Noël 2017 psychiatrique : Donald Trump, un président junkie ; les « corps au paroxysme »

Bonjour

Cela pourrait être un cadeau de Noël pour adultes intellectuels consentants (22 euros) : « Corps au Paroxysme ». Soit le troisième numéro de la jeune revue « Sensibilités ». A déguster devant la cheminée. Un petit chef d’œuvre, ardu et précieux de la maison d’édition « Anamosa » – une somme originale vantée il y a peu sur les ondes de France Culture.

Une définition de « paroxysme » s’impose: « Moment le plus intense dans le déroulement de quelque chose ». Ou encore : « Phase d’une maladie, d’un état morbide pendant laquelle tous les symptômes se manifestent avec le maximum d’acuité ». C’est, pour résumer, le « degré extrême », plus fort peut-être que la simple acmé.

« Des aventures du corps, l’on croirait presque avoir tout dit, tout exploré. Le vrai est que nous savons mieux qu’hier ce que le corps a de politique, écrit, en introduction, Hervé Mazurel. Nous n’ignorons plus les discrètes autant qu’étroites surveillances extérieures auxquelles il est soumis. D’autant plus efficaces, d’ailleurs, que l’histoire de ces techniques – celle qui a vu les barbelés se substituer aux murs, puis les rayons infrarouges et les empreintes digitales à ces mêmes barbelés – est celle d’une conquête historique d’une infinie portée : l’invisibilité panoptique ou le ‘’voir sans être vu’’. »

M. Mazurel poursuit en ces termes :

«  Toutefois, jamais ce surcontrôle social externe n’aurait eu tant d’effet sur le corps s’il ne s’était accompagné sur la longue durée d’un déploiement toujours plus strict d’autocontraintes intérieures qui, à travers la lente formation du surmoi comme des contraintes de l’habitus, ont visé à endiguer le flot de ses forces primaires et jaillissantes. »

Où l’on aimerait un croisement de ces propos avec ceux, proprement bouleversants, développés par Antonio Damasio dans son dernier ouvrage :  « L’ordre étrange des choses – la vie, les sentients et la fabrique de la culture » (Odile Jacob). En aval du travail révolutionnaire de Damasio.

Sensibilités dit « explorer la part obscure, souterraine, sinon maudite, de la vie sociale ». « Elle se met en quête des situations extrêmes et des expériences-limites qui dessinent les bords de l’humaine condition, nous explique-t-on. À travers les visages de l’ivresse, de l’extase, de l’obscène, de la fureur ou encore de l’effroi-panique, dans les douleurs de l’accouchement ou les spasmes de l’agonie, dans les cruautés du massacre, dans les vertiges de la transe ou de la liesse, dans les secrètes voluptés de la luxure comme dans les puissances transgressives du délire. Sensibilités s’en va traquer les corps au paroxysme… »

« Rien de commun ici, voudrait-on croire. Sinon peut-être ceci : désigner chaque fois la séquence la plus aiguë d’une affection. Et, par là, le comble du vivre. Soit ce point au-delà duquel quelque chose paraît s’arrêter. Soit ce qui dans l’expérience vécue peine toujours à se dire. C’est peut-être d’abord à cela que se reconnaît le paroxysme : sa sous-verbalisation. Car, d’emblée, celui-ci nous projette sur les cimes inquiétantes du langage, aux bornes mêmes de la représentation. De là, pour le chercheur, les souveraines vertus d’une pareille enquête : celles d’ébranler jusqu’aux dernières certitudes, d’inquiéter tout le savoir. »

Tout cela est parfois ardu, parfois déroutant, souvent passionnant, éclairant – comme la relecture de l’hystérie-hypnotique de l’immortel Jean-Martin Charcot (1825-1893).

Narcisse réinventé par Tweet ?

S’habitue-t-on au paroxysme ? La question nous est posée depuis l’autre rive de l’Atlantique. Vingt-sept spécialistes de la santé mentale viennent d’y publier The Dangerous Case of Donald Trump (ed. Thomas Dunne, non traduit). Un affaire née avant même puis au décours de l’élection. Qui traduira cet ouvrage essentiel en français ? Il y a urgence démocratique. «  Rosemary K.M. Sword et Philip Zimbardo, s’appuyant sur les tweets et les déclarations du président, voient en lui un ‘hédonisme du présent extrême et débridé’’ : il sur­réagit à l’événement comme un ‘’ junkie à l’adrénaline’ sans penser aux conséquences de ses actes. Il se conduit de façon ’infantile’’ en multipliant les mensonges, les remarques immatures sur le sexe’’ sur la taille de son ­pénis, manifestant un besoin perpétuel d’attention » peut-on lire dans Le Monde (Frédéric Joignot).

