Mutations du VIH : alerte aux premières contaminations sous prophylaxie pré-exposition

Bonjour

C’est une publication qui, au choix, rassurera ou sonnera comme une alerte : « Brief Report: Incidence of HIV in a Nationwide Cohort Receiving Pre-exposure Prophylaxis for HIV Prevention » (J Acquir Immune Defic Syndr. 2019 Dec 15;82(5):427-430.). Une information heureusement reprise par Le Quotidien du Médecin (Charlène Catalifaud).

Les auteurs américains rapportent six cas d’infection par leVIH chez des personnes sous prohylaxie pré-exposition (PrEP). Des données issue d’une « étude de cohorte rétrospective en vie réelle » menée sous l’égide de la Veterans Health Administration. Soit 825 personnes ayant démarré une PreP (emtricitabine/fumarate de ténofovir disoproxil, Truvada® et génériques) entre juillet 2012 et avril 2016 avec prise quotidienne – âge moyen 41 ans – durée médiane d’utilisation de la PreP : 8 mois.

Infectées malgré une prise correcte du traitement.

Quatre des personnes infectées ont fait état d’interruptions de traitement prophylactique allant de 4 à 162 jours. Elles ont été infectées au cours des périodes où elles n’étaient plus sous PrEP. Les deux autres personnes ont été infectées malgré une prise correcte du traitement. Et l’analyse génomique du VIH a montré que celui-ci était porteur d’une mutation appelée M184V au niveau de la transcriptase inverse, mutation associée à une résistance à l’emtricitabine, un des antirétroviraux de la PreP.

Rappelons qu’en France plus de 20 000 personnes ont depuis 2016 déjà eu recours à la PrEP  (derniers chiffres communiqués par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) 1.

« Les résultats actualisés montrent que la diffusion de la PrEP en France se poursuit et s’intensifie. Ainsi, le nombre de personnes de 15 ans et plus ayant initié un traitement par Truvada® ou générique pour une PrEP depuis 2016 atteint 20 478 au 30 juin 2019, soit le double du chiffre atteint fin juin 2018.  La grande majorité (80 à 85%) des utilisateurs renouvellent leur traitement d’un semestre à l’autre, suggérant un bon niveau de maintien de la PrEP  après son initiation.

« Les utilisateurs de la PrEP sont principalement des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), âgés de 37 ans en moyenne, résidant en Ile-de-France ou dans une grande métropole. L’utilisation de la PrEP reste rare dans les DOM-TOM où, par ailleurs, les nouveaux diagnostics de séropositivité sont les plus nombreux. Conformément aux conditions de prescription actuelles (sic) l’initiation de la PrEP est très majoritairement effectuée à l’hôpital  (dans 90% des cas). Il en est de même pour son renouvellement (85% des cas). »

 Autoriser les médecins généralistes à pouvoir prescrire ?

« Les chiffres illustrent la réelle appropriation de cette stratégie de prévention en France, en particulier parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), souligne l’ANSM. Toutefois, les efforts doivent être poursuivis afin d’assurer la plus grande accessibilité à la PrEP pour toutes les populations concernées en France. » C’est ainsi que le Conseil national de l’Ordre des médecins demande désormais (dans son dernier bulletin et par la voix du Dr Patrick Bouet, son président) que les généralistes puissent être, au plus vite, des «primo-prescripteurs ». Un décret en ce sens est annoncé pour le premier semestre 2020

S’inquiéter de la publication américaine et de la possible sélection de souches résistantes ? Rappeler l’essentiel, au risque de ne pas être entendu ? L’essentiel : l’utilisation du Truvada® dans la PrEP ne se comprend, raisonnablement, que  « dans une stratégie de prévention diversifiée de la transmission du VIH par voie sexuelle comprenant également la promotion de l’usage du préservatif,  le recours au dépistage régulier du VIH et des autres IST, la connaissance du statut virologique VIH du/des partenaires, le recours au « Treatment as Prevention (TasP) » chez le partenaire séropositif et le recours à la prophylaxie post-exposition ».

Comment mener au mieux, ici, une politique efficace de réduction des risques ? Se rassurer à tout prix ou donner l’alerte ?

