Antisémitisme, politique et œcuménisme: des centaines de personnalités accusent les extrêmes

Bonjour

C’est, à coup sûr, l’émergence d’un symptôme français. Il s’exprime ce dimanche 22 avril 2018 dans Le Parisien Aujourd’hui en France : « Manifeste «contre le ‘’nouvel antisémitisme’’ ». Puis, demain, dans un livre (Albin Michel) préfacé par Elisabeth de Fontenay.

Résumons : près de trois cents « personnalités » signent un manifeste «contre le nouvel antisémitisme» en France marqué par la «radicalisation islamiste». Elles dénoncent , qui plus est, un «silence médiatique» et une «épuration ethnique à bas bruit» dans certains quartiers. Parmi les signataires : Elisabeth Badinter, Gérard Depardieu, Nicolas Sarkozy, Laurent Wauquiez, Manuel Valls, Bertrand Delanoë, Jean Glavany, Zabou Breitman, Charles Aznavour, Pierre Arditi, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut – mais aussi des journalistes, des responsables religieux juifs, musulmans et catholiques. Le texte a été rédigé par le souvent controversé Philippe Val, 65 ans, ancien directeur de Charlie Hebdo.

«Nous demandons que la lutte contre cette faillite démocratique qu’est l’antisémitisme devienne cause nationale avant qu’il ne soit trop tard. Avant que la France ne soit plus la France », lit-on dans ce texte assez œcuménique. « Dans notre histoire récente, onze Juifs viennent d’être assassinés – et certains torturés – parce que Juifs par des islamistes radicaux», écrivent les auteurs, en référence à l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, à la tuerie dans une école juive de Toulouse en 2012, à l’attaque de l’Hyper Cacher en 2015, à la la mort par défenestration à Paris de Sarah Halimi en 2017 et au meurtre récent de Mireille Knoll, dans la capitale.

« Les Français juifs ont 25 fois plus de risque d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. Dix pour cent des citoyens juifs d’Ile de France – c’est-à-dire environ 50.000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Emile Zola et de Clemenceau. »

C’est aussi un appel à forte dimension politique et religieuse. Ce manifeste soutient ainsi que «la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’elle véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale (…) au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des juifs en victimes de la société. »  «La bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif», observent en outre les signataires.

Ces derniers demandent «que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés de caducité par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par (le concile) Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ».

C’est, à coup sûr, l’émergence d’un symptôme. Lequel ? Rappel : nous sommes en France et, qui plus est, en 2018.

A demain

Quatre Français sur dix se sentent «en deuil». Comment, pourquoi ? C’est à lire dans La Croix

 

Bonjour

On y verra un nouveau marché. Ou un symptôme-valise exprimant tous les chagrins de notre temps. Cet après-midi,  au plus beau de Paris, s’ouvriront les « 1res Assises du funéraire ». Au Palais du Luxembourg, et sous le patronage des ministères de la santé et des familles : « Mieux accompagner le deuil: un enjeu majeur de notre société ». Un évènement organisées par la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire, qui regroupe les « industriels du secteur » (cercueils, plaques, monuments, urnes, soins aux défunts, etc.).

Nul ne s’étonnera que La Croix se penche sur le sujet. Le quotidien catholique (Marine Lamoureux) y consacre une page et quelques chiffres d’une étude inédite du Crédoc consacrée aux rapports des Français à la mort et au deuilun deuil qui s’avèrerait d’autant plus difficile à vivre, aujourd’hui, que notre société en aurait supprimé la « dimension sociale ». Les chiffres, troublants :

« Quatre Français sur dix se sentent « en deuil » (particulièrement les 45-54 ans). Un tiers des deuils datent depuis plus de cinq ans. 35% des personnes endeuillées ont vu leur santé altérée, notamment par un épuisement physique. 56% des actifs ont dû interrompre leur activité professionnelle (dont 29% d’une durée de plus d’un mois) ».

