Conflits d’intérêts : le mariage compliqué du PDG de l’Inserm et de la ministre de la Santé

 

Bonjour

Personne n’y avait donc, en haut lieu, pensé ? « Peut-on être la ministre de tutelle de… son mari ? » demande, jésuitiquement, La Croix (Pierre Bienvault). Et voici une affaire qui vient compliquer les lendemains de la constitution du gouvernement « Edouard Philippe I ». Où l’on découvre que la « société civile » soulève, elle aussi, des situations de conflits d’intérêts que l’éthique politique ne peut plus ignorer. 1

« La question se pose de manière très concrète depuis l’entrée au gouvernement d’Agnès Buzyn, nommée au portefeuille des Solidarités et de la Santé, explique La Croix. En effet, elle est aussi mariée au Pr Yves Lévy, président-directeur général de l’Institut national de la santé et la recherche médicale (Inserm). Or, cet important organisme public est placé sous la double tutelle du ministère de la Recherche et de la Santé. Bref, le Pr Lévy est désormais sous la tutelle de sa femme, ce qui n’est pas sans poser un problème à un moment où la prévention des conflits d’intérêts des ministres est une priorité affichée par le président de la République. »

Quitter la salle

Agnès Buzyn, hier encore à présidente du Collège de la Haute Autorité de santé (HAS) assure que la question sera vite réglée. Elle ajoute aussi que son mari sera maintenu dans ses fonctions. « Le problème est clairement identifié et va être traité. Il appartient maintenant au secrétariat général de l’Elysée d’examiner quelle est la modalité juridique la plus adaptée. Mais une chose est certaine : Mme Buzyn n’aura pas à prendre de décisions concernant l’Inserm » a déclaré à La Croix le cabinet de la nouvelle ministre.

Comment régler ce conflit d’intérêt ? On peut imaginer le « déport systématique », du verbe déporter dans son acception se désister, se départir. C’est une procédure prévue par la loi du 29 décembre 2011 de renforcement de sécurité sanitaire (gouvernement Fillon). Le cas le plus fréquent est celui des médecins experts consultants  pour des laboratoires pharmaceutiques. Le cas échéant ils doivent (désormais) quitter la salle pour ne pas être juge et partie. Mais imagine-t-on raisonnablement une telle procédure pour une ministre ayant une tutelle continue sur son mari ?

« Pour un ministre de la Santé, l’Inserm n’est pas un domaine occasionnel, mais un sujet d’activité quasi quotidien, observe Le Monde (François Béguin, Paul Benkimoun). La prédécesseure d’Agnès Buzyn, Marisol Touraine, avait obtenu, non sans discussions, que la gouvernance du programme hospitalier de recherche clinique, qui fonctionne sur des fonds provenant de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie gérés par les services du ministère de la santé, reste entre les seules mains de ce dernier plutôt que d’être partagée avec l’Inserm-Aviesan. Une alliance qui regroupe des organismes de recherche publics. »

Terrain à déminer

Il faudra trouver autre chose. Une piste, selon La Croix : un décret du 16 janvier 2014 relatif à la prévention des conflits d’intérêts dans l’exercice des fonctions ministérielles (signé Jean-Marc Ayrault). Un ministre estimant se trouver en situation de conflit doit en informer par écrit le Premier ministre en « précisant la teneur des questions pour lesquelles il estime ne pas devoir exercer ses attributions ». Un décret détermine alors les attributions que le Premier ministre exerce en lieu et place du ministre intéressé. Édouard Philippe exercerait alors la cotutelle de l’Inserm avec le ministre de la recherche.

Il semble que la ministre penchait initialement pour la solution du déport systématique ». L’affaire se règlerait, dit-on à l’échelon suprême : le secrétariat général de l’Elysée. Reste la question initiale : comment comprendre, à l’heure affichée de la transparence absolue et de l’éradication des conflits d’intérêts que le terrain n’ait pas été déminé avant l’annonce de la composition du gouvernement ?

