Scandale: 79 ans, condamnée pour avoir, via la fenêtre de l’Ehpad, salué son mari, 93 ans

Bonjour

14/04/2020. On pourrait parler de scandale. Ou de honte. Chacun qualifiera. Dans le département du Tarn une femme vient d’être verbalisée pour violation de «cordon sanitaire». La verbalisation a été effectuée devant l’Ehpad public du Pré de Millet (Graulhet). Cette femme, septuagénaire venait de saluer son mari résident. Hedwig, 79 ans, stationnait devant la fenêtre fermée de la chambre de son époux, 93 ans, résident confiné. L’affaire vient d’être rapportée par La Dépêche (Martine Lecauday)

« Jeudi 9 avril, comme tous les jours, Hedwig, 79 ans, est venue à pied. Elle habite à moins de dixminutes de l’Ehpad où depuis deux ans réside Jean-Jacques, 93 ans, son mari. Avant le confinement, Hedwig venait le voir deux fois par jour et c’est presque toujours elle, et parfois sa fille Mariani, qui lui donnait son repas du soir. Le personnel n’y voyait pas d’inconvénient d’autant qu’Hedwig est bénévole à la maison de retraite.

« Mais depuis le début du confinement, impossible, pour les personnes extérieures, de pénétrer dans l’établissement. Pour Helwig, pas question d’enfreindre la règle, mais pas question non plus de renoncer à soutenir son mari, même si elle sait que le personnel fait de son mieux. « Mon père est un peu dans son monde et communiquer avec lui par Skype, ce n’est pas évident » témoigne Mariani qui habite à Moulayrès, à dix km de là. »

Or Hedwig veut rester présente aux yeux de son époux. Chaque jour à 16 h, muni d’une attestation en bonne et due forme, case promenade ou assistance à personne vulnérable cochée, elle vient devant la fenêtre de la chambre de son mari pour qu’il puisse la voir. Munie d’une ardoise, elle lui adresse de petits messages à travers la vitre.

« Dans son fauteuil, Jean-Jacques, qui ne peut pas bouger risquait encore moins d’ouvrir la porte-fenêtre qui donne sur l’extérieur. Mais il savait qu’Hedwig était là. Il la voit derrière la vitre. Elle reste cinq ou dix minutes, pas plus, rassurée. « Il est un peu perdu malgré les informations qu’on lui donne. Il ne comprendrait pas de ne plus la voir » explique Mariani. »

Le souhait d’Emmanuel Macron dans son Adresse aux Français

Tout ceci est à mettre au passé. Le 9 avril malgré son attestation, deux gendarmes ont interpellé Hedwig devant la fenêtre, l’ont verbalisée et renvoyée chez elle. Sa fille appelé la gendarmerie de Graulhet qui lui a confirmé la verbalisation. Elle a aussi envoyé un mail à la préfecture du Tarn. « Depuis, ma mère n’ose même plus sortir de chez elle, dit-elle. C’est une personne très respectueuse de la loi. D’avoir été chassée comme ça, même si les gendarmes ont été très corrects, ça l’a bouleversée. Ce qui me fend le cœur c’est que mon père va se sentir abandonné. La dernière fois qu’il a vu ma mère, c’est derrière la vitre, encadrée par deux gendarmes. Vous vous imaginez ce qu’il peut penser ? »

Explications de la préfecture : «Même si la visite en extérieur de votre mère peut être considérée comme une assistance à personne vulnérable, un cordon sanitaire autour des Ehpad doit être absolument respecté. De ce fait, votre mère était bien en infraction». Extrait de l’Adresse aux Français, 13 avril 2020  d’Emmanuel Macron, suivie hier par plus de trente millions de Français :

« Je souhaite aussi que les hôpitaux et les maisons de retraite puissent permettre d’organiser pour les plus proches, avec les bonnes protections, la visite aux malades en fin de vie afin de pouvoir leur dire adieu ».

On espère que Catherine Ferrier, préfète du Tarn, après avoir mis en place un cordon sanitaire infranchissable, saura mettre en œuvre au plus vite le souhait du président de la République au sein de l’Ehpad du Près de Milet, à Graulhet.