D’autres parlent, preuves à l’appui, de « sociopathe ». Narcisse réinventé par Tweet ? « La troisième partie du livre analyse les effets psycho­logiques de la présidence Trump sur les Américains. ­Jennifer Panning évoque un « syndrome post-électoral » : beaucoup de gens s’inquiètent et s’efforcent de trouver « normal » ce qui leur semble « anormal » dans cette présidence » écrit Le Monde.

C’est sans doute là le plus grave : la contagion démocratique de l’effacement des frontières du normal et du pathologique psychiatrique : les Etats-Unis sombrant peu à peu dans une forme de folie ? Pour Noël, de Stanley Kubrick (1928-1999): « Docteur Folamour ». Avant épuisement des sapins et des stocks.

A demain

 

Johnny Hallyday – Champs-Elysées : comment faire le deuil d’une idole devenue icône ?

 

Bonjour

Suite de la série. Où l’on ne joue pas médiatiquement sans risque, dans des espaces démocratiques désacralisés, avec des concepts comme ceux d’idole ou d’icône. Suite avec un papier original de Slate.fr : « Pour les fans de Johnny, le deuil commence. Et il sera douloureux ». Il est signé de Clément Guillet, médecin psychiatre et journaliste.

« Des affiches collées aux murs d’une chambre d’adolescent jusqu’aux derniers concerts des Vieilles Canailles, en passant par les disques et photos collectionnées au fil des années: pour certains, la passion durait depuis plus d’un demi-siècle, écrit-il  Comment vit-on le deuil de la star lorsqu’on est fan ? Mais s’il est un repère temporel, ce n’est pas seulement pour les fans. Sa longévité et son succès ont fait que beaucoup –jeunes et moins jeunes– lui associaient une partie de leur propre histoire. »

L’affaire est d’autant plus vaste qu’elle s’incarne désormais dans l’histoire nationale. De ce point de vue le tweet nocturne, déjà historique, du président de la République (« On a tous en nous quelque chose de Johnny ») fait sens et fera date. Sans parler, en écho fidèle, des applaudissements de l’Assemblée nationale. Ainsi que la suite, voulue par le président. Le Palais de l’Elysée a ainsi annoncé, jeudi 7 décembre, qu’un « hommage populaire » à Johnny Hallyday serait organisé samedi à Paris :

« Le Président de la République et son épouse, Mme Brigitte Macron, participeront à l’hommage populaire organisé en mémoire de Johnny Hallyday, le samedi 9 décembre 2017. Il a été convenu entre la famille, les proches de Johnny Hallyday et la Présidence de la République, que dans le cadre de cet hommage populaire, le convoi funéraire partira de l’Arc de Triomphe, puis descendra les Champs Elysées jusqu’à la place de la Concorde avant de se rendre à l’église de la Madeleine pour un office religieux. Les musiciens de Johnny Hallyday l’accompagneront musicalement. Le Président de la République prendra brièvement la parole pendant la cérémonie. »

Tour Eiffel, football et livres d’or

Pour l’heure la dépouille du chanteur a été transférée au funérarium du Mont-Valérien à Nanterre, non loin de sa demeure de Marnes-la-Coquette. Les fans du rockeur sont conviés jeudi soir à une veillée de prières en l’église Saint-Roch, la paroisse parisienne des artistes.  La maire de Paris, Anne Hidalgo, a annoncé sur Twitter que la ville rendrait hommage à « l’Idole des jeunes » en projetant le message « Merci Johnny » sur la tour Eiffel de vendredi soir à dimanche soir –  ainsi que sur la façade du Palais omnisports de Paris-Bercy, où des livres d’or seront mis à la disposition du public.

Par ailleurs, une chanson de Johnny Hallyday sera diffusée avant chaque match de foot de Ligue 1 et de Ligue 2 ce week-end. Depuis l’annonce de la mort de la rock star, l’écoute et les téléchargements des chansons et des albums de Johnny Hallyday se sont envolés sur les plates-formes musicales.