A demain @jynau

1 L’accès au Truvada® dans la PrEP a été possible en France dès janvier 2016 dans le cadre d’une RTU, et depuis le 1er  mars 2017, le Truvada® bénéficie d’une extension d’AMM dans la PrEP.

La politique de lutte contre le sida en France ? C’est simple : la situation est «inacceptable»

Bonjour

Ce sera, pour Agnès Buzyn, une douche froide, massive et brutale. A quelques jours de la « Journée mondiale de mobilisation » un document officiel 1 émanant d’une commission indépendante chargée d’évaluer la politique française en matière de lutte contre le sida vient de rendre un avis cinglant sur les résultats de la France en matière de dépistage et de prévention. Extraits (nous soulignons) :

« La lutte contre l’épidémie en France est ainsi à un moment critique. La situation actuelle est inacceptable alors que tous les outils permettant d’enrayer l’épidémie sont disponibles, allant du dépistage du VIH (sérologies conventionnelles, TROD, autotests) aux traitements antirétroviraux : TasP (Treatment as Prevention), PrEP (Prophylaxie pré-exposition) et TPE (traitement post-exposition). Alors que la lutte contre le VIH fait l’objet d’une mobilisation internationale importante, notamment de la part de la France, une remobilisation forte s’impose sur le plan national pour dépasser les obstacles qui perdurent en matière d’accès au dépistage et aux outils innovants de prévention.

« En dépit d’efforts récents, les indicateurs épidémiologiques disponibles restent globalement stables au cours des dernières années, sans montrer une réduction de l’épidémie en France, alors que des baisses significatives d’incidence et de prévalence sont décrites depuis plusieurs années à l’étranger, dans des villes et des pays aux contextes similaires à ceux de la France. Même si certaines données publiées récemment en France peuvent suggérer l’amorce d’une inflexion qui devra être confirmée avec davantage de recul, ces résultats marquent un échec.

« Les objectifs dits «3 x 95 » que la France s’était fixés d’ici à 2020 ne seront pas atteints. L’analyse des données épidémiologiques montre, d’une part, que l’épidémie se poursuit en France au sein de populations exposées telles que les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), les femmes et les hommes nés à l’étranger, en particulier en Afrique sub-saharienne, qui pour beaucoup se contaminent en France. Ainsi, les primo-infections concernent pour 70 % des HSH, et 42 % ont eu lieu en région parisienne. »

« Concernant les découvertes de séropositivité , le nombre reste stable : autour de 6 400 par an depuis 2010 jusqu’en 2017. Ces infections touchent les hétérosexuels nés à l’étranger (42 %) et les HSH (41 %).5 De plus, d’autres données mettent en évidence le fait que l’accès au dépistage demeure un enjeu majeur pour infléchir l’épidémie. Ainsi, parmi les personnes nouvellement diagnostiquées, 52 % n’avaient jamais fait de tests auparavant et 30 % présentaient un stade avancé de la maladie. »

Aux antipodes des assurances officielles données sur le sujet

Les auteurs de ce document  rappellent qu’en 2016, environ 24 000 personnes infectées ignoraient leur infection en France, dont 50 % étaient nées à l’étranger. « Sur ce total, les HSH représentaient plus de 9 000 personnes, soit 38 % des personnes non diagnostiquées, ajoutent-ils. Il était ainsi estimé qu’au sein de la population HSH vivant en France, environ 3 % étaient infectés et ignoraient leur infection, ce taux atteignant environ 5 % parmi les HSH nés à l’étranger. »

Ce n’est pas tout : la grande disparité du niveau de l’épidémie de VIH selon les territoires est un élément essentiel à prendre en compte pour adapter les actions à mettre en place. En métropole, la région de loin la plus touchée est l’Île-de France, qui à elle seule concentre notamment plus de 40 % de l’ensemble des personnes non diagnostiquées. Elle est suivie, à un degré moindre, par les régions PACA et Rhône-Alpes. Dans les départements et régions d’Outremer (DROM), la situation est extrêmement préoccupante et nécessite sans aucun doute une réponse spécifique adaptée. »

On peut le dire autrement : tout ou presque, dans ce document est aux antipodes des assurances données sur le sujet par Agnès Buzyn et par celles et ceux qui vantent haut et fort les mérites (pourtant discutés)  de la PrEP. Et maintenant ?

