Cigarettes et post-vérité : dénoncer la perversité des horreurs imprimées sur les paquets

Bonjour

« Le bonheur des petits poissons » est un petit ouvrage dont l’élégance se double d’un rare plaisir de lecture. Publié chez Jean-Claude Lattès il rassemble des « lettres des antipodes » signées de Simon Leys (1935-2014). A ceux qui ne le connaissent pas précisons que cet écrivain (essayiste, critique littéraire, traducteur, historien de l’art, sinologue et professeur d’université) de nationalité belge fut l’un des premiers intellectuels à dénoncer les horreurs de la Révolution culturelle chinoise – ainsi que le culte de Mao célébré en Occident. Quelques puissants intellectuels français maoïstes surent, alors, lui faire payer.

« Le bonheur des petits poissons » fut vanté par un autre esprit libre : Jean-François Revel (1924-2006) :

« Depuis toujours Simon Leys a privilégié les textes courts, incisifs pour défendre ses idées, pour livrer ses observations sur notre monde. Il a composé ainsi ses célèbres essais politiques et visionnaires sur Mao et la Chine, des textes purement littéraires et des recueils à lire comme des promenades où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses.
« Le bonheur des petits poissons appartient à cette dernière catégorie. Des réflexions sur les rapports qu’entretiennent les écrivains avec la réalité, l’art de la litote, la critique, l’angoisse de la page blanche, l’argent s’entrecroisent avec une diatribe contre l’interdiction de fumer, une comparaison entre les livres qui doivent accompagner les expéditions polaires, le mal de mer de Conrad ou encore un paradoxal éloge de la paresse… Avec cependant un extraordinaire point commun ‘’des pages où la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire’’. »

Bureaux de la pensée correcte

L’interdiction de fumer ? Simon Leys en parle dans un texte intitulé « Les cigarettes sont sublimes ». Il reprend des arguments connus, généralement avancés par les personnes devenues dépendantes du tabac – lui qui « ne fume presque plus ». Mais il va plus loin. « D’un certain point de vue, les fumeurs bénéficient d’une sorte de supériorité spirituelle sur les non-fumeurs : ils ont une conscience plus aiguë de notre commune mortalité, écrit-il. Mais sur ce point ils doivent de la gratitude au lobby anti-tabac. En effet les avertissements que la loi ordone d’imprimer sur les paquets de tabac et de cigarettes font involontairement écho à un très beau rite ancien de l’Eglise catholique. »

Et Simon Leys de citer, au début du carême, les gestes du mercredi des Cendres qui font que chaque fidèle est marqué au front avec les cendres bénites (« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. » L’auteurs fait un détour par l’oblitération contemporaine de la pensée de la mort, le culte morbide fasciste de celle-ci. « Mozart a confié dans une lettre qu’il pensait chaque jour à la mort, et que cette pensée était la source profonde de toute sa création musicale, ajours Leys. Elle explique certainement la joie inépuisable de son art. »

« Je ne veux pas dire que l’inspiration qu’on peut tirer des avertissements funèbres lancés par les divers bureaux de la santé et de la pensée correcte va transformer tous les fumeurs en autant de Mozart, mais certainement ces rappels stridents viennent paradoxalement parer l’usage du tabac d’une séduction neuve -sinon d’une signification métaphysique. Chaque fois que j’aperçois une de ces menaçantes étiquettes sur un paquer de cigarettes, je me sens sérieusement tenté de me remettre à fumer. »

A demain

 

Conflits électroniques: la ministre Agnès Buzyn va-t-elle lire le dernier «Que Choisir» ?

Bonjour

Le temps passe vite avec la cigarette électronique. Prenez le dernier dossier de Que Choisir et jetez un œil sur la mémoire archivée du magazine. Prenons 2011. Il y a précisément six ans. On pouvait lire ceci :

« L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a profité de la Journée mondiale sans tabac, le 31 mai dernier, pour déconseiller les cigarettes électroniques. Dans le cadre d’un sevrage tabagique, elles ne respectent pas la réglementation. De plus, la nicotine qu’elles contiennent parfois expose à des risques… de dépendance.

