« Fémidom »: non, le préservatif féminin n’est pas un sac à main lubrifié

Bonjour

On phosphore dur chez les communicants. Il faut attirer l’œil du journaliste. Obtenir un peu de buzz. Coûte que coûte. Trois exemples d’actualité.

C’est aujourd’hui 8 mars,  la « Journée de la femme ». Le 8 mars depuis ….1857 (voir l’historique que nous offre Slate.fr)

Oxymore et néologisme

« Le 8 mars, devenez un évangeliste du fémidom ». On reçoit le message par mail et le mail attire immanquablement l’œil. Un néologisme aux accents d’oxymore, cela s’invente pour être vu. Le message vient de l’association Aides, aujourd’hui dans la tourmente économique. Il s’agit de préservatif féminin. On peut en savoir plus ici  

Il s’agit de « changer l’image de cet outil de prévention peu connu mais incontestablement au service de l’égalité entre les sexes ».

« Défi de taille » 

L’initiative revient ici à Aides et à « eYeka », une plate-forme de créateurs vidéos. Le concours était lancé auprès des artistes-créateurs de vidéos. Voici ce qu’on fait valoir aux journalistes, sans doute pour retenir leur attention :

« Le défi était de taille, c’est le cas de le dire. Moche, introuvable, cher, les préjugés autour de ce dernier sont nombreux. Et s’il était possible de le voir autrement ? Atout considérable : avec le fémidom, les femmes reprennent la main en matière de prévention. Ce qui est toujours utile car il est parfois difficile d’imposer le préservatif à son partenaire masculin.

 « Etrangler l’attribut » 

 Aides: « Mais comment vendre son allure peu ragoûtante de sac ménager lubrifié ? Transformons-la en qualité : ses formes généreuses éviteront d’étrangler l’attribut précieux et nécessairement « hors-norme » de tout partenaire masculin. Sa lubrification palliera le problème de sécheresse vaginale, courant chez les femmes,  en augmentant plaisir et confort.

 Vous l’avez compris, le fémidom recèle un grand nombre d’attraits que les 3 clips gagnants dévoilés ce 8 mars souligneront avec une bonne dose d’humour et une grosse louchée d’inventivité ! Vidéos qui n’attendront que vous pour être massivement diffusées sur les réseaux sociaux. Devenez un évangéliste du fémidom ! »

Inverser pour décomplexer

L’autre sujet nous est proposé par l’Institut Gustave Roussy. Cette fois c’est à l’occasion de « Mars bleu ». On ignore généralement que mars est le mois de sensibilisation au cancer colorectal. Quant à la couleur on ne sait pas pourquoi c’est le bleu qui a été retenu. Voici ce que l’on demande aux journalistes de bien vouloir faire savoir :

« Gustave Roussy lance  »Roulons pour le côlon » et organise une action de sensibilisation du grand public du 10 au 16 mars avec une tournée en camion type ‘’Foodtruck’’ pour informer et collecter. Explications en vidéoDossier de presse ici. Inverser les rôles pour décomplexer. Les personnes qui viendront s’informer pourront prendre pour quelques instants la place du médecin et réaliser une endoscopie sur un mannequin. C’est  une manière ludique d’expliquer cet examen indispensable qui néanmoins rencontre encore craintes et réticences auprès des patients.

 Croix rouge française

Vagin et côlon au programme, donc. Buzz garantis. Qui s’intéressera aux 150 ans de la Croix-Rouge française ?  Quel média diffusera tout ou partie de ceci :

« Créée en 1864, la Croix-Rouge française est l’une des premières des 189 sociétés nationales qui rassemblent aujourd’hui 97 millions de per­sonnes dans le monde autour de ses sept principes : humanité, impartialité, neutralité, indépendance, volontariat, unité, universalité.

Elle fait partie de l’histoire et a transformé parfois le destin de nombreuses familles. L’histoire de blessés et victimes de conflits,  de catastrophes, d’accidents de la vie, d’inondations, de conséquences d’une perte d’autonomie, etc. Mais elle a aussi changé la vie de celles et de ceux qui s’engagent, au sein de l’association.

