Cannabis : « Non l’Académie de Médecine ne remplit pas sa mission ! »

Bonjour

On ne rit plus. La violente sortie de l’Académie nationale de Médecine sur le thème du cannabis n’est pas restée lettre morte.  Nous en avons rapporté ici même le contenu (« Cannabis, alerte rouge à l’épidémie ») et les mesures drastiques signées J. Costentin, J.-P. Goullé et J.-P. Olié – au nom de la commission VI).  Nous ajoutâmes que l’institution rajeunie de la rue Bonaparte remplissait ainsi sa mission bicentenaire : conseiller ceux qui nous gouvernent.

Parenthèses heureuses

« Tous (ou presque) reconnaîtront que l’Académie nationale de Médecine ne fait, ici, que remplir sa mission » écrivions-nous. Bienheureuses parenthèses. Car cette opinion n’est pas pleinement partagée (euphémisme) par nombre de ceux qui, engagés volontaires, montent quotidiennement au front des assuétudes. Notamment au sein du solide bataillon « SOS Addictions ».

Nous publions ci-dessous (avec la bénédiction du Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions) le texte-boomerang  que nous a adressé le Dr Didier Jayle. Ancien président (2002-2007) de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT), Didier Jayle est professeur d’addictologie au Conservatoire National des Arts et Métiers et médecin dans le service d’immunologie de l’Hôpital Européen Georges-Pompidou. Il dirige par ailleurs le site vih.org ainsi que la revue Swaps.

Réplique à l’Académie

Voici son texte auquel nous n’avons ajouté que des intertitres. Il n’est pas interdit d’espérer que l’Académie nationale de médecine accepte de descendre, un matin prochain, sur le pré.

« Merci d’exciter notre sagacité!

Non, l’Académie nationale de Médecine ne remplit pas sa mission. Sous l’influence de quelques membres extrémistes, elle lance des oukases inutiles dans un domaine qu’elle connaît mal. Elle ne tient aucun compte de l’évolution de la société et propose des solutions qui ont fait la preuve de leur inefficacité.

Certes, le cannabis n’est pas un produit anodin, mais il fait partie intégrante de l’environnement des jeunes européens. La prohibition ne fonctionne pas dans les pays démocratiques, les académiciens devraient en prendre conscience. Ils s’affolent parce que l’expérimentation de cannabis a explosé entre 1993 et 2012, mais c’est une réalité dans tous les pays occidentaux et il est illusoire de penser qu’on peut réduire ce phénomène de société maintenant ancien.  « Le cannabis EST une réalité » *.  Et les méfaits de la consommation occasionnelle de cannabis ne sont pas avérés (en dehors de la conduite), même si l’Académie n’en fait pas mention.

Quatre vœux pieux

Leurs quatre propositions ne sont rien d’autres que des vœux pieux :

1 En psychiatrie, est-ce en prévenant le commerce DANS les établissements psychiatriques (sous peine de désaccréditation), qu’on va réduire la consommation des personnes atteintes de troubles psychotiques ? On croit rêver !

2 En prison, où les problèmes sont multiples, l’administration pénitentiaire a bien d’autres priorités que le cannabis sauf quand il entraîne des trafics organisés et violents. La consommation en elle-même n’est pas un facteur d’agressivité des détenus contrairement à ce que sous-entend la déclaration de l’Académie de Médecine.

3 En ville, interdire par la loi l’achat de matériel et de semences sur internet aurait surtout l’effet de priver les consommateurs d’un moyen d’approvisionnement qui les gardent loin du trafic. Ce serait donc une mesure qui ravirait les trafiquants en leur donnant le monopole de la distribution. En pratique, elle est de toute façon inapplicable. Pour ce qui concerne l’interdiction de vendre des vapoteurs aux mineurs, on ne voit pas très bien le lien avec le cannabis. Quant à l’interdiction de vendre du papier à cigarette « grand format», elle aboutirait à avoir des joints plus petits (ou plus grands avec deux feuilles collées)! Quel progrès !

4 Sur la route, les contrôles sont coûteux, (à la grande satisfaction de certains membres de l’Académie de Pharmacie), et en forte augmentation. L’Académie ne devrait pas ignorer que c’est l’alcool qui est responsable de la majorité des accidents mortels sur la route (environ 30%) et aussi la consommation associée d’alcool et de cannabis (risque multiplié par 15 alors que le cannabis seul augmente le risque, certes, mais d’un facteur 2, soit autant que l’alcool à un taux toléré (0,5 g/l). (étude SAM)

Prise en charge des fumeurs intensifs

Les problèmes sanitaires mis en avant par l’Académie de Médecine sont réels quoique qu’abordés sans nuance, en particulier la relation entre consommation de cannabis et cancers ORL ou broncho-pulmonaires qui reste très mal documentée, de même que les liens avec les accidents vasculaires qui, s’ils existent, sont loin d’avoir l’ampleur des risques liés au tabac qui sont absolument prouvés et considérables. Et pourtant ce n’est pas l’interdiction de la vente de tabac qu’elle réclame.

