Macron va-t-il attenter à la protection santé des étrangers précaires en situation irrégulière ?

Bonjour

C’est un triste serpent de mer : les attaques périodiques contre l’aide médicale d’Etat (AME) 1. Trois cent mile personnes concernées – un panier de soins contraint – un budget de près d’un milliard d’euros. A la différence de ses concurrents de droite le candidat Macron avait juré que, lui président, la bête ne réapparaîtrait pas. Or nous sommes à la moitié du quinquennat macronien et voici qu’elle rôde à nouveau.

On peut le dire autrement : « aujourd’hui, des signaux laissent penser que les lignes bougent » résume Le Monde (Julia Pascual).  

Symptôme signifiant : un rapport a été commandé à l’Inspection générale des finances (IGF) et à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur le sujet. A la manaoeuvre, trois inspecteurs de l’IGF (un préfet, un jeune énarque et un ingénieur des Mines) et d’une inspectrice de l’IGAS, Fabienne Bartoli, bien connue de certains médias, économiste spécialiste de l’industrie du médicament. La mission a déjà procédé à plusieurs auditions et son rapport est attendu pour la rentrée.

« Ils répondent à une commande politique, qui est de réformer l’AME pour en limiter les abus, croit comprendre une des personnes auditionnées, citée par Le Monde. Ils estiment que la France a le système le plus généreux en Europe. Ils posent des questions sur les filières d’immigration et nous ont parlé des Géorgiens, des Albanais et des Algériens qui viennent se soigner, notamment pour des pathologies coûteuses comme le cancer et l’hépatite B. » « J’étais étonné de constater à quel point le discours des inspecteurs était politique, confie une autre personne également auditionnée par la mission IGAS/IGF. Ils veulent rendre le dispositif plus acceptable pour éviter que le Rassemblement national ne s’empare du sujet. »

Le Monde souligne encore que certains voient dans la résurgence du serpent un écho à la déclaration de politique générale d’Edouard Philippe du 13 juin dernier. Le Premier ministre présentait alors l’acte II du quinquennat. Il déclarait notamment : « combattre les peurs du pays, montrer que nous gardons le contrôle, c’est avoir le courage d’affronter sans fausse pudeur certaines réalités, notamment concernant la pression migratoire ». Il allait falloir « lutter avec fermeté contre les abus » dans un contexte de hausse de la demande d’asile, dont le gouvernement considère qu’elle est alimentée par une demande illégitime en provenance du Caucase et des Balkans.

Les explications d’Agnès Buzyn

Trois pistes de réforme ont notamment été abordées au cours des auditions : la mise en place d’un ticket modérateur (un reste à charge pour le patient), des centres de santé dédiés ou encore la réduction du panier de soins pris en charge. L’exclusion des soins psychiatriques serait par exemple à l’étude.

Il faudra alors qu’Agnès Buzyn s’explique, elle qui expliquait jusqu’ici  que, « à chaque fois que l’on tente de raboter quelques euros sur l’AME (…), les bénéficiaires accèdent plus lentement aux soins, arrivent bien plus malades dans les hôpitaux, ce qui, in fine, coûte beaucoup plus cher, sans compter le risque d’exposition infectieuse de la population française ». Déjà le « pôle social » des députés macroniens s’inquiète.

 « Les questions posées [par la mission IGAS/IGF] ne disent rien de ses conclusions, croit savoir le Dr Olivier Véran, député (LRM, Isère), conseiller santé du candidat Macron pendant sa campagne et défenseur de l’AME. Je regarde ça avec beaucoup d’attention, mais sans paniquer. Faire un état des lieux sur un dispositif qui coûte 1 milliard d’euros, ce n’est pas illégitime. »

Quel député oserait dire le contraire ? Pour autant dans un courrier du 25 juillet, l’Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), qui groupe notamment Médecins du monde (MDM), Aides et SOS-Hépatites, a sollicité un rendez-vous auprès du président de la République et fait état de son opposition à « toute nouvelle restriction » de l’AME. Pour commencer l’ODSE devait être reçu par le cabinet d’Agnès Buzyn , aujourd’hui jeudi 1er août.

A demain

1 L’aide médicale de l’État (AME) est destinée à permettre l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière au regard de la réglementation française sur le séjour en France. Elle est attribuée sous conditions de résidence et de ressources. Elle s’inscrit dans le cadre de la lutte contre les exclusions. Cette protection santé s’adresse aux ressortissants étrangers en situation irrégulière et précaire.

