Polémique sur la psychanalyse et la pédopsychiatrie : précisions de Bruno Fallissard

Bonjour

Evoquant le cri d’alarme lancé il y a quelques jours dans les colonnes du Monde quant à l’avenir de la pédopsychiatrie en France, nous ne pensions pas réactiver la vieille querelle centrée (pour résumer) sur la place de la psychanalyse au sein de cette discipline. C’était une erreur.

Plusieurs critiques nous ont ainsi été faites expliquant en substance que la tribune du Pr Bruno Fallissard 1 était une forme de plaidoyer à peine masqué en faveur de l’usage des approches psychanalytique dans le champ de la pédopsychiatrie – et notamment dans la prise en charge des personnes souffrant de syndromes autistiques. Ces critiques ad hominem nous ont conduit à demander à l’auteur s’il souhaitait, sur ce thème, apporter des précisions. Les voici :

« A vrai dire il faut hésiter entre la tristesse de voir qu’aujourd’hui, encore plus qu’avant semble-t-il, tout et n’importe quoi ressort inlassablement. Et puis, plus raisonnablement, il faut accepter que les choses soient comme elles sont et que tout le monde a le droit de s’exprimer.

Alors venons-en aux faits. Je ne suis pas psychanalyste Je n’ai pas suivi d’analyse. Personne dans ma famille n’est psychanalyste ni n’a été en analyse. Mon activité clinique est dans le service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Robert Debré, connu pour ses positions non, voire antipsychanalytiques. Dans mon papier j’ai essayé de peser avec précaution tous les mots que j’utilisais : 

« Pour s’occuper de ces patients, il faut à l’évidence des médecins, médecins formés non seulement à l’étude du fonctionnement du cerveau, mais aussi à la psychologie, à la systémique familiale et, avant tout, à la clinique pédopsychiatrique. »

Je ne parle jamais de psychanalyse, et je mets en avant le fait de devoir connaître le fonctionnement du cerveau (bien sûr). Mais aussi, et on l’oublie souvent, de la systémique, tellement importante en pédopsychiatrie. Et j’aurais pu parler de la phénoménologie, tellement importante aussi. Mais tout le monde ne voit là que des arrières pensée psychanalytiques…

 Alors, du coup, effectivement il y a de quoi partir en croisade contre cette pensée anti-psychanalytique folle. Et c’est ce que je fais de temps en temps, parce que je pense qu’il faut le faire. 

La psychanalyse est une discipline respectable, passionnante sur un plan théorique et utile aux patients comme l’ont montré de nombreuses études randomisées. Voilà tout. »

 A demain

1 Bruno Falissard est directeur du Centre de Recherche en Epidemiologie et Santé des Populations (Maison de Solenn, Paris) et président de l’International Association for Child and Adolescent Psychiatry and Allied Professions (Iacapap)

 

Demain, en France, les pédopsychiatres se compteront sur le bout des doigts. Pourquoi ?

 

Bonjour

Plus qu’une simple tribune c’est un cri d’alarme que vient de lancer, dans Le Monde, le Pr Bruno Fallissard, pédopsychiatre et biostatisticien. Directeur de l’unité Inserm « santé mentale et santé publique » l’auteur est bien placé pour savoir que, collectivement, nous ne voulons pas voir que les enfants peuvent souffrir de problèmes psychiatriques.

Le Pr Fallissard fournit ici d’utiles précisions de vocabulaire.  Il ne faut pas voir dans l’expression « maladie mentale » une maladresse de style. « Point d’euphémisme, point de  » trouble  » ou de  » syndrome « , mais des  » maladies « , car il existe en psychiatrie des maladies comme dans le reste de la médecine, écrit-il. Et ces maladies sont parmi les plus fréquentes chez les jeunes, et parmi les plus graves. »

Quelques dizaines d’internes

Comment prendre au mieux en charge les jeunes patients atteints de maladies psychiatriques ? « Presque toujours sur la base d’un travail de groupe associant les patients, les familles, des enseignants, des travailleurs sociaux et des soignants parmi lesquels, bien sûr, des médecins que l’on dénomme pédopsychiatres (…) Pour s’occuper de ces patients, il faut à l’évidence des -médecins, formés non seulement à l’étude du fonctionnement du cerveau, mais aussi à la psychologie, à la systémique familiale et, avant tout, à la clinique pédopsychiatrique. »

Or, et c’est l’objet de ce cri d’alarme : la pédopsychiatrie est, aujourd’hui, programmée pour disparaître. Ecoutons le lanceur d’alerte :