 Et encore:

« L’Afssaps recommande de s’abstenir de les consommer. D’abord parce que les cigarettes électroniques contiennent parfois de la nicotine (dans les cartouches de recharge), une substance classée « très dangereuse » par l’Organisation mondiale de la santé. ‘’Même lorsqu’ils sont limités à 2 %, les e-liquides peuvent contenir des quantités de nicotine susceptibles d’entraîner une exposition cutanée ou orale accidentelle, avec des effets indésirables graves, notamment chez les enfants’’, explique l’agence. La simple présence de nicotine risque même de créer une dépendance chez des utilisateurs qui n’étaient même pas fumeurs ! »

« Envie d’arrêter »

L’Afssaps n’est plus. Un quinquennat a passé avec, au chapitre tabac, l’incurie que l’on sait. Et la cigarette électronique est bel et bien là. Que Choisir aussi qui consacre un dossier-sondage à cet objet devenu emblématique du moindre risque. Un dossier repris par vapingpost.com (Natalie Dunand).  Le média de « défense du consommateur » a interrogé ses lecteurs sur le vapotage, en proposant en décembre 2016 un questionnaire aux abonnés de sa newsletter. Et 3 488 retours lui sont parvenus.

Les vapoteurs répondants (64 % d’hommes et 36 % de femmes) sont pour pour 80%  des vapoteurs depuis plus d’un an. Et 82 % des utilisateurs de cigarette électronique de l’enquête ne fument plus du tout de cigarettes. Quant aux 18 % qui « s’accordent de temps en temps une cigarette », leur consommation de tabac a nettement chuté.

Trois motivations avouées : l’envie d’arrêter de fumer (79 %), le souhait de ne plus gêner son entourage avec la fumée de cigarette (72 %) et les économies réalisées (88 %). Pour autant la cigarette électronique n’est pas gratuite : plus d’un vapoteur sur 8 (14 %) y consacre plus de cent euros par mois. Ils sont 40% à y consacrer entre 20 et 49 euros par mois et 34% entre 50 à 100 euros.

Hasard et fatalité

Au chapitre « liquides » 80 % des vapoteurs ont diminué progressivement leur dosage en nicotine pour aboutir à un dosage inférieur à 10 mg/ml. Ces lecteurs de Que Choisir achètent leur e-liquide en boutique spécialisée (53 %), sur internet (42 %) et chez les buralistes (3 %). Enfin 9 % des personnes qui ont répondu au questionnaire se disent « anciens adeptes de la cigarette électronique ». La moitié ne l’utilise plus parce qu’elles ont « tout arrêté » ; les autres les autres sont retournés à une consommation exclusive de cigarettes à forte nocivité.

Commentant les données, les journalistes du mensuel expliquent que « l’arrêt a été facile dans la très grande majorité des cas » et soulignent que ceci « tranche avec toutes les autres méthodes, qui demandent abnégation et volonté de fer ».

 Hasard ou fatalité, cette publication coïncide avec le départ de Marisol Touraine (qui aura tout fait pour ne rien comprendre au sujet) et à l’arrivée d’Agnès Buzyn comme ministre de la Santé. On sait l’intérêt que cette ancienne responsable de la lutte nationale contre le cancer porte à la lutte contre le tabac. On espère donc que ces frais conseillers lui livreront sous peu un exemplaire de Que Choisir. Et que plus généralement la politique sanitaire va enfin traiter de la cigarette électronique comme elle se devrait, en toute logique, de le faire.

On aurait aussi pu espérer que la nouvelle ministre use de ses nouvelles fonctions pour que l’Institut national de la santé et de la recherche médicale commence (enfin) à s’intéresser à cet outil de lutte contre la première cause de morts évitables. Or voici que le hasard fait, à cause d’une peu banale situation de conflit d’intérêts, que cela ne sera pas possible. Le hasard ou la fatalité ?

