Cancers et aliments « ultras-transformés » : jusqu’où  traduire sans trahir la vérité ?  

Bonjour

C’est un bien beau cas clinique pour école de journalisme (médical). D’un côté une publication (scientifique). De l’autre un communiqué (de presse). Entre les deux le monde, immense, passionnant, toujours renouvelé, de la traduction et des interprétations. Voici ce  dossier.

La publication est celle, signée par un groupe de chercheurs français, dans le  British Medical Journal : « Consumption of ultra-processed foods and cancer risk: results from NutriNet-Santé prospective cohort » 1

Le communiqué de presse est celui de l’Inserm :  « Consommation d’aliments ultra-transformés et risque de cancer » :

« Une nouvelle étude associant des chercheurs de l’Inserm, de l’Inra et de l’Université Paris 13 (Centre de recherche épidémiologie et statistique Sorbonne Paris Cité, équipe EREN) suggère une association entre la consommation d’aliments ultra-transformés et le sur-risque de développer un cancer.

« Au total, 104 980 participants de la cohorte française NutriNet-Santé ont été inclus. Au cours du suivi (8 ans), 2 228 cas de cancers ont été diagnostiqués et validés. Une augmentation de 10% de la proportion d’aliments ultra-transformés dans le régime alimentaire s’est révélée être associée à une augmentation de plus de 10% des risques de développer un cancer au global et un cancer du sein en particulier ».

Attention-précaution :

« Parmi les différentes hypothèses qui pourraient expliquer ces résultats, la moins bonne qualité nutritionnelle globale des aliments ultra-transformés ne serait pas la seule impliquée, suggérant des mécanismes mettant en jeu d’autres composés (additifs, substances formés lors des process industriels, matériaux au contact des aliments, etc.). »

Et encore :

« Ces résultats doivent donc être considérés comme une première piste d’investigation dans ce domaine et doivent être confirmés dans d’autres populations d’étude. Notamment, le lien de cause à effet reste à démontrer. »

Nous sommes donc ici dans les terres incertaines de la corrélation, sous les longitudes de la suggestion, bien loin des pôles de la causalité. Pour autant l’Inserm poursuit en « contextualisant » :

 « Durant les dernières décennies, les habitudes alimentaires se sont modifiées dans le sens d’une augmentation de la consommation d’aliments ultra-transformés qui contribuent aujourd’hui à plus de la moitié des apports énergétiques dans de nombreux pays occidentaux. Ils se caractérisent souvent par une qualité nutritionnelle plus faible, mais aussi par la présence d’additifs alimentaires, de composés néoformés et de composés provenant des emballages et autres matériaux de contact.

Des études récentes ont montré des associations entre la consommation d’aliments ultra-transformés et un risque accru de dyslipidémies, de surpoids, d’obésité, et d’hypertension artérielle. Toutefois, aucune étude n’a porté sur le risque de cancer, alors que des expérimentations chez l’animal suggèrent de potentiels effets cancérogènes de plusieurs composants habituellement présents dans les aliments ultra-transformés. »

Compotes de fruits plus ou moins sucrées

Mais encore ? Et l’Inserm de souligner que des résultats ne doivent être considérés que « comme une première piste d’investigation dans ce domaine », qu’ils « doivent être confirmés dans d’autres populations d’étude » que « notamment, le lien de cause à effet reste à démontrer » (sic). Ce qui ne l’empêche nullement de cibler les aliments « ultra-transformés » qui pourraient être concernés. Traduction :

« Les compotes de fruits avec seulement du sucre ajouté sont considérées comme des «aliments transformés», tandis que les desserts aux fruits aromatisés avec du sucre ajouté, mais également des agents texturants et des colorants sont considérés comme des «aliments ultra-transformés

« Les viandes rouges ou blanches salées sont considérées comme des «aliments transformés» alors que les viandes fumées et/ou avec des nitrites et des conservateurs ajoutés, comme les saucisses et le jambon, sont classées comme «aliments ultra-transformés».

« De même, les conserves de légumes uniquement salées sont considérées comme des «aliments transformés» alors que les légumes industriels cuits ou frits, marinés dans des sauces et/ou avec des arômes ou texturants ajoutés (comme les poêlées industrielles de légumes) sont considérés comme des «aliments ultra-transformés».

