Alcool : le Graal de l’ « anti-gueule de bois »

L’affaire émerge à échéance régulière dans les médias. Souvent au moment des fêtes de fin d’année : la médecine (la science) a trouvé une solution pour prévenir les effets désagréables des lendemains des réveillons. Miracle. Autre marronnier : les « nouvelles » techniques permettant les joies de l’ivresse sans les alcoolémies  (qui généralement leurs sont associées et interdisent la conduite automobile). Egalement au menu : que boire pour ne pas (moins) souffrir ? On peut en rire. On peut aussi voir là des formes minimales du déni alcoolique.    

Lu sur Slate.fr : « Bientôt un vrai remède contre la gueule de bois ? ». Lecture rafraîchissante et titre on ne peut plus éloquent. La forme interrogative tout d’abord. Si déplaisante qu’elle fut longtemps prohibée. Au sein de la rédaction du Monde par exemple, su moins dans les années 1980-1990 (et très vraisemblablement avant) une règle non écrite la prohibait. A juste titre, si l’on ose écrire. Il en allait de même de l’usage du « je » par l’auteur de l’article.  

Dans le premier cas : pourquoi un article s’il n’apporte pas la réponse à la question posée ? On peut voir dans le second une forme de fausse modestie. La réalité est différente : qu’apporte la première personne à l’exposé des faits ? Un journal écrit n’est pas un roman et un journaliste n’est (généralement) pas un écrivain. Il travaille  seul,  mais est au service d’une équipe et doit bien souvent s’effacer devant les faits. Son « je » écrit tue le tout. Sauf exception.

Mais, en l’occurrence,  pourquoi un remède contre la gueule de bois ?  Est-ce dire que cette entité est une pathologie ? Un désagrément ? Si oui la méthode préventive est connue. L’affaire n’est pas sans intérêt qui nous renvoie aux ambivalences combinées de l’alcool. Cherche le plaisir intense (d’une durée limitée) tout en évitant les inconvénients (temporaires) qui y sont associés. Et, surtout, programmer l’ensemble.

Que nous apprend Slate.fr ? Ceci :

«  Yunfeng Lu, professeur de génie chimique et biomoléculaire à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) et ses collègues ont trouvé un moyen d’accélérer le processus naturel d’élimination de l’alcool du corps, rapporte UCLA Newsroom.

Dans un article publié le 17 février dans la revue Nature Nanotechnology, les scientifiques expliquent qu’en plaçant deux enzymes complémentaires dans une nanocapsule et en l’injectant dans l’organisme, il serait possible accélérer l’élimination de l’alcool par le corps.

Comment fonctionne cette combinaison d’enzymes? Une enzyme dite oxydase peut par exemple éliminer l’alcool par oxydation, mais produit également du péroxyde d’hydrogène, un élément toxique. Mais un autre type d’enzyme, un catalase, est capable de décomposer le péroxyde d’hydrogène en eau et en oxygène. En plaçant les deux enzymes ensemble, on peut alors éliminer efficacement l’alcool.

Cette nouvelle méthode, testée sur des souris pour connaître son effet en tant qu’antidote après consommation d’alcool, a donné des résultats satisfaisants. Les scientifiques se sont aperçus que le niveau d’alcool dans le sang des souris qui ont reçu les enzymes est ainsi descendu plus rapidement que celles qui n’avaient rien reçu. UCLA Newsroom détaille:

«Leur niveau d’alcool dans le sang était 15,8% plus bas que le groupe test après 45 minutes, 26,1% plus bas après 90 minutes et 34,7% plus bas après 3 heures.»

Encore mieux, les enzymes, testées comme prophylactiques et ingérées en même temps que l’alcool sont également efficaces. Les souris alcoolisées et traitées présentaient des taux de 10,1% plus bas après 45 minutes, 31,8% après 90 minutes, et 36,8% après 3 heures.

Les chercheurs imaginent que ce traitement pourrait être administré sous la simple forme d’une pilule. Le professeur Lu précise:

«La pilule agit d’une manière extrêmement similaire à celle du foie. Avec des recherches approfondies, cette découverte pourrait servir comme mesure préventive ou comme un antidote contre l’intoxication à l’alcool.»

Mais bien que les résultats de la recherche soient satisfaisants, le remède n’est pas adapté à la consommation humaine pour le moment, précise The Inquisitr. Pour le professeur Martina Stenzel, experte en nanoparticules polymères, interrogée par MSN NZ, les scientifiques en savent encore trop peu sur les nanoparticules et leurs conséquences sur l’être humain.

«Cela montre à quel point les nanotechnologies peuvent être puissantes, mais il y a encore beaucoup de choses que nous ne savons pas à propos des nanoparticules sur le long terme. Ils en parlent comme protégeant le foie, mais il est possible qu’elles soient présentes pour une période plus grande et qu’elles provoquent en fait des dégâts sur le foie.» « 

On se gardera bien d’extrapoler.

