Brouillards tabagiques : comment ne pas interpréter les statistiques de l’année 2016

Bonjour

« Après une hausse en 2015, l’année 2016 marque un recul de 1,2 % des ventes de cigarettes en France. » Comment ne pas se réjouir ?  Juste sous la barre de 45 milliards de cigarettes livrées l’an dernier aux buralistes dans l’Hexagone – soit une baisse de 1,2 % par rapport à l’année précédente. Ce sont là les chiffres officiels du distributeur unique, Logista. En valeur, le recul des ventes de cigarettes est similaire et atteint 15,17 milliards d’euros.

 « Toute baisse de la vente de tabac correspond à une baisse de la consommation, donc on ne peut que s’en féliciter mais elle pourrait baisser encore plus vite si on augmentait les prix, si on appliquait les lois avec l’interdiction de fumer dans les lieux publics ou encore l’interdiction de vente aux mineurs » commente, auprès de l’AFP, le Pr Yves Martinet, président du Comité national contre le tabagisme (CNCT).

L’or et l’argent de la contrebande 

Pour le Pr Bertrand Dautzenberg, président de l’Office français de prévention du tabagisme (OFT), « ce recul des ventes est un bon signe, il y a un frémissement mais nous sommes encore en dessous des autres pays européens, qui voient leurs ventes de cigarettes et la consommation diminuer plus rapidement ». Il ajoute que « l’arrivée des paquets neutres sur le marché français dès l’automne, l’opération « Moi(s) sans Tabac » en novembre et l’essor de la cigarette électronique n’ont pas été sans avoir eu un effet sur les ventes de 2016.

Les Prs Dautzenberg et Martinet parlent d’or. Les professionnels du secteur parlent argent. Pour expliquer ces baisses ils accusent leur bête noire : la contrebande, le marché parallèle qui, selon eux, « ne cesse d’augmenter ». Selon une étude de KPMG publiée en juin 2016, il s’établissait, en 2015, à 27,1% de la consommation française. Ce qui est proprement ahurissant.  « Nous avons vraiment le sentiment qu’il s’agit d’un transfert de consommation qui se fait au profit des réseaux officieux car des études montrent que la consommation de tabac ne baisse pas tant que ça en France », observe Pascal Montredon, président de la Confédération des buralistes.

M. Montredon est toutefois quelque peu contredit par le « tableau de bord tabac » de l’Observatoire français des Drogues et Toxicomanies (OFDT). Novembre 2016 (correspondant à la première campagne « Moi(s) sans tabac ») aurait été marqué par une baisse de 3,1 % des ventes (officielles) de cigarettes et de 9,1 % sur le tabac à rouler. Mais l’OFDT pondère :

« Cette baisse doit cependant être interprétée avec précaution car novembre 2015 avait été marqué par une augmentation sensible des ventes de tabac liée probablement en partie à la déclaration de l’état d’urgence qui a réduit les déplacements dans les pays limitrophes ».

Emmanuel Macron et les addictions

Même les buralistes reconnaissent que, concernant les aides au sevrage, l’effet « Moi(s) Sans Tabac », « semble moins discutable ». Les ventes de substituts nicotiniques ont progressé de 28 % par rapport à novembre 2015 « poursuivant la tendance des derniers mois et aboutissant à une hausse en cumul depuis janvier qui atteint 17 % », précise l’OFDT. En novembre 2016, les Français ont aussi été plus nombreux à consulter un tabacologue. Le nombre de patients accueillis a ainsi augmenté de 24,4 % et les nouveaux patients ont également été plus nombreux (+ 6,3 %). La part de démarches personnelles à l’origine de ces visites est à la hausse (44 % en novembre 2016, contre 36 % en moyenne depuis le début de l’année 2016).

On peut voir là un nouveau symptôme de la volonté d’un nombre croissant de fumeurs de briser les chaînes qui les attachent à une substance dont l’Etat détient le monopole de la vente. Et regretter une nouvelle fois l’absence de réelle volonté politique et sanitaire de les aider massivement.