A demain

Conflits d’intérêts : le mariage compliqué du PDG de l’Inserm et de la ministre de la Santé

 

Bonjour

Personne n’y avait donc, en haut lieu, pensé ? « Peut-on être la ministre de tutelle de… son mari ? » demande, jésuitiquement, La Croix (Pierre Bienvault). Et voici une affaire qui vient compliquer les lendemains de la constitution du gouvernement « Edouard Philippe I ». Où l’on découvre que la « société civile » soulève, elle aussi, des situations de conflits d’intérêts que l’éthique politique ne peut plus ignorer. 1

« La question se pose de manière très concrète depuis l’entrée au gouvernement d’Agnès Buzyn, nommée au portefeuille des Solidarités et de la Santé, explique La Croix. En effet, elle est aussi mariée au Pr Yves Lévy, président-directeur général de l’Institut national de la santé et la recherche médicale (Inserm). Or, cet important organisme public est placé sous la double tutelle du ministère de la Recherche et de la Santé. Bref, le Pr Lévy est désormais sous la tutelle de sa femme, ce qui n’est pas sans poser un problème à un moment où la prévention des conflits d’intérêts des ministres est une priorité affichée par le président de la République. »

Quitter la salle

Agnès Buzyn, hier encore à présidente du Collège de la Haute Autorité de santé (HAS) assure que la question sera vite réglée. Elle ajoute aussi que son mari sera maintenu dans ses fonctions. « Le problème est clairement identifié et va être traité. Il appartient maintenant au secrétariat général de l’Elysée d’examiner quelle est la modalité juridique la plus adaptée. Mais une chose est certaine : Mme Buzyn n’aura pas à prendre de décisions concernant l’Inserm » a déclaré à La Croix le cabinet de la nouvelle ministre.

Comment régler ce conflit d’intérêt ? On peut imaginer le « déport systématique », du verbe déporter dans son acception se désister, se départir. C’est une procédure prévue par la loi du 29 décembre 2011 de renforcement de sécurité sanitaire (gouvernement Fillon). Le cas le plus fréquent est celui des médecins experts consultants  pour des laboratoires pharmaceutiques. Le cas échéant ils doivent (désormais) quitter la salle pour ne pas être juge et partie. Mais imagine-t-on raisonnablement une telle procédure pour une ministre ayant une tutelle continue sur son mari ?

« Pour un ministre de la Santé, l’Inserm n’est pas un domaine occasionnel, mais un sujet d’activité quasi quotidien, observe Le Monde (François Béguin, Paul Benkimoun). La prédécesseure d’Agnès Buzyn, Marisol Touraine, avait obtenu, non sans discussions, que la gouvernance du programme hospitalier de recherche clinique, qui fonctionne sur des fonds provenant de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie gérés par les services du ministère de la santé, reste entre les seules mains de ce dernier plutôt que d’être partagée avec l’Inserm-Aviesan. Une alliance qui regroupe des organismes de recherche publics. »

Terrain à déminer

Il faudra trouver autre chose. Une piste, selon La Croix : un décret du 16 janvier 2014 relatif à la prévention des conflits d’intérêts dans l’exercice des fonctions ministérielles (signé Jean-Marc Ayrault). Un ministre estimant se trouver en situation de conflit doit en informer par écrit le Premier ministre en « précisant la teneur des questions pour lesquelles il estime ne pas devoir exercer ses attributions ». Un décret détermine alors les attributions que le Premier ministre exerce en lieu et place du ministre intéressé. Édouard Philippe exercerait alors la cotutelle de l’Inserm avec le ministre de la recherche.

Il semble que la ministre penchait initialement pour la solution du déport systématique ». L’affaire se règlerait, dit-on à l’échelon suprême : le secrétariat général de l’Elysée. Reste la question initiale : comment comprendre, à l’heure affichée de la transparence absolue et de l’éradication des conflits d’intérêts que le terrain n’ait pas été déminé avant l’annonce de la composition du gouvernement ?