A demain

1 C’est Gilles de Margerie, 61 ans qui sera le directeur de cabinet d’Agnès Buzyn. Gilles de Margerie est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA.  Il a débuté sa carrière en tant qu’inspecteur des finances avant d’occuper différentes fonctions dans le secteur public, notamment directeur adjoint au cabinet de Roger Fauroux au ministère de l’Industrie et conseiller technique en charge des affaires industrielles au cabinet de Michel Rocard. Il a rejoint le monde bancaire d’abord chez Rothschild et Cie Banque, puis à la Banque Lazard en 1992, et à la banque Indosuez à partir de 1994.  En 2001, il devient directeur général adjoint de Crédit Agricole Indosuez, et rejoint Crédit Agricole SA comme directeur financier en 2002, poste qu’il occupe jusqu’en 2007. De 2007 à 2011, il est membre du comité exécutif de Crédit Agricole SA.

Depuis 2013, il occupait le poste de directeur général adjoint chez Humanis. Il est membre de plusieurs think-tank (comme les Gracques) ou du club En Temps Réel. « Il a participé, sous la conduite du directeur général, Jean-Pierre Menanteau, lui aussi énarque, au redressement financier d’Humanis- l’équilibre des comptes a été retrouvé pour l’exercice 2016- et à la fusion opérationnelle des trois entités qui composaient le groupe (Novalis-Taitbout, Aprionis et Vauban-Humanis) » explique L’Opinion.  Le Monde ajoute : « Son profil d’assureur fait déjà réagir, les médecins craignant notamment le poids pris par les complémentaires santé (mutuelles, institutions de prévoyance, assurances privées) dans leur secteur. »

La France en train de perdre pied dans la course aux patrimoines génétiques modifiés ?

Bonjour

Quelles nouvelles, depuis les frontières de l’éthique et de la biologie ? Un éclair, il y a quelques jours, avec une tribune ciblant la Fondation Jérôme-Lejeune – tribune témoignant de la violence croissante sur le thème de la recherche sur les embryons humains. Aujourd’hui un document essentiel. C’est un rapport officiel qui, à sa manière, entend dire la grande misère de la France; misère dans la recherche sur les modifications génétiques des organismes humains, animaux et végétaux.

Ce document émane de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) – un organisme trop mal connu qui a pour mission « d’informer le Parlement des conséquences des choix à caractère scientifique et technologique afin d’éclairer ses décisions ». C’est aussi un document de taille, le fruit, disent les rapporteurs, de quinze mois d’étude, de deux auditions publiques contradictoires et ouvertes à la presse, de plusieurs missions en France et à l’étranger (Royaume-Uni, Allemagne, Suisse, États-Unis, Argentine, Brésil) et auprès d’organisations européennes et internationales (Commission européenne, EFSA, OEB, FAO, OMS). Soit l’audition de plus de deux cent-vingt personnes : scientifiques, médecins, universitaires, ministres, parlementaires, responsables administratifs, industriels, représentants de la société civile, comités d’éthiques, ONG de patients…

Bref, une somme. Qu’en retenir ? Que le monde des biotechnologies vit aujourd’hui un bouleversement considérable avec les nouvelles techniques de réédition des génomes. Nous sommes bien loin, en 2017, de la découverte de la double hélice d’ADN par Cricks et Watson (c’était en 1953). Depuis le début de ce siècle les techniques de « modification ciblée du génome » (genome editing) ne cessent de bouleverser les biotechnologies. Après les « méganucléases », les « doigts de zinc » et les « TALEN », la dernière génération des « CRISPR » constituent une véritable rupture technologique – une rupture considérable comme on en connaît peu dans une vie de chercheurs. Ici le nombre de publications scientifiques a augmenté exponentiellement, les laboratoires du monde entier s’en sont emparés. Fruit de la recherche fondamentale, la technique associe un « ciseau moléculaire » à un guide ARN qui permet des modifications précises au gène près. Du travail d’orfèvre, mais à bas coût.