La seule politique qui semble donner des résultats est une politique de prévention et de prise en charge des fumeurs intensifs. La loi n’est pas capable d’empêcher la disponibilité de cannabis, c’est vrai en France et ailleurs. La consommation de cannabis a flambé après la loi de 1970 (!) comme celle de la cocaïne, qui a flambé après la loi de 1916, entre 1918 et 1925. L’interdiction et la répression n’ont aucun impact sur les niveaux de consommation. Il y a moins de jeunes fumeurs de joints en Hollande où la consommation personnelle est tolérée, qu’en France où elle est sanctionnée.

Non à la prohibition

La politique publique que j’ai eu l’honneur d’influencer entre 2003 et 2007 notamment sur le cannabis en organisant des campagnes d’information sur le cannabis, en créant les consultations « Jeunes consommateurs » anonymes et gratuites dans tous les départements, semble avoir eu un certain impact sur les consommations des jeunes si on en juge par les enquêtes publiées par l’OFDT, ESPAD et ESCAPAD ; le nombre de consommateurs réguliers de cannabis a baissé sensiblement entre 2002 et 2007 dans les deux enquêtes.  Dans ESPAD : de 6,1% à 3,7% entre 2003 et 2007. En 2011, après quatre ans d’absence de campagne publique ciblée et du tout répressif, le taux est remonté à 8,1%. (lettre « Tendances » n°89 de novembre 2013, site www.ofdt.fr).

Ces constats renforcent ma conviction que ce n’est pas l’interdiction et la prohibition qui peuvent faire baisser l’usage, mais bien plutôt une meilleure prise en compte des modes de ces consommations, un dispositif sanitaire plus qu’un dispositif répressif inefficace. Les mesures préconisées par l’Académie de Médecine ne sont pas pertinentes, elles sont idéologiques et non pragmatiques. »

Didier Jayle

 * Slogan de la campagne cannabis de la MILDT/INPES en 2004

 

 

Salles de shoot : l’Académie de pharmacie renvoyée dans ses buts.

 

 

Bonjour

L’addiction est une maladie et l’Académie de pharmacie est une institution (1). Une maladie parfois bien douloureuse, bien sale et une institution bien vénérable. La maladie se nourrit de drogues (dites « de rue ») quand l’Académie trône en son avenue. Peu de stupéfiants dans les caniveaux en ivoire de l’avenue de l’Observatoire. Une bien belle percée qui correspond au méridien de Paris. C’est là, au n°4 que des Académiciens viennent de perdre le nord.

SOS Addictions

Tel est, grossi et résumé personnellement à la hache, le point de vue  que viennent de publier sur leur site des professionnels réunis au sein de l’association  SOS Addictions (2). Un point de vue signé Stéphane Robinet , pharmacien et président de Pharm’addict. Résumons. Il y a quelques jours l’Académie de pharmacie émettait  un avis on ne peut plus défavorable à l’expérimentation de salles d’injection contrôlée de « drogues de rue » (voir « Salles de shoot : l’attaque en piqué de l’Académie de pharmacie »).

Drogues de rue

Cet avis est adressé au gouvernement qui prépare un projet de loi visant à ouvrir en France les premières : « salles de consommation à moindre risque » (SCMR).  Projet de loi puisqu’il doit en être fait selon les récents vœux du conseil d’Etat.  Voici ce qu’il peut en être des « drogues de rue ».

L’Académie a 210 ans d’âge. Elle oublie, dans son avis, l’expertise collective de l’Inserm publiée en 2010 et d’autres études (parues dans  The Lancet  notamment) démontrant l’intérêt de ces salles de consommation à moindre risque pour réduire les dangers spécifiques liés à l’injection. Ces espaces permettent de réduire le nombre des morts par overdose. Ils augmentent  l’offre de  soins  de sevrage et de substitution par des opiacée. Incidemment ces « salles » assurent une réduction des injections dans les espaces publics. L’Académie a 210 ans d’âge. Elle oublie qu’en 2009 on recensait de telles « salles » dans des dizaines de villes en Allemagne, en Australie, au Canada, en Espagne, au Luxembourg, en Norvège, aux Pays-Bas et en Suisse.

Dealers-pharmaciens

« L’Académie justifie sa position en émettant  dix points. Chacun  mérite une analyse, des éclaircissements et un contre-avis » écrit Stéphane Robinet. Un exemple. Les académiciens observent, pour le refuser, que  les produits illicites qui vont y être consommés sont des substances non certifiés et donc dangereuses. C’est là un argument intéressant. Il faut en tirer les conséquences : imposer aux dealers d’obtenir leur diplôme de pharmacien avant  d’exercer leur métier, de manière à ce que l’on puisse commencer en France à expérimenter les SCMR.

