Suicide du Pr Christophe Barrat : l’AP-HP n’a pas «à ce stade, d’autres éléments à apporter »

Bonjour

Véritable faute ou simple maladresse ? Pourquoi, au lendemain du suicide du Pr Christophe Barrat à l’hôpital Avicenne, l’AP-HP  a-t-elle fait état des problèmes de santé auxquels ce médecin était confronté ? Les différentes analyses que nous avons sollicitées convergent avec la lecture que fait l’Ordre des textes en vigueur : rien ne permet, en l’espèce, de justifier le non-respect du secret médical.

Les spécialistes de déontologie médicale font notamment observer qu’un membre de la famille (en l’espèce il s’agit de l’épouse du chirurgien) ne pouvait en aucun cas délier des médecins du secret professionnel qui s’imposait à eux. « Le principe est qu’il n’existe pas de dérogation au profit de l’épouse du vivant du patient, le patient lui-même ne pouvant délier les médecins du secret médical » résume un avocat spécialisé.

Insinuations

Véritable faute ou simple maladresse, cette décision a eu un effet immédiat : donner l’impression que l’AP-HP cherchait, d’emblée, à minimiser son éventuelle part de responsabilité dans cette fin tragique. Le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHARe) avait ainsi rapidement dénoncé la « communication désastreuse »  de l’AP-HP et accusé cette dernière de « violer le secret professionnel en laissant fuiter dans la presse qu’il luttait depuis plusieurs mois contre une maladie grave ». « Il s’agit d’un suicide réalisé sciemment sur le lieu de travail et cela ne mérite pas de telles insinuations » déclarait-il. Et à la lumière des précisions apportées par l’AP-HP (invoquant l’accord donné par l’épouse du chirurgien) la  Dr Anne Geffroy-Wernet, présidente de ce syndicat maintenait ses accusations.

« Je suis outré par la communication de l’hôpital qui parle d’une longue maladie, avait pour sa part commenté le Dr Christophe Prudhomme,  médecin urgentiste à l’hôpital Avicenne et responsable CGT. Je trouve assez scandaleux que l’on se défausse de cette manière. »

Eléments en ligne

Comme nous le précisions sur ce blog le 7 février avons demandé à l’AP-HP, via son service de presse, quelle était, sur ce sujet, sa position et ses commentaires. Réponse : « à ce stade, nous n’avons pas d’autres éléments à vous apporter que ceux en ligne dans notre espace médias. » Ces éléments avaient, le 7 février été apportés par Didier Frandji, Directeur des Hôpitaux Universitaires Paris Seine Saint Denis, la Pr Nathalie Charnaux, Directrice et Doyen de la Faculté Santé, médecine et biologie humaine et le Pr Yves Cohen, Président de la Commission médicale d’établissement locale.

Le 8 février le cabinet du directeur général de l’AP-HP diffusait le message suivant :

« Nous avons la profonde tristesse de vous annoncer le décès du Pr Christophe Barrat, responsable de l’activité de chirurgie bariatrique et métabolique du groupe hospitalier Hôpitaux Universitaires Paris Seine-Saint-Denis, survenu le dimanche 3 février 2019, dans sa 57ème année. 

Il a intégré l’AP-HP en mai 1993 en qualité d’interne puis de Chef de clinique assistant à La Pitié Salpêtrière. Il est entré à l’hôpital Jean-Verdier en novembre 1995 en tant que Chef de clinique assistant au sein du service de chirurgie digestive et métabolique. Nommé PU-PH en 2003, il fut Chef de service de chirurgie digestive et métabolique de l’hôpital Jean-Verdier. Il a conduit brillamment sa mission de Chef du pôle AIAN des Hôpitaux Universitaires Paris Seine-Saint-Denis de 2011 à 2017.

Le Pr Christophe Barrat incarnait l’excellence de sa spécialité et avait une reconnaissance nationale dans le domaine de la chirurgie bariatrique. Il était un professionnel respecté et apprécié de ses équipes, de ses patients et de la communauté hospitalière dans son ensemble. 