En tête de la Une du Monde (daté du 17 février) on peut lire ceci :

«  Plats cuisinés, boissons sucrées… Une étude révèle des risques de cancer. Les aliments dits ultra-transformés favorisent le cancer, selon une grande étude menée en France auprès de plus de 100 000 personnes et publiée dans la presse scientifique

 Un lien statistique a été établi entre la survenue de la maladie et la consommation de certains aliments comme les barres chocolatées, les plats cuisinés et les boissons sucrées (…)  Ce sur-risque de cancer, qui doit encore être confirmé, s’ajoute aux risques déjà établis : obésité, hypertension, taux de lipides anormaux. »

Voilà bien un cas clinique pour école de journalisme (médical) et responsables (éditoriaux et politiques)

A demain

1 BMJ 2018; 360 doi: https://doi.org/10.1136/bmj.k322 (Published 14 February 2018)Cite this as: BMJ 2018;360:k322

 

Pharmacie : le géant Boehringer n’apprécie pas le traitement réservé à son Pradaxa® 

 

Bonjour

Habituellement ce sont des affaires qui ne sortent pas des cocons feutrés du monde pharmaceutique. Tel n’est pas le cas avec l’affaire Pradaxa®, du nom du célèbre anticoagulant de la multinationale Boehringer Ingelheim 1. Cette dernière se dit « surprise » et « ne partage pas » les éléments de l’avis rendu par la Haute Autorité de Santé. Cette HAS vient en effet de faire passer niveau de Service Médical Rendu (SMR) de Pradaxa® « d’important » à « modéré ». Une décision totalement injustifiée selon Boehringer qui « place la France dans une situation singulière par rapport aux autres pays européens ».

Et Boehringer Ingelheim de « réaffirmer sa profonde conviction dans les bénéfices de Pradaxa® et sa place dans la stratégie thérapeutique, démontrés par les études conduites sur plusieurs centaines de milliers de patients à travers le monde ».

Le Pradaxa® (dabigatran)  est un anticoagulant oral. Dosé à 75 mg et à 110 mg, il est utilisé dans la prévention des accidents thromboemboliques veineux dans le cadre d’une chirurgie pour la pose d’une prothèse de hanche ou du genou. Dosé à 110 mg et à 150 mg, il est utilisé dans la prévention des accidents vasculaires cérébraux (AVC) et de la formation de caillots chez les adultes présentant un trouble du rythme cardiaque ( « fibrillation atriale non valvulaire ») ainsi que dans le traitement des thromboses et des embolies pulmonaires et en prévention des récidives.

D’important à modéré

Tout résulte ici de la publication, le 9 février dernier, de l’avis de la Commission de Transparence (CT) concernant le Pradaxa® – avis émis dans le cadre de la réévaluation de l’ensemble de la classe des anticoagulants oraux directs (AOD).  Cet avis considère le SMR de Pradaxa® comme ‘’modéré’’, revenant ainsi sur l’avis rendu en 2016 par la même autorité, qui reconnaissait à Pradaxa® un SMR ‘’important ‘’, observe Boehringer Ingelheim.

Que s’est-il passé en si peu de temps pour que l’on en vienne à un tel déclassement ? Il faut ici rappeler que la firme avait déjà publiquement attaqué, il y a trois ans, la Commission de Transparence pour les mêmes raisons : « Praxada® : Boehringer Ingelheim voit rouge et menace la Commission de Transparence ».

Boehringer Ingelheim avait alors alerté la presse et disait ne pas comprendre et ne pas partager l’évaluation défavorable de la Commission. La firme réaffirmait alors que Pradaxa® offre un bénéfice médical important en prévention des accidents vasculaires cérébraux (AVC) chez les patients souffrant d’une fibrillation atriale. Et Boehringer Ingelheim annonçant qu’elle userait de tous les recours légaux pour faire appel des conséquences de cet avis concernant le remboursement de Pradaxa®.

Cette réaction était d’autant plus vive que deux des concurrents de ce médicament conservaient un SMR « important ». Elle avait semble-t-il atteint son objectif puisque nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation identique.