Les académiciens estiment que l’on ne pourra apporter  « la garantie d’éviter les contaminations par le VIH ou le VHC » puisque « la majorité des patients sont le plus souvent déjà contaminés ». « Selon les estimations près de 60 % des usagers de produits de rue injectés sont potentiellement contaminés par le VHC, et 15% par le VIH. Nous sommes dès lors très loin de la quasi totalité décrite par nos sommités, écrit Stéphane Robinet. D’autant que les messages de prévention pour une ‘’ meilleures pratiques d’injection ou de sniff des produits de rue’’ ont été entendues par les usagers et ont déjà aboutis à des résultats spectaculaires dans ce domaine. Le public attendu dans les SCMR est une excellente « cible » pour ces messages si l’on souhaite continuer à ‘’contenir’’ l’épidémie de VHC ou de VIH chez les usagers de drogue. »

Soins académiques

Mêmes erreurs, approximations ou contre-vérités dans les points académiques suivants. « Dommage que notre Académie de pharmacie n’ait pas pris en compte la spécificité de ces usagers de drogue en grande précarité, conclut Stéphane Robinet. Ces personnes se refusent encore (pour des raisons multiples qui leur appartiennent) à accepter le ‘’soin académique’’. »

Il est de la liberté de ceux qui sont dans le caniveau que nous puissions prendre soin d’eux, au plus près et au mieux. Qu’en serait-il de la responsabilité, morale sinon juridique, de ceux qui, en haut du pavé, obtiendraient que l’on ne puisse leur tendre la main ?

A demain

 

(1) 25 avril 1777 : Déclaration royale. La pharmacie était définitivement séparée de l’épicerie, une maîtrise de pharmacie se substituait à la maîtrise d’apothicaire et la nouvelle corporation prenait le nom de Collège de pharmacie. L’Association dite “Académie nationale de Pharmacie”, fondée le 15 Thermidor An XI (3 août 1803) sous le nom de Société de Pharmacie de Paris, reconnue d’utilité publique par décret présidentiel du 5 octobre 1877, a été autorisée à adopter le titre d’Académie de Pharmacie par décret présidentiel du 5 septembre 1946 et son titre actuel par décret du Premier Ministre, cosigné par le Ministre de l’Intérieur, en date du 9 octobre 1979

(2)   SOS ADDICTIONS est une association loi 1901, à but non lucratif, dont l’objectif est de mobiliser l’opinion publique et d’informer les acteurs de la société civile, les médias et les responsables politiques sur les substances psycho-actives (alcool, tabac, médicaments, cannabis, cocaïne, héroïne, nouvelles drogues de synthèse, produits dopants, etc.) et les addictions comportementales (addictions alimentaires, jeu pathologique, cyberdépendance et addictions aux nouvelles technologies, addictions au travail, à l’hyperactivité sexuelle, à la pratique sportive intensive, etc.).

Tests de grossesse en tête de gondole

Bonjour,

L’Académie nationale de pharmacie vient de prendre la parole. Pour dire que le projet de loi récemment voté par le Parlement organisant la vente en grande surface et en libre service des tests de grossesse est un mauvais service  rendu aux femmes (voir « Le test de grossesse sera en vente dans les Monoprix »). Cette institution espère que sa position sera reprise et amplifiée par voie médiatique.  Sera-ce le cas ?

Fallacieux

« Aux dires des promoteurs de la loi, cette disposition permettrait  d’élargir et de faciliter l’accès des femmes à ces tests et ainsi de détecter plus tôt leur grossesse, au moindre  coût et dans l’anonymat » rappelle cette Académie.  Elle considère que cette loi « repose sur des arguments non seulement  fallacieux mais dangereux pour la santé publique, plus particulièrement pour les femmes très jeunes ou en situation précaire ».

Coûteux

Son argumentaire repose sur trois points :

1 L’expérience actuelle des pharmaciens d’officine montre que l’information sur la notice et l’emballage peut ne pas suffire pour garantir la sécurité d’usage de ces tests, surtout quand il s’agit de très jeunes femmes en désarroi ou de femmes en situation précaire pour lesquelles une information personnalisée s’impose.

2 Un risque de test faussement négatif peut exister si ce test est pratiqué trop précocement, avec en conséquence, une découverte tardive de la grossesse et le recours à un avortement, beaucoup plus lourd psychologiquement et coûteux.

3 Pour toutes les femmes, cet achat se fait dans une période d’incertitude qui appelle un conseil et une réponse aux questions et aux angoisses en cas de test positif. Une information banalisée sur l’emballage et la notice ne saurait remplacer un accompagnement personnalisé.

Précieux

Pour l’Académie, aucun doute n’est permis : « Les tests de grossesse sont parmi les dispositifs médicaux de diagnostic in vitro en libre accès, ceux pour lesquels le conseil du pharmacien est le plus précieux ! ». Précieux est le mot. Pour les pharmaciens il faut maintenir la vente exclusive des auto-tests de grossesse dans un seul circuit de vente et de profit : le leur.

Confidentialité

Cet argumentaire aurait sans soute plus de poids si l’expérience avait montré la réalité de l’intérêt que pouvait porter une majorité de pharmaciens d’officine  à cette question. Les tests de grossesse en tête de gondole des hypermarchés ? Dans le meilleur des mondes possibles on pourrait imaginer mieux. On pourrait aussi rêver de pharmacies d’officine où l’espace de confidentialité n’aurait pas disparu au profit de la parapharmacie. Un monde où les officines ne singeraient pas les Monoprix.

A demain