Nous nous associons à la douleur de sa famille, à qui nous adressons nos sincères condoléances. L’ensemble de la communauté hospitalière gardera le souvenir de ce grand nom de la médecine. »

Un moment de recueillement en hommage au Pr Christophe Barrat aura lieu le mercredi 13 février dans les hôpitaux Avicenne, Jean-Verdier et René-Muret.

A demain

@jynau

 

Suicide du Pr Christophe Barrat : la question de la violation du secret médical est posée

Bonjour

Les dernières précisions de l’AP-HP n’auront nullement suffi à calmer la polémique. Bien au contraire. Et la question, grave, est désormais ouvertement posée : la direction de l’AP-HP a-t-elle violé le secret médical en faisant publiquement savoir, au lendemain de son suicide par défenestration sur son lieu de travail, que le Pr Christophe Barrat, souffrait d’une « maladie grave » ?

« Nous avons fait référence, dans le message diffusé au sein du groupe hospitalier et des instances de l’AP-HP,  à l’état de santé du Pr Christophe Barrat afin, selon l’expression même de son épouse, ‘’d’apporter un éclairage au geste de son mari’’, vient de faire savoir l’AP-HP. Nous n’avons donc en rien rompu le secret médical mais avons été autorisés à porter cet élément à la connaissance de  notre communauté selon la  volonté et le plein accord de la seule personne légitime à nous délier de ce secret : son épouse, qui a validé ce message avant qu’il soit diffusé. »

 Or donc, ces précisions, loin de clore la polémique, la relancent. Le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHARe) avait d’emblée dénoncé la « communication désastreuse »  de l’AP-HP et accusé cette dernière de « violer le secret professionnel en laissant fuiter dans la presse qu’il luttait depuis plusieurs mois contre une maladie grave ». « Il s’agit d’un suicide réalisé sciemment sur le lieu de travail et cela ne mérite pas de telles insinuations » déclarait-il. Aujourd’hui, à la lumière des précisions de l’AP-HP la  Dr Anne Geffroy-Wernet, présidente de ce syndicat maintient ses accusations.

Inacceptable

« Nous affirmons avec force que la violation du secret professionnel est inacceptable, la mort ne déliant pas de ce secret (article 4 du code déontologie médicale, article R. 4127-4 du Code de Santé Publique), nous a déclaré le Dr Geffroy-Wernet. Selon l’arrêt du 8 mai 1947  « L’obligation du secret professionnel s’impose aux médecins comme un devoir de leur état. Elle est générale et absolue, et il n’appartient à personne de les affranchir« . »

 Sans vouloir se prononcer précisément sur ce dossier, le Conseil national de l’Ordre des médecins nous a précisé faire une lecture similaire des textes en vigueur et de la jurisprudence. En d’autres termes ni malade, ni son épouse, ni un ayant-droit, ne peut délier un médecin du secret qui s’impose à lui.

« Article 4 (article R.4127-4 du code de la santé publique) : Le secret professionnel, institué dans l’intérêt des patients, s’impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à la connaissance du médecin dans l’exercice de sa profession, c’est-à-dire non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu’il a vu, entendu ou compris. »

« Code pénal – Article 226-13 : La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. »

Nous avons demandé à l’AP-HP, via son service de presse, quelle était, sur ce sujet, sa position et ses commentaires. Et ne manquerons pas de faire connaître ses réponses quand elles nous parviendront.

A demain

@jynau

 

 

Suicide et secret professionnel : les réponses de l’AP-HP après la mort du Pr Christophe Barrat

Bonjour

D’une particulière gravité, l’accusation ne pouvait rester sans réponse. Après le suicide du Pr Christophe Barrat à l’hôpital Avicenne, le  Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHARe) avait dénoncé la « communication désastreuse »  de l’AP-HP sur le sujet et accusé cette dernière de « violer le secret professionnel en laissant fuiter dans la presse qu’il luttait depuis plusieurs mois contre une maladie grave ». « Il s’agit d’un suicide réalisé sciemment sur le lieu de travail et cela ne mérite pas de telles insinuations ! » déclarait le Dr Anne Geffroy-Wernet, citée  dans Le Quotidien du Médecin (Martin Dumas Primbault).