« Les hommages suite à sa mort tiennent en partie de la nostalgie: c’est un peu de la jeunesse de millions de Français qui part avec lui, peut-on lire sur Slate.fr. Pour certains fans, Johnny était parfois considéré comme un proche. Son décès revêt alors l’aspect de véritable deuil. ‘Nous nouons avec la célébrité médiatique des relations socio-affectives parfois très intenses’’expliquent Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet-Courbet. Ces professeurs en sciences de la communication se sont intéressés aux réactions des fans à la mort de Michael Jackson. ‘De nombreux individus établissent avec les célébrités des relations identiques à celles qu’ils établissent dans leur vie “réelle”: la célébrité peut être un simple copain, un véritable ami, ou quelqu’un que l’on déteste.’’ »

Les interactions répétées –via les médias, puis aujourd’hui les réseaux sociaux– entraînent une proximité du fan avec la star et suscitent parfois les sentiments les plus forts. Des liens d’amitié voire d’amour peuvent se mêler à la passion du fan. Ce qui, raisonnablement, peut ne pas rassurer. Et ce d’autant que Slate.fr nous incite à relire  L’«effet Werther», ou quand les médias poussent au suicide.

Star malade et sociologues

« La mort de Johnny, était attendue –on savait la star malade–; le deuil a ainsi pu être préparé en amont. Qu’on se rassure donc: on ne devrait pas assister à des suicides de fans. En revanche, le deuil sera sincère pour des milliers d’entre eux qui auront perdu un repère, une référence dans leur vie, rassure le psychiatre-journaliste. Comment alors faire le deuil d’une idole? Comme l’expliquent Marie-Pierre Fourquet-Courbet et Didier Courbet, ‘’dans les premières phases de deuil, les personnes surinvestissent l’objet perdu, s’identifient à lui et ont des comportements d’imitation’’. À l’image de ces fans qui se sont réunis spontanément pour chanter devant la maison du chanteur.»

Attention néanmoins, nous dit-il,  à ce que le travail de deuil se fasse convenablement. Lors du décès d’une célébrité, les réseaux sociaux, qui sont d’abord un refuge pour les fans, peuvent ensuite entretenir le deuil: «Les fans utilisant le plus fréquemment et le plus longuement les médias sociaux sont ceux qui ont le processus de deuil le plus complexe et le plus long», estiment les sociologues. On n’écoute jamais assez les sociologues.

Comment la France réinvente-t-elle les antiques rituels des deuils nationaux ? Johnny Hallyday, « idole des jeunes » a-t-il atteint le stade de l’icône ? Le spectacle et sa société sont-ils compatibles avec la mort ? Longtemps après Victor Hugo suite de la série, (devenue apolitique),  sur les Champs-Elysées.

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A la source du yé-yé : lire Edgar Morin pour mieux comprendre le phénomène Hallyday

Bonjour

Il y aura donc un « hommage national ». Déjà, sur les ondes, on fait le parallèle entre ce que furent les obsèques, grandioses, de Victor Hugo (1er juin 1885) et celles, à venir, de Johnny Hallyday. Le Palais de l’Elysée décidera. On évoque un parcours sur les Champs Elysées. Au lendemain du décès la presse est toujours à l’unisson, qui prolonge et entretient l’émotion.

Reste et restera à comprendre les raisons et l’ampleur d’un tel phénomène suscité par la mort d’un chanteur. Comment, à l’étranger, observe-t-on une telle ferveur, unanime et nationale ? Dans quel terreau cet inconscient collectif prend-il racine ? Le Monde peut fort heureusement nous aider.

Après avoir puisé dans ses archives en quête des premiers papiers parlant de Johnny Hallyday le quotidien né en 1944 poursuit son travail de mémoire en offrant à relire une série de deux tribunes remarquables ; deux textes signés du sociologue Edgar Morin. Nous sommes alors en juillet 1963 et le sociologue baptise alors, dans ces colonnes, la jeune génération de génération « yé-yé ».  C’était au lendemain de la grand-messe organisée le 22 juin 1963 par Daniel Filipacci à la Nation pour fêter l’anniversaire du magazine Salut les copains. « Dans deux tribunes, le sociologue donnait un sens à cette « nouvelle classe d’âge », attirée par « un message d’extase sans religion, sans idéologie » véhiculé notamment par un ‘’très viril’’ Johnny » explique aujourd’hui Le Monde.

Le premier texte est intitulé « Une nouvelle classe d’âge ».