A demain @jynau

1 Il s’agit ici d’une ‘Note valant avis’ qui a été adoptée par le Conseil national du sida et des hépatites virales, réuni en séance plénière le 21 novembre 2019, à l’unanimité des membres présents ou représentés. MEMBRES DE LA COMMISSION « DÉPISTAGE » : Carine FAVIER, présidente,  Christiane COUDRIER, Philippe ARTIÈRES, Hugues FISCHER,  Christine ROUZIOUX, Christine SILVAIN, Gilles RAGUIN, Patrick YENI. Rapporteur : Michel CELSE

Papillomavirus : quand Mme Buzyn imposera-t-elle la vaccination de tous les petits garçons?

Bonjour

On attend la réaction de Michèle Rivasi et des anti-vaccination : la Haute Autorité de santé (HAS) souhaite étendre aux garçons la recommmandation vaccinale contre les papillomavirus humains (HPV) responsables de plusieurs types de cancers – dont celui du col de l’utérus. Etendre cette vaccination à  « tous les garçons de 11 à 14 ans, avec un rattrapage possible pour tous les adolescents et jeunes adultes de 15 à 19 ans révolus » 1.

En France, la vaccination est aujourd’hui recommandée et remboursée pour toutes les jeunes filles de 11 à 14 ans et entre 15 et 19 ans en cas de rattrapage. Elle est aussi recommandée jusqu’à l’âge de 26 ans chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) et chez des patients immunodéprimés. Or c’est un échec considérable : une couverture vaccinale inférieure à 20%  à rapprocher de l’objectif de 60 % du plan cancer 2014-2019.

Certains pays, comme les Etats-Unis, recommandent déjà que tous les préadolescents soient vaccinés contre les HPV avant d’y être exposés, à l’âge de 11 ou 12 ans. L’Académie nationale française de médecine ainsi qu’une cinquantaine de sociétés savantes et de syndicats médicaux se sont déjà récemment prononcés en faveur d’une extension de la vaccination aux garçons – sans craindre parfois d’être accusés de conflits d’intérêts.

Etendre la vaccination aux garçons ?

La HAS avait été saisie par Agnès Buzyn. Sa commission technique des vaccinations (CTV) élabore sur ce sujet une « recommandation vaccinale ».

« Cette recommandation vise à réévaluer le bien-fondé d’élargir aux garçons la vaccination contre les papillomavirus humains, alors que la couverture vaccinale des populations actuellement ciblées (jeunes filles et hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) par cette vaccination reste insuffisante en France. Elle a été élaborée avec l’appui d’un groupe préparatoire multidisciplinaire à l’issue d’une revue de la littérature. »

En pratique nous sommes au stade de la « consultation publique » ; l’une des dernières étapes de l’élaboration de cette recommandation avant la délibération du Collège de la HAS. « La HAS met ainsi en œuvre une réflexion concertée permettant d’établir un processus d’élaboration de recommandation vaccinale associant rigueur scientifique, transparence et concertation avec l’ensemble des acteurs de la vaccination » dit la HAS qui ne craint pas de vanter son travail. .

 Au travers de cette consultation publique, la HAS souhaite : recueillir l’expression des avis, y compris divergents, sur le projet de recommandation ; confronter les réflexions des experts réunis par la HAS aux opinions et aux pratiques des patients, usagers ou professionnels ; apprécier la lisibilité de la recommandation.