Pour sa part, sur le site whatsupdoc le Dr Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au CH Avicenne et responsable CGT déclarait :  « La décision de se donner la mort est souvent liée à plusieurs facteurs. Mais je suis outré par la communication de l’hôpital qui parle d’une longue maladie…Ce collègue était en effet atteint d’un cancer, découvert récemment, il était en traitement… Je trouve assez scandaleux que l’on se défausse de cette manière. »

 Aujourd’hui, pour la première fois, la direction de l’AP-HP réagit publiquement, et ce via son service de presse : « Information sur le décès du Professeur Christophe Barrat » 1 :

« Nous regrettons d’avoir à nous exprimer publiquement et de sortir du recueillement plus opportun en cette période de deuil. Toutefois, les circonstances nous obligent à le faire et ce en plein accord avec la famille du Professeur Christophe Barrat, afin d’apporter les précisions suivantes :

 – nous avons fait référence, dans le message diffusé au sein du groupe hospitalier et des instances de l’AP-HP,  à l’état de santé du Professeur Christophe Barrat afin, selon l’expression même de son épouse, « d’apporter un éclairage au geste de son mari ». Nous n’avons donc en rien rompu le secret médical mais avons été autorisés à porter cet élément à la connaissance de  notre communauté selon la  volonté et le plein accord de la seule personne légitime à nous délier de ce secret : son épouse, qui a validé ce message avant qu’il soit diffusé.

– le Professeur Christophe Barrat disposait de l’entière confiance et du plein soutien de la gouvernance du Groupe Hospitalier Universitaire  que nous représentons et nous avions décidé collégialement de lui confier de nouvelles responsabilités, ce dont il était parfaitement informé et ce pourquoi il nous avait encore  très récemment exprimé sa satisfaction.

Un processus d’enquêtes s’engage par ailleurs, et il convient que celui-ci puisse se dérouler dans la plus grande objectivité. A nouveau nous exprimons notre pleine solidarité et nos sincères condoléances à son épouse, ses deux enfants et ses proches et souhaitons que chacun respecte la sérénité à laquelle ils peuvent aspirer dans cette période douloureuse et alors que se prépare la cérémonie d’hommages et d’adieux au Professeur Christophe Barrat. »

A demain

@jynau

1 Le communiqué est signé Didier FRANDJI, Directeur des Hôpitaux Universitaires Paris Seine Saint Denis; Pr Nathalie CHARNAUX, Directrice et Doyen de la Faculté Santé, médecine et biologie humaine ; Pr Yves COHENPrésident de la Commission médicale d’établissement locale.

 

Suicide du Pr Christophe Barrat à Avicenne : le point de vue de l’Association Jean-Louis Mégnien

Bonjour

C’est une nouvelle pièce à verser au dossier. Un communiqué de l’Association Jean-Louis Mégnien – communiqué « après le suicide du Pr Christophe Barrat, chirurgien à l’hôpital Avicenne ». Cette association avait été créée à la suite du suicide du Pr Jean-Louis Mégnien sur son lieu de travail (l’Hôpital européen Georges-Pompidou) le 17 décembre 2015 par plusieurs de ses amis et collègues.

Cette association a pour but : de défendre la mémoire de Jean-Louis Mégnien ; de faire mieux connaître et de contribuer, par tous moyens, à combattre les diverses formes de maltraitances et de harcèlements au sein de l’hôpital public, y compris en apportant aide et assistance à ceux qui peuvent en être victimes ou , le cas échéant, en menant des actions judiciaires ; de se proposer comme interlocuteur privilégié auprès de différents organismes, appareils, institutions, pour tout ce qui touche aux diverses formes de maltraitances et de harcèlements au sein de l’hôpital public.