Infini champ des possible

La version CRISPR- Cas9 a été mise au point par Emmanuelle Charpentier (une chercheuse française aujourd’hui directrice de l’Institut Max Planck d’infectiologie à Berlin) et Jennifer Doubna (chercheur à l’université de Californie à Berkeley). Cette technique constitue une véritable rupture car plus simple, plus rapide, moins coûteuse et opérant sur l’ensemble des organismes vivants. Le champ des possibles semble s’ouvrir à l’infini.

Revers de la médaille : les craintes sont à la hauteur de ces possibles. Ce sont d’innombrables questions éthiques sur la modification du patrimoine héréditaire l’espèce humaine, sur l’évaluation environnementale et sanitaire des nouvelles techniques de sélection végétale, sur les règles de propriété intellectuelle et de biosécurité…  Et qui de position de la France, « qui possède une longue tradition d’excellence en matière de recherche en biotechnologies » ? Elle n’est plus vraiment dans la course :

« Le rejet des OGM végétales depuis deux décennies a démobilisé les équipes et les laboratoires, la recherche française pointe maintenant en sixième position derrière les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni en nombre de publications avec un très fort impact, notre pays semble décrocher du peloton de tête. Le CNRS, l’INSERM et l’Institut Pasteur sont de loin les organismes français qui publient le plus sur CRISPR-Cas9.  Si plusieurs chercheurs ayant contribué à l’invention de CRISPR-Cas9 proviennent de l’Institut Pasteur, une nouvelle fois la recherche appliquée nous échappe et se concentre aux États-Unis sur les côtes est (Boston) et ouest (Californie). »

 Morale en marche

La situation ainsi créée est d’autant plus paradoxale que la baisse significative du coût des recherches avec CRISPR a permis la multiplication des projets à travers le monde et que les premiers essais cliniques commencent à être programmés. Reste la question de la morale en marche.

« Ces technologies posent cependant des questions éthiques et doivent conduire les États à s’interroger sur les règles. Il faut distinguer les interventions sur les cellules somatiques, qui ne concernent que le patient que l’on traite, de celles sur les cellules germinales, qui sont transmissibles à la descendance. »

 Officiellement, toutes les institutions occidentales qui ont eu à traiter du sujet convergent : il faut continuer les travaux de recherche, mais ne pas toucher à la lignée germinale humaine. Le rapport français observe toutefois qu’ici ou là, de rares oppositions se manifestent, comme l’association Alliance Vita qui, en France, demande un moratoire, y compris sur les recherches fondamentales. On ajoutera que dans les coulisses scientifiques les démangeaisons sont grandes de passer à la recherche sur la lignée germinale humaine et les premiers stades de l’embryon comme en témoignent un nombre croissant de publications scientifiques – le plus souvent d’origine chinoise.

« Les législations nationales de bioéthique sont très diverses, plutôt restrictives en Europe, notamment en Allemagne – à l’exception notable du Royaume-Uni –, plutôt permissives aux États-Unis et surtout en Chine, où l’application effective du droit en vigueur pose problème. Les États-Unis se prononcent pour une autorégulation dans le cadre d’une recherche responsable. »

Moratoire impossible

Pour leur part les auteurs du rapport de l’OPECST estiment « qu’il faut continuer les recherches » et « qu’un moratoire n’est ni souhaitable, ni possible » 1. Mais ils ajoutent :

« Il n’est cependant pas acceptable de modifier la lignée germinale humaine pour l’améliorer ou l’« augmenter », selon les thèses transhumanistes.  Beaucoup de chercheurs pensent que, lorsque ces technologies seront sûres, il sera difficile d’interdire des modifications héréditaires du génome humain, au cas par cas, afin de soigner une maladie grave ou incurable. Cette décision devra être prise après une nécessaire concertation élargie avec la société civile. »

Une suggestion ? L’OMS et l’UNESCO devraient s’entourer d’un comité permanent d’experts sur le modèle du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Sa mission, loin du réchauffement de la Terre serait « d’évaluer le degré de maturité des nouvelles thérapies géniques, d’en apprécier les enjeux sanitaires et éthiques et de proposer des lignes directrices ». Où l’on perçoit, à cette occasion, que la mesure de la température est, tout bien pesé,  une affaire relativement simple.