La Croix-Rouge française s’inscrit au cœur de notre histoire, sur tous les fronts de l’urgence et des missions au long cours. Elle accompagne l’évolution sanitaire et sociale du pays, les événements et les urgences qui ont marqué les Français. Elle trouve également une large expression dans le monde, lors des catastrophes humanitaires d’origines naturelles ou technologiques, ou lors des conflits.»

La Croix et les femmes

Trop daté. On sent que tout cela manque de communicants. Qui saura qu’à l’occasion de son 150ème  anniversaire, la Croix-Rouge française, lance un ouvrage exceptionnel ? Un ouvrage « richement illustré qui retrace  le parcours de femmes et d’hommes engagés ». Cet ouvrage sera disponible le 12 mars en librairie : 32 euros dont 2 euros reversés à la Croix-Rouge française.

La Croix Rouge française ce sont aussi des femmes. Ce sont surtout des femmes. Cette association leur rend hommage. Comme on peut le voir ici. Cet hommage en vaut bien d’autres.

A demain

Salles de shoot : l’attaque en piqué de l’Académie de pharmacie

Bonjour

Nous les avions oubliées. L’Académie de pharmacie ressort de ses ses tiroirs en palissandre  la bombe politique tricolore de la toxicomanie : les « salles de shoot ». Dans une démocratie normale il y aurait matière à  pimenter les élections municipales. A Paris bien sûr. Mais aussi à Bordeaux, Marseille et Lille. Sera-ce le cas avec ce chiffon rouge ?

Affaire de l’Observatoire

Les « salles de shoot » ou les « salles de consommation contrôlée de drogues ». C’est l’expression utilisée dans les beaux quartiers où l’on se fait une idée assez éthérée du sujet. Comme au 4 avenue de l’Observatoire ; c’est le siège de l’Académie nationale de pharmacie. Cette illustre compagnie a été fondée le 3 août 1803 sous le nom de Société de Pharmacie de Paris. Puis elle  a été reconnue d’utilité publique le 5 octobre 1877. Aujourd’hui 3 mars 2014 elle émet un avis remarquable : une nouvelle affaire de l’Observatoire, la science au service d’une idéologie.

Enterrement

C’est  un enterrement de première classe. Les académiciens pharmaceutiques expliquent avoir  « pris connaissance » du « projet ministériel d’expérimentation  de salles de consommation contrôlée de drogues ». Un projet que l’on pouvait croire déjà enterré. Ils ont confié le bébé à leur « Commission des Substances  vénéneuses et des Dopants » Avis adopté, avis émis. Avis qui vaut d’être livré in extenso.

Considérant :

 l’absence de garantie de qualité, d’identité et d’asepsie des produits injectés (« drogues de rue »),

 l’objectif qui est de venir en aide à ces patients et non d’entretenir leurs addictions,

 la non garantie d’éviter les contaminations par le VIH ou le VHC, la majorité des patients étant le plus souvent déjà contaminés,

 l’effet limité sur leur réinsertion dans le circuit sanitaire,

 l’absence de données concernant la responsabilité des médecins et des pouvoirs publics en cas de complication médicale ou d’actes délictueux commis sous l’emprise de la drogue injectée (accidents de la route, par exemple),

 l’absence de rigueur méthodologique et de critères d’évaluation de l’expérimentation envisagée,

 les rares études plutôt favorables à ce genre d’expérimentation concernant l’usage d’héroïne médicinale et non celui de « drogues de la rue » comme dans le cas présent,

 l’exemple de certains pays comme la Suède qui ont supprimé les salles d’injection en raison de leurs résultats peu convaincants,

 le nombre de centres de soins pour toxicomanes existant en France, avec 170 000 patients sous traitement substitutif,

 l’absence de concertation avec le monde médical et pharmaceutique à la recherche d’un consensus, l’Académie nationale de Pharmacie émet un avis défavorable à l’expérimentation de salles d’injection contrôlée de « drogues de rue » telle qu’elle est actuellement définie dans le projet, et demande, pour une plus grande sécurité des patients, un renforcement des moyens alloués aux centres de soins pour toxicomanes et aux unités d’addictologie.