Voici son communiqué, dont le contenu modère les premières lectures qui ont été faites de ce drame :

« Il ressort de nos informations que des facteurs personnels sont probablement au premier plan pour expliquer le geste de Christophe Barrat. Nous sommes bien entendu intrigués par le fait qu’il se soit suicidé dans son hôpital après avoir revêtu sa blouse, alors que, à ce stade, les raisons professionnelles ne paraissent pas essentielles.

La prudence s’impose face à un tel drame. Il serait moralement indéfendable de mettre a priori et d’emblée ce suicide sur le compte d’un management délétère alors que les éléments dont nous disposons à ce jour contredisent cette hypothèse. Certes, il devient de plus en plus difficile d’exercer son métier de chirurgien sereinement, et Christophe Barrat devait, comme beaucoup d’autres, subir la pression administrative et de nombreux dysfonctionnements au quotidien (conditions de travail, vétusté des locaux, personnel infirmier en nombre insuffisant ou insuffisamment spécialisé, accès limités aux blocs opératoires, manque d’anesthésistes, etc.).

Indépendamment du cas de Christophe Barrat, il faut rappeler que les soignants continuent de payer un lourd tribut. Notre profession reste fortement exposée au risque suicidaire, par la nature même de notre métier et de ses conditions d’exercice, notamment à l’hôpital public.

Nous assurons la famille de Christophe Barrat, en particulier son épouse et ses deux enfants, de tout notre soutien et de notre profonde sympathie dans l’épreuve qu’elle traverse. »

A demain

@jynau

Le suicide du Pr Christophe Barrat à Avicenne : l’AP-HP a-t-elle violé le secret professionnel ?

Bonjour

Vive émotion – colère contenue. C’est un tweet ordinal bref autant que peu banal :

« ✔@ordre_medecins Très vive émotion après le suicide d’un de nos confrères, chirurgien à l’hôpital Avicenne de Bobigny. L’Ordre assure sa famille, ses proches, et tous ses collègues de son soutien dans ce terrible drame. Il est urgent de répondre à la souffrance des médecins. 16:42 – 5 févr. 2019 »

Répondre en urgence à la souffrance des médecins ? A l’évidence le suicide du Pr Christophe Barrat, y invite. Suicide survenu le 3 février, par défenestration au sein de l’hôpital Avicenne (AP-HP). Aujourd’hui le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHARe) réagit vivement au décès de ce spécialiste de chirurgie bariatrique.

Violation du secret professionnel

« Le syndicat présidé par le Dr Anne Geffroy-Wernet, farouche défenseur du bien-être au travail des soignants, dénonce la ’communication désastreuse’’ de l’AP-HP sur le sujet accusée de violer le secret professionnel en laissant fuiter dans la presse qu’il luttait depuis plusieurs mois contre une maladie grave’’, peut-on lire dans Le Quotidien du Médecin (Martin Dumas Primbault). ‘’Il s’agit d’un suicide réalisé sciemment sur le lieu de travail et cela ne mérite pas de telles insinuations !’’ 1.»

Ce syndicat demande l’ouverture d’une enquête indépendante menée par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) pour faire toute la lumière sur les causes de ce drame. Vive émotion – colère contenue. On attend avec intérêt, sur ce point précis, la décision que prendra Agnès Buzyn.

A demain

@jynau

1 Sur le site whatsupdoc le Dr Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au CH Avicenne et responsable CGT a pour sa part déclaré :

 « La décision de se donner la mort est souvent liée à plusieurs facteurs. Mais je suis outré par la communication de l’hôpital qui parle d’une longue maladie…Ce collègue était en effet atteint d’un cancer, découvert récemment, il était en traitement… Je trouve assez scandaleux que l’on se défausse de cette manière. Car nous sommes actuellement dans un contexte à l’hôpital public, notamment à l’AP-HP, soumis à des restructurations, à des plans d’économie, qui nous rendent la vie impossible. Il faut savoir que le professeur Christophe Barrat, avait vu son service fermer il y a quatre ans à l’hôpital Jean Verdier. Il avait été obligé de se déplacer à Avicenne dans des conditions difficiles, conflictuelles… Le service qu’il dirigeait à Jean Verdier était considéré comme un service d’excellence. Il n’a pas pu retrouver ce rang quand il a été obligé de fusionner avec Avicenne.