Edgar Morin y analyse notamment le cadre socio-économique dans lequel émerge et se développe alors un phénomène dont il pressent la nouveauté et l’importance. Extraits :

« La vague de rock’n roll qui, avec les disques d’Elvis Presley, arriva en France ne suscita pas immédiatement un rock français. Il n’y eut qu’une tentative parodique, effectuée par Henri Salvador, du type Va te faire cuire un œuf, Mac. La vague sembla totalement refluer ; mais en profondeur elle avait pénétré dans les faubourgs et les banlieues, régnant dans les juke-boxes des cafés fréquentés par les jeunes. Des petits ensembles sauvages de guitares électriques se formèrent. Ils émergèrent à la surface du golf Drouot, où la compétition sélectionna quelques formations. Celles-ci, comme Les Chats sauvages, Les Chaussettes noires, furent happées par les maisons de disques. Johnny Halliday (sic) monta au zénith. Il fut nommé « l’idole des jeunes ».

« Car ce public rock, comme aux États-Unis quelques années plus tôt, était constitué par les garçons et filles de douze à vingt ans. L’industrie du disque, des appareils radio, comprit aux premiers succès que s’ouvrait à la consommation en France un public de sept millions de jeunes ; les jeunes effectivement, poussés par le rock à la citoyenneté économique, s’équipèrent en tourne-disques, en radio, transistors, se fournirent régulièrement et massivement en 45 tours. »

 « Le succès de Salut les copains ! est immense chez les décagénaires (comment traduire teenagers ?). Les communications de masse s’emparent des idoles-copains. Elles triomphent à la T.V. (…)  Le music-hall exsangue renaît sous l’affluence des copains ; les tournées se multiplient en province, sillonnées par les deux groupes leaders, le groupe Johnny-Sylvie et le groupe Richard-Françoise. Paris-Match consacre chez les « croulants » le triomphe des copains puisqu’il accorde aux amours supposées de Johnny et Sylvie la place d’honneur réservée aux Soraya et Margaret. »

 « De quoi s’agit-il ? » demande Edgar Morin. Il répond : de la promotion de nouveaux artistes de la chanson ; de  l’irruption puis de la diffusion du rock et du twist français ; d’un épisode important dans le développement du marché du transistor et du 45 tours ; d’un épisode important dans l’extension du marché de consommation à un secteur jusqu’alors hors de circuit, celui des décagénaires. « Ce phénomène, qui s’inscrit dans un développement économique, ne peut être dilué dans ce développement même, poursuit-il. La promotion économique des décagénaires s’inscrit elle-même dans la formation d’une nouvelle classe d’âge, que l’on peut appeler à son gré (les mots ne se recouvrent pas, mais la réalité est trop fluide pour pouvoir être saisie dans un concept précis) : le teen-âge, ou l’adolescence. J’opte pour ce dernier terme. »

« À la précocité sociologique et psychologique s’associe une précocité amoureuse et sexuelle (accentuée par l’intensification des « stimuli » érotiques apportés par la culture de masse et l’affaiblissement continu des interdits) Ainsi le teen-age n’est pas la gaminerie constituée en classe d’âge, c’est la gaminerie se muant en adolescence précoce. Et cette adolescence est en mesure de consommer non seulement du rythme pur, mais de l’amour, valeur marchande numéro 1 et valeur suprême de l’individualisme moderne, comme elle est en mesure de consommer l’acte amoureux. »

Le titre du deuxième texte fera date : « Le yé-yé »

« (…) Il y a une frénésie à vide, que déclenche le chant rythmé, le « yé-yé » du twist. Mais regardons de plus près. En fait, à travers le rythme, cette musique scandée, syncopée, ces cris de yé-yé, il y a une participation à quelque chose d’élémentaire, de biologique. Cela n’est-il pas l’expression, un peu plus forte seulement chez les adolescents, du retour de toute une civilisation vers un rapport plus primitif, plus essentiel avec la vie, afin de compenser l’accroissement continu du secteur abstrait et artificiel ?

 « D’autre part les séances twisteuses, les rassemblements twistés sont des cérémonies de communion où le twist apparaît comme le médium de l’inter-communication ; le rite qui permet aux jeunes d’exalter et adorer leur propre jeunesse. Une des significations du yé-yé est « nous sommes jeunes ». »

« Par ailleurs, si l’on considère le texte des chansons, on y retrouvera les thèmes essentiels de la culture de masse. Ainsi le « yé-yé  » s’accouple avec l’amour : « Avec toi je suis bien, Oh yé-yé » chante Petula Clark et Dany Logan : « Oh ! oui chéries on vous aime malgré tout, Oh ! yé-yé Oh ! Oh ! yé-yé » (Vous les filles).