« Si vous êtes dans cette situation et que vous répondez aux conditions de ressources et de résidence stable en France, vous pouvez demander l’AME. Dès lors que votre demande d’AME est acceptée, vous serez alors convoqué par la caisse d’assurance maladie de votre lieu de résidence pour la remise de votre carte d’admission à l’AME.
À noter que le droit de timbre de 30 € a été supprimé depuis le 4 juillet 2012. Si ces conditions ne sont pas remplies, vous ne pourrez pas bénéficier de l’AME. Vous pourrez, sous certaines conditions, bénéficier d’une prise en charge de vos frais de santé au titre des soins urgents. L’AME peut aussi être accordée, exceptionnellement, à titre humanitaire. »

Dangers affichés sur les paquets de tabac : pourquoi l’Etat joue-t-il à ce point petit bras ?

Bonjour

« Fumer bouche vos artères » dit-on aux fumeurs – avec, en prime, un beau cliché de jambe amputée. Plus de place pour les cautères. Mais, en prime, un fait divers qui régale la presse régionale, française et européenne. Une histoire de notre époque : celle d’un sexagénaire albanais résidant à Metz (Moselle) et qui affirme s’être reconnu sur un message de prévention utilisé à grande échelle sur des paquets de cigarettes vendus dans l’Union européenne. C’est à lire, à voir et à entendre sur France Bleu (Magali FichterAntoine Barège) et dans Le Républicain Lorrain, (Kevin Grethen) :

« Sa photo s’affiche sur tous les paquets de cigarettes commercialisés en France et au Luxembourg. Peut-être dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Sa photo, disons plutôt celle du moignon de sa jambe gauche. Une image choc comme l’impose depuis 2016 la politique contre le tabac. Mais surtout choquante pour cet Albanais installé à Metz depuis quelques années. Il n’a signé aucune autorisation pour l’utilisation de ce cliché ». Plus curieux encore, il y a tromperie sur le message diffusé : ‘’Fumer bouche vos artères’’  dénonce la marchandise. Or, l’amputation de ce membre n’a aucun lien avec le tabagisme. 

« Le fils du sexagénaire est tombé le premier sur l’image. ‘’Il revenait du Luxembourg. Sans rien nous dire, il dépose une grosse boîte de tabac à rouler sur la table, raconte sa sœur qui joue la traductrice pour son père. On est restés interdits un moment… On n’y croyait pas. » La photo montre un tronc, une jambe coupée assez haut. Ils la connaissent assez pour n’avoir aucun doute. « C’est celle de notre père. Ses cicatrices sont caractéristiques.’’ L’avocat messin de la famille, Antoine Fittante, confirme : ‘’Chaque cicatrice est spécifique, unique. Cet homme a également des traces de brûlures sur l’autre jambe, c’est très net. Un expert n’aura aucune difficulté à identifier l’image.’’

Oublier la fusillade en Albanie

« Depuis son arrivée en France, et son installation auprès de ses enfants parfaitement intégrés, cet homme rêvait d’un appareillage pouvant l’aider à marcher sans béquilles. Et à oublier cette fusillade en Albanie qui l’a estropié à vie en 1997. Il y a cru lorsqu’un orthopédiste l’a envoyé en 2018 vers un spécialiste de l’hôpital militaire Legouest à Metz. Des photos – dont celle diffusée – ont été envoyées pour évaluer les possibilités. Le patient a passé une IRM. ‘’On avait espoir. Vraiment. Mon père vit avec des béquilles depuis plus de vingt ans. Il ne s’était jamais résigné. Il a toujours espéré retrouver de l’autonomie. Pour lui, c’était synonyme d’une nouvelle vie’’, sourit sa fille.

« La petite flamme s’est éteinte en même temps que la découverte de l’image sur les paquets. ‘’On n’a plus jamais eu de retour du médecin de Legouest.’’ Le patricien n’y travaille plus aujourd’hui.

« Les explications de la Commission européenne n’ont pas permis de retracer le parcours de la photo. Parce que ‘’ la personne dont vous nous avez communiqué le nom ne figure pas dans la bibliothèque de ces images destinées aux avertissements de santé’’, a-t-elle répondu. Cela soulève une autre question : quelqu’un a-t-il signé le document de consentement sous un autre nom ? ‘’La commission va devoir me produire ces éléments’’, prévient Me Fittante.