« Nous sommes actuellement dans un hôpital avec une direction administrative et médicale, qui est très autoritaire, restructure à la hache. Nous avions connu une situation comparable avec le responsable de la réanimation de Jean Verdier qui avait été traité de manière très brutale par la direction, qui était en arrêt maladie, et qui quitte l’hôpital pour se reconstruire ailleurs et se sauver. On ne peut pas accepter que la direction évoque une longue maladie alors que le contexte aujourd’hui à l’hôpital entraîne des risques psycho-sociaux qui entraîne des suicides très importants. Ce n’est pas anodin, même si on est malade, de venir sur son lieu de travail, habillé en tenue professionnelle et se jeter par la fenêtre de son bureau !  Je suis outré par la communication de l’hôpital qui parle d’une longue maladie. »

 

Personnes suicidaires : Agnès Buzyn se tait face au marché des appels téléphoniques surtaxés

Bonjour

Peut-on laisser faire de l’argent coûte que coûte ? C’est à lire dans Le Monde (Jules Darmanin) : « Prévention du suicide : ces numéros surtaxés qui cherchent à se substituer à SOS-Amitié ». Une enquête établissant que depuis quelques mois, les bénévoles qui donnent de leur temps aux lignes d’écoute pour les personnes suicidaires ou en détresse psychologique entendent une question de plus en plus récurrente : « Est-ce que cet appel est payant ? ».

« Cette nouvelle méfiance s’explique facilement, explique Le Monde. En 2018, diverses sociétés ont cherché à investir le créneau de l’aide téléphonique aux personnes suicidaires et qui souhaitent parler à des associations comme SOS-Amitié ou Suicide-Ecoute. Les sites façades de ces sociétés, dont certains sont désormais fermés, s’appellent SOS-Suicide, Allo-Amitié ou Numéro-SOS-Solitude, des noms qui entretiennent la confusion avec les associations reconnues. L’ensemble des acteurs de la prévention du suicide sont préoccupés par ces numéros parasites. D’autant plus que, par manque de bénévoles, SOS-Amitié ne peut répondre qu’à un appel sur trois, d’après Alain Mathiot, son président. »

La simplicité d’utilisation des numéros surtaxés en fait un outil privilégié pour ce genre de pratiques. Pour appeler un numéro à 80 centimes d’euros la minute, il n’est pas nécessaire de donner son numéro de carte bleue. Le prix de l’appel est répercuté sur la facture de téléphone. Avant le début de la conversation, un message automatique précise la surtaxe et son montant. « Mais les personnes qui présentent des risques suicidaires ont généralement des capacités cognitives abaissées, précise le Dr Marc Fillatre, psychiatre (CHU de Tours) et président de l’Union nationale de prévention du suicide (UNPS). On peut appeler ça un abus de faiblesse. » Et Le Monde de préciser que plusieurs bénévoles lui ont fait part de cas d’appelants dont l’état de détresse s’était aggravé après avoir reçu des factures téléphoniques de plusieurs centaines d’euros.

Pour leur promotion, ces services payants se sont principalement appuyés sur le service de publicité de Google : Google Ads. Quand on cherche des termes comme « Ligne écoute suicide » sur le moteur de recherche, le premier résultat affiché est fréquemment une publicité pour SOS-Suicide ou un des sites clones créés par la même entreprise, Bits Brothers (qui gère SOS-AngoisseSOS-DétresseSOS-EcouteSOS-DépressionSOS-Solitude et SOS-Suicide).

Face à ces « abus de faiblesse », que fait la puissance publique ? On peut ici se reporter à la question écrite du député Gilles Le Gendre (LRM, Paris) adressée à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé.