« La dernière attaque en date vient de la réforme en cours de la formation des internes en pédopsychiatrie. Tout est fait pour que la spécialité devienne la moins attractive possible. Il y a 640 pédopsychiatres en France, d’une moyenne d’âge légèrement supérieure à 60 ans. La discipline a perdu plus de 50 % de ses effectifs sur la période 2007-2016. Aujourd’hui, quelques dizaines d’internes seulement sont formés chaque année. Vouloir encore diminuer ce nombre, c’est assumer la fin de la discipline. »

Intelligentsia et prérogatives

Qui assumera ? Le Pr Fallissard ne craint pas de répondre, au risque de froisser dans un milieu peu habitué aux réquisitoires prononcés en public :

« Depuis le début des années 2000, la pédopsychiatrie est victime d’assauts d’une violence sans précédent. Assauts venant de certains collègues psychiatres pour adultes ou de certains neuro-pédiatres, qui voient là une possibilité d’élargir leurs prérogatives ; assauts venant de l’intelligentsia du monde universitaire et de la recherche, qui pense trop souvent que les neurosciences à elles seules apporteront une solution à tous les problèmes psychiatriques ; assauts de certains politiques, souvenons-nous d’un récent projet de loi contre la possibilité de recourir à certains soins dans l’autisme. »

Il ajoute une donnée historique oubliée en ces temps de post-vérité : les spécialités médicales ne sont pas éternelles. Qui se souvient de la disparition, il y a un demi-siècle, de la « neuropsychiatrie » malheureusement écartelée, depuis, en deux disciplines étrangères ? La pédopsychiatrie française entame-t-elle, en 2017 une disparition bientôt irréversible ? Si oui, qui en sera tenu pour responsable ?

A demain

François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »

 

Soigner l’autisme : psychanalystes contre comportementalistes. Flambées de violences.

 

Bonjour

Pour un peu cela deviendrait lassant. Aujourd’hui 8 décembre l’Assemblée nationale va débattre d’un texte déposé par le député Daniel Fasquelle (Les Républicains, Pas-de-Calais). Ce texte est disponible ici 1. Soutenu par près d’une centaine de députés de son camp (dont les médiatiques Laurent Wauquiez, Bernard Debré et Nathalie Kosciusko-Morizet). Ce texte vise à interdire toute pratique psychanalytique dans la prise en charge des personnes souffrant de troubles autistiques. Une pétition a été lancée pour « sauver les personnes autistes ».

C’est le dernier (et violent) rebondissement en date d’une guerre de près d’un demi-siècle. Une guerre médicale et scientifique, idéologique et philosophique dont on ne voit malheureusement pas la fin. Une guerre étrange proche de celles dite de religions. La roide froideur du comportementalisme reproductible anglo-saxon  versus les  brouillards inconscients  de la psychanalyse individuelle à la française.

Scandale sanitaire

Dans La Croix Daniel Fasquelle tient d’emblée à le préciser : son combat contre l’autisme n’est pas lié à une histoire personnelle douloureuse. « Je n’ai pas d’enfant autiste et il n’y a pas de cas dans ma famille », affirme le député (Les Républicains) du Pas-de-Calais. « J’ai découvert ce problème en 2010, ajoute-t-il. J’ai regardé les données scientifiques, écouté des familles. Et je trouve inacceptable qu’on finance des méthodes qui n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité. C’est un scandale sanitaire. »

Plus grave, note La Croix (Pierre Bienvault) le texte demande au gouvernement « de faire systématiquement engager la responsabilité pénale des professionnels de santé qui s’opposent aux avancées scientifiques et commettent des erreurs médicales en matière d’autisme ».

Dans le château-fort d’en face les bassines d’huile politiques sont en ébullition. « L’empêchement de penser, donc de créer, pour les patients, pour les professionnels, et pour les familles, est une atteinte à la démocratie et à la culture », proclame le Collectif des 39. Une fièvre  partagée par l’Union syndicale de la psychiatrie (USP): « Il ne peut et il ne doit pas y avoir de doctrine scientifique d’État et, corollaire, de doctrine psychothérapique d’État! »

Chapelles analytiques

Pour comprendre ce débat, il faut remonter à la prise de position datant de 2012 de la Haute Autorité de santé (HAS) :« Autisme : la HAS et l’Anesm recommandent un projet personnalisé d’interventions pour chaque enfant ». Des conclusions à fleurets mouchetés pour ne pas heurter le camp très français des chapelles analytiques :