Le Monde et ses « Décodeurs » ont travaillé le sujet et concluent que ce témoignage « souffre de sérieuses incohérences » « La chronologie invalide la version des faits avancée par ce monsieur, sa famille et son avocat, estiment-ils. La présence de ces photographies sur les paquets de cigarettes est obligatoire depuis 2016. Selon la Commission européenne, le choix des quarante-deux images – qui ont été successivement utilisées à partir de 2016 – a été arrêté dès 2014. La directive, diffusée le 10 octobre 2014, inclut la ‘’ bibliothèque de mises en garde assorties d’images à appliquer sur les produits du tabac’’. La photographie de la personne unijambiste fait bien partie de la série, ce qui rend impossible la version du sexagénaire albanais qui affirme que le cliché date de 2018 ».

Interrogée par Le Parisien, la Commission a assuré que la photographie a été acquise et utilisée dans le respect des droits de la personne à l’image, qui ne serait pas le sexagénaire qui s’est exprimé dans la presse : « Nous disposons de l’identité, de l’accord et des droits pour toutes les personnes photographiées pour cette campagne. Au vu des informations dont nous disposons, nous pouvons affirmer sans aucun doute que cet individu n’en fait pas partie. »

Pourquoi en rester là ?

De nombreuses preuves confirment que l’image date d’avant « mai ou juin 2018 » et n’a donc pas pu être prise lors du séjour du sexagénaire à l’hôpital. Des documents officiels émanant de la Commission européenne, ou encore de l’agence suédoise de santé publique et hébergé sur de nombreux sites, par exemple le site spécialisé Tobaccolabels.ca  et datés de 2014, 2015 ou 2016 comportent ainsi la photo en question.

Qui dit la vérité vraie ? Et comment conclure ? Par exemple en observant les limites de ces affichages « sanitaires », l’inefficacité de ces clichés tenus pour effrayer celles et ceux qui sont devenus esclaves de l’addiction au tabac. Des esclaves rapidement devenus insensibles à des images de corps souffrants, horreurs qu’ils ne voient plus, slogans-choc qu’ils ne lisent plus.

Pourquoi en rester là ? Pourquoi jouer à ce point petit bras ? Pourquoi, par exemple, ne pas indiquer sur toute la surface du paquet, le montant exact des taxes prélevées par l’Etat sur ce toxique addictif en vente libre ?

A demain @jynau

Justice et santé publique : étrange épidémie de «non-lieux» dans le scandale de l’amiante

Bonjour

Un vrai scandale peut-il en cacher deux autres ?

Scandale de l’amiante»: c’est ainsi que l’on désigne, en France, le délai qui a existé entre la découverte des effets sanitaires délétères de l’exposition humaine à ce matériau isolant et l’action préventive des autorités sanitaires et politiques. Ce laps de temps, qui apparaît aujourd’hui proprement invraisemblable, s’étale approximativement du milieu des années 1970 à la fin des années 1990 1.

À l’époque, le concept de lanceur d’alerte n’existait pas, pas plus que celui de démocratie sanitaire. À l’époque, les médias généralistes étaient rarement en situation de dénoncer l’action des lobbies. À l’époque, les scandales sanitaires qui devaient suivre –à commencer par les affaires du sang contaminé– n’avaient pas encore conduit à théoriser la dissociation entre l’évaluation médico-scientifique du risque et la gestion politique de ce dernier. À l’époque, enfin, on était à cent mille coudées d’imaginer que l’on inscrirait un jour le principe de précaution au sein de la Constitution.

Depuis 1998, soit un an après l’interdiction de l’usage de l’amiante en France, le Programme national de surveillance des mésothéliomes pleuraux (PNSM) fournit des données chiffrées aidant à prendre progressivement la mesure de l’ampleur du scandale passé. Vingt ans plus tard, fin juin 2019, Santé publique France a dévoilé un rapport revenant sur ces vingt années de surveillance, qui confirme malheureusement que l’exposition à l’amiante demeure et demeurera encore pendant plusieurs décennies un sujet majeur de santé publique, une forme de tragédie nécessitant le maintien de la surveillance et le renforcement des actions de prévention.