« Le yé-yé immerge dans les contenus de la culture de masse pour adultes, certes, mais nous ne devons pas dissoudre son caractère propre. Celui-ci nous introduit dans un jeu pur, dans une structure de vie qui se justifie essentiellement dans le sentiment du jeu et dans le plaisir du spectacle. Cette structure peut être dite nihiliste dans le sens où la valeur suprême est dans le jeu lui-même. (…)»

Au final Edgar Morin suggère un ouvrage aux lecteurs du Monde : celui de  Georges Lapassade : « L’entrée dans la vie » (Coll. Arguments ; Éditions de Minuit, 1963).

A demain

Soixante gendarmes et policiers se sont suicidés depuis le début de cette année. Et demain ?

Bonjour

13 novembre, deux ans plus tard. Commémorations et hommages rendus aux victimes des « attentats de Paris ». Et l’émergence de l’étrange. Ministre d’Etat, ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, estimait hier, dans un entretien au Journal du Dimanche que, face au terrorisme, la France est « mieux armée qu’il y a deux ans ».

Rappelant qu’après les attaques de Toulouse, de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, celles du 13-Novembre à « premier flic de France » affirme que les « services » sont désormais plus aptes à détecter les menaces. « Ils le font chaque semaine à bas bruit » dit-il haut et fort – ajoutant que la menace contre la France « reste très élevée ».  Selon le ministre, une trentaine d’attaques ont été déjouées depuis la mise en place de l’état d’urgence instauré dans la foulée des attentats djihadistes, les plus meurtriers jamais commis en France.

Et c’est le même ministre qui, le même jour, publie un communiqué de presse particulièrement inquiétant.

« Au cours de la semaine qui s’achève, cinq fonctionnaires de police et un militaire de la gendarmerie nationale ont volontairement mis fin à leurs jours. Ces suicides portent à 44 le nombre de policiers et à 16 le nombre de gendarmes qui se sont donné la mort depuis le début de l’année 2017. »

Remercié sans promotion

Ce communiqué a été diffusé quelques minutes après l’annonce du suicide du commissaire Antoine Boutonnet, figure de la lutte contre le hooliganisme. Son corps venait d’être retrouvé dans les locaux de la Direction générale de la gendarmerie nationale. Il était affecté depuis mars dernier à la sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO). Depuis 2009 le commissaire Boutonnet avait dirigé avec succès la division chargée de lutter contre les violences dans les stades. Huit ans plus tard il avait été remercié sans promotion particulière. Selon des proches, il supportait mal sa mutation.

Ces chiffres de suicides sont d’autant plus marquants que le même ministre souligne que « depuis plusieurs années, la prévention des risques psycho-sociaux est une priorité du ministère de l’intérieur » ; et que ce ministère « a récemment renforcé ses dispositifs de détection et de prise en charge (recrutement de psychologues, redynamisation des cellules de veille, déploiement de réseaux de référents, formation des cadres, etc.). »

Que faire ? Gérard Collomb, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur a exprimé sa « vive émotion » et demandé aux directeurs généraux de la police nationale, de la gendarmerie nationale et de la sécurité intérieure de lui présenter une évaluation des mesures mises en œuvre pour prévenir les suicides parmi les forces de l’ordre. « Il réunira rapidement les représentants des policiers et gendarmes pour évoquer les dispositifs de prévention existants et les moyens d’en renforcer encore l’efficacité ».

Taux anormalement élevés

L’actuel ministre de l’Intérieur se souvient peut-être que l’un de ses prédécesseurs (Bernard Cazeneuve) avait récemment été confronté au même phénomène. Il y a précisément trois ans, fin octobre 2014, on comptait quarante-trois cas de suicides dans la police depuis le début de l’année.

« A ce rythme, le  »record » de 1996 – soixante-dix suicides de policiers contre cinquante par an en moyenne – pourrait être égalé. Un chiffre noir » soulignait alors une dépêche de l’Agence France Presse. Fin septembre, le ministre de l’Intérieur avait aussi recensé, dans un discours aux forces de l’ordre, dix-sept suicides parmi les militaires de la gendarmerie qui n’est pas épargnée par le phénomène. » Le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI) – majoritaire chez les officiers de police, estimait que le taux de suicide constaté dans la police restait « anormalement élevé »: 36 pour 100.000 contre 20-22 pour 100.000 pour le reste de la population.

Début 2015 Bernard Cazeneuve avait lancé un plan ministériel comportant vingt-trois mesures pour prévenir au mieux ce phénomène. Au vu des derniers chiffres force est de constater que l’entreprise a échoué. Une situation qui n’est pas sans rappeler celle observée dans le monde hospitalier.