Bachelot, Gaudin et Morano

Souvenons-nous un instant. Eté 2012 la gauche avait les pleins pouvoirs politiques. Mieux des municipalités de droite étaient partantes. Ce n’était qu’une affaire de semaines.  (« Salles de shoot : rien ne va plus, la balle est à gauche »). Dans un communiqué commun, Act Up-Paris, Aides, Médecins du Monde, Fédération Addiction, Gaïa, Réseau Réduction des risques, Sidaction et SOS drogue international, rappelaient qu’elles demandaient « l’ouverture de salles de consommation à moindre risque depuis de nombreuses années ». Ces mêmes associations rappellent que le principe des salles de shoot a reçu le soutien de personnalités de droite. Notamment Roselyne Bachelot, Jean-Claude Gaudin et Nadine Morano.  Elles rappellent aussi que tout, d’un point de vue médical est scientifique est connu grâce à travail (une « expertise collective ») remarquable et pragmatique de l’Inserm (1) .

Le 30 août 2012 Marisol Touraine prenait la parole : « Je travaille sur cette question depuis plusieurs semaines (…). Nous allons voir dans quelles conditions il est envisageable d’expérimenter de telles salles mais il faut que le travail se poursuive avec des élus, avec des associations concernées en particulier,  expliquait-elle  sur LCI. Pas de décision dans les jours qui viennent mais je pense que nous serons prêts assez rapidement. Nous avons des personnes qui se droguent dans des conditions sanitaires exécrables. Elles ne sont pas à même de retrouver le chemin du sevrage, d’être accompagnées. Il ne s’agit absolument pas d’ouvrir une espèce de supermarché de la drogue comme j’ai pu l’entendre. Nous regarderons les exemples qui existent, la manière dont ils peuvent être améliorés (…). Il ne s’agit pas de s’engager tête baissée dans un dispositif qui serait a priori défini pour toujours, il faut expérimenter le cas échéant avec des associations et des élus qui sont disposés à le faire »

Gestion calamiteuse

Tous les éléments étaient réunis pour que le pouvoir politique gère ce dossier de santé publique. Puis des atermoiements en cascade, des frayeurs auto-entretenues, des coups bas aussi. Une gestion calamiteuse (ou u inconscient collectif) faisait que l’affaire recevait un coup d’arrêt à l’automne 2013 par le Conseil d’Etat. La haute juridiction administrative recommandait alors au gouvernement d’obtenir la promulgation d’une loi spécifique. La ministre de la Santé  indiquait que le gouvernement présenterait un projet de loi pour « sécuriser juridiquement » le projet.

Puis Danièle Jourdain-Menninger, présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) déclarait fin janvier qu’un « texte de loi » était bien en préparation. Une loi pour permettre d’ouvrir une salle de shoot près de la gare du Nord. Les deux candidates à la mairie ne semblent guère intéressées par le sujet. En parle-t-on à Marseille ? Qu’en dira SOS Addictions ?

Au temps de Sarkozy

Retour en arrière: en 2010, au temps de Nicolas Sarkozy,  Etienne Apaire, alors président de la Mildt, déclarait au Monde, peu après la publication du travail de l’Inserm: « En l’état actuel des connaissances, le gouvernement considère que les salles d’injection ne répondent pas vraiment à la demande d’un point de vue sanitaire. Elles semblent par ailleurs très coûteuses. En outre, elles amènent à penser que l’usage de drogue peut être admissible sous certaines conditions. (…) Il faut aussi tenir compte du contexte français par rapport aux pays comme la Suisse ou l’Allemagne, où des salles ont été créées. (…) Il me semble que ces salle  répondent moins à un objectif sanitaire qu’à un objectif social de lutte contre la marginalisation. C’est, selon nous, discutable sur le plan philosophique, puisque cela vise à accompagner, et non in fine à rompre avec la dépendance, alors que la France dispose d’un dispositif de soins performant. En outre, cacher dans des locaux des usagers pour assurer la tranquillité publique me paraît moralement indéfendable.»