Question soumise le 19 juin 2018

« M. Gilles Le Gendre attire l’attention de Mme la ministre des Solidarités et de la Santé sur le développement des services d’écoutes téléphoniques, qui proposent une aide payante, à des tarifs surtaxés, aux personnes en situation de détresse. Ces services, en empruntant des noms et des présentations proches des lignes associatives sans but lucratif (SOS Écoute, SOS suicide, etc.), créent une confusion qui risque d’abuser des clients par définition vulnérables. Une régulation et un meilleur contrôle de ces services doivent être apportés afin d’éviter les risques de cette exploitation financière. Par ailleurs, le manque d’indications quant à la qualification des écoutants, la nature des formations reçues et à la qualité d’écoute de ces services interroge sur déontologie de ces entreprises. L’existence de ces dernières représente enfin une inquiétude légitime pour les associations sans but lucratif proposant un service gratuit, composées d’écoutants bénévoles formés et qui sont reconnues par l’Agence santé publique France. Il lui demande les initiatives qu’elle pourrait prendre pour remédier à cette situation préjudiciable. »

Réponse émise le 18 septembre 2018

« L’écoute téléphonique de personnes en détresse a été construite en France par le secteur associatif et elle s’est ensuite progressivement diversifiée, les associations associant des lignes téléphoniques à des sites internet. L’Agence nationale de santé publique (ANSP) s’est vue confier à partir de 2003 le pilotage et le financement d’une partie (une vingtaine) des services de téléphonie en santé que l’on appelle les services de prévention et d’aide à distance en santé (PADS). Ils sont un moyen de prévention important et portent sur des champs variés : addictions, mal-être, santé des jeunes, sexualité, VIH/sida et hépatites et les infections sexuellement transmissibles et certaines maladies chroniques comme l’asthme et l’allergie. L’ANSP accorde à ces structures un label qualité pour une durée déterminée dès lors qu’un certain nombre de critères sont remplis : formations des écoutants, charte éthique, accessibilité du service, référentiels de pratique d’écoute…Ce label est complété par des financements. Depuis plusieurs années, on assiste néanmoins au déploiement des lignes d’écoute payantes. Dans ce contexte, la construction du site du Service Public d’information en santé prévu par l’article 88 de la Loi de modernisation de notre système de santé est un outil important pour traduire la volonté de l’Etat d’informer et d’accompagner les citoyens en favorisant leur participation aux choix de santé par des contenus fiables et accessibles relatifs aux produits de santé, à l’offre sanitaire, médico-sociale et sociale et donc également sur les dispositifs d’aide à distance. »

Désinvolture

C’est ce que Le Monde nomme « botter en touche ». Avec une récidive dans la désinvolture : contacté, le ministère d’Agnès Buzyn n’a pas donné de réponse aux questions posées par le quotidien. Poursuivant néanmoins son enquête ce dernier annonce « avoir identifié trois entreprises qui se livrent ou se sont livrées à ce genre de pratiques » :  Bits Brothers, société établie dans le 16arrondissement de Paris, qui gère le plus de sites (SOS-AngoisseSOS-DétresseSOS-EcouteSOS-DépressionSOS-Solitude et SOS-Suicide). Tous ces sites présentent des biographies détaillées pour leurs écoutants, illustrées par des portraits factices tirés de banques d’images. DSP, une entreprise d’Aubagne et Stardust Multimédia, une entreprise toulousaine spécialisée dans « les contenus astro, voyance et bien-être », à l’origine du site Voyance-par-telephone.pro ou voyancealice.com, mais aussi de Alloamitie.com.

Le dirigeant de Stardust Multimedia et de sa maison mère Even Media, n’a pas donné suite aux demandes d’interview du Monde. Qui, en dépit des silences, nous aura ici doublement éclairé : à la fois sur l’existence d’une exploitation financière de la détresse et sur l’absence de réponse du ministère en charge de la solidarité.

A demain

 

Pourquoi gendarmes et policiers se suicident-ils désormais beaucoup plus que par le passé ?