100 000 patients traités en France

Aujourd’hui Boehringer prend soin de souligner qu’il est le seul laboratoire commercialisant un anticoagulant oral  à mettre à disposition des médecins un agent de réversion (Praxbind®)  permettant une maîtrise du risque hémorragique dans des situations d’urgence pour les patients sous Pradaxa®.  « Notre souhait, conclut la firme,  est que les 100 000 patients traités en France puissent continuer à bénéficier de Pradaxa® car les études en vraie vie (sic) menées depuis 2012 confirment le rapport bénéfice/risque de Pradaxa®. C’est pourquoi nous abordons avec détermination les prochaines étapes de ce processus dans les semaines à venir. »

Où l’on comprend que bien des éléments nous manquent pour saisir la totalité des éléments de cette nouvelle affaire. Sans doute faut-il ici ajouter une pièce datant d’octobre 2016 : la décision prise par la Haute Autorité de Santé, au vu des revendications transmises par Boehringer Ingelheim  concernant son Pradaxa®.

« Considérant que le chiffre d’affaires du produit Pradaxa® est supérieur à vingt millions d’euros » la HAS estimait qu’il était « susceptible d’avoir un impact significatif sur les dépenses de l’assurance maladie ».  En conséquence il était décidé que la « Commission évaluation économique et de santé publique » procéderait à l’évaluation médico-économique de ce produit. Ce document date du 26 octobre 2016. Il est signé par la présidente de la HAS d’alors : Agnès Buzyn.

A demain

1 Boehringer Ingelheim se présente comme une entreprise familiale, engagée dans la recherche et développement, qui figure parmi les vingt premières entreprises du médicament au monde. En 2016, Boehringer Ingelheim a réalisé un chiffre d’affaires de 15,9 milliards d’euros. Avec plus de trois milliards d’euros d’investissements, les dépenses en Recherche & Développement représentent 19,6 % du chiffre d’affaires du groupe.

Rougeole : le cas mortel aurait été contracté au sein même du CHU de Poitiers. Et après ?

Bonjour

Nous sommes, dans ce dossier, au stade de la structuration en feuilleton. Après les premiers appels loco-régionaux, après le défilé médiatique mécanique des chiffres,  le premier mort. Non pas à Bordeaux mais à Poitiers. Dans un CHU, qui plus est. La mort d’une femme âgée de 32 ans et qui n’était pas vaccinée. Une mort dans un contexte épidémique bien connu depuis plusieurs mois par les autorités sanitaires.

14 février. Invitée matinale de France Inter : Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé. Interrogée sur le sujet la ministre remplit son rôle : vacciner les plus petits, se faire vacciner si on ne l’a pas été, retrouver son carnet de santé. Et, le cas échéant, prendre rendez-vous avec son généraliste pour se protéger et protéger son entourage. Le bon sens en action.

Une question toutefois : la victime décédée à Poitiers n’aurait-elle pas contracté l’infection rougeoleuse dans le CHU poitevin où elle avait été hospitalisée ?  La ministre dit ne pas savoir .  Elle fera « remonter » . Mais la ministre sait-elle que, désormais, tout va plus vite qu’hier ? Dans un entretien accordé à Centre Presse (Emmanuel Coupaye)  Yolande Riquelmé, la mère de la victime, affirme que sa fille Jessica, jeune mère de famille, a contracté la maladie aux services des urgences, où elle faisait hospitaliser son père à la fin de janvier :

« Une personne est morte de la rougeole à Poitiers, a annoncé ce mardi 13 février à Bordeaux l’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine. La victime est une jeune mère de famille de 31 ans, Jessica Riquelmé, demeurant à Poitiers, hospitalisée au CHU le 1er février et plongée dans un coma artificiel le lendemain pour soulager ses douleurs. Ses obsèques sont prévues ce jeudi. Le CHU a présenté ses condoléances à la famille en indiquant que son décès survenait dans un « contexte de comorbidités sévères complexes ». Elle n’était pas vaccinée (…)

 « ‘’C’était fin janvier, Jessica était  allée aux urgences du CHU de Poitiers pour faire hospitaliser son père’’, raconte Yolande Riquelmé, mère de Jessica. « C’était au moment de l’épidémie de rougeole, il y a avait des gens partout qui attendaient pour ça. Ils n’avaient pas encore mis les masques de protection, il n’y avait pas  les messages de prévention, ils l’ont fait après. On l’a vu quand on est revenus avec Jessica. Elle ne se sentait pas bien depuis quelques jours. J‘avais appelé le  médecin, il ne pouvait pas nous prendre tout de suite, on devait y aller le lendemain.

