« PMA pour toutes » :  les bataillons catholiques face à l’armée d’Emmanuel Macron 

 

Bonjour

D’un côté les promesses du candidat Macron, de l’autre les exhortations mystiques du président de la République au Collège des Bernardins. Au centre la question de l’ouverture ou pas de la pratique de l’insémination artificielle médicalisée au-delà du champ de la thérapeutique de la stérilité. L’affaire de la « PMA pour toutes » marque ainsi les limites du consensuel en même temps macronien.

« PMA : En marche sur des œufs » s’amuse Libération « Emmanuel Macron, il est des promesses visiblement plus difficiles à tenir que d’autres, écrit Matthieu Ecoiffier. Notamment celle d’ouvrir la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. » Et Libé de rapporter qu’à l’occasion de son premier anniversaire à l’Elysée, certains de ses proches ont été interpellés sur la concrétisation de cet engagement de campagne. «Je suis attaché à ce que nous fassions ce que nous avons dit, que la PMA pour toutes soit adoptée avant la fin du mandat de la majorité», a ainsi déclaré l’indéfectible Richard Ferrand, général en chef des députés LREM, sur France Inter. « Sans enthousiasme et en marchant sur des œufs » a noté Libé.

On sait aussi que pratiquement en même temps, Michel Aupetit, archevêque de Paris rappelait son credo politico-éthique dans les colonnes du Quotidien du Médecin.

« Nous sommes à un carrefour entre deux sociétés. L’une est fondée sur la fraternité, elle repose sur les relations interpersonnelles, et sur un droit qui cherche la défense du plus faible. Mais aujourd’hui, un autre type de société se construit, fondée sur l’individualisme et sur le principe de l’autonomie. Le droit change et s’aligne sur les désirs individuels. »

Au sujet de la « PMA pour toutes » et à la question de savoir s’il doit exister un droit à l’enfant, Mgr Michel Aupetit répond : « Non. C’est le chosifier. (…) La Convention relative aux droits de l’enfant adoptée en 1989 avec la participation de la France, mentionne le droit d’être élevé par son père et par sa mère. Voulons-nous une société du désir individuel aux conséquences terribles ? Ou celle qui prône le respect des personnes, du droit de l’enfant, des plus fragiles… »

Diabolisation

Et il ne faut oublier qu’avant d’être nommé, par Rome, archevêque de Paris Michel Aupetit avait revendiqué «être descendu dans la rue pendant la Manif pour tous». C’était il y a précisément cinq ans. Et il écrivait alors :

« Il ne convient pas qu’au nom d’un individualisme exacerbé, on crée une loi pour chaque catégorie de personnes. Sinon, pourquoi pas la polygamie ? L’inceste ? L’adoption d’un enfant par un frère et une sœur ? Pourquoi pas, en effet, “puisqu’ils s’aiment”, pour reprendre l’argumentation des partisans du “mariage homosexuel” ? »

Pour Libé les choses sont claires : Mgr Aupetit est aujourd’hui « dans la ligne de l’offensive des catholiques réactionnaires menée lors des Etats généraux de la bioéthique ».  dont la phase de consultation s’est achevée la semaine dernière.  « Le premier bilan qu’a tiré le Comité consultatif national d’éthique de ces Etats généraux pourrait expliquer la procrastination et le manque d’empressement du gouvernement et de la majorité sur le sujet » estime Matthieu Ecoiffier. Il ajoute que les associations favorables à la « PMA pour toutes » dénoncent aujourd’hui un « noyautage » et une « monopolisation de la parole » par les anti ».

Infernale marchandisation

Pour sa part le Pr Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique (et peu suspect de rouler pour l’Eglise catholique) vient, dans les colonnes du Figaro, de s’exprimer sur le même sujet. « Noyautage » ? « Monopolisation de la parole » ?