Dissolution de la collectivité

La Croix a cherché à comprendre. Et le quotidien met en lumière un paradoxe aveuglant : si les « effets psychiques » du deuil sont bien documentés, les études sociologiques « sont rares » et les pouvoirs publics ne semblent guère « s’y intéresser ». « Souvent, l’item n’est pas reconnu comme tel dans ces bases de données statistiques » d’organismes officiels » observe remarque le sociologue Tanguy Châtel. Notre société a perdu sa capacité à porter collectivement le deuil ». Pourquoi ? Le recul des pratiques religieuses… la médicalisation de la fin de vie.. l’accélération permanente de tout et de rien… l’obsession de l’efficacité… etc. « On en a fait un no man’s land et renvoyé les personnes endeuillées à leur solitude ou à l’injonction d’aller mieux, et vite, estime le sociologue. En réalité, le deuil est une épreuve à traverser, qui prend du temps et dont la dimension sociale demeure irréductible. »

« Savoir qu’il s’agit d’un processus long est important, relève le Dr Christophe Fauré, psychiatre assez présent dans les médias généralistes 1. Trop souvent, au bout de quelques mois, on considère que les personnes ont basculé dans un deuil pathologique, alors que leur parcours est tout à fait normal. Et l’on prescrit des antidépresseurs alors que ce n’est pas nécessaire. »

Implication thérapeutique

Le Crédoc observe quant à lui que les décès survenus à l’hôpital sont souvent plus mal ressentis par les proches. Avec, là encore, un paradoxe : l’hôpital peut aussi « soulager (…) par sa capacité à prendre en charge la souffrance physique du malade devenu incurable ». Autre facteur clé : l’implication dans les obsèques aide à mieux « vivre le deuil ». La Croix :

« L’autre intérêt de l’enquête est de mettre au jour les conséquences sociales du deuil, largement méconnues. 35 % des personnes endeuillées ont vu leur santé altérée, notamment par un épuisement physique, 56 % des actifs ont dû interrompre leur activité professionnelle. Les auteurs précisent que dans 42 % des cas, l’arrêt n’a pas excédé une semaine ; mais que dans 29 %, il a duré plus d’un mois.»

« On voit bien que l’entreprise doit se saisir de cette problématique et accompagner ses salariés lorsqu’ils perdent un proche»  estime le Dr Christophe Fauré.

C’est là une question d’importance : l’entreprise doit-elle, vraiment, « se saisir de cette problématique » et « accompagner ses salariés ? ». Le marché doit-il, aussi, entrer dans cette intimité ?

A demain

1 Dernier ouvrage (avec la participation de Stéphane Allix) : « Accompagner un proche en fin de vie », Albin Michel, 15,90 €.

L’histoire de la journaliste qui gagne en justice contre un seigneur-vigneron de Saint-Emilion

 

Bonjour

Il faut connaître Hubert de Boüard de Laforest pour savoir ce que Bordeaux veut dire. L’élégance, le savoir-vivre, le château et ses vignes, le chef de culture et le maître de chais, une réputation mondiale dans un univers clos : Bordeaux. L’argent ruisselle mais on ne l’entend pas. Il est sous-jacent.

Hubert de Boüard de Laforest est l’une des quintessences de Bordeaux. Moins le Médoc, assez nouveau riche, que l’intérieur des terres : Saint-Emilion où l’on fait des grands vins depuis les gallo-romains. Si l’on osait on parlerait de seigneur. Souriant et abordable. Jusqu’à un certain degré. Au-delà la fermentation devient incontrôlée.

Détestation

Isabelle Saporta est journaliste – journaliste atypique dans le monde du vin. Elle a signé un livre en 2014. Le genre même de livre que l’on ne peut souffrir à Bordeaux : « Vino Business » (Albin Michel). Elle y décrivait Hubert de Boüard de Laforest sous des traits assez peu amènes : comme « le petit Machiavel du vin », « le renard » ou « un parvenu » des vignes. Aucun vigneron au monde n’aurait goûté un tel traitement. Le propriétaire de Château Angélus a proprement détesté.

Mme Saporta n’en était pas restée là : elle osait traiter des enjeux du nouveau classement (2012) des grands crus de l’appellation – un classement entériné par l’Institut national des origines et de la qualité (Inao), dont certains membres auraient « des liens » avec Hubert de Boüard. Une sorte d’affaire de conflit d’intérêts a minima. Le fruit d’un journalisme d’investigation au cœur de Saint-Emilion.

Millions à foison

La journaliste expliquait, pour résumer, que le Château Angélus (« un grand vin ») avait été opportunément couronné par ce nouveau classement en 2012. Et de détailler les conséquences financière résultant de ce classement  – un classement que certains vignerons recalés contestent devant la justice administrative et pénale.