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Michel Jouvet est mort. Ce géant avait découvert l’existence de notre sommeil paradoxal

Bonjour

Là encore, hasard pur ou fatalité déguisée ? On peut l’entendre ici « Comment Michel Jouvet a-t-il découvert le sommeil paradoxal ? » (France Culture, 12 avril 2013 ; Science Publique, Michel Alberganti). C’était à l’occasion de la publication de ses précieuses mémoires chez Odile Jacob 1. Moins d’une journée après l’attribution du prix Nobel de médecine 2017 à trois pionniers des mécanismes du rythme circadien, le neurobiologiste Michel Jouvet, « père de la médecine du sommeil et découvreur du sommeil paradoxal » vient de mourir à l’âge de 91 ans, à Villeurbanne (Rhône).

On lui doit (pour résumer à l’extrême) la découverte en 1959 du « sommeil paradoxal ». Cet état, différent du sommeil profond et de l’éveil malgré la présence de mouvements oculaires, correspond aux moments où l’on rêve. Sa carrière, en trois lignes. Interne en neurologie à Lyon dans les années 1950, il séjourne aux États-Unis pour se former et débute ses recherches sur le sommeil. Il étudie l’activité cérébrale d’animaux durant l’éveil et le sommeil.

Géant d’un autre temps

En 1961, il établit la classification du sommeil en différents stades : sommeil télencéphalique, caractérisé par des ondes lentes sur les tracés d’électroencéphalographie et sommeil rhombencéphalique ou paradoxal. Il est également l’un des scientifiques à l’origine du concept de « mort cérébrale », dont il avait décrit les signes électroencéphalographiques en 1959.

Michel Jouvet « a mis en évidence le fait que le sommeil paradoxal était associé à une atonie musculaire et l’a différencié du sommeil lent en montrant que c’était un état en soi. Et c’est lui qui a nommé le sommeil paradoxal, a indiqué à l’Agence France Presse Pierre-Hervé Luppi, l’un de ses successeurs au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon. Au niveau mondial, il fait partie des très grands, des monuments [de la recherche sur le sommeil], avec Kleitman et Aserinsky et un autre Américain, William C. Dement. »

Michel Jouvet, monument, géant d’un autre temps. Il avait par ailleurs découvert (et expérimenté) les propriétés « anti-sommeil » d’une molécule sur laquelle tout ou presque reste à écrire : le modafinil. Pur hasard ou fatalité déguisée ?

Sans oublier la somme des ouvrages de Michel Jouvet édités chez Odile Jacob . Et notamment « Le Château des songes », « Le Sommeil, la Conscience et l’Eveil », « Le Sommeil et le rêve » , « Le Voleur de songes ».

A demain

1 « De la science aux rêves – Mémoires d’un onirologue » . « Connaître les mécanismes et les fonctions du rêve : tel fut le but d’une longue recherche. C’est l’histoire que je raconte dans ces Mémoires. Comment le hasard, ou ce qu’on appelle maintenant la “sérendipité”, m’a permis quelques découvertes fécondes. Mais aussi comment je me suis égaré ou trompé plusieurs fois.  J’ai essayé de raconter les aventures d’une vie de chercheur, parfois assombrie par des impasses ou des échecs, mais plus souvent encore riche de découvertes imprévues, de rencontres d’individus extraordinaires et parsemée de voyages, de péripéties – sans oublier la souterraine présence de ce qu’on appelle l’inconscient, qui parfois veut bien surnager sur l’océan. »  

Sans oublier la somme des ouvrages de Michel Jouvet édités chez Odile Jacob . Et notamment « Le Château des songes », « Le Sommeil, la Conscience et l’Eveil », « Le Sommeil et le rêve » , « Le Voleur de songes ».

 

 

Radicalisation et maladie mentale : Gérard Collomb déclenche une polémique psychiatrique

Bonjour

Repérer au plus vite, et grâce aux psychiatres, les individus a priori les plus susceptibles de commettre un acte terroriste. En osant cette proposition Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, savait-il qu’il déclencherait une polémique ? Au lendemain des attentats de Barcelone, dans une fin août caniculaire, l’ancien maire de Lyon connaît désormais les forces en présence. Il y eut tout d’abord la réaction solennelle du Conseil national de l’Ordre des médecins ; réaction vigoureuse rappelant ce qu’il en est, déontologiquement, de cette question.