Et la France, qui geint et semble perdre pied ? « Les règles de sécurité et d’éthique sont suffisantes, il n’est pas nécessaire de créer des règles spécifiques pour évaluer ces techniques de modification ciblée du génome humain » assure le rapport. Ainsi donc notre pays dispose du cadre qui lui permettrait de mener des recherches qu’il ne mène pas. Il reste encore à expliquer précisément pourquoi.

A demain

1 Sur ce thème: « Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains, si on appuyait sur «pause» pour réfléchir un peu ? » Slate.fr, 17 mai 2015

 

Renaissance : des biologistes hollandais sont proches de la source de l’eau de Jouvence

Bonjour

Aux antipodes du politique, la biologie peut encore nous faire rêver. C’est le cas aujourd’hui avec une publication signée d’un groupe de chercheurs hollandais dirigés par Peter L. J. de Keiser (Department of Molecular Genetics, Erasmus University Medical Center Rotterdam) et qui ouvre de nouvelles perspectives quant à la maîtrise des mécanismes de sénescence. On trouve cette publication dans la revue Cell : « Targeted Apoptosis of Senescent Cells Restores Tissue Homeostasis in Response to Chemotoxicity and Aging ». Elle vient d’être reprise par la BBC : « Drug ‘reverses’ ageing in animal tests ». Et elle est développée dans Science par Mitch Leslie : « Molecule kills elderly cells, reduces signs of aging in mice ».

Le biologiste Peter de Keizer s’intéresse aux stratégies développées, à l’échelon moléculaire, par les cellules sénescentes pour rester ou non vivantes. C’est dans ce cadre, exploré depuis plusieurs décennies, qu’il explique avoir découvert une nouvelle piste via la protéine FOXO4 dans ses rapports avec celle, bien connue sous le nom de p53. Ils expliquent, schématiquement, avoir conçu une molécule, un peptide, qui en jouant sur ces mécanismes, permettrait de contrer l’évolution depuis toujours irréversible, vers la sénescence. On l’aura compris c’est là une autre manière de parler, à Rotterdam, de l’eau de la fontaine de Jouvence.

Plaisirs de fureter

Le peptide de Rotterdam a été testé sur des souris de laboratoire et les biologistes en décrivent les effets en des termes stupéfiants. Les rongeurs testés vivent environ la moitié du temps que les souris normales. Après quelques mois d’existence leurs poils commencent à tomber, leur fonction rénale se dégrade et ils entrent en léthargie. Or l’administration du peptide amplifie soudain la densité de leur pelage, rétablit la fonction rénale et les voit à nouveau se dépenser dans leurs cages. Et des phénomènes du même type sont, nous dit-on, observés chez des souris normales prenant de l’âge qui semble redécouvrir les plaisirs de fureter.

Rien n’est acquis bien sûr. Science et la BBC interrogent d’autres biologistes, enthousiastes ou réservés. Les biologistes comme les horlogers savent, depuis toujours, que l’on ne touche pas sans risque au grand balancier du temps qui passe. Pour autant, à Rotterdam, dans l’université qui porte le nom d’Erasme, on se souvient de la Renaissance et de la Jouvence : des essais cliniques devraient bientôt être menés sur des humains.

On peut, loin du désenchantement politique, préférer les horizons et les rêves des biologistes.

A demain

 

 

Où l’on reparle soudain de la vache folle et d’un embargo chinois levé sur les viandes de France

 

Bonjour

Au cœur des tourmentes politiques qui déchirent la gauche de gouvernement (Hamon ou Macron ?), Stéphane Le Foll a retrouvé son double micro de ministre de l’Agriculture et de porte-parole du Gouvernement. Il vient ainsi de « saluer » l’annonce par la Chine de la levée partielle de l’embargo sur la viande bovine française. C’est là, nous explique-t-on, une décision qui fait suite à la visite du Premier ministre français Bernard Cazeneuve en Chine.