« Quand vous êtes ‘’grand cru’’ votre hectare de vignes vaut 1,5 million. Quand vous êtes ‘’premier grand cru’’ c’est 4 ou 5 millions. Quand vous n’êtes plus classé c’est 600.000 euros. » C’est certes encore beaucoup, mais c’est quand même nettement moins. L’Angélus c’est (environ) trente-neuf hectares de merlot et de cabernet franc. Sans compter le prix du vin (compter entre 250 et 500 euros la bouteille, millésime récent).

James Bond ne dit jamais non

Et Mme Saporta de s’interroger, aussi, sur certains des critères du fameux « classement », qui semblaient selon elle taillés sur mesure pour M. de Boüard. Exemple : un vin sera d’autant mieux classé qu’il est déjà célèbre, or le vigneron a déjà placé son Château Angélus est systématiquement présent au cinéma, un verre dans la main de James Bond, l’autre dans celle de sa conquête.

On le voit a minima dans le dernier Bond : Spectre. C’est dans la voiture restaurant du train du désert. On peut voir, pendant une demi-seconde, la moitié d’une étiquette (millésime invisible) de Château Angélus. Placement de marque? «Nullement, nous avait déclaré, pour Slate.fr 1 la fille de M. Hubert de Boüard de Laforest, aujourd’hui à le tête de ce prestigieux domaine (trente-neuf hectares de merlot et de cabernet franc). Nous sommes amis avec Barbara Broccoli et Michael G. Wilson (co-producteurs du film) et il n’est ici aucunement question d’argent entre nous. Nous sommes très heureux de cet échange.»

Non à la diffamation

Ce qui devait arriver arriva : Hubert de Boüard de Laforest attaqua Isabelle Saporta. Il défendit la révision du classement et assuma son rôle de premier plan : « Je revendique le fait d’être actif et d’être un entrepreneur mais je revendique aussi mon honnêteté ». Il avait réclamait 50.000 euros – plus 10.000 euros au titre des frais de justice. Que croyait vous qu’il arriva ? Le tribunal correctionnel de Paris a considéré que si les écrits ironiques et polémiques de la journaliste donnent du viticulteur « une image extrêmement péjorative », « aucun des propos retenus ne peut être considéré comme diffamatoire ». Les guillemets sont du fait de l’AFP qui a pu consulter la décision de justice.

Pourquoi L’Angélus dira-t-on ? Une coquetterie.  les ouvriers agricoles du vignoble ont la chance de pouvoir y entendre sonner  les clochers des trois églises environnantes: la chapelle de Mazerat, l’église de Saint-Martin-de-Mazerat et celle de Saint-Émilion. D’où le nom.

A demain

1 « Claude Evin a-t-il eu raison de James Bond ? » (Slate.fr, 22 novembre 2015)

Mémoire : les boissons alcooliques ne sont plus faites pour les intellectuels

Guy Debord  écrivait peu mais buvait beaucoup. Blondin (Antoine)  but beaucoup et mangea peu. Surtout vers la fin. Bacon (Francis) ne peignait que semi-dégrisé. Céline (Louis-Ferdinand) avait l’alcool en horreur. Il écrivit comme personne avant lui. Rabelais (François) simulait l’ivresse comme personne. Il inventa une langue et réjouit les cœurs. Villon écrivait, buvait – et volait pour manger.

Boire avec Shining

Confidence de King (Stephen) :  « Pendant l’écriture de ‘’Shining’’,  je buvais beaucoup. Etais-je alcoolique ? J’évite de le formuler. Mais, oui, je connaissais bien l’alcool. Ceci dit, je ne vois pas pourquoi on ne traiterait pas de l’alcoolisme en l’étant… C’est bien d’écrire avec les deux points de vue ». (1) Christopher Hitchens (« Vivre en mourant »).  Simenon (Maigret). Fitzgerald et Lowry le volcan. ‘’Rester sur le rivage ou aller soi-même y voir un petit peu’’ (Gilles Deleuze).  Alcools-incubateurs.  Alcool-révélateur (2).

