérapeutique a pour sa part mis en ligne un dispositif d’information sur le médicament en situation Covid-19.

Trop tard ? L’ANSM rappelle à qui veut bien l’entendre que le recours à ces « traitements » « doit se faire prioritairement dans le cadre des essais cliniques en cours ». Elle surligne : « En aucun cas, ces médicaments ne doivent être utilisés ni en automédication, ni sur prescription d’un médecin de ville, ni en autoprescription d’un médecin pour lui-même, pour le traitement du Covid-19. » Et l’Agence de mettre en ligne sur son site des fiches téléchargeables sur ces médicaments, destinées aux patients.

« Conformément à l’avis du Haut conseil de santé publique du 24/03/2020  (HCSP) et au  décret du 25 mars 2020  (pris en application de « la loi d’urgence pour faire face à l’épidémie du COVID-19 » ), le recours à ces médicaments peut s’envisager à titre exceptionnel et uniquement dans le cadre d’une prescription et d’une dispensation aux patients hospitalisés.

« En aucun cas ces médicaments ne doivent être utilisés ni en automédication, ni sur prescription d’un médecin de ville, ni en auto-prescription d’un médecin pour lui-même, pour le traitement du COVID-19 .
Pourtant, des informations recueillies par les centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV) font état d’utilisation de hydroxychloroquine, seule ou en association, en ville. Nous alertons les professionnels de santé et les patients sur les risques connus liés à l’utilisation de ces médicaments, dont le risque cardiaque, qui, sans suivi médical approprié, peuvent conduire à une hospitalisation. »

Doublement des ventes de Plaquénil

Trop tard ? Tout, ici aussi, est allé beaucoup plus vite que l’on pouvait le redouter. En cause : la publicité donnée aux travaux et aux résultats préliminaires (amplement critiqués) du Pr Didier Raoult. Mais pas seulement. « Au total, nous avons eu pour l’instant une trentaine de cas signalés en pharmacovigilance relatifs à des médicaments utilisés dans la Covid-19, précise le Dr Dominique Martin, directeur général de l’ANSM. Les plus nombreux concernent le Kaletra (association lopinavir/ritnavir). L’hydroxychloroquine (Plaquenil), seule ou association avec un autre produit, est impliquée dans cinq cas dont trois mortels. Ces dossiers sont en cours d’analyse par un centre régional de pharmacovigilance. » 

Le directeur général de l’ANSM souligne que dans le cas du patient décédé à Paris, « cette molécule avait été prise en association avec un anti-inflammatoire, et il reste à déterminer si le décès est dû à un trouble de conduction, ou à un infarctus massif du myocarde qui n’aurait rien à voir avec le traitement ».

« Concernant le Plaquenil, l’alerte a été double, précise le Dr Dominique Martin cité par Le Monde, avec d’une part un quasi-doublement des ventes dans les pharmacies ces derniers jours ; et de l’autre, des alertes de pharmacovigilance. Seule, cette molécule peut être responsable d’effets indésirables, mais l’association avec d’autres médicaments − azithromycine mais pas seulement − fait prendre des risques supplémentaires. » 

Face à ces débordements médicamenteux des voix s’expriment aussi, sur les ondes et dans certains médias, pour en appeler à la raison : attendre les résultats de plusieurs essais cliniques menés en urgence mais en respectant la méthodologie habituelle ; résultats attendus dans deux à trois semaines. On en saura plus sur les vertus  de l’hydroxychloroquine dans le Covid-19. Trop tard, pour les partisans et adeptes du Pr Didier Raoult qui, déjà contestent la méthodologie de ces essais et qui, au nom de l’urgence, revendiquent la liberté de se traiter comme ils l’entendent.

A demain @jynau