« Par ailleurs, il est recommandé aux parents d’être particulièrement prudents vis-à-vis d’interventions présentées comme permettant de supprimer complètement les manifestations des troubles envahissants du développement (TED), voire de guérir totalement leur enfant car aucun élément probant ne permet d’envisager une telle efficacité. Ils doivent être également vigilants vis-à-vis des méthodes exigeant une exclusivité de l’accompagnement, car l’abandon d’interventions peut présenter un danger ou induire une perte de chances pour l’enfant ou l’adolescent suivi. »

Gros sous et fanatisme

En pratique il est aussi question de gros sous. « Les méthodes psychanalytiques ne marchent pas. Il faut arrêter de les rembourser », plaide Daniel Fasquelle. « Ce député dévoie les recommandations de la HAS. Celle-ci n’a jamais demandé l’interdiction de la psychanalyse », rétorque le Pr Bernard Golse, psychanalyste influent et pédopsychiatre à l’hôpital Necker-Enfants Malades de Paris. Dans Le Point il ajoute :

« Il faut savoir que Daniel Fasquelle est un très ancien adversaire, et je dirais même un adversaire fanatique de la psychanalyse. Songez qu’il a jadis écrit à tous les présidents et doyens des universités de France pour leur interdire l’enseignement de la psychanalyse ! Ce qui n’était évidemment pas en son pouvoir… Il avance main dans la main avec les lobbys anti-psys les plus farouches.

Son texte présenté à l’Assemblée détourne les recommandations faites par la Haute Autorité de santé (HAS) en 2012 ! Selon Fasquelle, la HAS a conclu que la psychanalyse n’était pas ‘’ recommandée’’  dans le traitement de l’autisme, alors qu’en réalité la HAS a simplement rappelé qu’elle n’était pas ‘’consensuelle’’, ce qui est tout de même très, très différent. Et Fasquelle va plus loin en préconisant que ces recommandations soient opposables, ce qui signifie clairement que, si l’on souhaite tenter autre chose que les méthodes comportementales, on peut être attaqué. La médecine devient donc une science d’État…

Les recommandations de la HAS vont être révisées, et elles vont sans doute aller vers plus de libre choix pour les patients, vers une prise en charge multidisciplinaire de l’autisme. Fasquelle attaque, car il craint ce changement. Vous savez, ce projet est grave pour le traitement de l’autisme, évidemment, mais il représente aussi d’une manière générale une menace grave sur la liberté des patients et le choix des familles, et même sur la simple liberté de pensée… »

Angoisses et tocsins

Reste, durant le tocsin républicain, à  savoir comment sont pris en charge les enfants autistes de France. La Croix cite le Collectif Autisme, qui regroupe plusieurs associations. Il a mené, en 2014, une enquête en ligne auprès de 636 familles. « Il en ressort que 77 % des enfants autistes n’ont pas accès du tout, ou l’ont seulement de manière partielle, à une éducation adaptée à leurs besoins et conforme aux recommandations de la HAS. Parmi ceux qui y ont accès, 70 % doivent supporter une large charge financière », indique Florent Chapel, vice-président de la Maison de l’autisme. De fait, les méthodes éducatives semblent se diffuser lentement.

Certains psychiatres parlent encore ici, en catimini, de « dressage » 2. « Ces méthodes éducatives, je les utilise, affirme le Pr Golse. Mais dans certains cas, il faut les associer à une psychothérapie. Pas pour rechercher la cause de l’autisme ni culpabiliser les parents. Le but est de comprendre les angoisses de l’enfant et de l’aider à desserrer ses mécanismes de défense pour qu’il puisse profiter au mieux de ses compétences. »

S’il n’y avait tous ces enfants et adultes en souffrance, cela deviendrait lassant. Fort heureusement il est interdit, sur un tel sujet, de se lasser.

A demain

1 En voici l’exposé des motifs :

« À ce jour, on recense 600 000 autistes en France soit environ une naissance sur 100. En 2014, 44 % des personnes autistes étaient victimes de maltraitance, soit 250 000 personnes autistes sur les 600 000 que compte notre pays.

En outre, 80 % des enfants atteints de troubles du spectre autistique (TSA) sont exclus de l’école en milieu ordinaire. Ainsi, seuls 20 % d’entre eux sont pris en charge conformément au cadre défini par le Gouvernement et aux attentes exprimées par les familles.