Quatre ans plus tard les académiciens de l’Observatoire ne tiennent pas un autre discours. Le gouvernement est comme privé de mouvement.. Où est-elle passée la blanche gauche du temps jadis ?

A demain

1 Extrait : « Par ailleurs, des centres d’injection supervisés (CIS) ont été expérimentés dans plusieurs pays et ont fait leur preuve sur la réduction des risques liés à l’injection (injections dans l’espace public, abcès, partage de seringues, overdose mortelle…) et l’accès aux soins.

Le groupe d’experts recommande de renforcer les liens entre différents programmes (PES, TSO, CIS le cas échéant…) dans un dispositif cohérent. Le groupe d’experts recommande de mener une étude des besoins pour l’ouverture d’un CIS afin de définir les objectifs spécifiques de ce dispositif (diminuer les overdoses mortelles, diminuer le nombre d’abcès, attirer des injecteurs à haut risque pour les (re)mettre en contact avec des structures de traitement…). »

 «  La mise en place d’un CIS ne peut être envisagée que si ce dispositif répond à des besoins parfaitement identifiés tenant compte des évolutions de modalités d’usage de drogues qui peuvent varier d’un endroit à un autre : importance de l’injection en public, du nombre d’usagers de drogues par voie intraveineuse sans contact ou en rupture avec des structures de soin ; du nombre d’overdoses mortelles, des complications liées à l’acte d’injection (abcès). Ces centres, s’ils sont proposés, doivent être en mesure de couvrir ces besoins. Leur intégration dans un dispositif plus large, avec une bonne communication entre les services est également indispensable. Enfin, pour garantir un fonctionnement adéquat, leur implantation doit reposer sur un consensus entre tous les acteurs locaux : santé, police, autorités politiques et administratifs, population en général et voisinage immédiat, usagers eux-mêmes. Ceci demande une phase de préparation d’explication, et de communication compte tenu des représentations souvent négatives qui prévalent pour ce type de dispositif. Une évaluation de la phase d’implantation est un élément important du processus d’acceptation des CIS. »

Prix des médicaments : le « secret » est désormais ouvertement opposé aux usagers

Confirmation: la  transparence dans le secteur pharmaceutique. Interdit d’ouvrir la chambre où l’on fixe les prix des médicaments. Combien de cadavres ? Relire La Barbe bleue.

Le torchon brûle à nouveau entre le pouvoir et les représentants des usagers du système de santé. On veut dire entre le président du Comité économique des produits de santé (CESP) – instance qui fixe les prix des médicaments admis au remboursement après négociation avec les industriels du secteur (1) – et le Collectif interassociatif sur la santé (Ciss). Ce dernier vient de publier un communiqué de presse.

Question « intéressante »

Tout commence par une dépêche de l’Agence de Presse Médicale (APM) mandée de Paris et datée du 4 décembre. Elle informe en substance que  Dominique Giorgi (2), président du Comité économique des produits de santé (CEPS) est hostile à l’entrée de représentants des consommateurs au sein de cette institution trop méconnue. M. Giorgi s’exprimait  dans le cadre d’une audition organisée par  la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale. Plusieurs députés l’interrogeaient sur l’éventuelle nomination de représentants des patients ou des usagers au sein du comité.

« Tout en trouvant la question « intéressante », il a d’abord souligné que le CEPS n’était pas une commission qui rendait des avis mais une entité qui prenait des décisions, et ensuite qu’il traitait régulièrement du secret des affaires, écrit l’APM. « On peut très bien concevoir que la Commission de la transparence (CT) ou la Commission évaluation économique et de santé publique (Ceesp) aient des représentants de consommateurs qui fassent valoir une opinion, prise en compte dans un avis » a-t-il déclaré.