A demain

1 C’est Gilles de Margerie, 61 ans qui sera le directeur de cabinet d’Agnès Buzyn. Gilles de Margerie est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA.  Il a débuté sa carrière en tant qu’inspecteur des finances avant d’occuper différentes fonctions dans le secteur public, notamment directeur adjoint au cabinet de Roger Fauroux au ministère de l’Industrie et conseiller technique en charge des affaires industrielles au cabinet de Michel Rocard. Il a rejoint le monde bancaire d’abord chez Rothschild et Cie Banque, puis à la Banque Lazard en 1992, et à la banque Indosuez à partir de 1994.  En 2001, il devient directeur général adjoint de Crédit Agricole Indosuez, et rejoint Crédit Agricole SA comme directeur financier en 2002, poste qu’il occupe jusqu’en 2007. De 2007 à 2011, il est membre du comité exécutif de Crédit Agricole SA.

Depuis 2013, il occupait le poste de directeur général adjoint chez Humanis. Il est membre de plusieurs think-tank (comme les Gracques) ou du club En Temps Réel. « Il a participé, sous la conduite du directeur général, Jean-Pierre Menanteau, lui aussi énarque, au redressement financier d’Humanis- l’équilibre des comptes a été retrouvé pour l’exercice 2016- et à la fusion opérationnelle des trois entités qui composaient le groupe (Novalis-Taitbout, Aprionis et Vauban-Humanis) » explique L’Opinion.  Le Monde ajoute : « Son profil d’assureur fait déjà réagir, les médecins craignant notamment le poids pris par les complémentaires santé (mutuelles, institutions de prévoyance, assurances privées) dans leur secteur. »

En 2013, pour Agnès Buzyn, le tabac était une «bombe à retardement». Et maintenant ?

 

Bonjour

Le poids des mots, le choc du souvenir. C’était il y a quatre ans. La Pr Agnès Buzyn, inconnue du grand public présidait depuis deux ans déjà l’Institut national du cancer (INCa). La 31 mai ce cette année-là elle publiait  dans Le Monde une tribune qu’il est pas inintéressant de relire. A plus d’un titre. Elle jugeait alors utile de « repenser en profondeur notre système de lutte contre le tabagisme » ; un plaidoyer en faveur d’une « politique volontariste ».

Observant l’augmentation du tabagisme (chez les jeunes, les femmes et les personnes en situation de précarité) elle fustigeait le comportement des buralistes et dénonçait, après la Cour des comptes, « notre manque de cohérence et de stratégie globale en matière de lutte contre le tabagisme ». Elle rappelait (déjà) que la France n’avait pas (à la différence de de l’Australie, de la Grande Bretagne et des Etats-Unis) tenu ses engagements internationaux d’atteindre moins de 20 % de fumeurs. Et pensait, les coudées franches, que le tabagisme n’était en rien une fatalité.

Le tabac est une drogue

« Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 30 % des jeunes de 17 ans sont des fumeurs quotidiens et seront donc particulièrement dépendants au tabac à l’âge adulte ; le nombre de décès des femmes par cancer du poumon va dépasser celui du cancer du sein ; et plus d’un chômeur sur deux fume au détriment de son espérance de vie, creusant ainsi les inégalités. Ce constat doit nous faire réfléchir et agir. (…).

« Mais, culpabiliser les fumeurs n’est pas l’objectif. Le tabac est une drogue et le tabagisme doit donc être traité comme tel : les fumeurs doivent être aidés médicalement par un accompagnement au sevrage, la prévention doit s’adresser prioritairement aux jeunes, principale cible de l’industrie du tabac. (…) La vente de tabac ne devrait théoriquement bénéficier à personne… Or c’est là que le bât blesse. La France a été pendant longtemps un pays d’industrie du tabac, pouvant expliquer la prudence politique dans l’éradication de ce fléau. Mais elle ne l’est plus. Il est maintenant urgent que le tabac soit considéré avant tout comme un problème de santé publique et non plus comme un enjeu sociétal (défense des libertés individuelles) ou comme un enjeu économique (taxes et contrebande). »