A demain @jynau

Coronavirus: réquisition, par Emmanuel Macron, des stocks et de la production des masques

Bonjour

03/03/2020. Enfin ! Emmanuel Macron vient d’annoncer que l’État français réquisitionnait «tous les stocks et la production de masques de protection» – et ce pour les distribuer aux soignants et aux personnes atteintes du coronavirus. «Nous réquisitionnons tous les stocks et la production de masques de protection. Nous les distribuerons aux professionnels de santé et aux Français atteints par le coronavirus», a indiqué le président de la République dans un tweet.

Le chef de l’Etat met ainsi, enfin, un terme à une situation invraisemblable caractérisée par l’esprit de lucre pharmaceutique, une désorganisation générale sur fond de pénurie, d’incurie et d’injustice. Tous les ingrédients d’un vrai scandale.

Il y a quelques heures on apprenait que la Direction générale de la répression des fraudes (DGCCRF) allait (enfin) enquêter sur les fortes augmentations des prix de vente des gels hydroalcooliques et des masques de protection constatées depuis l’apparition de l’épidémie de coronavirus en France  annonce faite par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. «Nous n’accepterons pas la moindre spéculation» sur l’épidémie de coronavirus, a déclaré le ministre à l’issue d’une rencontre avec les représentants des entreprises à Bercy, affirmant que des doublements ou triplements de prix avaient été constatés ces derniers jours.

« Spéculation » ? En décidant de réquisitionner «tous les stocks et la production de masques de protection» – et ce pour les distribuer aux soignants et aux personnes atteintes du coronavirus, Emmanuel Macron rompt avec la loi et les vices d’une économie de marché. Une économie dont il se plaisait jusqu’ici à vanter les mérites et les charmes. Fin, ici, du ruissellement. Nouvel ordre du jour. C’est dire, clairement, que nous sommes désormais en temps guerre.

A demain @jynau

Mediator® et larmes de crocodile : voici donc Servier sur un nouveau banc des accusés

Bonjour

Etranges cristallisation du temps, étranges aveuglements. Nous rapportions hier, grâce au mensuel Prescrire, les écrits prophétiques (1978) du Dr Henri Pradal quant à la nocivité potentielle de l’anorexigène devenu tristement célèbre. Quarante-deux ans plus tard voici une vague d’indignation émanant de sept associations d’usagers, de patients et de victimes du même Mediator® 1 – des associations participant au conseil d’orientation de l’ONIAM (Office national d’indemnisation des accidents médicaux).

Motif de cette indignation : la découverte d’un courrier adressé le 18 octobre 2019 par les avocats des Laboratoire Servier au directeur de l’ONIAM. Explications :

« Dans ce document, le laboratoire Servier conteste vigoureusement les outils d’évaluation du déficit fonctionnel des victimes du Mediator® opérées à cœur ouvert, établis par le collège d’experts Mediator®, fort de son expérience de plus de 9000 dossiers expertisés. Ces outils, actualisés à partir du barème indicatif du concours médical datant de 2003, et adaptés à cette situation hors norme de dommage sériel, sont indispensables pour éclairer l’examen au cas par cas des irréversibles conséquences découlant des blessures cardiaques causées par le Mediator et guider des prises de décisions harmonisées et cohérentes.

« Comble du cynisme, Servier estime notamment que les victimes ayant subi une chirurgie cardiaque, consistant en l’amputation des valves cardiaques remplacées par des prothèses palliatives, devraient se satisfaire de cette « réparation » et revoir leurs prétentions indemnitaires à la baisse ! Or, ces actes de chirurgie à cœur ouvert ne s’imposent que lorsque la vie du malade est en jeu à court terme car ils entrainent un handicap lourd et définitif pour ceux qui survivent à cette opération à haut risque. »

Pour ces sept associations, l’audition des souffrances des victimes du Mediator®, exprimées à l’audience depuis le 21 novembre dernier, constitue « un choc émotionnel ». « Beaucoup de ces victimes ont également témoigné de la violence procédurière de Servier dans le traitement de leurs demandes indemnitaires, ajoutent-elles.Or la négation de leurs souffrances ne fait que les aggraver. »

Entre contrition et empathie

Comment comprendre ? On avait imaginé une once de regret, un début de contrition sinon d’empathie. Le PDG de Servier, Olivier Laureau, avait publiquement réitéré, à l’ouverture du procès pénal historique du Mediator® le 23 septembre 2019, les regrets « sincères » de la firme vis-à-vis des personnes souffrant cruellement des conséquences d’une intoxication au Mediator et réaffirmé sa volonté d’indemnisation des victimes. Et la presse se souvient que les pugnaces avocats de Servier avaient présenté, lors des audiences du procès pénal,  les excuses du laboratoire  aux victimes, en concédant même leur caractère « très insuffisant ».