Trois verres (et demi)

Et puis cette douche froide avec une étude franco-anglaise financée par des fonds britanniques et américains. C’est dans Neurology. .On verra ici ce qu’en dit Le Parisien relayé sur le site de l’Inserm (bien étrange association qui voit un organisme public travailler avec un média privé pour faire la vulgarisation des travaux de ses chercheurs).

En substance que plus de 36 grammes (trois verres et demi) d’alcool par jour fait rapidement perdre la mémoire. Réponse documentée apportée au terme d’une enquête épidémiologique menée par des chercheurs français et anglais. Ils travaillent à l’University College London, au Centre de gérontologie de l’ hôpital Sainte-Périne (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), à l’Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines  et à l’Inserm.

Doses-effets ? 

Cette longue étude a été menée à partir des personnes participant à la cohorte britannique Whitehall. Un travail dirigé par Séverine Sabia. Conclusions simples (extrapolables à la France) autant que précises : les hommes buvant plus de 36 grammes (soit 3,5 « verres standards ») d’alcool par jour montrent un déclin de mémoire accéléré. Ce phénomène se traduit notamment par une diminution de leurs capacités d’attention et de raisonnement. Il semble ici exister une relation doses-effets. A vérifier.

Et chez les femmes ? Il n’a malheureusement pas été possible d’étudier chez elles les conséquences de consommations comparables à celles des hommes. Et ce pour de simples raisons statistiques : elles n’étaient pas assez nombreuses à consommer durablement de telles quantités. Différents éléments laissent toutefois penser qu’un déclin plus rapide des fonctions exécutives existe chez les femmes qui buvaient plus de deux « verres standards » d’alcool.

Un plaisir supérieur au 20 heures

Chacun peut, avec quelques proches, voir où il en est de ses capacités de mémorisation et où en sont ses « fonctions exécutives » (capacités d’attention et de raisonnement utilisées afin d’atteindre un objectif précis). Le test de mémoire consiste à se rappeler en une minute du plus de mots possibles parmi une liste de vingt mots qui étaient énoncés juste auparavant. Les fonctions exécutives ? Soixante-cinq questions et deux tests d’agilité verbale durant lesquels les participants devaient écrire respectivement (en une minute) le plus de mots commençant par la lettre S  et le plus de mots d’animaux, en une minute.  Essayez. C’est un plaisir potentiellement supérieur à la vision du journal télévisé de 20 heures (nous parlons ici de celui du week-end de France 2).

Pourquoi un tel phénomène, un phénomène que certains vivront comme éminemment déprimant ? La principale hypothèse avance les conséquences vasculaires de la consommation chronique d’alcool qui, en cacade, auraient des effets cérébraux. De fortes consommations d’alcool auraient en outre un effet toxique à court et long termes sur le cerveau. Même celui des écrivains, artistes et créatifs. Ils peuvent aussi s’en sortir.

Crier avec Munch

Un homme et un livre en apportent la preuve. L’homme c’est Edvard Munch (1863-1944). Le livre est celui de Dominique Dussidour : « Si c’est l’enfer qu’il voit » (éditions Gallimard). (Voir ici).

Peuvent le lire les alcooliques, ceux qui le deviennent, ceux qui ne boivent plus et ceux qui ne boivent pas plus que de raison. Et tous les autres. On y apprend que le pire n’est pas toujours certain. Et que Le Cri est, aussi, un message d’espoir. Ce qui n’est pas rien.

(1) Celles et ceux qui s’intéressent à l’alcool et/ou aux alcooliques (anonymes ou pas) prendront peut-être plaisir à découvrir « Docteur Sleep », suite de « Shining » (le livre). Editions Albin Michel, traduction de Nadine Gassie

(2) Pour les liens entre alcool et écriture : le remarquable petit « Se noyer dans l’alcool ? » d’Alexandre Lacroix. Editions J’ai Lu. Presses Universitaires de France.