Secrets et sensibilités

Puis il a ajouté (nous soulignons): « Au CEPS, c’est beaucoup plus compliqué: nous avons à traiter du secret des affaires. Il s’agit d’une notion parfaitement documentée par la jurisprudence, notamment communautaire […]. Nous sommes extrêmement sensibles sur ce sujet. Nous avons accès à des informations sensibles. Si elles devaient être divulguées, cela pourrait être extrêmement préjudiciable pour les entreprises, notamment celles qui sont cotées ».

Pour le Ciss de tels propos détonnent à un moment où Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé « propose de faire de la démocratie sanitaire le troisième pilier de la stratégie nationale de santé ». Le Ciss fait observer que la « représentation des usagers » découle d’un principe général codifié à l’article L. 1114-1 du code de la santé publique. Il ajoute que les dispositions codifiées « ne prévoient pas de distinguer entre les lieux où les représentants des usagers sont admis selon qu’il s’y prend des décisions ou des avis ». C’est si vrai, dit-il, que les représentants des usagers sont membres de « lieux de décision » : les conseils d’administrations de l’Inpes et de l’Invs.

Par nature

Le Ciss dit sa « honte » de voir « qu’un haut fonctionnaire s’abandonne à penser que, par nature, certains membres d’instances décisionnelles, parce qu’ils ont la qualité de représentant des usagers, seraient, par destination en quelque sorte, quasi naturellement sans doute, les auteurs potentiels d’infractions au secret de l’industrie ».  Et le Ciss de réclamer  l’application de la loi. A savoir celle du 4 mars 2002 pour ce qui est de toutes les instances qui se prononcent sur les conditions de prise en charge des patients : le comité économique des produits de santé (CEPS) ; le haut conseil de la santé publique (HCSP) ; la commission de la transparence (CT), la commission nationale d’évaluation des dispositifs médicaux et des technologies de santé (Cnedimts) et le collège de la Haute autorité de santé.

Controverse exemplaire

Ce Collectif vient d’être explicitement appuyé dans sa démarche par l’association Aides.  Aides « constate que tous les moyens sont bons pour exclure les usagers et les malades de chaque instance en charge de fixer le prix des médicaments. C’est déjà le cas de la commission de la transparence (sic) de la Haute autorité de santé, qui évalue les médicaments et donne un avis sur leur niveau de remboursement par la sécurité sociale. Ni concertation, ni même droit de regard n’y est offert aux représentants des usagers. Chaque jour sur le terrain, nous constatons l’impact que peuvent avoir ces prises de décisions parfois arbitraires, toujours opaques. Ce déficit démocratique, cette mise à l’écart de la société civile sur des choix opérés en secret est de moins en moins tenable (…) ».

Cette controverse est exemplaire : elle campe sur cette nouvelle et mouvante frontière contemporaine qui sépare une aspiration à la transparence et la volonté affichée du secret. Avec, concernant le médicament, cette assez grande spécificité qui est que leur coût est pour l’essentiel pris en charge par la collectivité.

(1) Pour en savoir plus sur le CESP on peut se reporter ici. On y trouvera notamment sa composition et ses très riches rapports d’activité.

(2) Dominique Giorgi a été secrétaire général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris entre 2008 et 2011,.

[Au sortir de l’Ena (promotion Michel de Montaigne, 1988), il intègre l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) avant de rejoindre la Direction de la Sécurité sociale où il exerce les fonctions d’adjoint au sous-directeur du financement et de l’offre de soins (1994-1996), puis de sous-directeur des retraites et des institutions de la protection sociale complémentaire (1996-2001). De 2001 à 2004, il est détaché à la ville de Paris, comme sous-directeur à la protection de l’enfance. Il réintègre ensuite l’Igas, où il est, notamment, rapporteur général du rapport annuel 2006 sur La dimension européenne des politiques sociales. A la présidence du CEPS il a succédé à Gilles Johanet, nommé procureur général près la Cour des comptes.]