«On estime aujourd’hui que 1.100 nouveaux cas de mésothéliome surviennent annuellement en France. L’augmentation est plus marquée chez les femmes, avec un doublement des cas en vingt ans pour atteindre 310 cas par an. La proportion des personnes atteintes de mésothéliome pleural ayant exercé une activité dans le secteur du BTP est en augmentation constante depuis 1998, pour atteindre 50% en 2016. Une exposition professionnelle à l’amiante est retrouvée de manière probable ou très probable pour 97% d’entre eux.»»

Deuxième scandale

Les maladies générées par l’exposition professionnelle à l’amiante sont inscrites aux tableaux des maladies professionnelles du régime d’assurance-maladie des salarié·es comme des exploitant·es agricoles. Et depuis 2002, toute personne victime des effets de l’amiante peut également obtenir une indemnisation auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA).

Or, et l’on peut voir là un deuxième scandale, les données du PNSM indiquent que le recours à ces dispositifs est encore loin d’être systématique. Ainsi, entre 2005 et 2017, plus d’une personne sur quatre atteinte de mésothéliome et affiliée au régime général de sécurité sociale n’avait entrepris aucune démarche de reconnaissance en maladie professionnelle, pas plus qu’elle n’avait sollicité le FIVA. Une telle situation est d’autant moins compréhensible que le mésothéliome est une pathologie spécifique et que l’établissement d’un tel diagnostic devrait aussitôt conduire à une prise en charge adaptée.

C’est dans ce contexte que l’on découvre la nouvelle dimension, judiciaire, de l’affaire. « En moins d’une semaine, les magistrats instructeurs du Pôle de santé publique de Paris chargés des dossiers d’exposition à l’amiante viennent d’ordonner deux non-lieux généraux dans des affaires vieilles de vingt-trois ans liées à cette fibre tueuse, reconnue cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) en 1973 » résume Le Monde (Patricia Jolly). De ce point de vue, la décision de non-lieu dans l’affaire Eternit est édifiante.

Le cas d’Eternit est hautement symbolique: l’entreprise était à la fois le premier producteur français d’amiante-ciment jusqu’à l’interdiction de la fibre et le premier producteur visé par une plainte de cette nature, déposée pour homicides et blessures involontaires par d’anciens salariés en 1996. Or, dans leur ordonnance datée du 10 juillet dernier, les juges d’instruction écrivent :

 «Compte tenu de l’impossibilité de dater l’intoxication des plaignants, il apparaît impossible de déterminer qui était aux responsabilités au sein de l’entreprise […] et quelles réglementations s’imposaient à cette date inconnue.[…] En tout état de cause, les investigations menées au cours de l’instruction ont démontré qu’aucune faute de nature pénale ne pouvait être imputée à une ou à plusieurs personnes physiques ou morales en lien avec la société Eternit».

Puis le 17 juillet dans celui de l’équipementier automobile Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau (Calvados) qui impliquait cinq ex-responsables d’usine. Les personnes visées dans ces deux affaires étaient mises en examen pour « homicides et blessures involontaires ». Ces décisions s’ajoutent à d’autres, analogues, prises depuis un peu plus d’un an dans les affaires de la centrale EDF d’Arjuzanx (Landes), d’Everite-Saint-Gobain, de DCN (chantiers navals militaires), des Charbonnages de France… « Le parquet n’a jamais précisé le nombre de dossiers amiante en cours mais les associations de victimes estiment qu’il en reste une dizaine à régler » précise Le Monde..

« Véritable permis de tuer« 

Me Michel Ledoux, avocat des victimes dans les affaires Eternit et Ferodo-Valeo, prévoit que la quinzaine de dossiers toujours au Pôle Santé seront voués au même sort. « Dans la mesure où le parquet est hostile aux victimes, on s’attend à une pluie de non-lieux motivés par les mêmes arguments dans les semaines à venir, prévient-il. On peut même se demander si le fait de nous les notifier en période de vacances n’est pas une manœuvre supplémentaire pour tenter de nous faire oublier le délai de dix jours pour faire appel. » Dans un communiqué, l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva) a pour sa part dénoncé un « véritable permis de tuer sans crainte de poursuites pénales » délivré par les juges.

Les motivations des ordonnances de non-lieux qui se succèdent sont de véritables copier-coller qui, tous, puisent leur argumentation dans un rapport d’expertise définitif de février 2017. Ce dernier, selon l’interprétation des magistrats, affirme l’impossibilité d’établir la date d’une éventuelle faute ayant entraîné la contamination puis l’intoxication des victimes, et donc d’imputer avec certitude la responsabilité à une personne physique.