« Dans un régime de libertés, la coopération des médecins ne peut se faire qu’avec les autorités de justice. Il en va du respect des principes fondamentaux de notre République.  C’est sur ces bases que l’Ordre des médecins se tient prêt à dialoguer avec les autorités de l’Etat afin de garantir, aux médecins et aux patients, le respect du contrat déontologique qui les lie. »

Impuissance de la police

Dans la foulée l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (IDEPP) fait part de son émotion. Tout en reconnaissant que « certains actes de terrorisme ont été commis par des individus souffrant de trouble psychique », ce syndicat affirme dit « ne [pas pouvoir] accepter la teneur des propos du ministre de l’Intérieur ». « La stigmatisation des malades mentaux ne peut apporter aucun élément de progrès, ni en général, ni sur ce sujet, souligne-t-il. L’amalgame entre le terrorisme et la psychiatrie n’est pas acceptable, pas plus que l’amalgame entre la criminalité et la psychiatrie. » Plus généralement l’IDEPP « condamne toute surenchère et toute tentative de pointer la population des malades mentaux comme vecteur de criminalité, dangerosité et de terrorisme en particulier ».

Contactée par le Quotidien du Médecin le Dr Rachel Bocher s’est dit pour sa part « outrée » des propos « extrêmement graves » du ministre de l’Intérieur. « Face à cette confusion entre le monde politique et le monde médical, j’en appelle au président de la République, fustige la présidente de l’INPH, psychiatre et chef de service au CHU de Nantes. Cette vision simpliste de la psychiatrie et ce renvoi de la problématique de la radicalisation et du terrorisme sur la scène médicale traduisent l’impuissance des services de police. »

Quant au Dr Maurice Bensoussan, président du Syndicat des psychiatres français (SPF), il appelle également à arrêter les amalgames et les confusions. « C’est très outrageant pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques » souligne-t-il. Des cadres existent déjà, les psychiatres ont des obligations de signalement, peuvent déroger au secret médical dans certains cas très précis. Nous pouvons avoir une réflexion commune sur le sujet, mais chacun doit rester à sa place. »

Domination psychanalytique

Mais il faut également compter avec le point de vue dissonant du Dr Patrice Schoendorff, président de la Fédération française de psycho-criminalistique. Longuement interrogé par le Journal du Dimanche du 27 août. « Il y a urgence à agir sur ces sujets, mais malheureusement, les freins habituels sont tous là, à tous les étages, regrette- t- il. La psychiatrie française, longtemps dominée par la psychanalyse, s’arc-boute derrière le secret médical. Certes, mais travailler avec la justice ou la police ce n’est pas, en soi, violer le secret médical. Nous aurions besoin de davantage de pragmatisme. »

Le Dr Schoendorff ajoute que « l’école française de psychiatrie » a pour caractéristique de « détester le profilage ». « L’immense majorité de mes collègues ne veut pas entendre parler de profils de malades… Or tous les jours, nous sommes bien face à des attaques terroristes perpétrées par des personnes en souffrance psychologique manifeste. Il faudrait bien réfléchir à la question !

Réfléchir ? Le psychiatre précise que la Fédération française de psycho-criminalistique a d’ores et déjà isolé trois « profils », trois « catégories » de « terroristes » : « la première regroupe les idéologues embrigadés. Ceux- là ne concernent que la justice. Ils peuvent intéresser les psys uniquement s’ils cherchent ensuite à se faire passer pour fous. » La deuxième catégorie est celle des individus souffrant de troubles de la personnalité, de l’identité, des personnes fragiles qui peuvent basculer et passer à des actions violentes. « Ceux- là fréquentent un jour ou l’autre les urgences psychiatriques, ou une consultation… C’est sur cette catégorie, probablement celle du conducteur du camion de Nice, que nous devons le plus travailler. Sur laquelle il y a des choses à faire en amont.»