 

Sida : circoncire dans la « vraie vie » et « sur le terrain »

Les journalistes  travaillent  et restituent les mots qui les entourent. Des éponges verbales en somme. Un exemple avec Aides, un autre avec Le Figaro 

Nestor Burma (1942- ….) bénéficie parfois de l’aide ponctuelle de Marc Covet, surnommé  « journaliste-éponge » et qui œuvre au Crépuscule. On imagine qu’il s’agit d’un penchant pour l’alcool. C’est bien évidemment, comme souvent chez Léo Malet (1909-1996), un peu plus compliqué.

La journaliste Anne Nivat, reporter de guerre et écrivain,  le dit à sa façon à La Vie Protestante  : « Je suis une éponge qui restitue tout ce qu’elle absorbe ». Mais une éponge restitue-t-elle ce qu’elle absorbe ? Sans doute à la façon dont un traducteur traduit.

L’abstinence et les écoles de journalisme

Il se disait,  au temps du plomb, que le journalisme était « un métier où l’on boit ». Nous sommes ici encore dans la même veine : un métier où l’on boit (aussi) des mots, des paroles pour mieux signifier la couleur du temps et de l’espace. Et le clavier associé à l’abstinence ne change rien à l’affaire. Enseigne-t-on tout delà dans les écoles de journalisme ? On l’espère.

Il y a quelques heures l’association Aides, qui sait ce que parler à la presse veut dire diffusait un communiqué à son attention. Il s’agissait de mettre en relief une étude qui vient de paraître (1). Voici le chapô de ce communiqué (nous surlignons : « Une étude menée par l’ANRS dans les conditions de la vraie vie confirme l’efficacité de la circoncision dans la prévention des nouvelles infections. Aides se félicite de ces bons résultats qui réclament de diversifier au plus vite les outils de prévention dans les pays fortement touchés. »

Circoncision : recommandation

Il y est question d’un programme de circoncision volontaire, mis en place en Afrique du Sud auprès de 20.000 hommes et qui a permis de réduire entre 57 à 61 % le taux de nouvelles infections par le VIH. En son absence, la prévalence du VIH aurait été 19% plus élevée au sein de la population étudiée. Ces résultats vont dans le sens des premières études expérimentales menées en 2005-2007 par l’Inserm qui avaient conduit l’OMS à recommander la circoncision comme stratégie de prévention additionnelle contre le VIH dans les pays fortement touchés.

Les conditions de la vraie vie, avec des vrais gens. Pourquoi ces formules qui renvoient notre quotidien à la fausseté ? Imaginer que la vérité vraie, décidemment, ne peut être qu’ailleurs. Où ? C’est Le Figaro qui répond avec ce titre du jour :

« Sida : la circoncision confirme son intérêt sur le terrain ». 

La circoncision n’aurait donc d’autre intérêt que pratiquée sur le terrain. Et le terrain n’est pas proche c’est un bidonville des antipodes : Orange Farm (Afrique du Sud). Extraits :

« La circoncision était proposée gratuitement aux quelque 110.000 habitants d’Orange Farm. 15% des hommes étaient déjà circoncis au lancement de la campagne en 2007, une proportion passée à 53% quatre ans plus tard. «C’est un taux d’acceptation intéressant. Nous n’avons pas constaté de réticence particulière ou de crainte vis-à-vis de ce geste chirurgical», rapporte au Figaro Bertran Auvert, professeur en santé publique à l’université de Versailles. Sur place, un échantillon de 3300 hommes du bidonville ont été interrogés sur leurs pratiques sexuelles, qu’ils soient circoncis ou non. » 

Généralisation de la circoncision

Loin des laboratoires, de amphithéâtres et des salles de rédaction, sur le vrai terrain de la vraie vie, l’affaire est limpide. En est-on certain ? Voici ce que déclare Christian Andreo, directeur de la communication de l’association Aides : « Ces bons résultats imposent de proposer massivement la circoncision aux hommes vivant dans les zones à forte prévalence. »