Si des avancées ont été réalisées, notamment par la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées dite « loi Chossy » de 2005 qui oblige la scolarisation de tous les enfants en milieu scolaire ordinaire, force est de constater que cette loi n’est pas appliquée pour les enfants autistes. De plus, l’autisme a été déclaré grande cause nationale en 2012 peu avant les recommandations de bonnes pratiques de la Haute Autorité de santé (HAS) qui promeuvent les approches développementales et comportementales dans la prise en charge médicale de l’autisme. Depuis lors, le groupe d’études sur l’autisme, créé à l’Assemblée nationale en 2011, à l’initiative de Messieurs les députés Daniel Fasquelle et Gwendal Rouillard, a souligné les nombreuses contradictions entre le discours officiel et la prise en charge effective de ces personnes.

Nous proposons donc que notre Assemblée vote une résolution encourageant le Gouvernement français à agir dans le sens des conclusions de la HAS afin de promouvoir une prise en charge effective de l’autisme dans le respect des droits fondamentaux des personnes qui en sont atteintes. »

2 « ABA » est  la plus connue des méthodes comportementales. Les techniques mises en œuvre sont basées sur la « théorie de l’apprentissage » et de « modification du comportement et de développement de compétences », souligne l’association ABA. L’objectif est « d’augmenter la communication, les apprentissages et les comportements sociaux adaptés », et de « diminuer voire faire disparaître les comportements inappropriés », souligne le site du gouvernement sur l’autisme (http://social-sante.gouv.fr/grands-dossiers/l-autisme/www.autisme.gouv.fr). Selon un rapport de février 2015 de la Caisse de solidarité pour l’autonomie portant sur 28 structures utilisant les méthodes ABA et financées par la « Sécu », le coût d’une place est d’environ 64 000 € par an contre un coût moyen d’un peu  plus de 32 000 € pour les instituts médico- éducatifs.

Réalité augmentée contre «membres fantômes»: une preuve de l’inexistence de l’âme ?

 

Bonjour

Le beau pitch : une réalité qui n’existe pas contre une réalité  sans substrat biologique…. On lira le détail dans le dernier Lancet 1. C’est une étude multicentrique menée par un groupe de treize chercheurs suédois et slovènes placé sous la direction du Pr Liselotte Hermansson (Faculty of Medicine and Health, Örebro University). Ce travail a été mené auprès de quatorze personnes qui, toutes, souffraient depuis des années de douleurs chroniques de type « membres fantômes » – et ce à la suite à l’amputation d’un (ou des deux) bras. Les tentatives  destinées à soulager ces douleurs  (antalgiques et /ou chirurgie) avaient toutes échouées.

« Membre fantôme » ? On désigne ainsi les sensations laissant penser qu’un membre (voire un organe) amputé ou manquant est toujours relié au corps. Ces sensations sont le plus souvent douloureuses, voire inupportables. On parle parfois d’hallucinose.

La première description de ce phénomène est publiée en 1545 par le plus célèbre des chirurgiens renaissants : Ambroise Paré (1510-1590). Il expose alors la douleur fantôme éprouvée par une personne amputée d’un membre à la suite d’une blessure par arme à feu. Et Paré pose l’hypothèse que cette douleur a pour origine un mécanisme de mémoire cérébrale. Un peu plus tard Nicolas Malebranche (1638-1715) utilise fréquemment dans son œuvre philosophique  l’expérience de ce qu’il appelle « l’illusion des amputés ». Le terme de « membres fantômes » a été utilisé pour la première fois par Silas Weir Mitchell (1871) qui en fournit la première description clinique claire.

Le fantôme de Nelson

Autre pitch : lorsque Lord Nelson perd son bras droit dans l’attaque ratée de Santa Cruz de Tenerife . Il percevra alors, dans les douleurs qui s’ensuivirent, ce qu’il estima être une « preuve directe de l’existence de l’âme ». On ne rit pas.

Dans The Lancet les auteurs expliquent de quelle manière ils ont entraîné les volontaires  (au moyen d’électrodes placés sur l’avant-bras d’un membre supérieur amputé) à imiter les mouvements d’un bras vu sur écran « avec leur membre fantôme ». Puis comment, avec la réalité virtuelle et augmentée, ces volontaires ont ensuite visualisé les mouvements de leur membre fantôme grâce à un bras virtuel affiché sur écran. Ils ont ensuite manipulé une voiture évoluant sur un circuit dans un jeu vidéo. Et enfin ils se sont entraînés à associer  les mouvements de leur bras virtuel à ceux d’un autre bras virtuel projeté sur le même écran.