« Ce sont en réalité des larmes de crocodile qui sont versées tandis que, parallèlement à la tenue du procès, se poursuivent sans relâche contestations, minimisations et insinuations diverses de la part de la firme face aux demandes légitimes de réparation formulées par des milliers de victimes de ce coupe-faim mortel, maquillé en anodin adjuvant du diabète, observent les associations. Il est inacceptable que ces victimes doivent encore se battre pour juste se faire respecter lors de ces démarches. »

Ces associations, présentes aux côtés, tiennent à « faire connaître leur révolte face au double langage du laboratoire Servier et de ses dirigeants ». Elles espèrent que le procès pénal en cours « permettra de mettre enfin un terme à un déni sans fin ».

Comment les victimes du Mediator® pourraient-elles entendre des excuses verbales démenties par des actes ? Et comment comprendre la logique qui anime les dirigeants de cette firme ? Faudrait-il en conclure, ici et à cette heure, que jamais ces dirigeants ne parviendront à s’expliquer à la fois publiquement et sincèrement ?

A demain @jynau

1 Signataires : France Assos Santé, CADUS, HTaPFrance, AVIM, AAAVAM, Le Lien, UFC-Que Choisir

La multinationale pharmaceutique Novartis accusée de jouer avec la vie de bébés condamnés

Bonjour

Comment un géant de Big Pharma peut-il en arriver à une telle extrémité ? Existe-t-il une déontologie pharmaceutique ? Comment Novartis peut-il prendre le risque de mettre en place une loterie internationale dont les gagnants seraient des bébés atteints d’une maladie génétique incurable ? Des gagnants qui auraient ainsi une chance de guérir ? Pire peut-être : comment des éthicien·nes en chaire parviennent-il à justifier une pratique à ce point contraire à l’éthique ?

C’est la nouvelle affaire du Zolgensma®, le médicament le plus cher du monde : près de 2 millions d’euros l’injection (unique). Une affaire d’autant plus sensible, en France, que ce médicament est, pour une bonne partie, le fruit de recherches financées par la générosité publique via le Téléthon. D’ores et déjà l’AFM-Téléthon a fait part de son indignation.

L’affaire a pris une dimension politique en Belgique. En France l’Observatoire de la transparence dans les politiques des médicaments dénonce un « hold-up » et demande à Agnès Buzyn d’agir au plus vite. La ministre des Solidarités et de la Santé pourra-t-elle longtemps garder le silence ?

Lire sur Slate.fr : « Le médicament le plus cher du monde va être donné à cent bébés condamnés tirés au sort »

A demain

Agence du médicament : vous pouvez désormais tout savoir sur son manque de transparence

Bonjour

Les rapports n’ont jamais été simples entre les journalistes et l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Ils ne l’étaient pas plus avec les agences déconcentrées qui la précédèrent. Rappelons que bien après les affaires du sang contaminé l’ANSM s’est substituée le 1er mai 2012 à l’Agence française de sécurité sanitaire et des produits de santé (Afssaps) – et ce en application de la loi du 29 décembre 2011 relative au renforcement de la sécurité sanitaire des médicaments et des produits de santé, adoptée par le législateur à la suite de la crise du Mediator®.

Tatouages et cosmétiques à l’abandon

Aujourd’hui ses missions législatives répondent à un double objectif : garantir la sécurité des produits de santé tout au long de leur cycle de vie (avant et après la mise sur le marché) et favoriser l’accès des patients aux traitements innovants. Sa compétence s’étend aux médicaments, aux dispositifs médicaux (c’est-à-dire une gamme de produits d’une grande variété, qui s’étend des dispositifs les moins intrusifs, tels que pansements ou préservatifs, aux dispositifs implantables, comme les prothèses) et aux produits du corps humain. Ce champ d’intervention lui permet, à la différence de l’Allemagne par exemple, d’embrasser la quasi-totalité du champ des produits de santé – et même au-delà de ce champ, les produits cosmétiques et de tatouage.