De ce point de vue le tout récent intérêt porté, dans les Hauts-de-France, par Emmanuel Macron à l’alcoolo-tabagisme en terres paupérisées pourrait être comme la première esquisse de prolégomènes d’une nouvelle politique de réduction des risques dans le champ prolifique des addictions. Un bulle d’espérance ? Prenons garde. C’est peut-être là prendre le risque de lendemains moins roses que ceux qu’aujourd’hui l’on nous chante.

A demain

Grippe : instruction ministérielle est donnée aux hôpitaux de faire ce qu’ils se doivent de faire

 

Bonjour

Ce n’est certes pas le « centralisme démocratique ». Disons que, décentralisation ou pas, c’est un héritage prégnant du vieux jacobinisme. Résumons :  alors que le pic de l’épidémie approche, « Marisol Touraine, Ministre des Affaires sociales et de la Santé vient de donner aux hôpitaux instruction de mettre en œuvre sans délai toutes les mesures nécessaires, y compris en déprogrammant des activités, pour renforcer les capacités d’hospitalisation et éviter la saturation des urgences ».

Lits ouverts

Est-ce dire que sans ce signal ministériel les directions hospitalières ne pourraient pas prendre les mesures nécessaires face à une épidémie de grippe saisonnière ? Est-ce dire que sans la ministre ces directions ne sauraient user des dispositifs gradués qui existent et permettent aux hôpitaux de déprogrammer des opérations, d’ouvrir des lits et de rappeler du personnel pour prendre en charge tous les patients qui ont besoin d’être hospitalisés ?

Et d’où vient ce besoin, dans chaque communiqué de presse ministériel de rappeler sans cesse la chronologie des mesures prises depuis la fin octobre et publiquement annoncées : alertes précoces et régulières des professionnels libéraux et des établissements hospitaliers pour assurer une prise en charge optimale des malades ; sensibilisation et suivi particulier des maisons de retraite ; rappel des mesures de prévention de protection à la population (diffusion quotidienne de spots sur les chaînes de télévision et de radio depuis plusieurs semaines) ?

Marisol Touraine, une fois encore : « La grippe n’est pas une maladie bénigne : chaque année, elle provoque de nombreux décès. Chaque malade doit être immédiatement pris en charge et hospitalisé si son état l’exige. C’est pourquoi, depuis plusieurs semaines, j’ai donné instruction aux hôpitaux de s’organiser pour éviter la saturation des urgences. Je m’assure que des lits d’hospitalisation restent partout disponibles. »

Déplacement télévisé

Et à nouveau, en catastrophe, un déplacement télévisé (Hôpital Ambroise Paré, Boulogne) « pour apporter son soutien aux personnels mobilisés»… La ministre craint-elle d’être en retard sur on ne sait quel échéancier politico-épidémique? Pressent-elle que le génie viral peut être plus fort qu’une somme de réponses pratiques mises en œuvre par le politique ?

Le Monde observe pour sa part que, constatant la « saturation exceptionnelle » de certains de ses services d’urgence, la direction de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (comme celles de la plupart des centres hospitaliers universitaires en France) n’avait pas attendu Les consignes ministérielles. Dès le vendredi 6 janvier elle avait demandé à ses 39 établissements d’activer le niveau 3 du plan « hôpital en tension » qui permet de dégager des lits supplémentaires. La veille, le groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière avait organisé un « délestage » et refusé tout nouveau patient.

A demain.

 

La victoire de Donald Trump signe (aussi) le crépuscule de la puissance médiatique

 

Bonjour

A l’heure où nous écrivons ces lignes Donald Trump est assuré de s’installer à la Maison Blanche.  Fin d’une séquence proprement asphyxiante. Le candidat républicain déjoue ainsi mille et un sondages, mille et un commentaires, mille et une croyances. Pour reprendre son mode d’expression il fait un bras d’honneur à son adversaire, à l’establishment, aux « forces du progrès ». Il sera, aussi, applaudi et, au-delà des Etats-Unis, confortera tous les populismes.