Extrait de la préface à la nouvelle édition (2012) : « De toutes les spécialités, la cure de désintoxication pour alcooliques est sans doute l’une des plus moroses et des plus humbles qui soient –les résultats sont très faibles, la rechute étant la règle davantage que l’exception. De  plus les alcooliques tendent à éprouver du mépris ou de la haine, tantôt obliques et tantôt bien directs, envers les représentants de l’ordre qui veulent les sevrer : il est difficile d’établir avec eux un rapport franc et libéré du poids du mensonge. »

Alcoolisme : dans l’ombre du baclofène, le nalméfène (ou le coût de la tentation)

Que saurions-nous sans le mensuel Prescrire ? Moins informé. Nettement moins. Et nettement moins bien.  Dernière démonstration  en date avec le nalméfène ou Selincro®. Cette spécialité (Lundbeck) sera bientôt commercialisée. A quel prix ? Pour quels bénéfices ? Fléau alcoolique et guerre de tranchées (1).

Dans la famille alcoolique on demande le mythique baclofène. L’Ansm ne devrait guère tarder à le tirer de sa longue manche. Le directeur général l’a promis avant le dernier été et nous sommes dans l’hiver de l’année suivante. Faudra-t-il attendre le printemps ? Pour l’instant nous en sommes là (mars 2013). Nous en reparlerons.

Janvier 2014 donc. Les fêtes s’estompent. « Chez les patients alcoolodépendants, quand un médicament paraît souhaitable, le choix se porte, faute de mieux, sur l’acamprosate (Aotal®) ou la naltrexone (Revia®), en prise continue, dont l’effet pour supprimer l’envie d’alcool est modeste » nous rappelle Prescrire. Notre mensuel veut parler de cette autre actualité (dans l’ombre du baclofène), qu’est nalméfène (Selincro®)dans cette situation .

Ne plus avoir envie ?

« En lisant le libellé de la posologie du résumé des caractéristiques (RCP) du nalméfène, on comprend qu’il s’agit d’une grande avancée… du moins d’un point de vue marketing, écrit le toujours vinaigré Prescrire. Il est à prendre à la demande, « lorsque le patient en ressent le besoin (…) de préférence 1 à 2 heures avant le moment où le patient anticipe une consommation d’alcool ». Quel gage d’efficacité ! Quand la tentation de boire risque de devenir obsédante : prenez du nalméfène ! Sans dépasser un comprimé par jour. Aux patients alcoolodépendants de n’anticiper l’envie de boire qu’une fois par jour. »

Tristesses

Il y a l’ironie, triste. Et puis il y a les faits. Ils ne le sont pas moins. Prescrire a relu tous les livres. « D’après les essais, l’efficacité est médiocre, l’acceptabilité du traitement aussi : sur les six mois de suivi, plus d’un tiers des patients ont arrêté le médicament, et plus de 10 % des patients ont eu des effets indésirables graves. » Le mensuel anonyme poursuit : « À la lecture de ces résultats, on comprend que la firme ne se soit pas aventurée à une comparaison versus acamprosate ni versus naltrexone, qui aurait pu tourner au désavantage du nalméfène. Elle a préféré vendre des illusions, avec l’assentiment de l’Agence européenne du médicament qui n’a pas autorité pour exiger cette comparaison, ni vu malice à proposer ce médicament à la demande ».

Attaques

« Vendre des illusions » ? L’attaque est rude. Sommes-nous ici dans le champ de la diffamation ? Quelle riposte (judiciaire ou médiatique)  organiseront, demain, les Laboratoires Lundbeck ? Pour l’heure le nalméfène (Selincro®) n’est pas en vente. Son prix à venir n’est pas connu. Nul ne sait ce que fait la Commission de transparence placée sous l’égide de la Haute Autorité de Santé. La spécialité est attendue ou annoncée ici ou là en Europe. Sous forme injectable elle serait commercialisée au Mexique et en Chine (pour le traitement des surdoses d’opioïdes).

Select et Knock

Va-t-on en rester là ? Accuser Selincro® de ne pas être différent du placebo – prix excepté ? Vouloir n’évaluer le traitement de l’alcoolo-dépendance qu’au travers des spécialités pharmaceutiques ? Se refuser à étudier  l’apport du soignant humain ? Nous gardons le souvenir d’une rencontre parisienne (Le Select, 99 boulevard du Montparnasse) avec des ambassadrices de Lundbeck. Elles assuraient que cette dimension serait prise en compte. Le Select, dit-on, vit le jour la même année que le Knock de Jouvet.

« Gérer la tentation n’est pas ici un problème purement intellectuel, conclut  Prescrire. Il s’agit d’une réalité bien concrète à évaluer avec rigueur. Et, pour soigner, autant faire face à la réalité que se laisser tenter par les illusions. » Pour soigner, savoir raison garder ?