L’agence dispose d’un budget total (2018) de 126,3 M€, d’un plafond d’emplois de 935 ETP. Elle prend 84 000 décisions annuelles diverses (dont 22 000 autorisations ou recommandations temporaires d’utilisation, 21 000 autorisations ou modifications d’autorisations de mise sur le marché, 4 000 autorisations d’essais cliniques, 11 000 visas de publicité, etc.)

Vaste domaine. Et voici aujourd’hui une radiographie sans concession de l’ANSM par la Cour des Comptes . Un travail repris et développé par le Sénat. Deux documents essentiels qui expliquent notamment les fréquentes relations de défiance entre la presse et l’Agence. Les citoyens, spécialisés ou pas dans la jungle médicamenteuse, les liront avec profit. Nous y reviendrons pour notre part autant que de besoin.

« Pour maintenir la confiance des citoyens, l’ANSM doit poursuivre son effort de transparence et renforcer ses contrôles en interne » soulignent les magistrats de la Cour. Et la commission des affaires sociales du Sénat invite « le Gouvernement à trouver un pilote à une mission en déshérence faute de moyens : le contrôle des tatouages et des cosmétiques ».  Pour le président de cette commission, Alain Milon, « il ne faut pas attendre le prochain scandale sanitaire pour agir. »

Attendons.

A demain @jynau

«Incontestablement nocives» ? Les cigarettes électroniques victimes d’un coup de Jarnac

Bonjour

C’est une dépêche de l’AFP reprise jusqu’à plus soif par les médias généralistes français. Morceaux choisis :

« Les cigarettes électroniques sont « incontestablement nocives » et devront être régulées, selon un rapport présenté vendredi à Rio de Janeiro par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui déconseille ces dispositifs à ceux qui veulent arrêter de fumer. Le vapotage consiste à inhaler des vapeurs créées par le chauffage à haute température d’un liquide à l’intérieur de la cigarette électronique. La plupart du temps, ces liquides contiennent de la nicotine.

Leur popularité grandissante depuis leur apparition sur le marché, au milieu des années 2000, surtout auprès des jeunes, inquiète les législateurs et autorités sanitaires du monde entier, qui craignent que le vapotage ne conduise les jeunes à fumer du tabac. Bien que ces dispositifs exposent l’utilisateur à moins de substances toxiques que les cigarettes combustibles, elles présentent aussi des « risques pour la santé », assure le rapport de l’OMS, qui évalue les résultats des mesures gouvernementales (MPOWER) préconisées par la convention-cadre de l’institution pour endiguer l’épidémie (CMCT).

Les six stratégies pour décourager l’usage du tabac sont les suivantes: contrôles de la consommation de ces produits et politiques de prévention, protection du public contre la fumée, aides pour cesser de fumer, mises en garde contre les dangers du tabac, faire respecter des interdictions de publicités, promotion ou sponsorisation, et enfin augmentation des taxes. « Bien que le niveau de risque associé aux SEAN (système électroniques d’administration de nicotine) n’ont pas été mesurés de manière concluante, les SEAN son incontestablement nocifs et devront donc être régulés », indique l’OMS.

Elle souligne également qu’il n’y a pas assez de preuves que les e-cigarettes soient efficaces pour arrêter de fumer. « Dans la plupart des pays où elle sont disponibles, les utilisateurs (d’e-cigarettes) continuent en général de fumer des cigarettes combustibles en même temps, ce qui présente très peu, voire aucun impact positif » sur la réduction des risques sanitaires, selon le rapport présenté au Museu do Amanha (Musée de Demain). L’OMS met aussi en garde contre la « menace actuelle et réelle » que représente la désinformation véhiculée par l’industrie du tabac sur les vapoteuses. (…) »

PS : « La consommation de tabac fait chaque année quelque huit millions de morts dans le monde ».

On trouvera ici le communiqué de presse de l’OMS (aucune référence à la cigarette électronique) : « L’OMS présente un nouveau rapport sur l’épidémie mondiale de tabagisme. La lutte antitabac progresse mais il faut agir davantage pour aider les gens à cesser de consommer des produits mortels. »

On trouvera ici le rapport de l’OMS (voir notamment page 56).