Mille et un commentaires vont suivre, dans des médias qui avaient appelé à voter contre lui. Combien analyseront la situation dans laquelle ils se trouvent ? Combien tenteront d’expliquer que les médias généralistes traditionnels sont eux aussi (comme nombre de responsables politiques) comme déconnectés du réel ? Ils ne sont plus les leaders d’opinion qu’ils furent – ou qu’ils crurent être. Ils doivent composer avec une autre réalité, le populisme se nourrissant désormais des nouveaux outils de communication, ces « réseaux sociaux » qui prolifèrent dans les sphères démocratiques.

Addiction à l’émotion

La nouvelle situation américaine n’est pas sans faire songer à l’unanimisme médiatique français lors du dernier référendum « pour ou contre l’Europe de Maastricht ». Elle peut raisonnablement, faire trembler. Elle impose surtout de comprendre, d’analyser, d’expliquer, de tenter de convaincre. Certainement pas d’excommunier. Il faudra, pour cela, tenter de se garder de l’addiction à l’émotion qui caractérise l’actuel désarroi médiatique. On peut, aussi, s’inspirer du passé et relire Michel Certeau et son introduction de « La possession de Loudun » (Gallimard/Julliard):

« D’habitude l’étrange circule discrètement sous nos rues. Mais il suffit d’une crise pour que, de toutes parts, comme enflé par la crue, il remonte du sous-sol, soulève les couvercles qui fermaient les égouts et envahisse les caves, puis les villes. Que le nocturne débouche brutalement au grand jour, le fait surprend chaque fois ? Il révèle pourtant une existence d’en dessous, une résistance interne jamais réduite. Cette force à l’affût s’insinue dans les tensions de la société qu’elle menace. »

 A demain

 

 

Crèches de Noël républicaines et insémination post mortem. Jusqu’où ira le Conseil d’Etat ?

Bonjour

La France est encore un pays riche. 21 octobre 2016. Bientôt Noël. Rude journée, place du Palais Royal pour les magistrats du Conseil d’Etat réunis en « Assemblée du contentieux » : formation de 17 juges présidée par le vice-président du Conseil d’Etat. Solennité assurée.

Une question et deux affaires au programme de la matinée

« Une crèche de Noël est-elle un signe ou emblème religieux dont l’installation dans un bâtiment ou emplacement public est systématiquement interdite par les dispositions de la loi du 9 décembre 1905 garantissant le respect du principe de laïcité ? »

  1. Affaire n° 395122 :

La Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne a demandé au tribunal administratif de Melun d’annuler la décision implicite par laquelle le maire de Melun a rejeté sa demande tendant à ce qu’il n’installe pas de crèche de la Nativité dans les lieux publics de la commune de Melun durant le mois de décembre 2012. Par un jugement du 22 décembre 2014, le tribunal administratif de Melun a rejeté sa demande. Puis, par un arrêt  du 8 octobre 2015, la cour administrative d’appel de Paris, faisant droit à l’appel formé par la Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne, a annulé ce jugement.

Par un pourvoi, la commune de Melun demande aujourd’hui au Conseil d’État d’annuler cet arrêt : en clair, comme de juste, la Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne ne veut pas de crèche de la Nativité dans les lieux publics de la commune de Melun.

  1. Affaire n° 395223 :

La Fédération de la libre pensée de Vendée a demandé au tribunal administratif de Nantes d’annuler la décision implicite par lequel le président du conseil général de la Vendée a rejeté sa demande tendant à ce qu’il s’abstienne de mettre en place tout élément de culte dans les locaux de l’hôtel de ce département durant la période des fêtes de la fin de l’année 2012. Par un jugement du 14 novembre 2014, le tribunal administratif de Nantes a fait droit à la demande que lui avait présentée la Fédération de la libre pensée de Vendée. Puis,  par un arrêt du 13 octobre 2015, la cour administrative d’appel de Nantes, faisant droit à l’appel formé par le département de la Vendée, a annulé ce jugement.