Meilleur maillage au monde

La troisième catégorie regroupe ceux que le Dr Schoendorff appelle des copycats. « Ce sont nos malades habituels, dit-il en souriant (sic). Ils défraient aujourd’hui la chronique un couteau à la main, ou au volant d’une voiture, comme à une autre époque, ils ont défrayé la chronique en tuant des joggeuses quand les meurtres de joggeuses étaient médiatisés. »

Et puis on lit ceci, toujours dans Le Journal du Dimanche (Laurent Valdiguié) : « Le ministère de la Santé devrait immédiatement créer un centre référent pour ces questions. Il faut aussi constituer une banque de données sur ces cas », confie un directeur d’hôpital de la région lyonnaise, sous couvert d’anonymat. Dans son hôpital, il détecte chaque année « jusqu’à cinq cas de radicalisation islamiste ». Ce qui ferait 500 cas potentiels par an en France… « Dans les faits, aucun psychiatre n’est formé à détecter des personnes en cours de radicalisation, admet- il. Mais nous “estimons” des cas comme nous le pouvons et les signalons à la justice et à la préfecture. Mais après, il n’y a aucun retour. »

« En France, nous avons un des meilleurs maillages au monde pour suivre les personnes souffrant de troubles mentaux. Il y a l’hôpital, les consultations… Mais tout ce dispositif n’est pas mobilisé, ni même sensibilisé, à ces phénomènes. C’est navrant », conclut le Dr Patrice Schoendorff. Navrant ?

A demain

Radicalisation : l’Ordre des médecins remonte poliment les bretelles de Gérard Collomb

 

Bonjour

Le 22 août, sur RMC BFMTV, Gérard Collomb ministre de l’Intérieur faisait une révélation : « Dans le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation (FSPRT), nous considérons qu’à peu près un tiers des personnes présentent des troubles psychologiques (…) ». Il ajoutait : « Il est clair que le secret médical, c’est quelque chose de sacré, mais en même temps, il faut trouver le moyen qu’un certain nombre d’individus, qui effectivement souffrent de troubles graves, ne puissent pas commettre des attentats ».

Etrange mélange des genres où le sacré se devrait d’être modulé – et où le pouvoir exécutif aimerait rapprocher psychiatres et forces de police au nom de la lutte contre le terrorisme. Les propos de Gérard Collomb n’ont pas soulevé d’emblée l’indignation que l’on attendait. Au lendemain des attaques meurtrières de Barcelone, dans une fin août émolliente, à la veille d’une rentrée sociale imprévisible, la France semble entre deux eaux. Et puis, soudain, cette réaction que l’on espérait : elle est signée du Conseil national de l’Ordre des médecins. C’est un communiqué aussi court que limpide qui fait suite aux déclarations du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb quant une « éventuelle coopération » entre les autorités policières et les services psychiatriques pour lutter contre la radicalisation.

Absolue confidentialité

« Pleinement conscient, comme l’ensemble de la société, des dangers liés à la radicalisation » l’Ordre des médecins rappelle avoir pris depuis plusieurs mois, sur ce sujet, « des positions précises et détaillées ». Des positions « dont les autorités ne s’étaient jusqu’à présent pas saisies ». La Place Beauvau et le ministère de la Santé apprécieront comme il se doit cette précision. Et goûteront les éléments qui suivent.

L’Ordre des médecins rappelle tout d’abord « la nécessité absolue de préserver les principes fondamentaux de l’exercice professionnel, en particulier celui du secret médical ». Sans s’inscrire dans le champ du sacré cher à l’ancien maire de Lyon, le code de déontologie est très clair : la confidentialité entre le médecin et le patient est absolue. C’est un principe essentiel dans la relation de confiance qui lie les professionnels à leurs malades.

« Toutefois, dans certaines circonstances exceptionnelles, la loi permet aux médecins de passer outre au secret médical en cas de danger probable, rappelle encore l’institution ordinale. C’est pourquoi l’Ordre préconise la pleine application des textes en vigueur, et en particulier ceux du code pénal qui s’adressent à tout citoyen, plutôt que de créer de nouvelles dérogations au sujet desquelles on ne peut mesurer les possibles dérives ultérieures. »

Données policières

Et, pour finir, une courte leçon d’éthique politique et démocratique : « Enfin, dans un régime de libertés, la coopération des médecins ne peut se faire qu’avec les autorités de justice. Il en va du respect des principes fondamentaux de notre République.  C’est sur ces bases que l’Ordre des médecins se tient prêt à dialoguer avec les autorités de l’Etat afin de garantir, aux médecins et aux patients, le respect du contrat déontologique qui les lie. »

Dialoguer avec les « autorités de l’Etat » et non avec le seul ministre de l’Intérieur, même accompagné de la ministre de la Santé. Reste cette donnée policière :  le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation (FSPRT) établit qu’à peu près un tiers des personnes signalées présentent des troubles psychologiques. Soit près de 6 000 personnes. Quels types de pathologies ? Et sont-elles soignées ? M. Collomb pourrait-il répondre ces questions sans déroger au secret qui s’impose à ses fonctions ?

A demain