Après douze séances pour chaque patient, les chercheurs disent observer une amélioration cliniquement et statistiquement significative de la sévérité et de la fréquence des douleurs du membre. L’intensité des douleurs était diminuée tant pendant la veille que pensant le sommeil – et ce six mois encore après la fin de cette expérience.

Cauchemars

Il s’agit ici d’une extension de la thérapie « par le miroir » mise au point dans les années 1990 et qui permet notamment de faire croire au cerveau que le mouvement observé sur écran, est bien celui du membre amputé. « La réorganisation corticale liée à une amputation s’explique généralement par un phénomène de désafférentation », observent les auteurs du Lancet. Selon eux, cette approche thérapeutique  permet de mobiliser les circuits centraux et moteurs périphériques du système cérébral.

Dernier pitch : les auteurs reconnaissent que des pans entiers manquent à une explication détaillée. Pour autant la plasticité cérébrale semble, ici, ouvrir d’innombrables possibilités.  D’ores et déjà cette technique, apparemment efficace, présente les avantages d’être « non invasive, non-pharmacologique et sans effets secondaires identifiés ». Apporte-t-elle la preuve directe de l’inexistence de l’âme ? Cela pourrait presque faire rêver. Ou effrayer.

A demain

1Phantom motor execution facilitated by machine learning and augmented reality as treatment for phantom limb pain: a single group, clinical trial in patients with chronic intractable phantom limb pain”. The Lancet 1er décembre

DOI: http://dx.doi.org/10.1016/S0140-6736(16)31598-7

Islamophobie : une généraliste condamnée à un mois d’interdiction d’exercice. Avec sursis.

 

Bonjour

Notre Ordre peut, dans son infinie sagesse, condamner par ordre croissant. C’est d’abord l’avertissement, puis le blâme, puis l’interdiction temporaire d’exercer – avec ou sans sursis. Et, pour finir, la radiation pure, simple, et à peu près définitive.

La juridiction de l’Ordre des médecins de Rhône-Alpes a tranché : elle vient de condamner une  généraliste remplaçante à un mois (avec sursis) d’interdiction d’exercer. Pourquoi ? Pour avoir tenu des propos jugés « islamophobes » visant une patiente voilée. Cela se passait en Isère, le 16 juin 2015 : une altercation avec une de ses patientes.

Prière de régler la consultation

Cette dernière avait réclamé un médicament contre l’hypotension mais elle ne se souvenait pas de son nom. Le Dr L. n’avait pas voulu modifier l’ordonnance déjà rédigée – puis elle avait demandé à sa patiente de régler la consultation, ce que cette dernière avait  refusé. On imagine la scène. On imagine moins la suite.

« « Vous êtes un scandale pour toutes les femmes »… « Je suis pour la liberté des femmes et votre voile est un signe ostentatoire religieux et c’est illégal »…. « Je ne veux plus de femmes voilées en France » »

La patiente avait filmé la scène. Puis l’avait diffusée sur internet.

Empreinte d’islamophobie

Dans sa décision du 1er octobre, la chambre disciplinaire de première instance de l’Ordre des médecins estime que « le Dr L. a exprimé son opinion sur le port du voile par les femmes musulmanes (…) en des termes (…) qui ont une teneur manifestement empreinte d’islamophobie ». L’AFP a consulté le jugement.

« Même s’il est permis d’admettre que le comportement de sa patiente a pu en favoriser l’expression, ces excès de langage qui n’ont donné lieu à aucune manifestation de repentir, alors que le code de déontologie médicale impose aux médecins de s’abstenir d’émettre des propos scandaleux, constituent une faute  au regard du code de la santé publique »

Repentir ? Comme le manifeste-t-on ? Où l’enseigne-t-on ? L’Ordre ne le dit pas. L’instance disciplinaire estime toutefois que le médecin n’a pas, en l’espèce, manqué à son obligation de « soins consciencieux », contrairement aux reproches de celle qui fut sa patiente.

Repentances

« Elle dispose, comme tout médecin, de la liberté de prescription [et rien ne dit qu’elle ait] été influencée par des considérations extra-médicales condamnables, dès lors qu’un examen et un diagnostic ont été réalisés et que la patiente s’est vue prescrire un traitement en rapport avec sa pathologie ».