«  Je l’ai emmenée aux urgences le 1er février, elle était bleue, elle avait 41°C de fièvre ! Ma fille faisait partie de ces enfants qui étaient passés à côté de la vaccination, à cette époque-là on nous disait que ça n’était pas nécessaire. Quand ils l’ont vue, ma fille était très mal. Elle souffrait énormément. Ils l’ont placée en coma artificiel. Ils m’ont dit que son pronostic vital était engagé. Ils l’ont intubée, ils l’ont placée sous respiration artificielle. Elle n’avait pas de problèmes de santé particuliers. Elle souffrait d’obésité, elle avait la bronchite chronique des fumeurs. Elle a déclaré une pneumonie, son état s’est fortement dégradé. Les  médecins m’ont appelée samedi 10 février car elle faisait une embolie. Elle n’y a pas survécu.

 « Je trouve désolant d’aller aux urgences pour quelqu’un et d’en ressortir malade. Le jour où elle est venue aux urgences, il n’y avait pas que la rougeole, il y avait aussi la grippe B. Je ne sais pas s’il y a eu une faute, de toute façon, on ne saura jamais. J’ai demandé la transmission de son dossier médical. Depuis, je contacte tout le monde, tous ceux qui l’ont cotôyée pour qu’ils se vaccinent, c’est capital. J’ai même prévenu les écoles. Une personne qui est venue désinfecter l’appartement m’a dit qu’elle n’était pas vaccinée, elle va le faire. Il faut que les gens se fassent vacciner. Pour Jessica, on m’avait dit que les gens jeunes résistent mieux… »

 Depuis Paris

Depuis Paris, la Direction Générale de la santé appelle désormais tous les professionnels médicaux aux antécédents incertains « à mettre à jour leur vaccination pour éviter la propagation de cette maladie ». « Grâce à la vaccination, le virus de la rougeole a circulé à très bas bruit pendant des années. Aujourd’hui, à l’heure de cette recrudescence, on se retrouve avec des jeunes adultes dont le système immunitaire n’a jamais été confronté au virus » , explique à l’AFP Daniel Lévy-Brühl, responsable de l’unité chargée des infections respiratoires et de la vaccination au sein de l’agence sanitaire Santé Publique France. Il ajoute :

« C’est le reflet de l’histoire de la vaccination en France : il y a des gens de 20 à 40 ans qui ont grandi sans être vaccinés et se retrouvent aujourd’hui non immunisés. Il reste un énorme réservoir de sujets non immunisés, qui peuvent être demain les prochains cas de rougeole, voire de décès. »

Selon Daniel Lévy-Brühl, vingt-et-une personnes sont mortes de la rougeole depuis 2008, pour l’essentiel de jeunes adultes non (ou mal) vaccinées. « Ma fille faisait partie de ces enfants qui étaient passés à côté de la vaccination, à cette époque-là on nous disait que ça n’était pas nécessaire » dit la mère de Jessica. Qui ?

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« Etat végétatif persistant » au CHRU de Nancy : que dira, cette fois, le Conseil d’Etat ?

Bonjour

Nouveau drame, nouveaux déchirements. L’Agence France Presse nous apprend que le Conseil d’Etat examinait, ce jeudi 28 décembre, le « cas d’Inès ». Inès, âgée de 15 ans et depuis juin 2014 dans un « état végétatif persistant ». Inès au cœur d’une bataille judiciaire opposant ses parents au centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nancy.