A qui s’adresse la consultation publique ? La démocratie sanitaire a ses limites :

« Tous les acteurs concernés par la politique vaccinale sont invités à donner leur avis : associations agréées ou non de patients et d’usagers du système de santé, collèges nationaux professionnels et sociétés savantes, institutions publiques, agences sanitaires, syndicats, industriels, centres de vaccination (centres de protection maternelle et infantile, centres de vaccination) et autres structures de santé publique, … »

« Un seul avis par organisme, association ou institution est attendu et sera pris en compte. Les particuliers ne peuvent pas répondre à titre individuel et sont donc invités à se rapprocher de leurs organisations associatives ou professionnelles. Tous les avis recueillis serviront à aboutir à la version finale de la recommandation. La consultation publique se déroule du 30 octobre 2019 au 27 novembre 2019. Les réponses ne seront pas prises en compte si elles parviennent à la HAS après la date limite du 27 novembre 2019. »

Démocratie ? A dire vrai tout indique que les jeux sont déjà faits. La HAS appuie ainsi sa recommandation sur des arguments médicaux, soulignant que « les premières données disponibles sont en faveur d’une possible efficacité des vaccins dans la prévention des cancers de la sphère ORL ». Mais elle soulève aussi le fait que « la vaccination contre les HPV limitée aux filles et aux HSH pose des questions d’éthique, d’égalité d’accès à la vaccination et de stigmatisation liée à l’orientation sexuelle et au non-respect de la vie privée ».

Les coûts en santé des infections aux HPV en France représentent plus de 500 millions d’euros par an, insistait  l’Académie de médecine dans un rapport publié fin septembre et  déplorant que la vaccination des filles – inférieure à 20 % –, soit « la plus basse d’Europe ». 

Où l’on en vient à cette interrogation : quand Agnès Buzyn imposera-t-elle la vaccination de toutes les petites filles et de tous les petits garçons ? Pourquoi, en d’autres termes en rester à la recommandation quand on impose, déjà, onze vaccinations ? La HAS répondra-t-elle à cette question essentielle ? Si tel ne devait pas être le cas, on attendra les explications de la ministre des Solidarités et de la Santé.

A demain @jynau

1 Sur ce thème : Nau J-Y : « Papillomavirus et vaccination : l’heure a-t-elle sonne pour les garçons ? » Rev Med Suisse 2019; volume 15. 406-407

VIH : les généralistes pourront prescrire la prophylaxie pré-exposition (Agnès Buzyn)

Bonjour

C’est un communiqué dont deux lignes vont alimenter une polémique discrète mais montante sur les risques infectieux associés à la prophylaxie pré-exposition (PrEP). Un communiqué de presse intitulé : « Recul du VIH en France, Agnès Buzyn salue un progrès pour la santé sexuelle en France ». Un communiqué publié à la veille de la tenue à Lyon de la  « sixième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme » , La ministre des Solidarités et de la Santé, se félicite des dernières données de 2018, publiées par Santé publique France, qui montrent un recul du VIH en France : le nombre de personnes ayant découvert leur séropositivité au VIH diminue de manière significative par rapport à 2017 (-7%). Objectifs inchangés : « mettre fin à l’épidémie de sida d’ici 2030 » (sic) et  « faire évoluer les représentations sociales ».

« Le nombre de personnes ayant découvert leur séropositivité VIH en France (données issues de la déclaration obligatoire) a été estimé à 6 200 en 2018. La diminution observée entre 2013 et 2018 pour les personnes nées en France est de 16% pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH), et de 22% chez les personnes contaminées par rapports hétérosexuels. En revanche ce nombre reste stable chez les femmes hétérosexuelles nées à l’étranger, et a significativement augmenté chez les HSH nés à l’étranger de +38% sur la même période. »

Conclusion : il est nécessaire de poursuivre les actions engagéeset derenforcer, en parallèle d’une approche en population générale, une approche ciblée en direction des populations les plus exposées au VIH. Traduction : l’importance de la prévention diversifiée doit être rappelée:le dépistage du VIH, le traitement comme prévention  (une charge virale indétectable = pas de transmission du VIH), la prophylaxie pré exposition (PrEP) et le traitement post-exposition (TPE). Sans sans oublier que « le préservatif qui reste l’outil de base de la prévention protégeant également des autres infections sexuellement transmissibles (IST) ».