« J’ai avant tout été frappé par une forme de diabolisation des opposants à l’évolution de la loi dans les débats auxquels j’ai participé et dans les médias. Ceux qui ne sont pas d’accord avec l’ouverture de la PMA ou la modification de la loi sur la fin de vie sont très souvent traités de «réacs», d’obscurantistes ou désignés comme croyants. Ils sont accusés de mépris envers les couples homosexuels ou les femmes célibataires. C’est une manière de fermer le débat, de dénier à l’autre sa capacité de réflexion ou de mettre en doute son raisonnement en le considérant comme biaisé par une idéologie. »

 Et de rappeler, comme l’avaient fait il y a un an dans un avis remarqué une partie des membres de ce Comité 1 que l’extension de la PMA peut, en cascade, aboutir à la fin de l’anonymat et de la gratuité du don de gamètes – et remettre en cause l’interdiction de la procréation post mortem. Plus le temps passe et plus l’enjeu devient clair : prendre ou non le risque d’entrouvrir une porte jusqu’ici verrouillée – une porte qui, pour certains, ne peut que conduire vers l’enfer de la marchandisation du corps humain.

A demain

1 Mmes et MM Christiane Basset, Yves Charpenel, Sophie Crozier, Pierre-Henri Duée, Anne Durandy-Torre, Jean-Noël Fiessinger, Florence Gruat, Jean-Pierre Kahane, Frédérique Kuttenn, Dominique Quinio et Jean-Louis Vildé

 

Religion et thérapeutique : première confession du Dr Michel Aupetit, archevêque de Paris

 

Bonjour

Il parle. Il parle, enfin, et c’est dans Le Quotidien du Médecin. Et que nous dit Mgr/Dr Michel Aupetit ? Ceci : « Le médecin n’a pas l’obligation de répondre à tous les desiderata des patients ». « Sur la bioéthique, le nouvel archevêque de Paris ne mâche pas ses mots, résume Le Quotidien. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, cet ancien généraliste parle en médecin aux médecins. Il s’inquiète de l’évolution actuelle de leur métier et justifie les positions de l’Église, hostile aux évolutions de la législation en matière de fin de vie, de recherche sur l’embryon ou de procréation médicalement assistée.

« Face à de telles sollicitations, le médecin a-t-il encore une latitude pour réfléchir ? » interpelle-t-il. Et d’alerter sur le risque d’une « société du désir individuel aux conséquences terribles ». Morceaux (généraux) choisis – suivis de quelques exemples concrets :

« La médecine évolue et c’est important : plus on a de moyens à disposition, mieux l’on peut soigner les patients. La question bioéthique est : que fait-on de ce progrès technique ? J’ai peur que nous pratiquions une médecine à l’anglo-saxonne, fondée sur le contrat, et non plus une médecine fondée sur la relation de confiance entre le médecin et le patient, qui est pourtant la tradition médicale française 1. Je crois beaucoup à cette médecine fondée sur la confiance : la confiance fait partie prenante du soin. L’homme n’est pas seulement une mécanique ou un complexe moléculaire ou chimique ; c’est aussi une personne qui entre en relation. Et cette relation fonde le soin, l’accompagnement et la thérapie.

« Ce glissement vers le contrat m’inquiète. Je crois à la rencontre de deux libertés : le patient doit avoir la liberté de choisir son médecin ; et le médecin, sauf urgence, n’a pas l’obligation de répondre à tous les desiderata des patients. C’est le pacte fondateur de la médecine. Le corps médical est dans une situation difficile. Aujourd’hui, il tend à être considéré comme un prestataire de service. Et ça c’est terrible.  ‘’C’est possible, donc je vous le demande’’ : face à de telles sollicitations, le médecin a-t-il encore une latitude pour réfléchir, ou est-il simplement là pour exécuter des ordres ? »