La Fédération de la libre pensée de Vendée demande aujourd’hui au Conseil d’État d’annuler cet arrêt : en clair, comme de juste, elle ne veut pas de crèche de la Nativité au seil du conseil général de la Vendée (ce qui ne va pas sans réveiller de douloureux souvenirs…)

Réponse de la rapporteure du Conseil d’Etat, Aurélie Bretonneau :

Elle  recommande de ne pas s’opposer aux crèches de Noël dans les mairies. Selon elle le principe de neutralité « n’interdit pas d’installer des crèches sur le domaine public », sauf quand une « intention religieuse » préside à une telle manifestation. Aussi a-t-elle  recommandé, vendredi 21 octobre, d’autoriser, sous conditions, l’installation de crèches de Noël dans les bâtiments administratifs, au nom du principe de laïcité. Les avis de ce magistrat, qui dit le droit, sont généralement suivis par l’institution, qui devrait se prononcer dans l’après-midi.

Selon Aurélie Bretonneau, l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 et plus généralement le principe de neutralité « n’interdit pas d’installer des crèches sur le domaine public », sauf quand une « intention religieuse »préside à une telle manifestation. Les jésuites apprécieront. Installer une crèche dans une mairie ne peut être autorisé qu’à trois conditions, que cette exposition soit « temporaire », qu’elle ne s’accompagne d’aucune manifestation de « prosélytisme religieux » et enfin qu’elle revête le « caractère d’une manifestation culturelle ou au moins festive », a nuancé le rapporteur.

« Nous ne croyons pas que le contexte de crispations sur la laïcité vous impose d’instruire par principe le procès de la crèche », a conclu Mme Bretonneau, insistant sur la « dimension pacificatrice de la laïcité ». Faire la part, en somme, entre le cultuel et le culturel

Affaire Vincent Lambert

C’est aussi le conseil d’Etat réuni en son « Assemblée du contentieux » (avec la même rapporteure publique) qui, il y a peu, avait autorisé l’exportation vers l’Espagne de paillettes de sperme congelé – et ce à des fins d’autorisation post mortem (une pratique interdite en France 1.

Et c’est encore le Conseil d’Etat qui avait jugé, dans l’affaire Vincent Lambert, que l’on pouvait ne plus nourrir et ne plus faire boire un malade dans un coma profond – dès lors que ces « soins » pouvaient être qualifiés d’ « acharnement thérapeutique ».

Vice-président de la plus haute juridiction administrative française, Jean-Marc Sauvé avait alors eu ce mot, terrible : « Nous ne voyons le monde que régi par la loi ».

A demain

1 Sur ce thème, on peut lire : « Les trois histoires de femmes qui voulaient procréer avec leurs maris morts » (Slate.fr, 21 octobre 2016)

Ubu est roi : les directeurs des collèges et lycées réclament une loi en faveur du tabac !

Bonjour

Ils n’en démordent pas : ils veulent permettre aux lycéens et collégiens de fumer du tabac au sein des établissements scolaires. Nous sommes le 8 septembre. François Hollande vient de discourir sur le thème des vertus de l’Etat de droit. Au même moment le syndicat des personnels de direction de l’Education nationale  dénonce l’interdiction de créer des zones fumeurs dans leurs établissements.

On connaît la rhétorique : les collégiens et les lycéens (qui n’ont pas le droit d’acheter du tabac) s’attroupent devant leurs établissements et une très forte proportion fument. Cette situation constitue « une faille majeure » du dispositif de sécurité adopté cet été par le gouvernement en réponse aux risques d’attentats. C’est du moins e ce que plaide le syndicat des personnels de direction.

Grandes vacances

« Cette question irrite beaucoup nos collègues, elle est symptomatique de la non-prise de décision au ministère de l’Education » vient de déclarer Philippe Tournier, secrétaire national du SNPDEN, premier syndicat des chefs d’établissement, lors de la conférence de rentrée. M. Tournier a peu de mémoire. Ses grandes vacances lui ont fait oublier ce qui s’est passé au printemps.