(1) Sur la ravageuse folie alcoolique (version outre Atlantique)  lire un ouvrage (Albin Michel) qui commence à faire un tabac en France : « Docteur Sleep » de Stephen King, 66 ans (à condition, peut-être, d’avoir dévoré son « Shining, l’enfant lumière » – sinon commencer par ce dernier). Nous y reviendrons.

Baclofène en folie (+ 50% en un an). Catatonie en haut lieu.

Les prescriptions et les consommations de baclofène ne cessent de progresser en France (a) Aucun doute : ce médicament a désormais trouvé sa place dans la pharmacopée contre la dépendance aux boissons alcooliques. Mais c’est une place qui n’a toujours rien d’officiel. Situation étrange : on assiste  à une expérience à la fois sauvage, à ciel ouvert et en vrai grandeur mais sur laquelle les autorités sanitaires ne disposent d’aucune prise. Or une solution existe qui permettrait de mieux comprendre ce qui se passe précisément sur le terrain. Pourquoi n’est-elle pas expérimentée ?    

La consommation actuelle de baclofène en France ? Pour un peu on dérangerait. Poser la question auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire du médicament (ANSM) ne permet pas d’obtenir de réponse : « pas de données précises  disponibles ». Une information cependant : la prochaine publication « d’un point d’information actualisé sur le baclofène ». Auprès de l’assurance-maladie on répond avoir, en 2004, recensé 1,326 million de boîtes remboursées, tous régimes confondus. Puis avoir observé une augmentation constante jusqu’en 2,524 millions de boîtes en 2011. Mais pas de données plus précises. Et pas de données disponibles depuis.

Contacter un « opérateur privé »

S’intéresser à la consommation de baclofène en France  conduit en pratique  à contacter un « opérateur privé ». Par exemple  Celtipharm 1. Réponse immédiate de cette société :   « Baclofène :  + 47% dans les 12 derniers mois pour baclofène (LIORESAL® et génériques).  Sur le dernier cumul annuel mobile 3,9 millions d’unités ont été délivrées. C’est-à-dire du 01/03/2012 au 28 février 2013. Ce nombre est en forte augmentation (+ 46,7% en un an – par rapport à la fin février 2012). Les délivrances connaissent une forte hausse depuis le début d’année 2012. Le générique gagne en part de marché, nous a précisé  le Dr Patrick Guérin, PDG de Celtipharm. Le princeps LIORESAL®  est en recul (- 9,1% en volume) à la différence notable du Baclofene Winthrop  (+ 70,7% en volume). La baisse des délivrances de princeps (LIORESAL®) arrive à la même période que la mesure tiers-payant = générique. »

Ces précieuses données complètent celles déjà données par Celtipharm dont nous avions fait état en septembre 2012 sur ce blog. « Nos recherches sur les sorties consommateurs en pharmacie d’officines du baclofène (Lioresal ® et son générique) nous ont permis d’établir que  3,2 millions de boîtes ont été délivrées sur la période allant de septembre 2011 à la fin août 2012, nous avait alors déclaré le Dr Patrick Guérin. Ceci représente une augmentation de + 43,6% par rapport  à la période allant de septembre 2008 à fin août 2009. Mais surtout nous observons une accélération : sur les douze derniers mois la progression était de + 30,7%. En prenant comme hypothèse une dose de 80 mg par jour et par patient (dosage maximal autorisé dans l’autorisation de mise sur le marché), on peut estimer qu’en moyenne près de 39.000 patients ont été traités par le baclofène sur les douze derniers mois. »

Que font les autorités sanitaires en charge du médicament ?

 On peut donc à nouveau extrapoler en constater que le phénomène baclofène est bien loin de s’épuiser. Ce mouvement grandissant ne semble ni intéresser ni inquiéter les autorités sanitaires et tout particulièrement celles en charge du médicament. Régulièrement annoncée depuis des mois une « recommandation temporaire d’utilisation » (RTU) se fait toujours attendre.