« L’Église n’est pas là pour faire des lois, mais pour éveiller les consciences. Quelle société voulons-nous pour demain ? Il y a un vrai enjeu de société. Nous sommes à un carrefour entre deux sociétés. L’une est fondée sur la fraternité, elle repose sur les relations interpersonnelles, et sur un droit qui cherche la défense du plus faible. Mais aujourd’hui, un autre type de société se construit, fondée sur l’individualisme et sur le principe de l’autonomie. Le droit change et s’aligne sur les désirs individuels. Cela devient, comme pour la médecine, un contrat entre l’État et la personne. Il n’y a plus de principe commun. Avec le risque de verser dans le communautarisme. »

Au sujet de la PMA/AMP :

Pour Michel Aupetit la question est : y a-t-il un droit de l’enfant ou un droit à l’enfant ? A-t-on droit à l’enfant ? « Non, répond-il. C’est le chosifier. (…) La Convention relative aux droits de l’enfant adoptée en 1989 avec la participation de la France, mentionne le droit d’être élevé par son père et par sa mère. Voulons-nous une société du désir individuel aux conséquences terribles ? Ou celle qui prône le respect des personnes, du droit de l’enfant, des plus fragiles… »

Concernant le disgnostic prénatal et la trisomie :

Pour Michel Aupetit la question est que fait-on des avancées techniques ? « Le progrès technique est-il ordonné au progrès humain ? Le diagnostic prénatal est formidable pour détecter des problèmes et anticiper des soins. Mais s’il ne sert qu’à éliminer les trisomiques, ça ne va pas. C’est entrer dans une société eugéniste où les plus faibles n’ont plus leur place.  Ce qui pose problème, c’est que l’on procède à un tri sélectif. Or nous sommes tous porteurs d’une pathologie, quelle qu’elle soit. De prime abord, pouvoir avoir des enfants qui ne sont pas porteurs d’une pathologie semble bien. Mais, ceux qui en sont porteurs n’auraient-ils pas le droit de vivre ? Les trisomiques eux-mêmes se disent : ‘’Et moi, est-ce que la société m’accepte ? ‘’ ‘’Est-ce que j’aurai le droit de vivre »

Concernant Emmanuel Macron, président de la République.

 On se souvient qu’au Collège des Bernardins Jupiter avait dit qu’il entendait la voix de l’Église sur la thématique de l’AMP, mais qu’en même temps, il lui demandait d’ouvrir les yeux sur la réalité sociétale. « Je ne juge pas des intentions du Président, répond le médecin-évêque.  Il a dit ce qu’il avait à dire, et aussi que nous avions le droit de nous exprimer, ce que nous faisons. » Expression :

« Jusqu’à présent, l’AMP compensait la souffrance d’un manque pour un couple victime d’infertilité. La médecine est réparation d’un dommage. L’adoption quant à elle, est la compensation d’une situation malheureuse existante. Mais créer un enfant qui n’aurait pas de père, ce n’est pas réparer une injustice, c’est en créer une ! L’AMP sert ici à maîtriser la procréation et à jouer aux apprentis sorciers. Voyez ce qui se passe aux États-Unis, où l’on commence à choisir les bébés sur catalogue dans certaines cliniques. »

L’oracle a parlé. Ite missa est. La consultation vient de s’achever.

A demain

1 Ceci n’est bien évidemment pas sans faire songer au « colloque singulier », du moins dans son acception première : la relation « bilatérale et protégée, en confiance, du médecin et de son patient ». Avec cette expression marquante et historique fréquemment prêtée au Dr Louis Portes : « la rencontre d’une confiance et d’une conscience ».

Affaire Vincent Lambert : lettre de sa mère à Emmanuel Macron, obstination et déraison

Bonjour

Dix ans après l’accident initial, l’affaire Vincent Lambert n’en finit pas de resurgir dans les médias. Les avocats des parents de Vincent Lambert déposeront aujourd’hui 17 avril 2018  un recours appelé « référé-liberté » auprès du tribunal administratif de Chalons-en-ChampagneComme ils l’avaient fait devant le même tribunal, avec succès, il y a cinq ans.