Pour Agnès Buzyn « le déploiement de la PrEP doit se poursuivre et des travaux sont en cours pour permettre aux médecins généralistes d’initier une telle prophylaxie ». Ce faisant la ministre des Solidarités et de la Santé semble ignorer les alertes lancées (avec quelques difficultés dans les médias généralistes) 1 par des spécialistes des maladies sexuellement transmissibles, au premier rang desquels le Pr Eric Caumes chef du service des maladies infectieuses à la Pitié Salpêtrière et ses confrères auteurs de « Retour des infections sexuellement transmissibles : vers une épidémie de l’ampleur du sida ? » (The Conversation) :

« Ces dernières années, le développement de la PrEP n’a pas arrangé la situation des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) dans la population des HSH. Disponible en France depuis 2016, ce protocole consiste pour les personnes séronégatives, donc non porteuses du virus, à prendre en prévention le traitement contre le VIH. Les 12 000 à 15 000 personnes qui ont recours à la PrEP prennent des médicaments en continu (un comprimé tous les jours) ou “à la demande” (un comprimé avant un rapport, puis un comprimé durant au moins 2 jours après une prise de risque sexuel). Des études récentes, en France comme en Australie, confirment malheureusement que cette prévention médicamenteuse – efficace uniquement contre le VIH tant que la personne prend le traitement – entraîne une diminution du port du préservatif et une augmentation des prises de risque. Ce qui se traduit sans surprise, par une augmentation des autres IST. »

A demain @jynau

1 Sur ce thème : Infections sexuellement transmissibles: le procès fait à la PrEP Rev Med Suisse 2019; volume 15. 1640-1641

Jacques Chirac : fut-il, en mai 1987, le premier Premier ministre de la réduction des risques ?

Bonjour

Un oubli ? Dans la somme considérable des hommages, biographies et souvenirs générés par l’annonce de la mort de Jaques Chirac, les médias généralistes ne font guère mention de son action, multiforme et parfois ambiguë, au service de la santé publique ; qu’il s’agisse (chez ce passionné d’automobile)  de la lutte contre la mortalité routière ou (chez cet ancien très grand fumeur) de la lutte politique contre le tabagisme. Ou de la restructuration de la lutte contre le cancer.

Il y a aussi un épisode qui reste à éclairer : la part de son action dans la publication du « décret Barzach du 13 mai 1987 ». L’épidémie du VIH fait alors des ravages chez les usagers de drogue par voie intraveineuse et Jean-Marie Le Pen vient de parler des « sidéens » et des « sidatoriums ». C’est alors que Michèle Barzach, ministre de la Santé parvient à obtenir du gouvernement Chirac une mesure majeure autant que mal comprise : la libéralisation de la vente des seringues dans les pharmacies françaises. Beaucoup verront ici la première mesure politique  «de réduction des risques».

En mai 1987 le décret fut signé par Jacques Chirac, Philippe Seguin, Edouard Balladur, Charles Pasqua et Michèle Barzach. Dans quelles conditions ? Existe-t-il vraiment une « légende noire du décret Barzach » ? La vérité est que  trente ans plus tard, cette politique continue à faire la preuve de son efficacité. Et que le concept de réduction des risques peine durablement à trouver sa place dans le champ politique français.

A demain @jynau  

Auto-prélèvement vaginal : pourquoi n’est-il pas déjà systématiquement proposé ?

Bonjour

Dans une indifférence quasi générale, les derniers chiffres français viennent de tomber: en 2018, le cancer du col de l’utérus a causé 1.117 morts prématurées. Dans le même temps, 2.920 nouveaux cas étaient diagnostiqués. On trouvera toutes les données dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de Santé publique France (SpF). Où l’on comprend, cruel paradoxe, que l’on parvient à surveiller dans le détail les conséquences d’une affection qui, mieux dépistée, pourrait être pratiquement éradiquée.

L’analyse ne manque pas d’inquiéter. Les progrès observés depuis 1990 plafonnent depuis 2005, tandis que l’on ne parvient toujours pas à réduire les inégalités géographiques. Au point que les spécialistes de SpF en viennent, comme désabusé·es, à parler ouvertement du «fardeau du cancer du col de l’utérus». Dans ce contexte, un espoir.