Une autre approche 

Ceci, également extrait de la mémoire de Slate.fr :

« A la veille des rituels des fêtes de fin d’année 2009, un groupe de chercheurs américains a publié une enquête originale dans la revue spécialisée Alcoholism: Clinical and Experimental Research. Sur la paillasse expérimentale: bourbon et vodka. En grande quantité. Dirigés par le Pr Damaris J. Rohsenow (Centre d’études sur l’alcoolisme et des toxicomanies, Brown University, Providence, Rhode Island), les chercheurs ont cherché à comparer de la manière la plus précise, la plus scientifique, non pas les vertus mais bien les effets indésirables causés par une consommation excessive de ces deux boissons alcooliques [1].

On a dans un premier temps recruté 95 cobayes (rémunérés, volontaires, en parfaite santé et ne souffrant pas d’assuétude à l’alcool) âgés de 21 à 33 ans. Leur mission, qu’ils ont acceptée: participer, après une «nuit d’acclimatation» à deux nuits de beuverie sous contrôle.

Objectif: atteindre des taux d’alcoolémie suffisamment élevés pour déclencher, au réveil, ce qu’il est généralement convenu d’appeler une «gueule de bois»; une formule imagée à laquelle certains préfèrent l’expression «casquette en béton».

La médecine parle quant à elle de «veisalgie», un récent et distingué néologisme formé, dit-on, par des chercheurs américains à partir du mot norvégien kveis (malaise qui suit la débauche) et de la racine grecque algia (douleur).

Veisalgie

Tout le monde ou presque connaît les symptômes de la veisalgie: maux de tête, nausées, fatigue, tremblements, troubles du rythme cardiaque, chute de la tension artérielle, confusion… Contrairement à ce que l’on pense généralement, ces symptômes ne sont pas la conséquence de la présence d’alcool dans le sang; ils surviennent au contraire plusieurs heures après la consommation lorsque le taux d’alcoolémie s’approche de zéro.

Dans l’étude on ne peut plus rigoureuse menée dans la ville de Providence, les volontaires ne savaient pas (du moins au départ…) s’ils buvaient soit du bourbon ou de la vodka (mélangés à du cola sans caféine) soit une boisson placebo (ne contenant que des larmes de bourbon ou de vodka). On leur demandait aussi de noter toutes les observations qu’ils pouvaient faire concernant leurs sensations au réveil. Ils devaient en outre participer à différents examens pratiqués durant le sommeil qui suivait l’intoxication programmée à l’alcool ainsi qu’après leur réveil.

Résultats. Une confirmation: l’alcool à haute dose est bel et bien associé à la «gueule de bois», et ce sans aucune différence entre les deux sexes ou de breuvage. Cette étude a aussi confirmé que le fait de l’intoxication alcoolique (à la vodka ou au bourbon) perturbe en profondeur la qualité du sommeil ainsi, ensuite, que les fonctions intellectuelles complexes.

Les bilans des tests cognitifs confirment le danger qu’il y a alors à conduire ou à avoir certaines activités à risque. Les altérations observées (par enregistrements électriques de l’activité cérébrale) dans la qualité du sommeil sont étroitement corrélées aux effets secondaires ressentis au réveil.

Enfin, et c’est peut-être l’enseignement le plus original de ce travail: l’intensité des symptômes caractéristiques de la «gueule de bois» est, pour des alcoolémies similaires, statistiquement plus élevée avec le bourbon qu’avec la vodka.

Composition

Pourquoi une telle dichotomie? Sans aucun doute, selon les chercheurs, à cause des différences qui existent dans la composition de ces deux boissons alcooliques. Le bourbon est un whiskey américain fabriqué à partir de 51% au moins de maïs, le reste provenant généralement du seigle ou du blé. Distillé à un titrage alcoolique de moins de 80% il est –du moins pour le «straight bourbon»– vieilli en fûts de chêne neufs. En théorie, il ne doit pas subir de coloration ou d’altération de son goût entre la distillation et l’embouteillage lors duquel de l’eau peut être ajoutée pour ajuster le volume d’alcool entre 40% et 50%. Les amateurs n’ignorent guère que le bourbon se différencie du whisky (par définition écossais) par une souplesse confinant à la rondeur épaisse. Cette différence provient pour bonne part du vieillissement en barriques neuves, avec extraction rapide des composés du bois par le liquide; à l’image des vins archi-boisés du Bordelais ou de Californie.

Rien de tel avec la vodka ou «petite eau», cette eau-de-vie qui peut être produite à partir de différents végétaux (pomme de terre, seigle, blé, betterave etc.) fermentés puis distillés. Souvent aromatisée, la vodka peut titrer entre un minimum de 37,5° et un maximum de 97° d’alcool.

Ces différences dans les élaborations expliquent que les bourbons contiennent plus de sous-produits spécifiques (dénommés «congénères»), molécules organiques complexes bien connues pour pouvoir avoir des effets toxiques (acétone, acétaldéhyde, furfural etc.). Or le bourbon contient en moyenne 37 fois plus de ces molécules que la vodka. «L’alcool à lui seul suffit pour faire que de nombreuses personnes se sentent malades le lendemain d’une consommation importante, mais ces substances toxiques naturelles peuvent s’ajouter aux effets pathologiques», explique le Pr Damaris Rohsenow.

Soirées russes

Est-ce dire que les soirées arrosées russes connaissent moins de lendemains qui décoiffent que celles associées aux produits boisés de la distillation du maïs américain plus ou moins génétiquement modifié?

Rien n’est moins certain. D’abord parce que la vodka n’est plus, depuis longtemps une spécialité russe ni même d’Europe de l’Est ou du Nord. Premier «alcool fort» consommé dans le monde elle est produite sous toutes les longitudes ou presque. Ensuite et surtout parce que la consommation des «alcools forts» en Russie –qui paye un tribut croissant aux ravages de l’alcoolisme– ne concerne malheureusement pas que la vodka comme en témoigne une inquiétante étude également publiée dans la revue Alcoholism: Clinical and Experimental Research [2].

Ce travail mené par un groupe de chercheurs britanniques et russes dirigés par David A. Leon (London School of Hygiene & Tropical Medicine) et Artyom Gil (Académie médicale de Moscou) vise à établir au mieux la réalité de la consommation de produits contenant de l’alcool mais n’ayant pas le statut de boissons (eau de Cologne, teintures médicinales etc.). Ce phénomène très inquiétant est connu sans qu’on en mesure bien la portée.

De précédentes recherches menées dans une ville de l’Oural (entre 2003 à 2005) avaient montré que la consommation de tels produits pouvait être associée à une mortalité très élevée de diverses origines. L’enquête de l’équipe de Leon a été menée en 2007 dans 17 villes de la Fédération de Russie où des agents ont visité les pharmacies et d’autres types de points de vente et achetés différents échantillons de produits alcooliques non alimentaires généralement pour un prix de 10 à 15 roubles par bouteille, avec une concentration en éthanol d’au moins 60% en volume.

«Des échantillons d’alcools non alimentaires ont pu être acheté dans chacune des 17 villes que nous avons étudiées, résument les chercheurs. La majorité des 271 produits visés constituent des sources d’éthanol moins chères que la vodka Russian Standard.» Les teintures médicinales, vendues presque exclusivement dans les pharmacies avec 78% d’éthanol en volume apparaissent les plus fréquemment accessibles. Et des études précédentes avaient établi que la majorité des produits retrouvés étaient consommés comme produits de substitution aux boissons alcooliques.

En Russie, ce phénomène s’ajoute au développement depuis quelques années de la vente à bas prix de liquides présentés comme de la vodka et qui sont en réalité des produits issus de distillations frelatées. Ces trafics auraient en 2006 été à l’origine de 17.000 décès prématurés. Les mesures prises depuis par Moscou ne semblent pas avoir fait la preuve d’une pleine efficacité. »

 [1] « Intoxication With Bourbon Versus Vodka: Effects on Hangover, Sleep, and Next-Day Neurocognitive Performance in Young Adults »

Damaris J. Rohsenow, Jonathan Howland, J. Todd Arnedt, Alissa B. Almeida, Jacey Greece, Sara Minsky, Carrie S. Kempler, and Suzanne Sales
From the Center for Alcohol and Addiction Studies (DJR, SS), Brown University, Providence, Rhode Island; Youth Alcohol Prevention Center at Boston University, School of Public Health (JH, ABA, JG, SM, CSK), Boston, Massachusetts; University of Michigan Medical School (JTA), Ann Arbor, Michigan.

 [2] « Availability and Characteristics of Nonbeverage Alcohols Sold in 17 Russian Cities in 2007 » Artyom Gil, Olga Polikina, Natalia Koroleva, Martin McKee, Susannah Tomkins, and David A. Leon From the London School of Hygiene & Tropical Medicine (AG, OP, NK, MM, ST, DAL), London, UK; and Moscow Medical Academy (AG), Moscow, Russia.

 

 

Quand l’Académie de médecine se mire dans l’absinthe

110 ans. C’est le temps qu’il aura fallu à l’Académie nationale de médecine pour revenir  sur la question de l’absinthe. La compagnie avait-elle poussé le bouchon un peu loin quant à ses méfaits médicaux? C’est l’un des objets du document passionnant exposé devant elle par le Pr Yves Chapuis, membre de l’Académie de médecine, président honoraire de l’Académie de chirurgie ; exposé  que nous reproduisons ci-dessous 1. Un sujet sur lequel s’était longuement penché le Pr Emile Aron.

On y apprend tout ou presque sur l’ambivalence de l’alcool, ambivalence portée à sa quintessence par l’absinthe. On y apprend à quel moment elle est passée de l’élixir dépuratif à la liqueur apéritive. Comment il fallut  attendre treize ans pour que la loi  (1915) applique les recommandations de la Commission de l’alcoolisme de l’Académie quant à son interdiction. Les deux lectures (l’amertume et le réconfort) de la signification de sa présence dans l’éponge portée aux lèvres du Christ. Ce qui s’est joué dans le Val-de-Travers suisse. Les secrets de Pontarlier. L’usage qui en fut fait sur l’anus du Roi Soleil.

Peut-être n’est-il pas inutile de connaître cet historique et cette symbolique quand on lutte contre les dépendances aux boissons alcooliques.

A la fin de l’éloge de Emile Aron qu’il prononça le 31 janvier 2012, Jacques Louis Binet montrait combien dans une carrière foisonnante, notre regretté confrère s’était intéressé à l’absinthe, à ses plus illustres consommateurs et à leurs œuvres écrites, peintes ou sculptées. Il avait par ailleurs publié en 1994 dans la revue Médecine et Nutrition un remarquable article, parfaitement documenté sous le titre «  Le saviez-vous ? La leçon de l’absinthe ».

Je reviens devant vous sur cet apéritif alcoolisé car si dans son interdiction en mars 1915 notre Académie a joué un grand rôle, sa fabrication, sa vente, sa consommation sont à nouveau autorisées en France  depuis 2000, en Suisse depuis 2005. A l’heure où l’on débat des lanceurs d’alerte, où le développement de l’alcoolisme en particulier chez les jeunes est préoccupant, ou des courants d’idée opposés s’expriment sur divers sujets de société, il peut être intéressant de rappeler combien cette boisson alcoolisée mobilisa  il y a un peu plus d’un siècle la Société française, déchaina les passions, bref fut la cause de ces secousses qui marquent de temps à autre le cours des états et où l’on retrouve volontiers des mécanismes contradictoires intéressants à analyser  d’un point de vue sociologique.

Et d’abord  un mot sur la plante, Artemisia absinthium, consacrée à la déesse Artémis. Elle pousse facilement à une altitude de 600 à 1000 mètres sur des terrains propres, aérés, rocailleux. Elle est connue depuis la plus haute antiquité. Un papyrus égyptien datant de 1600 avant J.C. vante ses vertus tonique, stimulante, fébrifuge , vermifuge et emménagogue. Hippocrate l’a dit utile contre l’ictère. L’Ecole de Salerne en 1649 confirme ses vertus. Galien la recommande contre la malaria. Les armées napoléoniennes l’utiliseront à ce titre dans leurs déplacements vers l’Europe de l’Est. Ses vertus antiseptiques et cicatrisantes conduiront Monsieur Fagon ,un des médecins de Louis XIV, a panser les ulcérations ano-périnéales du Roi à l’aide d’une solution d’absinthe, de feuilles de roses et de vin de Bourgogne. Madame de Coulanges dans une lettre à Madame de Sévigné vante ses effets digestifs mais déplore son amertume.

Hamlet, Rabelais et l’éponge tendue au Christ

L’absinthe est en effet amère. Elle tire son nom du grec apsinthion . «  Elle est fâcheuse à boire » dit Rabelais. Son amertume nourrit la légende. Dans le Livre des Rois  Salomon invite à se méfier des lèvres de miel des belles étrangères qui peuvent laisser un goût d’absinthe au palais. On prétend que l’absinthe fut mêlée à la ciguë qui tua Socrate et le Prince de Jutland dans Hamlet. On prétend aussi que l’éponge tendue au Christ par ses bourreaux était imbibée non de vinaigre mais d’absinthe, dernière coupe amère selon Mathieu alors que Jean y voyait u n geste de réconfort.

Comment la potion médicinale va-t-il devenir une boisson apéritive ? En Suisse, dans le Val de Travers, à Couvet, près de Neufchâtel, l’absinthe pousse volontiers. Une femme alchimiste  et un peu sorcière, la mère Henriod en tire vers les années 1780 un élixir apprécié. Elle en aurait donné la formule à un exilé politique, le Docteur  Pierre Ordinaire, natif de Quingey dans le Doubs, herboriste et pharmacien à ses heures. A la mort de la mère Henriod, ses filles vendent la formule au major Daniel-Henry Dubied, commerçant à Boveresse. La distillation industrielle commence. Puis la fille de Dubied épouse un certain Pernod, qui reprend l’affaire. La marque prend de l’essor. En 1802 pour échapper aux droits de douane la distillerie Pernod fils et Dubied s’installe à Pontarlier au 73 de la Grand Rue, aujourd’hui rue de la République, puis s’étend rue de l’Armée de l’Est au bord du Doubs. Un incendie s’y déclare le 11 août 1901. Un ouvrier a la présence d’esprit d’ouvrir les cuves qui se déversent dans la rivière voisine. Le lendemain la Loue, chère à Courbet, se colorait à sa source d’absinthe et démontrait qu’elle était une résurgence du Doubs. A cette époque la ville de Pontarlier comptait 26 distilleries, Ornans la patrie de Courbet 4. On en trouve bientôt à Paris, Marseille, Montpellier. La consommation se développe.

Nerval, Daudet et les dandys

De quoi se compose cette liqueur ? Quelle est sa fabrication ? Elle procède dans un premier temps d’une macération dans l’alcool de la grande absinthe desséchée  à laquelle sont associée d’autres plantes locales en variétés et en proportion variable selon les distillateurs (petite absinthe, hysope, mélisse, sauge, génépi, coriandre, camomille, angélique d’origine locale associées à l’anis vert et au fenouil venu du midi de la France ou d’Espagne). L’alcool est d’origine végétale provenant de la distillation du vin ou de la betterave. Ces alcools d’origine végétale feront place dans des distilleries clandestines à des alcools frelatés qui accentuent la toxicité de la boisson. Au terme de la macération la liqueur est obtenue par distillation après double passage dans l’alambic.Elle titre entre 68 et et 72 degrés d’alcool. L’addition d’eau lui donne son opalescence particulière.

Durant plus d’un siècle l’apéritif à base d’absinthe va connaître un succès considérable. En effet le cérémonial de sa préparation dans le verre, la belle opalescence qui en résulte, la douce griserie qui nait de son absorption attirent les artistes, la bourgeoisie puis par imitation le peuple. Sa consommation est  habituelle dans les régions productrices .Elle est de 2,4 l  par an et par habitant en 1900 à Pontarlier, mais c’est à Paris que l’effet culmine. D’abord au quartier Latin et Place du Palais Royal ( au Procope, à la Régence ) où l’on rencontre Alfred de Musset, Nadar, Daumier, Verlaine, Rimbaud et bien d’autres, puis sur les grands Boulevards, vers 5 heures, « à l’heure du persil » chez Riche ,  au Tortoni, à la Caverne du Bagne que fréquentent de Nerval, Daudet mais aussi dandys et élégantes, mondaines et demi-mondaines, bourgeois prêts à s’encanailler, enfin au Helder, fief des militaires galonnés.

Les tripots de Tokyo

La fièvre gagne la butte Montmartre où s’ouvrent le Chat Noir, refuge des hydropathes, le Rat mort , tous lieux où l’on va « étouffer un perroquet », « tuer le verre », « gouter une hydre verte ». Renoir, Daumier, Manet , Valloton, Picasso témoigneront dans leur toile de cette coutume de café, laissant apparaître déjà sur le visage de certains de leurs personnages les premières traces de la déchéance que Raffeli, Adler, Ilhy à la fin du 19 ème porteront au paroxysme dans des scènes sociales cruelles et bouleversantes, tandis que Zola, Edmond de Goncourt en font d’affreux récits. Car il n’y a pas que les écrivains, les artistes, certains bourgeois qui s’alcoolisent. Il y a le peuple qui, dans les caboulots de banlieue, « tue le verre » à coup d’absinthe frelatée, de cette absinthe portée aux nues d’une « boisson nationale » et qui laisse tant de gens dans le ruisseau, y compris ces pauvres filles raillées par Maurice Rollinat. (« Oh, cette jupe déchirée, qui se bombait chaque hiver, pauvre buveuse d’absinthe, sa voix n’était qu’une plainte, son estomac qu’un cancer, elle était toujours enceinte »).

Mais la France n’est qu’une étape et l’exportation devient mondiale. Dans nos colonies d’Afrique d’abord : Algérie, Madagascar, Soudan où « Sitôt hissé le pavillon national, on déballe les caisses.( Docteur Ledoux, 1908) ( Voir à cet égard les films Fort Saganne etCoup de torchon ). Sans pour autant choquer en pays musulman. Comment ne pas rapprocher la cérémonie du thé de celle de l’absinthe ? La plante n’est-elle pas honorée par les religieux eux-mêmes si on en croit Alphonse Daudet, fort consommateur, qui met en scène dans Tartarin de Tarascon le grand muezzin devant un grand verre d’absinthe fraiche.

L’Asie elle aussi sera conquise, l’Indochine en premier. Dans les cales de la Marie Thérèse naufragée en 1872 au large de Saïgon on retrouvera 540 bouteilles d’absinthe. Elle gagne les tripots de Tokyo, l’Amérique du Sud, Argentine, Brésil ,Uruguay. En Europe elle conquiert la Belgique, l’Espagne, mais l’Allemagne, l’Italie lui résistent. Quant aux Russes ce sont leurs belles comtesses qui s’enivrent dans les cafés parisiens à la mode. Même la Grande Bretagne lui ouvrira ses portes, en dépit de la romancière Marie Corelli ( L’absinthe, un drame de Paris), mais George Moore, Oscard Wilde , les peintres Sickert, Orpen, Rutherson l’apprécient.

La bien triste affaire Lanfrey

Cette boisson apéritive n’est pas la seule à concourir au développement de l’alcoolisme en France à la fin du XIX ème et au début du XX ème car en 1900 elle ne représente que 3%  de la consommation d’alcool. Mais sa réputation est sulfureuse car l’absinthe contient une cétone aromatique, la thuyone réputée toxique pour le système nerveux, à l’origine de crise d’épilepsie, de délirium tremens, d’altérations des fonctions cérébrales, capable de conduire au crime , comme le montrera l’affaire Lanfrey, du nom de l’ouvrier agricole qui en Suisse, en août 1905 tua sa femme et ses deux enfants dans une crise alcoolique.

Les ravages de l’alcoolisme vont alors susciter la création d’une Ligue  anti-alcoolique nationale à l’origine de ligues locales. Affiches, tracts, brochures en vers ou en prose, revues, pétitions, discours mobilisent la France entière, école, armée, milieu ouvrier, élites scientifiques et intellectuelles. Elles vont se heurter aux partisans de la Fée verte. Le conflit se complique car les viticulteurs du midi voient dans l’absinthe une redoutable concurrente et font pression sur les hommes politiques pour en obtenir l’interdiction. Ce combat est symbolisé le 14 juin 1912 par un grand meeting au Trocadéro. Mais non loin de là une contre- manifestation était organisée par Girod, député de Pontarlier, qui dénonçait en particulier l’affairisme des marchands de vin. La position de ce dernier était difficile car en 1896 le Docteur Philippe Grenier, député de cette même ville avait prôné devant la Chambre l’interdiction de la fabrication de l’absinthe.

Parallèlement à ce mouvement préoccupé de l’hygiène publique, le régime fiscal des boissons alcoolisées va intervenir . En effet une loi de décembre 1900 crée une barrière fiscale ayant pour objet de réduire la consommation des « absinthoïdes ». De surcroit l’article 13 de la Loi stipule que «  le gouvernement interdira par décrets la fabrication, la circulation et la vente de toute essence reconnue dangereuse par l’Académie de Médecine ». C’est ainsi que  le 10 novembre 1902 le Ministre de l’Intérieur saisissait  l’Académie de Médecine en lui demandant de dresser la liste des essences dangereuses afin de mettre en application la loi .

Faire la part exacte

La Commission contre l’alcoolisme présidée par Jean-Baptiste Laborde et composée de MM Brouardel, Lancereaux, Magnan, Pouchet et Motet conduisit ses travaux de Juin 1902 à février 1903. Les comptes rendu figurent dans le Bulletin de l’Académie, tome LVII aux pages 685 à 712. Dans une première partie ils dressent la liste des méfaits des  essences regroupées sous le nom d’absinthisme : tuberculose, aliénation mentale, épilepsie, convulsions, paralysies périphériques. Puis le degré d’agressivité des 22 essences retenues est classé avec au premier rang Artemisia absinthium.

Ces études sur l’agressivité s’appuyaient sur les travaux de chimistes, de nombreux travaux expérimentaux qui s’efforçaient de faire la part respective des effets toxiques de la thuyone et des alcools associés. Toutefois s’agissant de  la thuyone  dont l’action est convulsivante les doses administrées aux animaux et à l’origine de détériorations cérébrales étaient plus de 10 fois celles d’une consommation ordinaire chez l’homme. Ce biais expérimental ne manqua pas d’être relevé. D’autre part le Professeur Chauffard remarquait, comme le rappelle Emile Aron « qu’il est difficile de déterminer la part exacte de l’absinthe dans les phénomènes cliniques en raison du cumul des boissons alcooliques diverses ingérées par les buveurs d’absinthe ». C’est ainsi que Toulouse Lautrec sirotait un mélange d’absinthe et de cognac qu’il appelait « un tremblement de terre » et qu’Alfred Jarry commençait sa matinée par deux litres de vin suivis à l’apéritif de trois absinthes.

Le 23 mars 1903 l’Académie déposait ses conclusions . Elle déclarait que « toutes les essences naturelles ou artificielles sans exception, ainsi que les substances extraites incorporées à l’alcool ou au vin, constituent des boissons nuisibles ou dangereuses ».La Loi interdisant la fabrication, la vente et la consommation de l’absinthe attendra cependant le 8 mars 1915 , en dépit ou en raison d’une grande activité parlementaire. Il fallut modifier la Loi de finances en 1907, car l’interdiction privait l’état d’importantes ressources. Clémenceau figura parmi les plus actifs adversaires de l’absinthe. Il suscita une enquête nationale cherchant à évaluer le pourcentage d’aliénés mentaux selon les régions les plus consommatrices. Contrairement à son attente c’est dans le canton de Pontarlier, capitale de la production, qu’il était le plus faible. Les tergiversations parlementaires se prolongeant le général Lyautey prit d’autorité l’initiative d’interdire l’absinthe au Maroc. L’entrée en guerre avec l’Allemagne en août 1914 accéléra l’application de la Loi précédée d’un décret du 2 août qui en interdisait la vente.  Curieusement son application fut évitée au vermouth et à la grande chartreuse, pourtant riche en thuyone.

Ne pas réhabiliter, mais montrer

L’absinthe avait-elle pour autant disparue ? Sa fabrication clandestine, réservée à quelques fidèles usagers, persista durant  90 ans . Des boissons anisées titrant 45° d’alcool, Pernod, Ricard, Pontarlier- Anis allaient s’y substituer. Mais la constations la plus troublante est la fin de l’interdiction au point  que sa consommation,  des manifestations festives sont aujourd’hui communes dans les régions de production, Val de Travers en Suisse et canton de Pontarlier en France depuis l’année 2001. De nombreuses recherches ont en effet prouvé que les accusations portées contre cet apéritif n’était pas fondées si bien qu’un décret autorise de nouveau sa commercialisation.  Mais sa fabrication est rigoureusement contrôlée aussi bien pour l’alcool employé dans la distillation (alcool de vin exclusivement) pour son titre, au maximum 55 °, et surtout le taux de thuyone qui ne doit pas excéder 35 mg par litre.

En faisant ce récit historique mon intention n’est en aucun cas de réhabiliter une boisson alcoolique mais de montrer à son propos quel ravage l’alcoolisme fit dans notre pays durant plus d’un siècle, quelles réactions contradictoires et passionnées elle déchaina dans la Société de l’époque, la lenteur avec laquelle les pouvoirs publics réagirent aux recommandations de l’Académie et finalement combien son retour est troublant mais finalement anecdotique.

Elle est même l’enjeu d’une bataille commerciale entre la France et la Suisse dont les distilleries réclament le monopole de l’appellation « absinthe », « fée verte » ou « fée bleue ».

1 Les intertitres sont de notre fait

 Références.

Marie-Claude Delahaye « L’absinthe,  histoire de la fée verte » Editions Berger-Lavrault, 1987.

Eloge de Emile Aron, par Jacques-Louis Binet, Bull. Acad. Ntle. Med. 2012, T. 196, N°1 p 9-12

Emile Aron, « Le saviez-vous. La leçon de l’absinthe ». Méd.et Nut, 1994, N°5

Benoît Noël, « L’Absinthe, une fée franco-suisse »  Editions Cabédita, 2001

 

 

 

Paris Match, le poids des maux (1)

Tentative de dissection du n° 3272 du célèbre hebdomadaire, 63 ans,  propriété Hachette Filipacchi  (groupe Lagardère). Successions de petites  surprises médicales et sanitaires. 

Deux euros et quarante centimes. C’est le prix à payer pour, chaque semaine, pénétrer dans la légende, tutoyer les mythes. On peut aussi attendre, gratuitement, le coiffeur ou le chirurgien-dentiste.  Paris Match, son papier et son format, la masse de ses textes, la sidération de ses images. On connaît peut-être moins sa nouvelle réclame : « La vie est une histoire vraie ». Et on serait tenté de dire que c’est faux. Ou plutôt que si cela est vrai c’est un bien  grand dommage journalistique. Etant bien entendu que « rien n’est plus beau que la vérité sinon un fait divers joliment raconté » (Jean-Pierre Quélin, Le Monde, tout début des années 1980). On peut bien sûr soutenir le contraire et faire une croix sur la presse, qui n’en a guère besoin.

 Au début il y avait Match, hebdomadaire sportif  créé en 1926 par Léon Bailby et repris douze ans plus tard par l’industriel et patron de presse Jean Prouvost.  Match cesse de paraître durant la Seconde guerre mondiale avant de renaître sous son nom actuel en mars 1949.  Gros et grand succès jusqu’à la fin des années 1950. Diffusion de 1958 : 1 800 000 exemplaires. Moins de 600 000 en 1975. Et, dit-on, plus de 633 000 en 2008. Une histoire bien mouvementée avec la reprise du titre en 1963 par Daniel Filipacchi,  et le savoir-faire rédactionnel de Roger Thérond jusqu’en 1999.

Paris Match fêtera dans quelques jours ses 63 ans. Depuis 1949 ce magazine d’information  couvre l’actualité nationale et internationale, cherche, débusque et finance les scoops en images. Dernier soutien ou presque des agences photographiques et le photojournalisme de grand reportage il porte aussi chaque semaine au pinacle le monde du  show biz et la presse people , la vie des célébrités et les clichés de paparazzi.  Tout cela ne se fait pas sans risque, notamment quand on s’intéresse de trop près (et sans leur accord) aux puissants et à leur vie sexuelle et/ou affective. Ou quand on viole la loi non écrite qui voudrait que l’on ne retouchât point les images photographiques ; fût-ce pour affiner une silhouette qui le valait bien. Ou encore quand on annonce prématurément la mort d’un chanteur culte qui n’avait fait que la frôler.

Précisément, quid de la santé sur ce papier glacé ? L’affaire commence en Une dont Paris Match a, depuis 63 ans, fait sinon sa raison d’être du moins l’une des principales raisons d’achat. Aujourd’hui c’est Renaud qui en exclusivité Paris Match déclare, ses yeux dans les nôtres, qu’il « a du mal avec la vie ». Le sujet n’est pas nouveau. Nous l’avons-nous même abordé il y a trois mois sur ce blog. Le chanteur donnait alors à voir l’aggravation de son état alcoolique anisé dans l’ombre complice de la très parisienne Closerie des Lilas, à deux pas de l’hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce.

L’hiver et les froidures venues nous le retrouvons, page 52, à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse). C’est là qu’il a ouvert en exclu sa porte à Paris Match. Dans l’épicentre néo bourgeois du Luberon  et en Une de l’hebdomadaire chic et choc ; c’est-à-dire très précisément « loin de la rumeur » comme le dit Match.  Rappel de la meurtrissure due à son récent divorce d’avec sa muse (Romane) depuis dix ans par ailleurs mère de son fils. Fini, pour l’heure, Meudon. Et désormais une vie on ne peut plus ordinaire avec son chien Sony et quelques vieux copains. Celui qui ne cache nullement sa maladie ne tolère plus qu’on parle de ses soi-disant « démons ». « Trop conscient de son ‘’mal-être avec la vie’’, l’idole des années 80 dont les jeunes ‘’kiffent’’ toujours les textes qui claquent, veut seulement la paix.

Sur son alcoolisme ses fans apprendront qu’il s’est « remis à l’eau » et qu’en dépit de tout –à commencer par les clichés photographiques qu’il a laissé prendre – il « est en forme ».  A propos de ses fans il dit : « ils s’inquiètent pour ma santé, je vais bien. Ils s’inquiètent pour mon moral, ça, c’est une autre histoire ». Docteur Renaud, mystère renard. Il ne prend pas d’antidépresseurs et n’a pas besoin de psychothérapeutes. « J’en ai vu plusieurs pendant des années et cela ne m’a servi à rien. J’ai ce mal-être depuis très longtemps, bien avant Romane. J’ai du mal avec la vie, point final. »  

 Renaud : « J’en ai marre qu’on dise en permanence que je vais mal. Ceux qui prétendent m’aider en disant : ‘’Le pauvre Renaud, il est malade, il est dépressif, il est alcoolique’’. Ne me font aucun bien. C’est tout l’inverse (…). » Plus loin il dira : « Retomber amoureux n’est pas dans mes objectifs immédiats ».  Paris Match : « Les cyprès et les lumières de la Provence sont ses meilleurs alliés durant cette période de repos ». « Renaud adore se balader en 2CV mais dans un modèle rare, la Charleston, une série limitée sortie entre 1980 et 1984. » Aux temps heureux.

Avant l’ouverture du même numéro une publicité pleine page en faveur d’un produit capillaire ( Liftactiv Serum 10 ) de la célèbre maison Vichy ; en pharmacie et parapharmacie ; pour peaux sensibles et sans paraben ; « une peau neuve dès la 1ère goutte. On tourne et on ouvre sur  une autre star médicalisée de la scène chantante : Michael Jackson, mort prématurément dans les conditions que l’on ne sait pas.

Nous reviendrons donc sous peu sur le Propofol ainsi que sur Liftactiv Serum  10; de la maison Vichy ( Rides- Pores- Effet Lifting- Eclat immédiat ). Un cosmétique  « Prix Marie Claire d’excellence de la beauté 2012 ». 2012, déjà ?  

(A suivre)