Mêmes causes, mêmes effets. Il y a cinq ans c’était à la suite de l’annonce décision médicale d’arrêt des soins que cette action de la justice avait été menée. Il en va de même aujourd’hui. Dans l’intervalle l’affaire a connu de multiples rebondissements, judiciaires, médiatiques et législatifs. Et, mêmes causes mêmes effets, de nouveaux rebondissements sont encore à attendre.

« Ce nouveau recours est suspensif et fait valoir des éléments médicaux laissés sciemment de côté par le Dr Sanchez du CHU de Reims, explique aujourd’hui le « Comité de soutien » #JeSuisVincentLambert  qui revendique plus de 90 000 signatures. De nombreuses incohérences sont dénoncées par les avocats qui ne cessent de rappeler que Vincent ne fait pas l’objet d’une ‘’obstination déraisonnable’’ ».

 Catholiques et politique

Il y a quelques jours dans son discours « aux évêques de France » le président de la République exhortait les Français catholiques a entrer dans le champ politique. Il recevait peu après une lettre signée de Viviane Lambert, la mère de Vincent, qui s’oppose farouchement à l’arrêt définitif de la nutrition et de l’hydratation de son fils – arrêt décidé au terme d’une nouvelle et longue procédure collégiale par des médecins du CHU de Reims. Une lettre publiée dans Le Figaro :

« Ce lundi 9 avril 2018, en France, un médecin m’a annoncé que dans dix jours commencerait la lente et longue agonie de mon enfant, qui va mourir de faim et de soif. Ce même lundi, vous étiez au Collège des Bernardins, à Paris, pour parler du handicap et de la vulnérabilité. Vous avez évoqué l’exigence de l’effectivité. Et vous vous êtes engagé personnellement, avec ces mots: ‘’Je pense, pour ma part, que nous pouvons construire une politique effective, une politique qui échappe au cynisme ordinaire pour graver dans le réel ce qui doit être le premier devoir du politique, je veux dire la dignité de l’homme’’. Mon fils n’a pas mérité d’être affamé et déshydraté. Qui oserait, à cet égard, parler de “mourir dans la dignité” ?»

 (…) Comme les 1700 personnes porteuses du même handicap que lui, Vincent aurait donc dû être placé dans un service spécialisé pour personnes cérébrolésées. Mais il a été mis en soins palliatifs, sans traitements adaptés, sans le service de kinésithérapie qui lui permettrait de faire les progrès permis par son état. Plusieurs établissements qui accueillent des personnes victimes de graves accidents de la route sont prêts à l’accueillir, et le voilà retenu dans le centre de soins palliatifs d’un hôpital incompétent pour une telle prise en charge.

Pourquoi cet acharnement contre mon fils? Et est-ce que ces 1700 personnes handicapées en état pauci-relationnel vont aussi être condamnées à mort ? (…) »

 Et maintenant ?

« C’est sur le terrain médical que nous allons nous placer, explique Me Paillot, l’un des avocats des parents. Ce n’est pas un recours de principe. On fait valoir des éléments médicaux qui ont été sciemment laissés de côté par le médecin.» Dans sa décision de 17 pages, « que Le Figaro a pu consulter », le Dr Vincent Sanchez décrit Vincent Lambert comme un patient « en état végétatif chronique », aux « lésions cérébrales incurables et irréversibles » et sans « code de communication, même minimal ». Pourtant, « en soi, cet état ne peut selon nous, qualifier une obstination déraisonnable», souligne Me Paillot.

Il reviendra donc in fine à la justice, dans sa sagesse, de définir la frontière de l’obstination et de nous dire où, ici, se situe la déraison.