La Pr Buzyn rappelait encore que le premier Plan cancer 2003-2007 (Jacques Chirac) avait fait de la diminution du tabagisme un objectif majeur. Que des mesures législatives, fiscales et éducatives avaient alors permis une augmentation du prix du tabac et l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Mais qu’elles avaient aussi abouti à des résultats manifestes laissant croire que la consommation de tabac était sur une pente descendante quasi naturelle. Que le deuxième Plan cancer avait, de ce fait, peu investi cet axe pourtant majeur de la prévention des cancers. Et que la prévalence était de nouveau en augmentation depuis 2010, la France comptant près de 32 % de fumeurs.

Extraits politiques :

« A l’heure où se construit le troisième Plan cancer, le pilotage de cette lutte doit revenir au ministère en charge de la santé avec un investissement marqué dans une politique de prévention. Celle-ci devrait se décliner par des actions spécifiques envers les jeunes à l’école, avant l’initiation. Les médecins traitants ont un rôle primordial de sensibilisation de leurs patients et les actes de prévention en médecine générale doivent être mieux valorisés. Il est également essentiel que l’aide au sevrage tabagique soit mieux remboursée. Mais surtout, les lois doivent être pleinement appliquées, en particulier celle de 2009 promulguant l’interdiction de la vente aux mineurs.

« Priorité à la prévention, protection de la jeunesse, hausse drastique des prix, paquets neutres, respect des lois, et réorganisation de la vente du tabac : nous devons repenser en profondeur notre système de lutte contre le tabagisme face à cette bombe à retardement sanitaire. La médecine est à court d’arguments, le temps est à la volonté politique ».

Un an plus tard François Hollande chargeait Marisol Touraine de mettre en place un Programme national de réduction du tabagisme. On sait malheureusement ce qu’il en fut. Relire la tribune signée de la Pr Buzyn est riche d’enseignements. Elle dit à sa façon, en creux, tout ce que Marisol Touraine n’a pas fait. L’auteure est aujourd’hui ministre de la Santé (et des Solidarités). Elle sait mieux que personne ce qui lui reste à faire. Nous le savons aussi.

A demain

Commencer le cannabis avant 17 ans n’aide vraiment pas à avoir son baccalauréat

 

Bonjour

C’est un plaisir toujours renouvelé que de voir la science confirmer le bon sens. « Consommation précoce de cannabis et influence sur les résultats scolaires : le lien se précise ? » nous demande aujourd’hui l’Inserm tout en nous apportant (presque) la réponse. Soit un travail français qui vient d’être publié dans l’International Journal of Epidemiology: « Early cannabis initiation and educational attainment: is the association causal? Data from the French TEMPO study ». Un travail conduit par Maria Melchior (Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique, Inserm-Université Pierre et Marie Curie, Paris).

Existe-t-il un effet direct de la consommation de cannabis sur la concentration, la motivation, et à terme la réussite scolaire des jeunes ? C’est une hypothèse soutenue, dit-on, par des résultats de neurosciences visualisant des lésions spécifiques chez les adolescents consommateurs. Maria Melchior et ses collègues (français et nord-américains) ont quant à eux voulu étudier autrement l’existence d’une éventuelle relation causale entre l’initiation précoce de la consommation de cannabis (avant 17 ans) et le niveau d’étude ultérieur.

Cohortes TEMPO et GAZEL

Que savait-on dans ce domaine ? Que la consommation de cannabis durant l’adolescence est bien un élément de prédiction du niveau d’études ultérieurs. Pour autant pas de lien direct de causalité : de nombreux facteurs qui rendent certains jeunes plus susceptibles que d’autres de consommer du cannabis (caractéristiques familiales, difficultés psychologiques ou scolaires) n’avaient pas été véritablement pris en compte.

Les chercheurs ont ici travaillé à partir de données recueillies en 2009 auprès de 1103 personnes âgées de 25 à 35 ans (cohorte TEMPO). Les parents de ces jeunes adultes faisaient quant à eux partie de la cohorte GAZEL, une étude longitudinale qui a débuté en 1989. Des éléments qui permettent de préciser les caractéristiques des milieux sociaux d’origine ainsi que les comportements et les parcours scolaire dans l’enfance.

Le « niveau d’études » atteint a été défini par l’obtention ou non du baccalauréat. Qu’apprend-on ? En prenant en compte l’âge et le sexe des participants les consommateurs précoces de cannabis ont une probabilité plus élevée de ne pas dépasser le baccalauréat (OR=1,77, IC95% 1,22-2,55). Ensuite, n prenant en compte les caractéristiques individuelles et familiales susceptibles de prédire l’initiation précoce du cannabis, on découvre que cette association est légèrement diminuée mais reste statistiquement significative (OR=1,64, IC95% 1,13-2,40).

Motivation et mémorisation

Ce n’est pas tout : « les jeunes ayant initié la consommation de cannabis après 17 ans ont un niveau de diplôme comparable aux non consommateurs ». De plus « la consommation précoce de cannabis et le niveau d’études semblent plus fortement associés chez les jeunes filles que chez les jeunes garçons ».

« La consommation précoce de cannabis peut induire des difficultés scolaires, se traduisant à terme par un niveau d’études inférieur à celui obtenu par des jeunes non consommateurs, et ceci quel que soit le milieu social considérées, les difficultés psychologique ou scolaires des jeunes, résume Maria Melchior. Pourquoi ? « Les mécanismes par lesquels la consommation de cannabis à un âge précoce affecte le devenir scolaire peuvent avoir trait à la baisse de la motivation, aux problèmes de mémorisation et de concentration, entre autres ».

Les auteurs de ce travail rappellent qu’en France un collégien sur dix (un sur cinq en 3ème) et près d’un lycéen sur deux a déjà expérimenté le cannabis. Selon eux « le recul de l’âge d’initiation de l’usage de ce produit est un objectif de santé publique majeur ». C’est un plaisir toujours renouvelé que de voir la science confirmer le bon sens.

A demain

Post-vérité : fin prématurée de la lune de miel entre le président Macron et les journalistes

 

Bonjour

Sous la courtoisie-velours, le fer. Après les sourires pour sa conquête, la franche brutalité de l’exercice du pouvoir. Nous reproduisons ici la lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron, président de la République française ; lettre ouverte que vient de rendre publique un groupe de représentants et de responsables de différents médias ; lettre ouverte peu banale qui, après une lune de miel sans précédent, augure assez mal de la suite des événements.

« Vous effectuez demain votre premier déplacement de chef d’Etat au Mali. Avant votre décollage, nous souhaitons vous transmettre nos inquiétudes quant à l’organisation de la communication présidentielle qui est en train de se mettre en place depuis votre entrée en fonction.

« Pour des raisons de place ou de sécurité, nous comprenons la nécessité de constituer des pools de journalistes – parfois, et à condition que toutes les rédactions y aient accès selon un roulement établi. En revanche, il n’appartient en aucun cas à l’Elysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement, quel qu’en soit le thème (défense, diplomatie, économie, éducation, social…).

« Ce n’est pas au président de la République, ou à ses services, de décider du fonctionnement interne des rédactions, du choix de leurs traitements et de leurs regards. Ce choix relève des directions des rédactions et des journalistes qui la composent, qu’ils soient permanents ou pigistes, JRI ou reporters, photographes ou dessinateurs. Aucun de vos prédécesseurs ne s’est prêté à ce genre de système, au nom du respect de la liberté de la presse. Alors que la défiance pèse de plus en plus sur l’information, choisir celui ou celle qui rendra compte de vos déplacements ajoute à la confusion entre communication et journalisme, et nuit à la démocratie.»

Qui couvrira la visite d’Etat du président de la République française au Mali ?

A demain

1 Premiers signataires : les sociétés des journalistes de l’AFP, BFM TV, Europe 1Le Figaro, France Info, France InterLibération, M6MediapartLe MondeLe ParisienLe Point, RFI, RMCTélérama, TF1. Jean-Philippe Baille, directeur de la rédaction de RTL ; Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières ;  Guillaume Dubois, directeur de L’Express ; Johan Hufnagel, directeur des éditions de Libération ; Luc Bronner, directeur de la rédaction du Monde.

Politique et infections : la ministre Agnès Buzyn va-t-elle rendre onze vaccins obligatoires ?

 

Bonjour

C’est le dossier le plus délicat dont vient d’hériter Agnès Buzyn, nouvelle ministre des Solidarités et de la Santé. Dossier médical autant que sociétal. Dossier éminemment politique.

En dépit d’une politique intensive de communication Marisol Touraine n’avait trouvé ni le temps ni l’énergie pour mener à bien l’affaire des vaccins. Le Monde (François Béguin) rapporte que lors de la (touchante) scénographie de la passation de pouvoir organisée hier 17 mai au ministère, l’ancienne ministre a expliqué (pour la première fois) qu’elle n’avait pas pu mener ce sujet à son terme « en raison du calendrier parlementaire ». Dont acte.

Mme Touraine a ajouté qu’elle avait toutefois eu le temps de « préparer un texte de loi sur ce sujet ». Et elle a précisé (autre première) qu’elle était « favorable à l’extension vaccinale à onze vaccins »Que ne l’a-t-elle dit plus tôt ? Puis la candidate aux élections législatives en Indre-et-Loire a lancé à celle qui prend sa place un superfétatoire : « Vous prendrez les décisions qui vous appartiennent et que vous jugerez utiles ».

Or le temps presse comme jamais. Saisi par une association d’adeptes de la « santé naturelle » le Conseil d’Etat a en effet laissé au gouvernement jusqu’au 8 juillet pour prendre des mesures afin de rendre disponibles les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite (DTP). On sait en effet que les trois vaccins obligatoires pour les enfants âgés de moins de 18 mois sont actuellement introuvables en tant que tels ; ces trois valences sont toujours associées à d’autres ce que dénoncent (logiquement) les opposants (plus ou moins ouvertement) déclarés à la vaccination.

Michèle Rivasi et Nicolas Hulot

Que va faire la nouvelle ministre ? Quand ils daignent s’exprimer, les géants producteurs de vaccins (Sanofi-Pasteur au premier chef) expliquent qu’il leur est impossible de relancer une production de DTP. Pour répondre au Conseil d’Etat Agnès Buzyn pourrait prendre une décision politique (et quelque peu machiavélique). Lever dans un premier temps l’obligation vaccinale par décret. Puis reprendre le texte de Marisol Touraine et demander aux nouveaux députés d’étendre par voie législative les obligations vaccinales. Elle pourrait en cela s’appuyer sur les recommandations de la « consultation citoyenne »  organisée en 2016.

Une consultation dont les conclusions ne manquent pas d’embarrasser le nouveau gouvernement : passer de de trois à onze obligations vaccinales 1 ; avec toutefois, pour les parents, la possibilité « d’invoquer une clause d’exemption ». Le candidat Emmanuel Macron avait dit durant la campagne toute l’importance qu’il accordait à la prévention. On imagine mal la nouvelle ministre ne pas adhérer à un tel propos. Dans le même temps la méfiance, dans l’opinion, vis-à-vis des vaccins n’a jamais été aussi grande. Et le pouvoir doit faire face à une opposition massive dont l’une des porte-parole les plus dynamique est (outre le mystérieux Pr Henri Joyeux),  Michèle Rivasi députée européenne et écologiste. On attend avec intérêt la position de Nicolas Hulot, ministre d’Etat, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 A demain

 1 Vaccinations contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite (actuellement obligatoires) et contre la coqueluche, la rougeole, les oreillons, la rubéole, l’hépatite B et les infections dues à Haemophilus influenzae, au pneumocoque et au méningocoque C (actuellement recommandées).