Le 7 décembre, la justice a donné raison au CHRU qui souhaite « laisser mourir la jeune fille ». « Celle-ci souffre d’une maladie neuromusculaire auto-immune et elle est hospitalisée à la suite d’une crise cardiaque » rapporte l’AFP. Or les parents d’Inès s’opposent à la décision du CHU. « Ils veulent qu’on maintienne leur fille en vie, car ils veulent croire en une guérison » explique Me Frédéric Berna, leur avocat. Des parents persuadés que leur fille est encore capable de certains mouvements – volontaires selon eux. Des mouvements réflexes affirment les médecins.

Que peut la justice ? Trois experts, mandatés par le tribunal administratif, ont estimé qu’Inès était plongée « dans un état végétatif persistant » et qu’elle « n’a pas et n’aura plus jamais la capacité d’établir le moindre contact » avec ses proches. Que peut la médecine ? Le CHRU de Nancy a lancé une « procédure collégiale » visant à arrêter les soins. Les parents avaient saisi la justice administrative s’y opposer. Ils avaient quinze jours pour contester la décision du tribunal administratif de Nancy devant le conseil d’Etat, ce qu’ils ont fait.

« Trois juges siègent à l’audience jeudi, une exception qui traduit la sensibilité de l’affaire, un seul juge étant habituellement désigné, nous explique l’AFP. Par ailleurs, le président de la section des contentieux, Bernard Stirn, est présent à l’audience, qui se tient à huis clos. » Au vu de la décision (controversée) du Conseil d’Etat dans l’affaire Vincent Lambert le doute n’est guère permis.

Le CHRU de Nancy « ne prendra aucune décision hâtive » et attendra « évidemment » un éventuel arrêt du Conseil d’Etat avant d’arrêter les soins, avait préalablement déclaré à l’AFP l’avocat de l’hôpital, Me Bertrand Marrion. « Le mieux pour Inès serait d’avoir un consensus général. Peut-être qu’avec toutes ces prises de position, d’experts et de tribunaux, les parents reviendront sur leur opposition », a-t-il espéré. On peut toujours, contre vents et marées, espérer.

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Mineurs, tabac et jeux d’argent : les buralistes ne respectent pas la loi. Qui s’en plaindra ?

 

Bonjour

Rien de plus parlant qu’un bureau de tabac-café-presse-PMU. Rien de plus chaleureux, parfois. Rien de plus addictif. Rien de plus beau tableau pouvant refléter une réalité pathologique légalement entrentenue– un bon clinicien a tout compris en quelques minutes. Ce sont là des espaces officiellement respecteux des lois qui justifient leur existence et leurs commerces.

On compte environ 25 000 buralistes en France – des commerçants indépendants et préposés de l’administration. « C’est l’Etat qui délègue la vente du tabac à ces professionnels, dans le cadre d’un monopole (chaque buraliste signant un traité de gérance avec Les Douanes), expliquent-ils.  Une particularité qui explique que la profession commercialise aussi des produits réglementés comme les timbres fiscaux, les jeux de la Française des Jeux et du PMU, ou encore des produits de La Poste. »

Et puis ce papier du Monde (Denis Cosnard) qui nous apprend que pour un adolescent, acheter dans un bureau de tabac un ticket réservé aux adultes est un jeu d’enfant. « La loi n’est absolument pas respectée. C’est ce qui ressort des campagnes de test effectuées par la  ‘’Française des jeux’’ dont les résultats sont dévoilés dans un rapport parlementaire publié jeudi 14  décembre. Des chiffres si alarmants que la direction de l’ entreprise publique appelle aujourd’hui l’Etat à intervenir. »

« La Française des jeux, connue pour le Loto, l’ Euromillions , Illiko , etc., réalise régulièrement des opérations de  » testing  » chez ses détaillants. Quelques centaines de points de vente sont mis à l’ épreuve chaque année . Des adolescents de 16 ou 17 ans tentent d’acheter un jeu d’argent, ou de parier sur un résultat sportif ,  sous la  surveillance d’inspecteurs de l’entreprise. Le bilan est éloquent. En  2016, le taux de -conformité n’atteignait guère plus de 22  %, souligne le rapport des députés Olga Givernet (LRM) et Régis Juanico (PS). » 