A demain

« Frère Emmanuel » a déclenché la colère des associations de défense des droits homosexuels

Bonjour

Les réseaux sociaux sont sur des charbons ardents. « Frère Emmanuel » titre, taquin, Libération. Mais le président de la République est déjà bien loin des évêques de France et du sublime Collège des Bernardins. Il guerroie sur le front de la Syrie compliquée, sera demain en compagnie de Jean-Pierre Pernault à l’heure de l’Angélus, puis face à « deux hommes blancs de plus de 60 ans » (Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel). Puis commencera une autre semaine présidentielle, ses calvaires ferroviaires, ses colères universitaires, etc.

Aujourd’hui les médias sont, comme souvent, en retard sur le Maître des Horloges. Ainsi l’Agence France Presse qui poursuit le recensement des réactions enregistrées après le discours tenu devant la Conférence des évêques de France – discours qui « n’en finit pas de faire des vagues ». «  Après les critiques venues surtout de la gauche de la définition par le chef de l’Etat de la laïcité, des associations de défense des droits des homosexuel·le·s ont dénoncé la ‘’maladresse’’ voire le caractère ‘’choquant’’ des propos du président de la République » résume Le Monde.

A commencer par la référence présidentielle aux « familles homosexuelles ». On se souvient peut-être que  Emmanuel Macron avait, aux Bernardins, salué « les associations catholiques et les prêtres » qui « accompagnent des familles monoparentales, des familles divorcées, des familles homosexuelles ».

« On ne parle pas de la sexualité d’une famille », a réagi Catherine Michaud, présidente de GayLib. Elle rappelle que l’expression consacrée est « famille homoparentale et pas homosexuelle ». « Ce distinguo est terrifiant et inacceptable », a-t-elle déclaré à l’AFP.  De même, pour le président de SOS Homophobie, Joël Deumier, le président de la République a commis une « maladresse » en évoquant « les familles homosexuelles ».

Après le président, le nouvel archevêque de Paris

 Plus généralement la bienveillance du chef de l’Etat envers les instances catholiques a choqué ces associations. « J’aimerais qu’on m’explique à quel moment en France l’Eglise accompagne les familles homoparentales », déclare Catherine Michaud, rappelant que certains évêques avaient au contraire publiquement pris position, lors du précédent quinquennat, « contre le mariage pour tous » ou pour l’organisation de « thérapies de conversion pour les homosexuels ». « L’Eglise n’aide pas et n’accompagne ces familles [homoparentales] mais s’oppose à leur reconnaissance et à leur protection par la loi », ajoute Joël Deumier.

Et ensuite ? Les associations de défense des droits des homosexuel·le·s espèrent toujours que le gouvernement proposera au Parlement d’étendre le droit à la PMA aux couples de femmes et femmes seules, à l’issue des Etats généraux de la bioéthique. Et que les élus en marche de la majorité suivront d’un pas unique et cadencé. « La promesse du président de la République était d’ouvrir la PMA à toutes les femmes, sous couvert d’un avis favorable du Comité consultatif national éthique obtenu en juin 2017 », rappelle Catherine Michaud.

Or les nouvelles paroles d’Emmanuel Macron ne la rassurent pas. « Il n’a pas apporté de réponse sur les questions relatives à la PMA, à la création d’un statut de beau-parent ou la protection des familles homoparentales » observe le président de SOS Homophobie.  «Que le président parle avec les religions est très bien, il doit parler avec tout le monde. Mais dans ce régime laïc, les réformes ne doivent pas être contraintes par le religieux » conclut Catherine Michaud.

On attend désormais, sur ce point, les explications et la position de Mgr Michel Aupetit, médecin et nouvel archevêque de Paris qui n’a jamais caché son opposition radicale à la promesse présidentielle de la « PMA pour toutes ».