Cette décision, ajoute M. Le Foll,  est prise près de neuf ans après la reconnaissance par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) du statut de pays « à risque maîtrisé » de la France. Elle s’appliquera à la « viande désossée des bovins âgés de moins de 30 mois ». Cette annonce du gouvernement chinois fait suite à celle de plusieurs pays depuis 2015, notamment le Vietnam, l’Afrique du Sud et Singapour. « C’est une très bonne nouvelle et conforte les efforts continus du gouvernement pour la promotion à l’international de l’élevage français » commente M. Le Foll. Rien pourtant n’est encore acquis : « le gouvernement français restera pleinement mobilisé pour que toutes les conditions soient réunies afin de permettre une reprise des exportations dans les meilleurs délais » .

Vache salers

Une histoire et une énigme sans fin que celles de la vache folle et de la nouvelle forme de maladie de Creutzfeldt-Jakob.  Le dernier rebondissement datait d’il y a un an.  Le 24 mars 2016, un communiqué de presse du ministère de l’Agriculture nous a faisait faire comme une plongée dans un passé pathologique. On y apprenait la confirmation d’un cas de vache folle détecté chez une vache de race salers, âgée de 5 ans dans un élevage des Ardennes. Le 24 mars 2016, soit précisément vingt ans après la déclaration officielle par le gouvernement britannique (le 21 mars 1996) que la maladie bovine pouvait se transmettre à l’homme par voie alimentaire; l’annonce d’un franchissement de la «barrière des espèces» qui allait déclencher une crise sanitaire, politique et économique sans précédent.

En ce mois d’avril 2016, en France, la mécanique administrative reprenait : le cas était notifié à la Commission européenne et à l’OIE ; recherche de la descendance de l’animal atteint et abattage-destruction d’une fraction du troupeau; indemnisation de l’éleveur. Avec, comme conséquence à venir, la rétrogradation de la France dans le classement des pays concernés par l’ESB –rétrogradation accompagnée de fermetures plus ou moins opportunistes de marchés d’exportation. Requalifiée, en 2015, comme un pays à « risque négligeable» pour l’ESB par l’OIE, la France redevenait un pays à «risque maîtrisé» (comme la Grande-Bretagne, l’Irlande et l’Allemagne). Un statut qui, aujourd’hui, n’inquiète plus le gouvernement chinois. A supposer que d’autres considérations géopolitiques et économiques n’ont pas, ici, joué.

A demain

Des chercheurs britanniques annoncent avoir réussi à produire des embryons artificiels

 

Bonjour

Brexit ou pas, le Royaume-Uni semble voguer vers le transhumanisme. Pour l’heure il continue sa quête scientifique aux frontières des interdits éthiques du Vieux Continent.

Dernière illustration en date, cette publication de Science : « Assembly of embryonic and extra-embryonic stem cells to mimic embryogenesis in vitro ». Dirigée par Magdalena Zernicka-Goetz (Mammalian Embryo and Stem Cell Group, University of Cambridge)une équipe annonce avoir mis au point une technique inédite de production artificielle d’embryons. Non plus des embryons constitués, comme depuis la nuit des temps, de la fusion de deux cellules sexuelles mais de deux types de cellules-souches embryonnaires.

Ce n’est certes pas la première fois que des biologistes tentent de telles créations mais leurs entreprises échouaient du fait de la complexité de la machinerie cellulaire en action dans le processus de développement embryonnaire et la coordination de la morphogénèse. Les biologistes britanniques expliquent avoir ici réalisé dans une matrice extracellulaire en 3D, l’union de deux types de cellules-souches embryonnaires : d’une part celles qui formeront le blastocyste (5e-7e jour après la fécondation) et les différents stades du développement de l’organisme et, d’autre part, des cellules-souches trophoblastiques extra-embryonnaire d’où sont issus les organes annexes, dont le placenta.