Dans les ordonnances des 11 et 17 juillet que Le Monde a consultées, les juges estiment qu’il n’est « pas possible de déterminer a posteriori une date précise d’intoxication par les fibres d’amiante » et donc « de mettre en corrélation le dommage et les éventuelles fautes qui pourraient être imputées à des personnes qui auraient une responsabilité dans l’exposition à l’amiante subie ». Une argumentation « spécieuse » pour Me Michel Ledoux. « Ce qu’ils nous demandent pour l’amiante équivaut à sommer un fumeur d’indiquer quelle cigarette est à l’origine de son cancer bronchopulmonaire, or, pour toute substance cancérogène, mutagène et reprotoxique, on ne peut raisonner que par période d’exposition et pas d’intoxication. Il s’agit d’un processus continu », dit-il.

On peut le dire autrement : les faits sont aujourd’hui prescrits parce qu’on ne peut pas les dater précisément. « Ce que je ne comprends pas, c’est qu en datant la période de contamination, et non pas le jour précis, on doit pouvoir faire partir la prescription du dernier jour où le salarié a été exposé à l’amiante, nous a confié une magistrate particulièrement au fait des questions de santé publique. Tout le débat est de savoir si le délai de prescription des délits,  qui est aujourd’hui de sept ans (et qui était de cinq ans à l’époque)  part du dernier jour d’exposition à l’amiante ou, comme dans tous les délits dits occultes ou cachés, du jour où la toxicité du produit a été découverte. Je pense que le « parquet santé » aurait dû tenter cette analyse juridique pour faire avancer les choses en matière de délits liés à la santé publique, c’est tout de même son travail….. »

A demain @jynau

1 Voir « Le scandale de l’amiante est une bombe à retardement » Slate.fr 19 juillet 2019

Boire du vin de Champagne et démence précoce : que faut-il, en pratique, vraiment savoir ?

Bonjour

Nous sommes sous les soleils de juillet. François Goullet de Rugy a démissionné et les médias vont pouvoir commencer à lever le pied. Pour autant la chasse aux « fausses nouvelles » est toujours grande ouverte. Avec quelques variantes pétillantes. Ainsi Le Monde (Adrien Sénécat) nous régale-t-il en croisant démence précoce, et vins de Champagne.

« ‘’Le champagne permettrait de lutter contre la démence et la maladie d’Alzheimer 1’’, affirment des articles publiés sur des sites sensationnalistes comme Letopdelhumour.fr ou Lastucerie.fr, nous explique le dernier quotidien vespéral de la capitale. A en croire la rumeur, l’affirmation serait tout ce qu’il y a de plus sérieuse, puisqu’elle serait tirée d’une’étude de l’université de Reading, au Royaume-Uni’’. »

Or cette étude existe bel et bien, comme en témoigne un communiqué de presse, publié le 7 mai 2013 par cette université. Communiqué qui renvoyait à la publication originale  dans Antioxidants and Redox Signaling. : « Phenolic Acid Intake, Delivered Via Moderate Champagne Wine Consumption, Improves Spatial Working Memory Via the Modulation of Hippocampal and Cortical Protein Expression/Activation » Published Online: 24 Oct 2013 https://doi.org/10.1089/ars.2012.5142

« C’est sur ce document que de nombreux articles se sont basés à l’époque, accréditant l’idée que la consommation de champagne pourrait être bénéfique sur le cerveau, souligne Le Monde. En France, BFM-TV écrivait ainsi, il y a six ans, que « le champagne stimulerait la mémoire ». Les années passèrent, et cette conclusion s’est popularisée, faisant l’objet de multiples articles ; elle connaît toujours, y compris ces derniers temps, un certain succès sur les réseaux sociaux. »

Faire boire des rats de laboratoire

Mais on ne parle pas sans grands risques des potentiels effets bé,éfiques de l’alcool – sous toutes se formes. Surtout à notre époque. La rumeur moustillante prenait corps. Au point qu’en novembre 2015, le National Health Service britannique publiait, non sans humour, un rectificatif : « No hard evidence champagne can prevent dementia »