A demain

Macron et l’euthanasie : quand le diable est dans les détails du Conseil Economique et Social 

 

Bonjour

Transcendance ou pas certains y verront un discret signe de la fatalité : au lendemain de l’étrange discours du président de la République devant les évêques de France la polémique bioéthique rebondit avec un avis atypique du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE). Mardi 10 avril ce dernier a adopté (107 pour, 18 contre, 44 abstentions) un avis sur la fin de vie recommandant notamment au législateur d’instaurer pour les personnes atteintes d’une maladie incurable en « phase avancée ou terminale », et dont la souffrance physique ou psychique est « inapaisable », un droit à bénéficier d’une « sédation profonde explicitement létale ». 

« Les dispositions visant à placer la personne malade au centre des décisions la concernant demeurent méconnues tant du grand public que des professionnel.le.s. Enfin, la mise en œuvre du droit à la sédation profonde et continue instauré par la loi de 2016 est entravée par des difficultés d’ordre tant médical que juridique et éthique.

« La persistance dans ce contexte de situations dramatiques, certes rares mais récurrentes, conduit à s’interroger, à la lumière notamment des expériences étrangères et des apports de la pensée philosophique et religieuse, sur la nécessité d’ouvrir un nouveau droit qui permettrait la mise en oeuvre, dans des conditions strictement encadrée, d’une aide à mourir. »

Pire la publication, le 15 mars, par la Haute Autorité de santé (HAS) de règles précisant le mode d’emploi de la loi en vigueur sur la fin de vue serait même venue, selon le CESE,  « restreindre les droits d’accès des patients ». « Cette prise de position sur un terrain ‘’sociétal’’ inhabituel pour le CESE alors que 156 députés de la majorité se sont prononcés, fin février, en faveur d’une nouvelle loi sur la fin de vie » rappelle Le Monde. Or on sait, de source bien informée (et a fortiori après le discours fait aux évêques) qu’Emmanuel Macron, s’il est prêt à « élargir » le champ d’application de la PMA aux femmes seules et homosexuelles, bloquera toute modification de l’actuelle loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie.

Le président et La Croix

Il est d’ores et déjà, sur ce terrain, soutenu par la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs (SFAP) qui, dans un communiqué, fait valoir que « donner la mort n’est pas un soin ».

« Sur les 14 préconisations du CESE, la SFAP est en accord avec 11 d’entre elles qui vont dans le sens d’une application de la loi Claeys-Leonetti de 2016 et d’un développement des soins palliatifs. En revanche la SFAP s’oppose totalement à la préconisation n°12 qui apparaît en parfaite contradiction avec les onze premières et la loi de 2016 puisqu’elle autoriserait le suicide assisté et l’euthanasie en considérant la mort comme le soin palliatif ultime ce qui est une aberration.  Elle s’oppose de la même façon aux préconisations n°13 et n°14 qui visent à organiser ce droit avec une forte inquiétude supplémentaire à l’idée que la clause de conscience accordée aux soignants puisse être un droit révisable. »

Rappelons que la question centrale dont s’était saisie le CESE était « Faut-il changer la loi avant que celle-ci ne s’applique ? ». « Pendant cinquante pages celui-ci explique que la priorité est de l’appliquer et que la nécessité d’une éventuelle révision divise ses propres membres puis en deux pages il propose de l’enterrer et d’en écrire une nouvelle pour libéraliser l’euthanasie, concluent les spécialistes des soins palliatifs. Cette incohérence essentielle interroge sur la portée éventuelle de cet avis. »

Dans ses convictions le président Macron est ici soutenu par La Croix qui, dans son édition du 11 avril dénonce les « préconisations n° 12, 13 et 14 » du Conseil Economique, Social et Environnemental. Il reste à connaître la réactions des députés de la majorité dont la trajectoire se sépare, ici, de la marche présidentielle.

A demain

PMA – GPA et Eglise catholique : que veut donc nous dire le président de la République ?

Bonjour

C’est, nous affirment quelques commentateurs catholiques, un discours historique que celui prononcé par Emmanuel Macron, président de la République française, le 9 avril 2018 au sein du collège des Bernardins, à Paris.