La peine d’un mois d’interdiction d’exercice est assortie du sursis, « eu égard à l’ensemble des circonstances de l’affaire ». Au cours de l’audience, la généraliste avait dénoncé « l’attitude provocatrice » de la patiente, qui aurait porté elle-même la discussion sur son voile. Les parties peuvent encore faire appel. Chacune trouvera des arguments pour contester le jugement. Y ont-elles intérêt ?

A demain

Quatre Français sur dix se sentent «en deuil». Comment, pourquoi ? C’est à lire dans La Croix

 

Bonjour

On y verra un nouveau marché. Ou un symptôme-valise exprimant tous les chagrins de notre temps. Cet après-midi,  au plus beau de Paris, s’ouvriront les « 1res Assises du funéraire ». Au Palais du Luxembourg, et sous le patronage des ministères de la santé et des familles : « Mieux accompagner le deuil: un enjeu majeur de notre société ». Un évènement organisées par la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire, qui regroupe les « industriels du secteur » (cercueils, plaques, monuments, urnes, soins aux défunts, etc.).

Nul ne s’étonnera que La Croix se penche sur le sujet. Le quotidien catholique (Marine Lamoureux) y consacre une page et quelques chiffres d’une étude inédite du Crédoc consacrée aux rapports des Français à la mort et au deuilun deuil qui s’avèrerait d’autant plus difficile à vivre, aujourd’hui, que notre société en aurait supprimé la « dimension sociale ». Les chiffres, troublants :

« Quatre Français sur dix se sentent « en deuil » (particulièrement les 45-54 ans). Un tiers des deuils datent depuis plus de cinq ans. 35% des personnes endeuillées ont vu leur santé altérée, notamment par un épuisement physique. 56% des actifs ont dû interrompre leur activité professionnelle (dont 29% d’une durée de plus d’un mois) ».

Dissolution de la collectivité

La Croix a cherché à comprendre. Et le quotidien met en lumière un paradoxe aveuglant : si les « effets psychiques » du deuil sont bien documentés, les études sociologiques « sont rares » et les pouvoirs publics ne semblent guère « s’y intéresser ». « Souvent, l’item n’est pas reconnu comme tel dans ces bases de données statistiques » d’organismes officiels » observe remarque le sociologue Tanguy Châtel. Notre société a perdu sa capacité à porter collectivement le deuil ». Pourquoi ? Le recul des pratiques religieuses… la médicalisation de la fin de vie.. l’accélération permanente de tout et de rien… l’obsession de l’efficacité… etc. « On en a fait un no man’s land et renvoyé les personnes endeuillées à leur solitude ou à l’injonction d’aller mieux, et vite, estime le sociologue. En réalité, le deuil est une épreuve à traverser, qui prend du temps et dont la dimension sociale demeure irréductible. »

« Savoir qu’il s’agit d’un processus long est important, relève le Dr Christophe Fauré, psychiatre assez présent dans les médias généralistes 1. Trop souvent, au bout de quelques mois, on considère que les personnes ont basculé dans un deuil pathologique, alors que leur parcours est tout à fait normal. Et l’on prescrit des antidépresseurs alors que ce n’est pas nécessaire. »

Implication thérapeutique

Le Crédoc observe quant à lui que les décès survenus à l’hôpital sont souvent plus mal ressentis par les proches. Avec, là encore, un paradoxe : l’hôpital peut aussi « soulager (…) par sa capacité à prendre en charge la souffrance physique du malade devenu incurable ». Autre facteur clé : l’implication dans les obsèques aide à mieux « vivre le deuil ». La Croix :

« L’autre intérêt de l’enquête est de mettre au jour les conséquences sociales du deuil, largement méconnues. 35 % des personnes endeuillées ont vu leur santé altérée, notamment par un épuisement physique, 56 % des actifs ont dû interrompre leur activité professionnelle. Les auteurs précisent que dans 42 % des cas, l’arrêt n’a pas excédé une semaine ; mais que dans 29 %, il a duré plus d’un mois.»

« On voit bien que l’entreprise doit se saisir de cette problématique et accompagner ses salariés lorsqu’ils perdent un proche»  estime le Dr Christophe Fauré.

C’est là une question d’importance : l’entreprise doit-elle, vraiment, « se saisir de cette problématique » et « accompagner ses salariés ? ». Le marché doit-il, aussi, entrer dans cette intimité ?

A demain

1 Dernier ouvrage (avec la participation de Stéphane Allix) : « Accompagner un proche en fin de vie », Albin Michel, 15,90 €.