Où les non-spécialistes découvraient que des chercheurs anglais avaient osé faire boire des rats. Trois groupes de huit rats : le premier consommait un peu de vin de Champagne, le deuxième consommait une autre boisson alcoolisée et le troisième aucun alcool. Et les chercheurs de découvrir, médusés, que quelques rats ayant bu du vin de Champagne retrouvaient paradoxalement mieux leur chemin que leur congénères privés de cette réjouissance :

« Changes in spatial working memory induced by the Champagne supplementation are linked to the effects of absorbed phenolics on cytoskeletal proteins, neurotrophin expression, and the effects of alcohol on the regulation of apoptotic events in the hippocampus and cortex. » 

Il ne semble pas que ce travail expérimental soit, aujourd’hui confirmé sur des rongeurs. Quand bien même il resterait à mener de vastes et coûteux essais cliniques avant de pouvoir, le cas échéant, le traduire en recommandation sanitaire. « L’autre problème posé par bon nombre de ces articles sensationnalistes est qu’ils occultent les dangers, avérés et largement documentés cette fois, de la consommation d’alcool » prend soin de rappeler Le Monde. La consommation d’alcool est néfaste pour la santé et aucune, ni le vin ni le champagne (sic) , ne font exception. »

On peut, pour conclure sur ce thème définitif, se reporter aux dernières lignes de Céline 2, dans son Rigodon : « Reims… Epernay … de ces profondeurs pétillantes que plus rien existe… ».

A demain

1 A conseiller, cet ouvrage (à paraître en septembre prochain) : « Que faire face à Alheimer » du Dr Véronique Lefebvre des Noëttes », préface du Pr Eric Piat (éditions du Rocher)

2 A conseiller, dès maintenant, sur France Culture : « Grandes traversées : Louis-Ferdinand Céline, au fond de la nuit » par  Christine Lecerf

Rupture de ligaments: un généraliste est recherché sur le paradis de l’Île-aux-Moines

Bonjour

L’Île-aux-Moines : un paradis vivant aux frontières de la Bretagne. Six cents habitants déclarés. Dix fois plus l’été. Un seul médecin:  le Dr Yves Taveau, 69 ans, en permanence sur le pont. Sauf  cette année : une rupture des ligaments de l’épaule lui impose le repos. Un confrère a certes pris le relais pour juillet. Mais personne du 3 août au 2 septembre prochain. 

« Le candidat idéal devra être disponible 24 heures sur 24 et capable de gérer certaines situations d’urgence, précise Le Quotidien du Médecin (Marie Foult) Le généraliste doit parfois gérer deux à trois cas graves par jour, explique France 3 Bretagne, qui l’a rencontré.  Seul médecin de l’île, il est en revanche entouré d’autres professionnels de santé : il exerce dans une maison de santé neuve avec un infirmier, un masseur-kinésithérapeute et une ostéopathe. Une sage-femme est également présente dans la commune, ainsi qu’une pharmacie. Le médecin est également celui de l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes d’une vingtaine de lits. »

Ce n’est pas tout : le cabinet médical dispose d’un logement de fonction, proposé gratuitement par la commune – avec vue sur le golfe et sur l’île d’Arz voisine. Loin des déserts, l’Île-aux-Moines ? Une forme de paradis médical.

A demain @jynau

Agnès Buzyn allège les règles imposées aux homosexuels pour le don de leur sang

Bonjour

L’affaire avait été annoncée fin juin par Marlène Schiappa. Agnès Buzyn vient de l’officialiser. La ministre des Solidarités et de la Santé « annonce l’évolution des conditions d’accès au don du sang pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH)». Et Agnès Buzyn de prendre soin de rappeler qu’elle avait « pris l’engagement en 2018 » de faire évoluer les conditions qui permettent aux HSH de donner leur sang ».

En pratique la ministre « a décidé de réduire de douze à quatre mois, le délai permettant de donner son sang après la dernière relation sexuelle entre hommes ». Mais seulement « à compter du 1er février 2020 ». « Cette décision est une première étape », ajoute Agnès Buzyn. La cible fixée est « l’alignement à terme des critères pour tous les donneurs, la disparition de la référence à l’orientation sexuelle au profit de la recherche d’un comportement individuel à risque ». Où l’on comprend que l’exécutif sanitaire s’éloigne progressivement des affres collectives des affaires du sang contaminé.