« Sous la voûte de la très belle nef cistercienne des Bernardins, un silence monacal s’était installé à l’arrivée du chef de l’Etat, accompagné de son épouse Brigitte Macron, qui a fait l’essentiel de sa carrière de professeur dans deux prestigieux établissements scolaires des jésuites » raconte Libération (Bernadette Sauvaget). Puis un discours d’une heure au terme duquel les représentants de l’Eglise ont longuement applaudi le chef de l’Etat.

« Emmanuel Macron s’est employé à ravauder les liens en voie de relâchement tissés entre les catholiques et la République, résume calmement, dans Le Monde, Cécile Chambraud. Ce discours demeurera comme fondateur pour une partie du catholicisme et comme provocateur pour une partie du laïcisme. » («Macron en plein délire métaphysique. Insupportable. On attend un président, on entend un sous-curé», a notamment tweeté Jean-Luc Mélenchon)

Il faudra relire, patiemment, le texte de ce discours luxuriant pour tenter de décrypter la pensée complexe d’un président omniprésent. Un texte étrangement disponible sur le site de La Croix avant de l’être sur celui de la Présidence de la République : « Discours du président de la République devant les évêques de France ».

Jouer à l’agenda caché

On retiendra, pour l’heure, comme symptomatique de la complexité de cette pensée présidentielle, ce passage relatif à la bioéthique :

« Sur la bioéthique, on nous soupçonne de jouer parfois un agenda caché. De connaître d’avance les résultats d’un débat qui ouvrira de nouvelles possibilités dans la procréation assistée, ouvrant la porte à des pratiques qui irrésistiblement s’imposeront ensuite, comme la Gestation Pour Autrui. Et certains se disent que l’introduction dans ces débats de représentants de l’Église catholique, comme de l’ensemble des représentants des cultes, comme je m’y suis engagé dès le début de mon mandat est un leurre, destiné à diluer la parole de l’Église ou à la prendre en otage.

« Vous le savez, j’ai décidé que l’avis du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE), Monsieur le président, n’était pas suffisant et qu’il fallait l’enrichir d’avis de responsables religieux 1. Et j’ai souhaité aussi que ce travail sur les lois bioéthiques, que notre droit nous impose de revoir, puisse être nourri d’un débat organisé par le CCNE mais où toutes les familles – philosophique, religieuse, politique –, et notre société auront à s’exprimer de manière pleine et entière. C’est parce que je suis convaincu que nous ne sommes pas là face à un problème simple qui pourrait se trancher par une loi seule. Mais nous sommes parfois face à des débats moraux, éthiques profonds qui touchent au plus intime de chacun d’entre nous. »

S’exprimer « pleinement » et « entièrement » ? On attend, désormais et avec le plus grand intérêt, la suite.

A demain

1 On observera toutefois que depuis 1983, année de sa création, le CCNE comprend en son sein cinq personnalités désignées par le Président de la République appartenant aux «principales familles philosophiques et spirituelles».

 

 

Drogues : les ados français ne consomment plus pour transgresser mais pour être « normaux »

Bonjour

Dans un monde logique ce sont des résultats précieux dont le politique s’emparerait : ceux de l’étude ARAMIS, disponible depuis peu sur le site de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) 1. Soit un travail mené entre 2014 et 2017 (entretiens individuels et collectifs) auprès de 200 jeunes (13-18 ans) issus de milieux sociaux diversifiés en France métropolitaine. ARAMIS : Attitudes, Représentations, Aspirations et Motivations lors de l’Initiation aux Substances psychoactives.

Cette étude explore leurs motivations à consommer des drogues (principalement de l’alcool, du tabac et du cannabis), leurs perceptions selon les substances ainsi que leurs connaissances des risques. Elle retrace aussi les trajectoires de consommation. L’enquête ARAMIS souligne aussi la perception largement partagée par les jeunes d’un environnement (familial, amical, social mais aussi culturel, via, par exemple, l’impact de séries très populaires) favorable aux usages, marqué par l’omniprésence des occasions de consommer et l’offre des produits.