A lire, sur Slate.fr : « L’auto-prélèvement vaginal pour prévenir le cancer du col de l’utérus est (enfin) d’actualité Il ne reste plus aux autorités politiques et sanitaires qu’à le proposer. » 25 septembre 2019

A demain @jynau

Vaccinations et journalisme : Michel Cymes ou la méchante tentation de la censure médiatique

Bonjour

Où l’on découvre, une fois encore, que la tentation du mieux est l’ennemi mortel du bien. Et que le diable n’est pas toujours où l’on croit. Ainsi, aujourd’hui, l’ex-animateur du magazine de la santé, de France 5. Omniprésent dans les médias, il leur demande de ne plus donner la parole aux « anti-vaccins ». Michel Cymes, le 18 septembre sur le plateau de C à vous, l’émission de … France 5 :

« Arrêtez de donner la parole aux anti-vaccins et tout rentrera dans l’ordre », a déclaré le médecin (ORL de formation). C’est selon lui d’autant plus important que la suspicion à l’égard de la vaccination est plus importante en France que dans le reste de l’Europe. « 20 % de la population européenne, en moyenne, a des doutes sur l’innocuité des vaccins. On est à 40 % en France ! », a-t-il rappelé devant les caméras de France 5 ajoutant que, « on est dans une situation dramatique parce qu’on laisse parler tous ces gens là ».

Cette sortie médiatique a, dit-on, été très diversement appréciée sur le Web, certains internautes accusant cet animateur-médecin de vouloir restreindre la liberté d’expression. Et Michel Cymes de se justifier : « Ce sont des gens dangereux, et vous venez de montrer la dangerosité de ces gens qui font circuler des fake news, des rumeurs pour des réalités scientifiques. » 

L’ORL répondait ici à une question sur l’insuffisance de la couverture vaccinale contre certains papillomavirus humains. Cette vaccination est aujourd’hui recommandée pour toutes les filles entre 11 et 14 ans (avec rattrapage éventuel entre 15 et 19 ans), ainsi que pour les hommes de moins de 26 ans ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Or le taux de la couverture vaccinale complète des jeunes filles de 16 ans dépasse à peine les 20%. Il s’agit d’un des plus faibles taux de tous les pays qui ont recommandé cette vaccination.

Censurer pour faire taire ? L’histoire, sans parler de démocratie ni même de Voltaire 1, démontre à quel point cette solution est sans issue. Souvent pire que le mal que l’on veut combattre. Mieux vaut, ici, quitter Cymes et France 5 pour gagner Libération et  Jeremy Ward, chercheur postdoctoral en sociologie au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (Gemass) : « Hésitation vaccinale : la France championne du monde ? ». Voici un large extrait de cette tribune :

« (… Dans l’espace public, la diffusion récente de ces méfiances [vis-à-vis de certains vaccins] est le plus souvent expliquée par le développement d’Internet et par la montée de la défiance envers les institutions, voire envers la science. Il est vrai qu’Internet facilite l’accès aux arguments critiques des vaccins et que, depuis vingt ans, les autorités sanitaires ont été au cœur d’une série de scandales publics qui ont durablement entaché leur réputation. Cependant, se focaliser sur ces deux éléments occulte trois phénomènes cruciaux, comme nous le rappelons avec mes quatre coauteurs dans une récente publication 2.

L’augmentation de la part de la population ayant des réserves quant au vaccin a surtout eu lieu depuis la controverse sur la campagne de vaccination contre la grippe A en 2009 (même si une controverse émerge à la fin des années 90 autour du vaccin contre l’hépatite B). Puis suivit une succession de débats en continu portant sur le vaccin contre les papillomavirus, le recours aux vaccins multivalents, et l’usage d’aluminium dans la composition du vaccin.

On tend à penser que la défiance à l’égard des vaccins est le produit d’un manque de compréhension scientifique de la vaccination et que, par conséquent, les médecins, principales sources d’information et de conseil sur ces questions, devraient être immunisés contre ces doutes. Ce n’est pourtant pas le cas. Les résultats d’une étude réalisée en 2014 par mes collègues de Marseille montrent que près de 14 % des médecins généralistes avaient des doutes sur l’utilité ou la sécurité de certains vaccins et que près de 20 % d’entre eux pensaient que l’on vaccine contre trop de maladies. Cela traduit notamment la détérioration des relations entre médecins et autorités sanitaires dans un contexte de multiplication des scandales, de crise de financement de l’hôpital public et de négociations tendues autour de l’assurance maladie.