La justice administrative avait alors donné raison au Pr Benoît Vallet, Directeur Général de la Santé : on ne touche pas à la loi, on ne fume pas là où l’on apprend. Le ministère de la Santé l’avait fort heureusement emporté sur les atermoiements coupables de l’Education nationale. Nous avions exposé les termes de l’équation dans une chronique de Slate.fr : « Peut-on, oui ou non, s’en griller une à la récré? »

Cigarette électronique

C’est la rentrée et l’affaire est remise sur la table : le SNPDEN va saisir les groupes parlementaires pour obtenir une dérogation  à la loi Evin pendant l’état d’urgence. Nous allons ainsi observer les effets du lobbying des enseignants auprès des députés et des sénateurs. Des enseignants prêts à fuir leur responsabilité en matière de santé publique faute de savoir (et d’oser) les assumer.

Dans l’attente plus du tiers des collégiens et lycéens poursuivront leur initiation à l’esclavage tabagique devant les grilles de leurs établissements. La grande nouveauté c’est que bientôt leurs paquets seront neutres…. Et il est toujours formellement interdit de leur parler de la cigarette électronique. Tout cela ferait, de l’autre côté des grilles, un beau sujet de rhétorique – si l’enseignement de celle-ci n’avait pas été supprimé.

A demain

Marché du genou : Marisol Touraine fera-t-elle un geste pour les solutions visco-élastiques ?

 

Bonjour

Ce sont des entreprises qui pleurent. Elles commercialisent des « solutions injectables et  visco-élastiques d’acide hyaluronique  ». Objectif : soigner les personnes qui souffrent d’arthrose du genou.  Ne pas les guérir bien sûr. Mais les prendre en charge, un petit geste.  Et ceux qui souffrent de gonarthrose savent ce que peut représenter ce geste.

En 2005 on doutait déjà de l’efficacité de ces solutions. Ces entreprises avaient déjà lancé une alerte en 2013. Elles s’adressent aujourd’hui à la presse. Nous sommes en septembre et elles déplorent une décision prise en plein été – une décision dont elles ont été informées par un simple et double courrier de la Direction de la Sécurité Sociale et de la Direction Générale de la Santé.

Fin des filets de sécurité

Le courrier était daté d’août  et on ne leur laissait que trente jours  pour réagir. Sinon : déremboursement total. Fin des filets de sécurité. Plus de rentes. Surtout ne pas épiloguer sur la forme employée. Mais bien dénoncer le fond : l’absence de prise en compte des résultats des études cliniques qui aurait été menées sur cet acide hyaluronique. Des études cliniques « dont la Commission Nationale d’Evaluation des Dispositifs Médicaux et des Technologies de Santé  avait validé la méthodologie ».

Parlons clair, parlons chiffres, parlons « déremboursement » :

« L’arthrose du genou est la première cause d’incapacité chronique dans les pays développés. Elle concerne 1,5 millions de personnes en France, en majorité de plus de 60 ans, parmi lesquelles plus de 500 000 reçoivent une à trois injections par an d’acide hyaluronique.

« Dérembourser totalement les dispositifs visés contraindrait des centaines de milliers de personnes à payer de leur poche un dispositif médical qui conditionne leur capacité à mener une vie normale : ne pas souffrir, se déplacer, travailler… 

 « La ‘’visco-supplémentation’’ est le seul traitement spécifique non chirurgical de l’arthrose du genou actuellement remboursé. Il n’est prescrit qu’après échec des médicaments contre la douleur et des anti-inflammatoires. Il aide à reconstituer le liquide synovial dans lequel baigne le cartilage de l’articulation. Il vise ainsi à réduire les symptômes douloureux de l’arthrose et à prévenir son aggravation. »

Marché du genou

Pire :   le déremboursement de ces traitements de l’arthrose aura pour effet non seulement de pénaliser l’accès aux soins, mais risque également d’entraîner un report des patients vers des prises en charge plus coûteuses, au premier rang desquelles la chirurgie réparatrice.Où l’on comprend ce qu’il en est de l’équilibre du marché du genou.

 Ce sont des entreprises qui pleurent dans le désert : elles supplient Marisol Touraine, ministre de la Santé, de renoncer au déremboursement total et définitif des solutions visco-élastiques d’acide hyaluronique. La ministre les entendra-t-elle ? La France est-elle encore un pays riche ?

A demain

Après la mort d’Isabelle Dinoire : quel est le prix à payer pour vivre avec un visage greffé ?