Ces éléments apparaissent d’autant plus incitatifs qu’ils vont de pair avec une relative facilité d’accès à des substances légalement interdites de vente aux mineurs (alcool et tabac) ou illicite (cannabis).

La rencontre avec les « produits » ?  Une expérience banalisée, à laquelle il est difficile de se dérober à l’adolescence. Avec cette observation :

« Dans ce contexte d’accessibilité aisée à des produits en théorie prohibés, les initiations relèvent davantage d’un désir de conformité sociale que d’une transgression. La curiosité, l’angoisse de passer à côté d’une expérience et surtout la volonté d’adhésion au groupe sont principalement évoquées à propos de l’envie de ‘’tester’’ ».

Derrière cet « enjeu central de sociabilité » et de « renforcement des liens avec les pairs » se cachent des différences selon les substances addictives :

Tabac : Le contact initial est toujours rapporté de façon négative – y compris parmi ceux qui se flattent d’avoir ensuite surmonté cette « épreuve » et leur répulsion initiale.

Alcool : Les jeunes relatent avoir le plus souvent d’abord goûté très jeunes – au sein du cercle familial. Les avis sont moins univoques, singulièrement quand il s’agit de l’initiation festive entre amis quelques années après la première expérience.

Cannabis : Sa découverte est plutôt jugée positivement par comparaison à celle du tabac – a fortiori quand il s’agit d’herbe.

Dans la « hiérarchie des dommages », le tabac est fortement stigmatisé alors que la nocivité de l’alcool ou du cannabis paraissent minimisées. D’où, malgré tout, cet espoir (lointain) de dénormalisation de la consommation de tabac (qui concerne toujours aujourd’hui un adolescent sur trois)  :

« Le tabac est en effet jugé très dangereux tant pour son pouvoir addictif que pour ses graves conséquences sanitaires (auxquelles de nombreux adolescents sont confrontés dans leur contexte familial). Il en résulte une représentation fortement dégradée du tabac et un processus de dénormalisation de son usage qui distingue cette génération des précédentes.

« Les risques du cannabis semblent pour leur part assez largement ignorés. À rebours de la disgrâce du tabac, le cannabis, et surtout l’herbe, bénéficient d’une image positive et dédramatisée. L’herbe en vient même à être valorisée pour ses vertus médicinales(…) une multiplicité de motivations sont mises en avant : relaxation, apaisement, distraction, endormissement, auto-thérapie… mais aussi des fonctions stimulantes pour affronter contraintes et difficultés. »

Et puis, encore, ceci, qui renvoie aux vieux propos marxistes sur la religion dans ses connexions avec l’opium et le peuple :

« D’autres jeunes gens, minoritaires en nombre mais qui portent un discours résolu, se tiennent délibérément à l’écart des usages. Leur démarche volontariste face à un certain conformisme ambiant peut correspondre au désir de s’opposer, par exemple, à un historique familial de consommations excessives et à des représentations négatives de personnes dépendantes.

 « L’abstinence à l’adolescence peut enfin être liée au facteur religieux. Concernant, les discours des jeunes de confession musulmane, l’enquête ARAMIS témoigne des tensions qui peuvent exister à propos de l’alcool entre une aspiration à consommer et l’interdit religieux relayé au sein du cercle familial; cet interdit est aussi évoqué à propos des usages de tabac et de cannabis. »

Dans une France logique ce sont là des résultats dont le politique laïc s’emparerait pour aider à bâtir un monde meilleur.

A demain

1 Ivana Obradovic, , « Représentations, motivations et trajectoires d’usage de drogues à l’adolescence », Tendances n°122, OFDT 2017, 8 p. https://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eftxioy1.pdf