«  » Autrement dit, 78  % des points de vente ne respectaient pas l’interdiction de vente auxmineurs.  » ( …) Près de deux détaillants sur trois ferment toujours les yeux. Face à un adolescent, ils font comme s’ils avaient affaire à un jeune adulte, et ne demandent pas de carte d’ identité pour vérifier. » 

Or les jeux d’argent sont interdits aux mineurs depuis un décret de 2007. En pratique , cet interdit n’est guère respecté. En  2014, près de 33  % des jeunes de 15 à 17 ans interrogés par l’Observatoire des jeux déclaraient avoir joué à un jeu d’argent ou de hasard au cours de l’année. Un constat déjà établi par  la Cour des comptes en  2016. Un constat que l’on retrouve, dramatiquement, pour les ventes de tabac. Un constat dont l’exécutif ne se soucie pas ; mieux : qu’il refuse de voir. On pourrait, démocratiquement, se demander pourquoi la loi n’est pas respectée par cette profession réglementée dans ces espaces à ce point réglementés.

A demain.

Suicides à l’AP-HP : tout ce que Martin Hirsch dit à « L’Obs » ; et tout ce qu’il ne lui dit pas

Bonjour

Poursuivant la promotion de son dernier ouvrage Martin Hirsch a accordé un entretien à L’Obs (sur abonnement). Depuis quatre ans déjà à la tête de l’AP-HP, le directeur général estime qu’il faut « réhumaniser » l’hôpital. A la fois un aveu et un programme.

Il évoque brièvement les impossibles urgences, la perversité de la tarification à l’activité, la vie qui n’a pas de prix et les soins qui ont un coût, des besoins infinis et un budget qui ne l’est pas. Il dénonce la « loi Bachelot de 2009 » et ses « pôles » –  défend une vision plus humaine via les « conseils de service ».

Et puis cette question : «  Depuis le début de l’année, des infirmiers se sont suicidés à Cochin, à Saint-Louis, à Pompidou … En décembre 2015, c’est un cardiologue, le Pr Jean-Louis Mégnien qui s’était lui aussi donné la mort à Pompidou. Quelles mesures ont été prises pour éviter que de tels drames ne se reproduisent ? »

Réponse : « Au-delà des premières actions mises en œuvre pour mieux détecter, mieux signaler et faire intervenir des personnes neutres quand un conflit se déclenche, nous avons encore beaucoup à faire. Des propositions ont été transmises aux organisations syndicales et passeront devant nos instances d’ici à la fin de l’année. »

Harcèlement moral

Fin octobre, après des déclarations du directeur général sur le harcèlement hospitalier, le bureau de l’association nationale Jean-Louis Mégnien avait publié un communiqué. Extraits :

« L’AP-HP connaît un grand nombre d’affaires de harcèlement moral. Certaines ont eu une fin tragique, comme celle qui a touché le Pr Jean-Louis Mégnien, alors qu’une alerte sur le harcèlement présumé dont il a été victime avait été lancée directement auprès de M. Martin Hirsch. Plusieurs autres situations de harcèlement moral ont valu à l’AP-HP d’être condamnée, et ce de façon définitive dans au moins deux cas récents, l’un à l’hôpital Ambroise Paré, l’autre à l’hôpital Henri Mondor (…) »

Les responsables de cette association précisaient avoir écrit à deux reprises au directeur général de l’AP-HP (avec copie à la ministre) : la première fois en février 2017 (copie à Marisol Touraine) ; a deuxième en juin 2017 (copie à Agnès Buzyn). L’association s’étonnait que les personnes désignées par la justice administrative comme auteurs de faits de harcèlement moral n’aient été en aucune manière sanctionnées.

Cœur ouvert

« M. Martin Hirsch ne nous a pas répondu, précisaient-ils. L’attitude de la direction générale de l’AP-HP n’est pas acceptable car elle ne fait qu’encourager de tels agissements. Nous constatons aussi des actes de maltraitance de la part de certains hauts responsables administratifs, sans réaction de la part de leur hiérarchie. L’un d’eux accusé de harcèlement sexuel a même été promu. »

Plus généralement, et au-delà des cas individuels, l’association s’interrogeait sur la détérioration des conditions de travail à l’hôpital public. « La gestion des ressources humaines est marquée par la dureté, la déshumanisation, la soumission brutale aux impératifs comptables plutôt qu’au respect de l’Etat de droit, de la qualité des soins et de la dignité des personnels, concluaient les responsables. La succession de suicides d’agents de l’hôpital public en est le symptôme le plus inquiétant. Il est grand temps de remettre en cause ces pratiques managériales pathogènes. »

L’ouvrage du directeur général a pour titre « L’hôpital à cœur ouvert ».