« On parle beaucoup des «antivaccins» : ces militants, qui n’ont jamais accepté le principe scientifique de la vaccination, préfèrent les médecines alternatives et nient la légitimité de l’Etat (corrompu) à s’introduire dans le corps de leurs enfants. Seulement, les mouvements antivaccins ont historiquement été très peu puissants en France, notamment en comparaison aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne. Cela s’est notamment traduit par l’absence des controverses sur la sécurité des vaccins avant le milieu des années 90 alors que l’Angleterre a connu des débats sur la vaccination contre la coqueluche à la fin des années 70 et les Etats-Unis sur le vaccin diphtérie-tétanos-coqueluche au début des années 80.

Travailler, restaurer la confiance

« Or, les groupes au cœur de ces controverses récentes ont choisi de se distancier des antivaccins traditionnels. Ces nouveaux acteurs restreignent leur critique à un nombre limité de vaccins ou de substances qu’ils contiennent (par exemple celui contre les papillomavirus ou l’usage d’aluminium) tout en affirmant publiquement leur attachement au principe de la vaccination. Ces patients, médecins, militants, sont plus proches de mouvements sociaux mainstream (droits des patients, santé environnementale…) que des mouvements radicaux associés à l’antivaccinalisme (médecines alternatives, complotisme…). Ce positionnement moins radical explique en partie la succession des controverses évoquée plus tôt. Il permet à ces acteurs d’apparaître plus crédibles auprès du public, des journalistes et des médecins. Ce changement dans le paysage de la critique vaccinale se retrouve au niveau du public : les suspicions sont concentrées sur ces vaccins controversés et une toute petite minorité rejette toute forme de vaccination.

« Face à cette situation et à l’efficacité limitée des outils de communication à leur disposition, les autorités françaises ont opté pour la coercition. Depuis le 1er janvier 2018, les enfants doivent être à jour des 11 vaccins recommandés s’ils veulent être gardés en collectivité. La France est loin d’être seule à faire ce choix. Depuis cinq ans, de nombreux gouvernements ont renforcé leurs obligations et sanctions pour non-vaccination (Italie, Australie, Californie…) ou envisagent cette possibilité (Allemagne, Pologne…). Il est vrai que les obligations ont souvent eu pour effet d’augmenter les taux de vaccination. Cependant, leur mise en place a parfois eu pour résultat de générer de larges mouvements de résistance ainsi qu’une méfiance dans une large portion du public, comme en Angleterre au XIXe siècle ou en ce moment en Allemagne.

« Après un an, les premières conséquences de cette nouvelle loi semblent être positives. Les taux de vaccination ont augmenté et la part de Français se méfiant des vaccins semble avoir diminué. Mais près d’un tiers des parents se déclarent toujours opposés à ces obligations et plus de 20 % sont encore «hésitants». Face à ces résultats encourageants, le risque principal est donc de devenir complaisant et de laisser l’obligation faire tout le travail. Il faut continuer à travailler à restaurer la confiance dans les vaccins. Surtout, la défiance vis-à-vis de ces derniers reflète des problèmes plus larges dans le système de santé public français, comme la rupture entre certains médecins et les autorités sanitaires. Restaurer la confiance dans les vaccins ne peut que passer par un travail sur le système de santé dans son ensemble. »

Censurer ? Nullement. S’expliquer ? Souvent. Abdiquer ? Jamais.

A demain @jynau

1 « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Il s’agit ici d’une phrase non sourcée, sans doute jamais écrite mais peut-être dite, reflète parfaitement l’homme, sa pensée, sa vie et même son style. D’où la fortune historique et somme toute méritée de cette citation apocryphe.

2 «Vaccine Hesitancy and Coercion : All Eyes on France», Jeremy K. Ward, Patrick Peretti-Watel, Aurélie Bocquier, Valérie Seror and Pierre Verger, Nature Immunology, 2 septembre 2019.