 

Bonjour

La remarquable série américaine « The Knick » 1 en témoigne à merveille : les grandes prouesses chirurgicales sont des objets de passion pure. Un siècle plus tard la première greffe du « visage » n’avait pas échappé à cette règle jamais écrite. C’était en 2005, au CHU d’Amiens-Picardie. Onze ans plus tard on garde en mémoire le tohu-bohu médiatique, le choc des Egos, les pauvres rumeurs sur les dessous-de-table, les digressions philosophiques et éthiques, les duels lexicographiques entre les tenants du visage et ceux de la face. Et l’espoir dans le progrès.

Isabelle Dinoire, donc. Né en 1967, totalement défigurée après avoir été mordue en mai 2005 par son labrador. A été greffée en novembre de la même année. Quinze heures de bloc. Première mondiale et considérable exploit technique. Equipe dirigée par les Pr Bernard Devauchelle, chef du service de chirurgie maxillo-faciale du CHU d’Amiens et Jean-Michel Dubernard, chef du service urologie et transplantations à l’hôpital Edouard Herriot de Lyon.

La greffe du triangle facial formé par le nez, la bouche et la mâchoire avait été réalisée à partir d’un greffon prélevé sur une donneuse en état de mort cérébrale encéphalique, avec l’autorisation de la famille. On avait, alors, retrouvé un peu des accents propres aux grands exploits chirurgicaux. Les premières greffes de rein, celle du cœur. Il y avait aussi eu en 1998 à Lyon (Pr Dubernard), la première main greffée Cette fois la face, mieux : la figure, le visage.

Belles âmes

 Isabelle Dinoire est morte le 22 avril 2016 à l’âge de 49 ans. On ne l’apprend que maintenant après une révélation du Figaro. Le délai de décence aura-t-il été respecté ? Mais déjà de nouvelles interrogations, un début de controverse, un soupçon de polémique. Quelle est la cause de la mort ? De belles âmes s’interrogent sur le prix qui devrait, ici, être raisonnablement payé.

On revient sur les suites de son calvaire, les contraintes des traitements immunologiques antirejet. L’hiver dernier, elle avait subi un nouveau rejet du greffon et, dit-on, perdu une partie de l’usage de ses lèvres. Par ailleurs, les lourds traitements antirejet qu’elle devait prendre à vie auraient « favorisé » la survenue de deux cancers. Le 6 septembre le CHU d’Amiens Picardie  avait confirmé la mort en évoquant simplement « une longue maladie » :

« Suite à la publication d’informations ce jour concernant Mme D, première patiente au monde ayant bénéficié d’une greffe faciale réalisée par le Pr Devauchelle et ses équipes le 27 novembre 2005, le CHU Amiens-Picardie confirme le décès de la patiente le 22 avril dernier, entourée de sa famille.

En accord avec la volonté de ses proches, aucun avis de décès n’avait alors été publié dans la presse, pour préserver leur légitime intimité en ces moments douloureux. Mme D. est décédée des suites d’une longue maladie. »

Résultats exceptionnels

Devant la somme des questions posées le CHU a ensuite précisé  que la morte était due à la « récidive d’une tumeur maligne » rare qui ne peut être « scientifiquement reliée » au traitement immunosuppresseur antirejet qui lui était administré. Ci-après le deuxième communiqué de presse :

« L’histoire de Mme D., la première patiente transplantée de la face pour une défiguration liée à une morsure de chien illustre parfaitement les enjeux de la transplantation faciale.  La réussite chirurgicale fut remarquable, la restauration du visage lui permettant de retrouver une identité, une vie sociale et toutes les fonctions de la face qui avait été détruite lors de la défiguration traumatique. Les résultats furent d’emblée exceptionnels, conduisant d’autres équipes à lancer des programmes de transplantation faciale à travers le monde.

Mais les complications de cette transplantation furent aussi celles de l’immunosuppression et du rejet : développement de certaines infections, d’une tumeur liée à l’immunosuppression qui a été traitée, maitrisée et suivie depuis 6 ans, diminution de la fonction rénale, et apparition d’une hypertension.