A demain

 

Le « Mois sans tabac » sera sans cigarette électronique. Invraisemblable déni politique

Bonjour

Ne pas se lasser: mesurer ce que peut-être la profondeur abyssale d’un déni. Résumons. Le ministère des Solidarités et de la Santé et « Santé publique France » (en partenariat avec l’Assurance Maladie) viennent de lancer la 2e édition de #MoisSansTabac. Mais que serait un lancement sans un communiqué de presse rédigé par des « communicants » ? Le voici : « Mois sans tabac, 2e édition : pour arrêter de fumer ensemble et en équipe ».

C’est là une décalque du « Stoptober » britannique lancé en 2012 – opération pleinement maîtrisée qui, cette année encourage ouvertement le recours à l’e-cigarette. En France (bilan catastrophique, 32% de fumeurs réguliers, plus de 75.000 décès prématurés) la cigarette électronique n’existe toujours pas dans la sphère politique sanitaire. De ce point de vue la politique d’Emmanuel Macron est un parfait copié-collé de celle de François Hollande. Et Agnès Buzyn a choisi les mêmes impasses que Marisol Touraine. Sans jamais la moindre justification.

#MoisSansTabac, donc. « Cette opération nationale, qui incite de manière positive (sic) les fumeurs à arrêter le tabac pendant 30 jours, se déroule durant tout le mois de novembre (…). Le collectif est au cœur de cette 2e édition qui invite les participants à arrêter de fumer en équipe. Pour renouveler le succès de la première édition de nouveaux moyens sont déployés : des équipes sur les réseaux sociaux, une Fan zone itinérante pour soutenir l’arrêt du tabac et un duo très médiatique (sic) prêt à relever le défi. »

« Fêtard ou pantouflard » ?

Le « duo très médiatique » ? Ce sera Laurent Romejko  coaché par Michel Cymes (que l’on ne présente plus depuis des années). « A travers une web série de six épisodes, les internautes pourront suivre les étapes de leur coaching ». Ce n’est pas tout. Le barnum et le jacobinisme ayant leur limites les cerveaux de  #MoisSansTabac s’appuient cette année « sur un élan collectif renforcé » avec la possibilité de « rejoindre une équipe pour partager et vivre ensemble ce moment (sic) ».

Le « concept » est de créer des « équipes / groupes » par « affinités / méthodes / régions ». On appréciera ici l’élégance des noms donnés aux groupes  qui se constitueront via Facebook ; « 16 équipes thématiques définissent avec humour les modes de vie des participants (fêtard ou pantouflard) ou leur type d’aide à l’arrêt (patché, coaché, vapoteur…) et les 17 équipes régionales leur appartenance géographique. Où l’on voit la cigarette électronique mise au rang des supplétifs humoristiques. Où l’on perçoit le postulat d’un humour qui aurait des vertus thérapeutiques. En l’absence de tout spécialiste de l’addiction tabagique. Le tout sous la férule tissulaire jacobine :

« Chaque région de France dispose d’un ambassadeur #MoisSansTabac. Son rôle en lien avec l’Agence Régionale deSsanté et le réseau des caisses d’Assurance Maladie est d’inciter à des actions collectives régionales : en entreprises, au sein des établissements scolaires, des hôpitaux, des fédérations sportives… ».

Sans oublier la langue de bois y afférent : « La première campagne française de marketing social, inspirée de l’opération anglaise Stoptober a fortement mobilisé les participants et a connu un large succès. 180 000 personnes se sont inscrites à la première édition et ont tenté d’arrêter de fumer ». Combien y sont parvenues ? Nul ne le sait. Et nul ne le saura jamais.

A demain