On trouvera enfin, ici, quelques éléments explicatif sur le « coup de Jarnac » et sur l’évolution de ce concept depuis près de cinq siècles : « Coup de Jarnac ».

A demain @jynau

Justice et santé publique : étrange épidémie de «non-lieux» dans le scandale de l’amiante

Bonjour

Un vrai scandale peut-il en cacher deux autres ?

Scandale de l’amiante»: c’est ainsi que l’on désigne, en France, le délai qui a existé entre la découverte des effets sanitaires délétères de l’exposition humaine à ce matériau isolant et l’action préventive des autorités sanitaires et politiques. Ce laps de temps, qui apparaît aujourd’hui proprement invraisemblable, s’étale approximativement du milieu des années 1970 à la fin des années 1990 1.

À l’époque, le concept de lanceur d’alerte n’existait pas, pas plus que celui de démocratie sanitaire. À l’époque, les médias généralistes étaient rarement en situation de dénoncer l’action des lobbies. À l’époque, les scandales sanitaires qui devaient suivre –à commencer par les affaires du sang contaminé– n’avaient pas encore conduit à théoriser la dissociation entre l’évaluation médico-scientifique du risque et la gestion politique de ce dernier. À l’époque, enfin, on était à cent mille coudées d’imaginer que l’on inscrirait un jour le principe de précaution au sein de la Constitution.

Depuis 1998, soit un an après l’interdiction de l’usage de l’amiante en France, le Programme national de surveillance des mésothéliomes pleuraux (PNSM) fournit des données chiffrées aidant à prendre progressivement la mesure de l’ampleur du scandale passé. Vingt ans plus tard, fin juin 2019, Santé publique France a dévoilé un rapport revenant sur ces vingt années de surveillance, qui confirme malheureusement que l’exposition à l’amiante demeure et demeurera encore pendant plusieurs décennies un sujet majeur de santé publique, une forme de tragédie nécessitant le maintien de la surveillance et le renforcement des actions de prévention.

«On estime aujourd’hui que 1.100 nouveaux cas de mésothéliome surviennent annuellement en France. L’augmentation est plus marquée chez les femmes, avec un doublement des cas en vingt ans pour atteindre 310 cas par an. La proportion des personnes atteintes de mésothéliome pleural ayant exercé une activité dans le secteur du BTP est en augmentation constante depuis 1998, pour atteindre 50% en 2016. Une exposition professionnelle à l’amiante est retrouvée de manière probable ou très probable pour 97% d’entre eux.»»

Deuxième scandale

Les maladies générées par l’exposition professionnelle à l’amiante sont inscrites aux tableaux des maladies professionnelles du régime d’assurance-maladie des salarié·es comme des exploitant·es agricoles. Et depuis 2002, toute personne victime des effets de l’amiante peut également obtenir une indemnisation auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA).

Or, et l’on peut voir là un deuxième scandale, les données du PNSM indiquent que le recours à ces dispositifs est encore loin d’être systématique. Ainsi, entre 2005 et 2017, plus d’une personne sur quatre atteinte de mésothéliome et affiliée au régime général de sécurité sociale n’avait entrepris aucune démarche de reconnaissance en maladie professionnelle, pas plus qu’elle n’avait sollicité le FIVA. Une telle situation est d’autant moins compréhensible que le mésothéliome est une pathologie spécifique et que l’établissement d’un tel diagnostic devrait aussitôt conduire à une prise en charge adaptée.

C’est dans ce contexte que l’on découvre la nouvelle dimension, judiciaire, de l’affaire. « En moins d’une semaine, les magistrats instructeurs du Pôle de santé publique de Paris chargés des dossiers d’exposition à l’amiante viennent d’ordonner deux non-lieux généraux dans des affaires vieilles de vingt-trois ans liées à cette fibre tueuse, reconnue cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) en 1973 » résume Le Monde (Patricia Jolly). De ce point de vue, la décision de non-lieu dans l’affaire Eternit est édifiante.