Il faut ici rappeler que depuis juillet 2016 les hommes peuvent donner leur sang « s’ils n’ont pas eu de relation sexuelle avec des hommes au cours des 12 derniers mois ». Ils peuvent par ailleurs donner leur plasma dans une filière spécifique « sous réserve de ne pas avoir eu plus d’un partenaire sexuel dans les quatre derniers mois ». Cette décision (obtenue au terme d’un long travail de consensus) a mis fin à l’exclusion permanente qui préexistait depuis 1983 (du fait de l’émergence de l’épidémie de sida).

L’entrée en vigueur de ces critères de sélection s’est accompagnée de mesures visant à suivre et évaluer les conséquences de cette évolution. Parmi les éléments d’évaluation, l’étude Complidon (réalisée auprès de 110 000  donneurs de sang), a établi que les critères d’accès au don du sang étaient respectés « dans une très large majorité », « mais qu’il pouvait arriver dans de rares situations qu’ils ne le soient pas, lorsqu’ils ne sont pas compris ou acceptés » (sic). Ce n’est pas tout : la surveillance épidémiologique des donneurs de sang a montré que l’ouverture du don du sang aux HSH n’avait pas eu d’impact sur le risque résiduel de transmission du VIH par les produits sanguins.

« Démarche altruiste éthique et gratuite »

Dans ce contexte, deux propositions d’évolution de critères ont été évaluées par Santé publique France : ouverture du don du sang aux hommes n’ayant pas eu de relation sexuelle avec des hommes dans les quatre derniers mois avant le don ; ouverture du don du sang aux HSH ayant eu un seul partenaire dans les quatre derniers mois avant le don.

Comme sous le ministère de Marisol Touraine et sous l’autorité du Pr Benoît Vallet, alors Directeur général de la santé, l’ensemble des données et les analyses de risque conduites sur ces deux propositions ont été partagés avec les parties prenantes (représentants de donneurs de sang, de receveurs, associations…), qui ont fait part de leur position.

En définitive Agnès Buzyn a pris sa décision « en tenant compte de ces travaux et de l’expression des acteurs ». Et souligne qu’elle « s’appuie sur des éléments scientifiques, objectifs et indépendants ». « Cette évolution, mise en œuvre à compter du 1er février 2020, sera évaluée très attentivement et en toute transparence pour permettre à horizon 2022, d’envisager l’alignement des critères de sélection pour tous les donneurs. »

« Chaque donneur qui s’engage dans cette démarche altruiste éthique et gratuite doit le faire en toute compréhension des critères lui permettant l’accès au don. Cette décision, éclairée par les données de la science, conforte notre modèle de don volontaire, solidaire et responsable, avec un impératif de haut niveau de sécurité sanitaire. Chaque année, 1,7 millions de personnes donnent leur sang, générant 3 millions de dons. Il faut en moyenne recruter 170 000 nouveaux donneurs chaque année pour maintenir un niveau suffisant de 10 000 dons par jour au regard des besoins. En effet, un million de personnes en moyenne par an reçoivent des produits issus du sang. »

A demain @jynau

«Tremblements» : le peuple allemand saura-t-il jamais de quoi Angela Merkel souffrait ?

Bonjour

France vs Allemagne. De part et d’autre du Rhin les citoyens n’ont pas tous la même conception de la  transparence politique. Le dossier d’Angela Merkel en témoigne. Pour la majorité des Allemands, nous dit Le Monde (Thomas Wieder) c’est une affaire privée. Un sondage réalisé au lendemain de la troisième « crise de tremblements » (en l’espace de trois semaines) conclut que seules 34 % des personnes interrogées souhaitent que leur chancelière publie un bulletin de santé détaillé. Elles sont 59 % à considérer que le sujet relève de la vie privée (enquête de l’institut Civey pour l’Augsburger Allgemeine Zeitung, publiée le samedi 13 juillet).

Le pressentait-elle ? Toujours est-il qu’Angela Merkel ne s’est guère épanchée sur l’origine de ses « tremblements ». Les premiers avaient été découverts le 18 juin. La chancelière était alors en présence du nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Explication : une déshydratation liée à la forte chaleur qui régnait ce jour-là sur Berlin. Puis le 27 juin au château Bellevue, la résidence du président fédéral Frank-Walter Steinmeier ; puis le mercredi 10 juillet, à la chancellerie, où elle recevait le Premier ministre finlandais Antti Rinne.