Bonjour

Il y a quelques jours un gendarme de la Garde républicaine mettait fin à ses jours dans les jardins de l’hôtel Matignon, résidence historique du Premier ministre et cœur battant de l’exécutif. « Malaise » écrivit Le Figaro (Jean Chichizola ).

Il y a quelques jours Maggy Biskupski, présidente de l’association des policiers en colère se suicidait – avec son arme de service à son domicile- au lendemain du 11 novembre. Malaise généralisé dans tous les espaces médiatiques et politiques français.

 « Vite une Commission d’enquête » sur les suicides des policiers et des gendarmes, pour « agir contre cette souffrance »réclama dans un tweet le député de La France insoumise Alexis Corbière – citant, pour l’année 2017, le chiffre de cent-trente-cinq suicides dans leurs rangs. Où l’on voit les Français insoumis en appeler à la mécanique dominante pour alléger la souffrance des gardiens des l’ordre.

Sur un tel sujet, Le Monde (Nicolas Chapuis) :

« Faut-il interpréter le choix du lieu (de travail) ou de l’arme (de service) comme un message sur les conditions de vie ou le mal-être des policiers et gendarmes ? Impossible à dire tant les raisons d’un passage à l’acte sont intimes, complexes et personnelles. Mais au-delà des situations individuelles, c’est bien le chiffre global qui envoie un avertissement clair chaque année : en 2018, on dénombre déjà 61 personnes qui se sont suicidées au sein des forces de l’ordre.

L’année est particulièrement difficile pour les gendarmes, qui comptent déjà 31 morts dans leurs rangs (contre 16 à la même époque en 2017). La police connaît, de son côté, un très relatif répit après la série noire de 2017 (46 morts en novembre dont une terrible semaine avec 8 décès), avec 30 morts à ce jour en 2018. Des variations statistiques macabres qui ont peu de sens, tant la tendance est lourde : depuis deux décennies, entre 60 et 70 membres des forces de l’ordre se suicident chaque année, sur une population de quelque 150 000 policiers et 100 000 gendarmes. Un chiffre bien supérieur à celui des victimes de crimes et d’accidents, une dizaine de morts par an. »

Souffrances

Les statistiques officielles ne sont pas nouvelles qui auraient pu conduire à de véritables politiques de réduction des risques. « Après la vague d’attentats de 1995, qui avait mis à l’épreuve les troupes, la police nationale s’était dotée l’année suivante d’un service de psychologues cliniciens, qui sont aujourd’hui 89 sur l’ensemble du territoire. La gendarmerie lui avait emboîté le pas en 1998, avec un dispositif d’accompagnement qui réunit à ce jour 38 personnes, rappelle Le Monde. Les plans ministériels se sont également succédé, depuis 2000, avec une dernière mouture en mai 2018 qui insiste sur la mobilisation de chacun (collègues, chefs de service, médecins…). La direction générale de la gendarmerie nationale a organisé jeudi 15 novembre une journée d’échanges sur le même thème. Mais rien n’y fait : le risque de suicide chez les forces de l’ordre est invariablement plus élevé que dans le reste de la population, de l’ordre de 36 %. »

Nombre de policiers pointent également du doigt la responsabilité politique, avec notamment la question des conditions de travail et le cumul de plusieurs millions d’heures supplémentaires, provoquant fatigue et découragement. Les forces de l’ordre tentent notamment de travailler autant sur la prévention que sur la « postvention ». Les équipes de psychologues se rendent dans les commissariats touchés par le suicide d’un collègue  – pour, écrit Le Monde, conjurer un éventuel « effet Werther »référence au phénomène des suicides mimétiques qui suivit la publication des  Souffrances du jeune Werther dans l’Europe du  XVIIIe siècle.

Faut-il raisonnablement, au XXIe, user ici du verbe « conjurer » ? Une « marche blanche » sera organisée place du Trocadéro à Paris, le 24 novembre, en mémoire de Maggy Biskupski

A demain

@jynau