Voici ce que déclare le Pr Auvert au Figaro : « Généraliser la circoncision ne présente donc d’intérêt que dans les pays où le niveau de contamination est élevé et où le virus se transmet principalement lors de rapports hétérosexuels.  Il s’agit essentiellement des 14 pays d’Afrique australe et de l’Est. Cette situation ne s’applique pas à l’Europe». Et le Pr Jean-François Delfraissy, directeur de l’Agence nationale française de recherche sur le sida (ANRS) : « La généralisation de la circoncision doit plus que jamais être une priorité de santé publique en Afrique australe et de l’Est ».

Généraliser la circoncision pour des raisons d’hygiène et de santé publique ? Comment l’entendront, sur les terrains qui sont les leurs les vrais gens d’une vie qui n’est pas la nôtre ?

 (1)  Cette étude est disponible ici. “Association of the ANRS-12126 Male Circumcision Project with HIV Levels among Men in a South African Township: Evaluation of Effectiveness using Cross-sectional Surveys” est signé de Bertran Auvert , Dirk Taljaard, Dino Rech, Pascale Lissouba, Beverley Singh, Julie Bouscaillou, Gilles Peytavin, Séverin Guy Mahiane, Rémi Sitta, Adrian Puren et David Lewis. Les auteurs travaillent dans diverses institutions françaises (Inserm,  Hôpital Ambroise Paré de Boulogne ; Université de Versailles-Saint Quentin ; Hôpital Bichat – Claude-Bernard de Paris) d’Afrique du Sud (Progressus, Johannesburg ; National Institute for Communicable Diseases, National Health Laboratory Service ; Faculty of Health Sciences, University of the Witwatersrand) et américaine (Bloomberg School of Public Health, Johns Hopkins University, Baltimore, Maryland).

 

« Mariage pour tous » : pourquoi « PMA » ne vaut pas

Dans tous les débats et les médias ce sigle est devenu le synonyme d’un nouveau droit. Mais c’est aussi une forme d’abus de langage. Mieux vaudrait, pour mieux se comprendre, que l’on sépare la « PMA »: en « IAD » d’une part, en « GPA » de l’autre. Voici pourquoi.

Depuis plusieurs mois la France redécouvre la PMA. Au début des années 1980, dans la foulée des « bébés éprouvettes »  et de la « fivette » (fécondation in vitro et transfert d’embryon), elle avait appris à connaître l’existence de ce sigle prometteur, cette nouvelle thérapeutique de la stérilité. Ce sigle laissa  bientôt la place au sigle inversé, sigle en miroir : AMP (années 1990-2000). L’assistance médicale prenait la place de la procréation  assistée. Depuis plusieurs mois, la PMA est de retour. Ce sigle est omniprésent sur  la Toile, le papier et les ondes. Il a envahi l’espace des débats et des polémiques nés de la volonté présidentielle d’instaurer le « mariage pour tous ». « J’ouvrirai le droit au mariage et à l’adoption aux couples homosexuels » promettait François Hollande. Ce sera là, expliquait-il, « une nouvelle illustration des progrès de notre société ».

Le projet de loi va, dans quelques jours, commencer à être débattu devant l’Assemblée nationale. Mais la plus grande confusion prévaut toujours chez les politiques comme dans l’opinion publique. Et ce moins sur le mariage et la possibilité d’adopter que sur la procréation médicalement assistée. Sujet de controverse et objet de rebondissement la « PMA » est devenue une sorte d’annexe obligée du nouveau droit à l’égalité dont il est ici question. Partant, rien n’est clair. Aussi peut-on penser qu’un petit rappel pédagogique pourrait ne pas être inutile.

La demande parentale d’un couple. Lequel ?