Autre explication de ces « secousses » : une origine psychologique. « Je suis encore dans une phase de traitement de la première manifestation aux côtés du président ukrainien VolodymyrZelensky. Cela demande un peu de temps. Mais je vais très bien. Il n’y a pas de souci à se faire ». Interrogée à nouveau sur son état de santé, Angela Merkel s’est voulue tout aussi rassurante : « D’abord, soyez certains que je suis consciente des responsabilités qui sont les miennes eu égard à mes fonctions. Ensuite, sachez qu’en tant que personne mon intérêt est d’être en bonne santé et de prendre soin de moi ». Un invariant dans ce type de situation. Un grand classique. Et l’exposé médiatique des arguments bien connus de ce côté-ci du Rhin.

« Angela Merkel, qui fêtera son 65e anniversaire mercredi 17 juillet, pourra-t-elle s’en tenir durablement à cette discrétion sur son état de santé, demande Le Monde. Depuis quelques jours, et singulièrement depuis la troisième crise de tremblements de la chancelière, le 10 juillet, le débat prend de l’ampleur, notamment dans la presse où deux lignes s’affrontent.« Dans la République fédérale, il est de bon ton de ne pas spéculer publiquement sur l’état de santé des dirigeants politiques. Et il n’y a pas de règles imposant à ceux qui détiennent un mandat de faire des examens médicaux réguliers », rappelait il y a peu le Spiegel. Ou Lisa Caspari, rédactrice en chef adjointe de l’hebdomadaire Die Zeit :  

« Même pour une chancelière fédérale, la santé est une affaire privée. Dans une société libre, personne ne doit avoir à répondre de son état de physique ou mental, et encore moins de produire publiquement un document sur le sujet (…) Jusque-là, aucun élément ne permet de dire que la capacité de travail d’Angela Merkel est affectée. Jamais elle n’a eu d’absence dans les moments importants, jamais elle n’a semblé déconcentrée ou ailleurs pendant une conférence de presse. »

A l’opposé Gordon Repinski, rédacteur en chef adjoint de Redaktions Netzwerk Deutschland : « Les mots de Merkel sont de la non-information, ils rendent nébuleux son état de santé réel. Une maladie devient une question politique quand il n’est plus certain qu’un(e) dirigeant(e) ait toute l’énergie pour accomplir sa mission. (…) La chancelière devrait le comprendre et répondre de façon offensive aux questions. Sinon elle n’en aura pas fini avec ce débat jusqu’à la fin de son mandat. »

Blanc-seing

Et comme en France, avec Georges Pompidou, François Mitterrand ou Jacques Chirac : la question principale, celle de  de la capacité à exercer ses fonctions. Hans Georg Maassen (ancien patron du renseignement intérieur limogé à l’automne 2018, précise Le Monde, proche de l’aile droite de l’Union chrétienne-démocrate et qui n’a jamais caché son opposition à la politique d’accueil de la chancelière vis-à-vis des réfugiés): .

« L’état de santé d’un chef de gouvernement n’est pas une affaire privée. Les gens en Allemagne ont le droit de savoir si un chef de gouvernement est physiquement en état d’exercer son mandat. Empathie. Compassion. Commisération aussi. Mais plus que tout : perplexité. La chancelière est-elle encore suffisamment en forme après quatorze ans de mandat ? »

On peut le dire autrement. Ainsi le risque d’une instrumentalisation du sujet par les opposants d’Angela Merkel et par la presse tabloïd est-il l’un des arguments avancé par certains journalistes allemands qui prônent davantage de transparence médicale. Frank Aischmann (de la chaîne publique MDR): 

« D’innombrables affaires et scandales politiques pouvant aller jusqu’à des démissions ont d’abord fait la une des médias parce qu’ils n’ont pas été politiquement maîtrisés, qu’ils ont été sous-estimés, banalisés ou relativisés. Or, aujourd’hui, l’univers médiatique est devenu encore plus rapide, dur et implacable. Pour cette raison, soyons clairs : ce n’est pas le bulletin médical de Merkel qu’il s’agit d’avoir, juste le blanc-seing 1 de son médecin. »

Question à poser aux Ordres, de part et d’autre du Rhin : un médecin peut-il raisonnablement délivrer un blanc-seing ?

A demain @jynau

1 « blanc-seing » : signature apposée d’avance sur une feuille de papier laissée blanche en tout ou en partie, à l’effet de recevoir une convention ou une déclaration.