Perte de la partie inférieure

Enfin, même si la patiente n’a présenté que deux épisodes de rejet aigu la première année de transplantation, elle a développé au cours de la 9ème année de greffe un rejet chronique ayant conduit à une obstruction partielle des artères de son greffon et à une perte de la partie inférieure de son greffon facial en juin 2015 malgré les modifications du traitement immunosuppresseur qui avaient été introduites lors de l’apparition des premiers signes de rejet chronique en novembre 2014.

La prise en charge de la perte partielle de son greffon facial a fait l’objet d’une reconstruction chirurgicale en Janvier 2016 avec une issue favorable qui lui a permis de retrouver un état fonctionnel antérieur. Au printemps 2016, lors de bilans mensuels, a été révélée une récidive d’une tumeur maligne opérée à l’été 2015, cette fois malheureusement hors de toute ressource thérapeutique. Tumeur rare dont la nature ne peut être scientifiquement reliée au traitement immunosuppresseur.

 Madame D. est décédée dans le service de chirurgie  maxillo-faciale du CHU Amiens – Picardie   entourée des siens et de l’équipe le 22 avril 2016. »

Ne pas désespérer

Sans doute le CHU Amiens Picardie (ou l’équipe médicale) devra-t-il aller plus loin dans ces explications. Des doutes subsistent en effet quant à l’impact des traitements immunosuppresseurs administré au long cours. Depuis novembre 2005 des transplantations partielles ou totale de la face ont été pratiquée aux Etats-Unis, en Espagne, en  Chine, en Belgique, en Pologne et en Turquie Au total, trente-six greffes  dont dix en France : trois effectuées en collaboration par les équipes d’Amiens et de Lyon et sept par celle de l’hôpital Henri-Mondor.

La transplantation de la face donne en général des résultats fonctionnels et esthétiques très supérieurs à ceux offerts par la chirurgie conventionnelle réparatrice, notamment pour ce qui est de la récupération des fonctions de phonation, de déglutition et de mastication…

« Toutefois la transplantation faciale est encore en cours d’évaluation, souligne le CHU d’Amiens-Picardie. Elle s’inscrit dans des programmes de recherche clinique et ne peut pas être considérée comme une activité de routine. » Toujours la même question, éthique, celle du prix à payer 2. Ce prix est-il, ou non, trop élevé ? Sur cette question découvrir The Knick peut aider à ne pas désespérer.

A demain

1 Nous sommes à l’hôpital Knickerbocker de New York en 1900. Le Dr John Thackery (inspiré de William Halsted), récemment nommé à la tête du service de chirurgie, est (difficilement) rejoint par le Dr Algernon Edwards (inspiré de Marshall Taylor et Louis T. Wright, diplômé de Harvard et ayant pratiqué à Londres et Paris. Le premier se bat contre ses (puis les) addictions pour atteindre ses ambitions. Le second doit lutter contre les préjugés raciaux et gagner le respect de la population majoritairement blanche de l’hôpital et de la ville. Les loups, innombrables, rodent. La religion est dans la place, de même que l’alcool, l’opium et la prostitution. L’eugénisme est en gestation avancée. La chirurgie commence sa révolution. Clive Owen est en lévitation et Steven Soderbergh au zénith.

2 Dans un avis très controversé (« L’allotransplantation de tissu composite (ATC) au niveau de la face (Greffe totale ou partiale d’un visage » – n° 82 daté du 6  février 2004) le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) écrivait :

« Le traitement immunosuppresseur à vie fait passer la personne d’une situation de handicap majeur à celle d’un authentique risque vital. Dans les situations où il existerait cependant un consensus sur l’épuisement des possibilités d’autogreffe ou de prothèse, avec une demande très forte, et donc la possibilité d’une telle greffe, l’idée même d’un consentement informé est illusoire (…) Le traitement immunosuppresseur à vie, immédiatement toujours parfaitement accepté, risque de devenir à long terme insupportable, à l’occasion par exemple d’une maladie intercurrente ou du vieillissement. Qu’en sera t-il alors du prix à payer, c’est à dire d’une destruction rapide inéluctable de son visage ? »