Depuis vingt ans la loi française est explicite. Elle dispose, tout d’abord, que l’assistance médicale à la procréation « s’entend des pratiques cliniques et biologiques permettant la conception in vitro, la conservation des gamètes, des tissus germinaux et des embryons, le transfert d’embryons et l’insémination artificielle ». Le législateur précise son propos.  Il s’agit de toute technique qui permet « la procréation  en dehors du processus naturel ».  Et la même loi dispose que cette  assistance médicale à la procréation est « destinée à répondre à la demande parentale d’un couple ». Elle a pour objet « de remédier à l’infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité ». A ce titre il ne s’agit pas seulement de procréation en cas de stérilité ou d’infertilité. Il s’agit aussi d’une médicalisation de la procréation dont l’objet est plus vaste.

Prise en charge financièrement en intégralité par la solidarité nationale, cette assistance médicale n’est donc pas ouverte à qui le souhaiterait. « L’homme et la femme formant le couple doivent être vivants, en âge de procréer, mariés ou en mesure d’apporter la preuve d’une vie commune d’au moins deux ans et consentant préalablement au transfert des embryons ou à l’insémination ». L’insémination ou le transfert des embryons ne peuvent plus être réalisés en cas de décès de l’un des membres du couple, d’un dépôt d’une requête en divorce ou en séparation de corps, d’une cessation de la communauté de vie.

Et pour être encore plus précis il faut affirmer que  la PMA ne se réduit pas à la fécondation in vitro. Elle intègre notamment l’insémination artificielle avec sperme de donneur (IAD) ou avec du sperme « frais ». Pour autant elle n’inclut pas le –pour l’heure  fantasmatique – clonage reproductif. La stimulation hormonale de la fonction ovarienne répond à cette définition de même que les différents usages de la congélation dans l’azote liquide des gamètes et des embryons. On y associe également  l’injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde mise au point à Bruxelles et qui a révolutionné la prise en charge de l’infertilité masculine tout en réduisant largement la pratique de l’IAD. Au total en France, chaque année on estime à près de 50 000 enfants naissent grâce aux différentes techniques de PMA.

Impossible consensus

D’un point de vue technique la PMA qui pourrait concerner les couples de femmes homosexuelles est l’insémination artificielle. En France il ne peut officiellement s’agir que d’IAD avec sperme de donneur anonyme, médicalement sélectionné et conservés par congélation dans un Cecos. Rien n’interdit toutefois d’imaginer des solutions d’un autre ordre, soit des solutions non médicalisées, soit du fait de la situation existante avec de nombreux embryons congelés devenus « orphelins » (car ne s’inscrivant plus dans un projet parental) mais pouvant être adoptés.

La PMA qui pourrait concerner les couples d’hommes homosexuels est la grossesse pour autrui (GPA).  Egalement dénommée « location d’utérus c’est une pratique en marge de l’ensemble de la PMA. Elle est au centre de controverses violentes dès lors qu’elle serait destinée à un couple d’hommes. Cette pratique divise notamment profondément  les milieux féministes comme on a pu le voir récemment.  Les oppositions sont radicales notamment au sein de Terra Nova fondation progressiste proche du Parti socialiste.  Aucun consensus n’a pu être trouvé au sein de l’association Aides sur la question d’un droit à la GPA. Et quoiqu’on pense par ailleurs tout le monde ou presque convient que les enjeux sont radicalement différents selon que l’on parle d’un droit à l’IAD pour les couples de femmes  ou à la GPA pour les couples d’hommes.

Dans ce contexte tout réunir sous le bandeau d’un droit à la PMA ne peut qu’ajouter à la confusion dans un débat techniquement compliqué et qui, du fait même de son objet, ne peut qu’alimenter les passions. Il semble aujourd’hui totalement impensable que l’on puisse parvenir à un consensus tant les soubassements philosophiques, anthropologiques et moraux sont étrangers. Il n’est pas interdit d’espérer que l’on puisse mieux se comprendre. Les très longs débats à venir, à l’Assemblée nationale et au Sénat diront, de ce point de vue, ce qu’il en sera.