Le cas d’Eternit est hautement symbolique: l’entreprise était à la fois le premier producteur français d’amiante-ciment jusqu’à l’interdiction de la fibre et le premier producteur visé par une plainte de cette nature, déposée pour homicides et blessures involontaires par d’anciens salariés en 1996. Or, dans leur ordonnance datée du 10 juillet dernier, les juges d’instruction écrivent :

 «Compte tenu de l’impossibilité de dater l’intoxication des plaignants, il apparaît impossible de déterminer qui était aux responsabilités au sein de l’entreprise […] et quelles réglementations s’imposaient à cette date inconnue.[…] En tout état de cause, les investigations menées au cours de l’instruction ont démontré qu’aucune faute de nature pénale ne pouvait être imputée à une ou à plusieurs personnes physiques ou morales en lien avec la société Eternit».

Puis le 17 juillet dans celui de l’équipementier automobile Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau (Calvados) qui impliquait cinq ex-responsables d’usine. Les personnes visées dans ces deux affaires étaient mises en examen pour « homicides et blessures involontaires ». Ces décisions s’ajoutent à d’autres, analogues, prises depuis un peu plus d’un an dans les affaires de la centrale EDF d’Arjuzanx (Landes), d’Everite-Saint-Gobain, de DCN (chantiers navals militaires), des Charbonnages de France… « Le parquet n’a jamais précisé le nombre de dossiers amiante en cours mais les associations de victimes estiment qu’il en reste une dizaine à régler » précise Le Monde..

« Véritable permis de tuer« 

Me Michel Ledoux, avocat des victimes dans les affaires Eternit et Ferodo-Valeo, prévoit que la quinzaine de dossiers toujours au Pôle Santé seront voués au même sort. « Dans la mesure où le parquet est hostile aux victimes, on s’attend à une pluie de non-lieux motivés par les mêmes arguments dans les semaines à venir, prévient-il. On peut même se demander si le fait de nous les notifier en période de vacances n’est pas une manœuvre supplémentaire pour tenter de nous faire oublier le délai de dix jours pour faire appel. » Dans un communiqué, l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva) a pour sa part dénoncé un « véritable permis de tuer sans crainte de poursuites pénales » délivré par les juges.

Les motivations des ordonnances de non-lieux qui se succèdent sont de véritables copier-coller qui, tous, puisent leur argumentation dans un rapport d’expertise définitif de février 2017. Ce dernier, selon l’interprétation des magistrats, affirme l’impossibilité d’établir la date d’une éventuelle faute ayant entraîné la contamination puis l’intoxication des victimes, et donc d’imputer avec certitude la responsabilité à une personne physique.

Dans les ordonnances des 11 et 17 juillet que Le Monde a consultées, les juges estiment qu’il n’est « pas possible de déterminer a posteriori une date précise d’intoxication par les fibres d’amiante » et donc « de mettre en corrélation le dommage et les éventuelles fautes qui pourraient être imputées à des personnes qui auraient une responsabilité dans l’exposition à l’amiante subie ». Une argumentation « spécieuse » pour Me Michel Ledoux. « Ce qu’ils nous demandent pour l’amiante équivaut à sommer un fumeur d’indiquer quelle cigarette est à l’origine de son cancer bronchopulmonaire, or, pour toute substance cancérogène, mutagène et reprotoxique, on ne peut raisonner que par période d’exposition et pas d’intoxication. Il s’agit d’un processus continu », dit-il.

On peut le dire autrement : les faits sont aujourd’hui prescrits parce qu’on ne peut pas les dater précisément. « Ce que je ne comprends pas, c’est qu en datant la période de contamination, et non pas le jour précis, on doit pouvoir faire partir la prescription du dernier jour où le salarié a été exposé à l’amiante, nous a confié une magistrate particulièrement au fait des questions de santé publique. Tout le débat est de savoir si le délai de prescription des délits,  qui est aujourd’hui de sept ans (et qui était de cinq ans à l’époque)  part du dernier jour d’exposition à l’amiante ou, comme dans tous les délits dits occultes ou cachés, du jour où la toxicité du produit a été découverte. Je pense que le « parquet santé » aurait dû tenter cette analyse juridique pour faire avancer les choses en matière de délits liés à la santé publique, c’est tout de même son travail….. »

A demain @jynau

1 Voir « Le scandale de l’amiante est une bombe à retardement » Slate.fr 19 juillet 2019