« Il faut d’abord nous assurer de l’absence de risques importants pour les patients recevant des posologies très élevées, expliquait ces dernières semaines au Point le Pr Dominique Maraninchi, directeur général de l’ANSM C’est pourquoi nous sommes en train d’instruire un dossier de RTU.  Ce dispositif, créé par la loi de décembre 2011, permet, en l’absence d’alternative, un usage temporaire hors AMM. Il faut aussi des essais cliniques pour dire par exemple quelle est la bonne dose, quelle surveillance donner au patient, quels risques par rapport aux bénéfices attendus. Ces démarches sont en cours pour offrir un accès sécurisé et équitable aux médicaments. Le traitement de l’alcoolo-dépendance par le baclofène est un sujet très complexe, car ce produit doit être utilisé dans de bonnes conditions, par des médecins qui ont l’habitude de cette pathologie et dans le cadre d’une prise en charge globale. »

Mieux faire au service de la santé publique

 Des précautions et des délais qui ne correspondent guère à l’évolution de la situation de terrain. Ce qui pourrait à l’extrême limite se comprendre si les autorités sanitaires réunissaient et analysaient l’ensemble des données issues de ce même terrain et ce via le maillage des pharmacies d’officine et du système existant des données qu’il engrange minute après minute sur l’ensemble du territoire. Or l’accès à ces données semble comme verrouillé

 « Pour notre part nous pouvons compter des boîtes, explique le PDG de Celtipharm. Nos observations portent sur les évolution du nombre de boîtes vendues. Mais nous pourrions faire beaucoup mieux au service de la santé publique. Préciser par exemple (bien évidemment de manière totalement anonyme) quels sont les traitements associés sur chaque ordonnance ; préciser les dosages et le caractère compatible ou non des traitements associés ; la durée des traitements, le nombre des interruptions et de reprises, le nombre de nouveaux patients. »

Open data

Toutes ces données permettraient une forme de surveillance anonyme, inédite et originale d’une forme de phase IV. Le recueil de ces données est techniquement possible. Mais il est pour l’heure interdit à Celtipharm de le réaliser. « La CNIL nous a autorisé, à l’unanimité, le 8 septembre 2011 à traiter les feuilles de soin électroniques préalablement doublement anonymisées pour répondre à ces questions en temps réel ; comme on peut le voir ici souligne le Dr Guérin.  Mais depuis cette date le GIE SESAM Vitale refuse de nous confier le dispositif de décodage des codes médicaments.  Ce refus est encouragé par les fonctionnaires de la Direction de la Sécurité Sociale. Nous pouvons certes faire le décompte en direct de l’évolution des ventes des boîtes de médicaments. Mais on nous refuse la possibilité de faire mieux et plus : s’intéresser à ceux qui les consomment. »

Tout ceci s’inscrit bien évidemment dans le courant grandissant de l’accès aux données de santé (voir la chronique sur ce thème publiée sur Slate.fr). Sans se prononcer sur la nature et les causes d’un tel blocage on peut se demander pourquoi une expérimentation ciblée n’est-elle pas envisageable ? Dans le cas précis du baclofène tout laisse redouter que le maintien de la situation présente (avec toutes les tensions qu’elle génère par ailleurs 2 soit une forme de perte de chance pour la santé publique. Est-il trop tard ? Nous y reviendrons.

(a) Le 28 mars l’ANSM confirmera en ces termes  les données chiffrées inédites publiées dans ce billet :  » les données de vente de ce produit montrent une forte progression en 2012 qui ne peut être en lien avec son indication première». Avec ce document complémentaire

1  Celtipharm est une société française spécialisée dans le recueil et le traitement de l’information sur le circuit du médicament et des produits commercialisés en officines. Elle travaille notamment pour le compte de la HAS  

 2 Comme la controverse née de la « fuite » sur « les deux morts de Bacloville » et le début des négociations entre la filiale française de la firme danoise Lundbeck et le autorités compétentes françaises sur le fixation du prix du prochain nalméfène (Selincro®) ; une molécule qui vient d’obtenir son autorisation sur le marché européen et qui « pour la première fois ne vise plus « l’abstinence » mais plus simplement « l’abus ».

A noter encore la toute prochaine publication d’un ouvrage du Dr Renaud de Beaurepaire « Vérités et mensonges sur le baclofène » (Entretien avec Claude Servan-Schreiber) aux Editions Albin Michel, parution le avril 2013. Nous y reviendrons sous peu. Pour l’heure en voici la présentation.