Bioéthique

L’embryon artificiel ainsi obtenu, quoique non viable, est capable de se développer au-delà du stade de l’implantation utérine. Il s’agit ici d’une expérience (pour l’heure menée sur la souris) qui démontre la faisabilité de cette forme de création. Les chercheurs y voient la confirmation des échanges et communications moléculaires qu’entretiennent les deux types de cellules – communications qui assurent la formation de la structure embryonnaire. Ils soulignent aussi les similitudes existant entre les embryons naturels et leurs créations artificielles.

Bien évidemment cette équipe de biologistes espère pouvoir reproduire prochainement ces résultats à partir de des cellules-souches humaines. Il n’est pas dit que la réglementation britannique actuelle le permette. Mais cela pourrait être qu’une question rapidement réglée, comme l’explique le Pr Jonathan Montgomery (University College London) à la BBC : « Artificial ’embryos’ created in the lab ». Cette première ne manquera pas, en France, de relancer la controverse sur la légitimité de tels travaux sur l’humain. Nombre de chercheurs en biologie de la reproduction estiment être aujourd’hui pénalisés par le cadre imposé par la loi de bioéthique. Une loi qui devrait être prochainement révisée.

A demain

 

Pr Gilbert Lelord (1927-2017) : pionnier de la compréhension et du traitement de l’autisme

Bonjour

La médecine vient de perdre l’un de ses grands servants avec la disparition, le 4 janvier, du Pr Gilbert Lelord l’un des spécialistes internationalement reconnu de l’autisme et du développement de l’enfant. Ce psychiatre, ancien professeur de la faculté de médecine de Tours et ancien chercheur de l’Inserm fut le fondateur d’une école originale et réputée.

L’apport principal du Pr Lelord et de ses nombreux élèves (dont le Pr Catherine Barthelemy) réside dans une démonstration ; celle que les syndromes autistiques sont les conséquences directes de troubles du développement du système nerveux. De ce point de vue il restera comme l’un de ceux qui ont permis de (commencer à) mettre un terme aux dérives dangereuses d’une vision analytique à la fois parcellaire et envahissante.

Né le 24 janvier 1927 à Saint-Étienne-de-Montluc en Loire-Atlantique, Gilbert Lelord est le descendant d’une lignée de paysans et de marins. Il commence sa médecine à seize ans, devient interne en psychiatrie en 1951, à l’hôpital de Perray-Vaucluse où il est pour la première fois confronté à l’autisme.  Il s’oriente ensuite vers la physiologie (discipline dans laquelle il sera agrégé) avant de diriger le service de psychiatrie infantile du CHU de Tours. C’est cette triple approche, physiologique, neurologique et psychiatrique qui expliquera la richesse de sa carrière et, corollaire, celle de son école.

Elégance rare

 En 1983, à l’initiative de parents et de professionnels, il fonde l’ARAPI une association qui a pour but de promouvoir et de favoriser le développement de la recherche sur l’autisme et la diffusion des connaissances. Clinicien d’une grande finesse, enseignant hors pair il aura, durant plus d’un demi-siècle, puissamment aidé à mieux saisir la physiopathologie d’une affection qui a alimenté (et alimente toujours) de violentes polémiques. Des polémiques qu’il ne voulut jamais, dans sa sagesse, alimenter.

Les résultats originaux auxquels il est parvenu ont, en France mais aussi à l’étranger, alimenté un courant de recherches (allant de l’imagerie cérébrale à la biologie moléculaire)  visant à préciser les différentes composantes des troubles du spectre autistique. Son œuvre aura aussi permis d’élaborer des outils d’évaluation et de traitement, la « Thérapie d’Echange et de Développement – vidéo », dont l’efficacité repose sur la connaissance précise et individuelle des anomalies cérébrales.

Loin d’une approche scientiste et réductrice Gilbert Lelord incarnait à la perfection la rencontre de l’humanisme, de la science et de la médecine. Pour notre part nous garderons le souvenir d’un sourire, d’un humour et d’une élégance rare. Nous nous souvenons aussi de ce qui peut être résumé comme une « soif d’humanité ». Après l’autisme elle le conduisit, au crépuscule de sa vie, à étudier la vie des grands hommes et, parmi eux, celle  de ceux qui deviennent des saints.

A demain

 

 

François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »