La « première chirurgicale » de Beaujon n’en était pas une

Pas de grève des confiseurs chez les greffeurs. L’Académie de chirurgie a fort mal pris l’annonce des chirurgiens de Beaujon (Clichy) et  le communiqué de presse dans lequel Mireille Faugère, directrice générale de l’Assistance-Publique des Hôpitaux de Paris félicite cette équipe. Au-delà de ce nouvel épisode des immanquables controverses générées par les « premières » on peut formuler une autre observation. Elle concerne l’absence de toute forme de reconnaissance de ce qui est dû aux donneurs et à leurs proches.  

 L’Agence France Presse comme amplificateur médiatique des « premières » et  bureau des reconnaissances en paternité chirurgicales.  L’affaire commence le 21 décembre. Ce jour-là on peut se prendre à rêver : le temps béni des prouesses chirurgicales n’est pas mort avec les progrès de la crise économique. L’AFP évoque le clairon de Beaujon, ce premier hôpital conçu dans la verticalité triomphante et hygiéniste d’outre-Atlantique. Le Dr Destouches voyait en New York la première « ville debout ». Au même instant, dans le Clichy célinien, l’architecte Jean Walter bâtissait le premier hôpital « gratte-ciel ».

Quatre-vingts ans plus tard Beaujon n’a pas perdu le goût des premières : « La  première transplantation simultanée de cinq organes digestifs chez un adulte en France a été réalisée avec succès lundi 17 décembre dernier à l’hôpital Beaujon (AP-HP) à Clichy (Hauts-de-Seine), ont indiqué vendredi les équipes médicales impliquées. La transplantation multi-viscérale a été réalisée sur un jeune homme de 26 ans qui souffrait d’une myopathie digestive, une maladie congénitale rare touchant les muscles de son tube digestif et l’empêchant de se nourrir normalement, nous annonce l’AFP. Elle a été réalisée par les équipes chirurgicales du Pr Jacques Belghiti et du Pr Yves Panis, qui ont réussi à greffer simultanément le foie, le pancréas, l’estomac, le duodénum et l’intestin grêle. L’intervention, réalisée par 4 chirurgiens et 4 anesthésistes, a duré 12 heures au total. » Applaudissements généralisés.

Et les hommes de l’art de compléter le dossier: « Le patient était sous nutrition parentérale  depuis des années et ses veines étaient complètement thrombosées, il était vital de le transplanter » déclare le Pr Jacques Belghiti au cours d’une conférence de presse. Car « conférence de presse » il y eut. Il y ajouta que pour lui permettre une alimentation orale, la greffe devait inclure l’estomac et le duodémum, mais en laissant la rate pour améliorer la tolérance immunologique à haut risque de cette greffe. Ce détail n’en est pas un. Le Dr Olivier Corcos expliqua pour sa part que  le risque de rejet est particulièrement élevé pour la transplantation intestinale, de l’ordre de 80%, et qu’il  aboutit dans 30% des cas à la perte du greffon. Le patient avait toutefois fait l’objet d’une préparation spécifique avant l’intervention.

Une première française ?

L’équipe de Beaujon précisa encore que quatre jours après l’intervention, le patient se portait bien : extubé à la douzième heure et mis au fauteuil après 24 heures. « Il réclame déjà à manger » souligne l’équipe. Malheureusement les désirs du patient de Beaujon ne devraient  pas être satisfaits immédiatement. Le Pr Yoran Bouhnik, chef du service de gastroentérologie et d’assistance nutritive de l’hôpital Beaujon indiqua ainsi que « si tout allait bien » il devrait à nouveau pouvoir s’alimenter par voie orale à la fin janvier 2013 et peut-être quitter l’hôpital à la fin mars. Pour parfaire et immortaliser le tout, le service de presse de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris rédigea et diffusa un communiqué de presse aux accents victorieux avec félicitations de la directrice générale Mireille Faugère. Un communiqué qui commençait par ces mots : « C’est une première française ».

On peut comprendre l’enthousiasme d’une administration, surtout quand la directrice générale « félicite l’ensemble des équipes médicales et paramédicales ayant permis cette prouesse, qui témoigne une fois encore de la capacité des personnels de l’AP-HP à innover, au bénéfice des patients ». Sauf que ceci n’était pas exact. Pour spectaculaire qu’elle soit l’intervention de Beaujon n’était pas une « première française ». « Mise au point aux Etats-Unis, la transplantation simultanée de cinq organes digestifs est déjà pratiquée dans plusieurs pays, dont l’Italie, prenait soin de préciser l’AFP. Elle est également pratiquée en France sur des enfants atteints de maladies congénitales avec troubles moteurs de l’intestin, notamment à l’hôpital Necker-Enfants malades à Paris, où dix à quinze transplantations de ce type ont déjà eu lieu. »

La véritable première était lyonnaise

Et aujourd’hui, en cette veille de Noël, nouveau bulletin, rectificatif, en provenance de la place de la Bourse, siège de l’Agence France Presse. «  La transplantation simultanée de cinq organes digestifs chez un adulte, réalisée le 17 décembre à l’hôpital Beaujon à Clichy (Hauts-de-Seine), a fait l’objet dimanche 23 décembre d’une mise au point de l’Académie de chirurgie qui conteste son caractère inédit. ‘’Il y a déjà eu des transplantations multi-viscérales en France, notamment chez l’enfant, comprenant parfois plus de cinq organes’’, a dit à l’AFP le professeur Jacques Baulieux, président de l’Académie. Cette dernière déplore que l’équipe chirurgicale de Beaujon se soit adressée d’abord aux médias au lieu de se tourner vers « les instances scientifiques qui ont la possibilité d’une diffusion rapide des progrès et avancées chirurgicales, après vérification ». D’autant qu’il faut encore attendre, a-t-il souligné, pour savoir si le patient opéré supportera cette transplantation sur le long terme.

Et le Pr Baulieux d’enfoncer le clou dans la plaie médiatique : « une transplantation multi-viscérale septuple -comprenant l’estomac, le foie, le duodénum et le pancréas, la rate, l’intestin grêle et le colon droit- a été réalisée il y a cinq ans chez une patiente alors âgée de quarante ans dans le service de chirurgie générale, digestive et transplantation à l’hôpital de la Croix-Rousse (Lyon) ». L’AFP précise que le Pr Baulieux en était alors le chef de service.   Cinq ans après cette intervention réalisée par les professeurs Jean-Yves Mabrut et Christian Ducerf, « la malade va bien. Elle est autonome et s’alimente normalement ». Pour le  Pr Baulieux il s’agit là « probablement de la plus longue survie observée chez un adulte en France ». Probablement ?  Or –et c’est à noter-  aucun écho n’est paru dans la presse sur cette septuple greffe. Et celle-ci n’a pas encore fait l’objet d’une publication dans une revue médicale. « Ce cas a été rapporté en mai 2009 aux Journées franco-espagnoles de chirurgie hépatobiliaire et transplantation, à Lyon », une manifestation réunissant des spécialistes de la question.

En amont et à l’heure de la mort

Et pour terminer le Pr Baulieux de souligner que l’Académie s’était dotée d’une procédure spécialement dédiée aux faits scientifiques nouveaux, procédure qui permet de présenter « une communication rapportant une innovation chirurgicale nécessitant une décision rapide de diffusion » lors de sa séance hebdomadaire et d’y convier la presse. « Si elle avait été respectée, elle aurait évité quelques erreurs et excès récents » a souligné l’Académie dans un communiqué. Or cela n’a pas été le cas.  Rappelons que le patient opéré à l’hôpital Beaujon s’est vu greffer simultanément le foie, le pancréas, l’estomac, le duodénum et l’intestin grêle. Le colon droit et la rate manquaient donc à l’appel. Lyon demeure donc inégalé Le temps passe, les chirurgiens demeurent. Ils aiment le bloc et le ring. Et c’est tant mieux.

On regrettera en revanche, dans le communiqué de presse de l’AP-HP, la part réservée au donneur. « Le prélèvement réalisé par des membres de l’équipe chirurgicale de Beaujon à plus de 400 km sur un donneur en mort encéphalique a été ramené en moins de 3 heures (…) » peut-on y lire. C’est peu, bien peu. Nous évoquons ici  les proches du défunt qui ont donné leur accord pour qu’une vie humaine se prolonge. Des proches qui, en dépit des règles de l’anonymat, savent désormais, médiatisation aidant,  où et chez qui les prélèvements ont été greffés. Que pensent-ils de l’importance accordée au fait que cette intervention était une première ou qu’elle n’en était pas ?

Faute de colère, un regret, donc, pour achever ce billet : observer que les toutes puissantes administrations hospitalières  peuvent aujourd’hui encore ne pas songer à rendre publiquement et anonymement  hommage, au-delà des personnels hospitaliers, à celles et ceux qui, en amont et au moment de la mort, font que de tels prodiges soient possibles.  Un regret et un espoir : que la « fausse première » de Beaujon soit, de ce point de vue, un exemple de « communication de presse » à ne pas suivre.