Dix ans après le débarquement en Normandie, le lithium commençait à calmer les grandes excitations

Bonjour

On devait aussi célébrer l’anniversaire d’autres débarquements, d’autres libérations, d’autres espoirs.

C’était dix ans après les plages sanglantes de Normandie. Cela se passait au cœur toujours battant de la France, près d’Orléans, à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais (Loiret). L’affaire fut rapportée par le menu en  avril 1954 dans les Annales Médico-Psychologiques.[1] Sous la double signature de J. Carrère et Mlle Pochard. Ils expliquent que depuis 1950 le sel de lithium est employé dans le traitement des « états d’excitation ». Ils font alors part de leur expérience.

« Nous avons eu l’occasion d’observer plusieurs malades présentant une excitation psychique intense chez qui l’administration du citrate de lithium, après échec des thérapeutiques habituelles, a donné des résultats très encourageants, écrivent-ils. Il nous a paru intéressant de les publier ici.

Théâtralisme

Observation 1 – De Y., 61 ans. Entré le 8 septembre 1952. C’est le premier internement. Il s’agit d’un morphinomane ancien datant de 30 ans, et sur lequel trois tentatives de désintoxication ont échoué. Le malade reçoit environ un gramme de chlorydrate de M. par jour. Bien que fantasque, ce malade a toujours eu, jusqu’en novembre 1951, un comportement normal dans sa famille et dans sa profession.

Puis il devient violent, excité, et l’internement s’impose. Le certificat d’entrée est ainsi rédigé : « Est atteint de toxicomanie à la morphine. Comportement typique de ce genre de malade. Théâtralisme, agitation, verbalisme, impérantisme, mensonges… état général médiocre. »

Urinal

Le malade est alors soumis à une désintoxication progressive tandis qu’est instituée une vitaminothérapie intense, des tonicardiaques, des sédatifs. Cependant, dans les semaines qui suivent, le malade continue à manifester un état d’excitation psychomotrice intense et d’agressivité ; le comportement du malade, noté soigneusement chaque jour, relate ceci :

  • 17 septembre : menaçant, parle beaucoup, ne dort pas.
  • 19 septembre : très bruyant, autoritaire, agressif vis-à-vis des infirmiers, insolent.
  • 30 septembre : insulte les infirmiers, vide son urinal sur son lit, jette ses oreillers sur la table où se trouvent les thermomètres.
  • 13 octobre : très bruyant, frappe portes et vitres, délirant.
  • 25 octobre : crie, réclame, tapage nocturne, ne dort pas.

Pendant ces trois mois, l’état général s’est amélioré, la désintoxication a été effectuée et le malade a reçu du gardénal, du phénergan, et autres sédatifs sans que son état d’excitation cède. Nous avions renoncé à l’électrochoc par suite de contre-indications cardio-vasculaires et osseuses (décalcifications vertébrales). C’est alors qu’on institue le citrate à la dose de 3 grammes par jour, matin, midi et soir.

On assiste en quelques jours à une amélioration progressive de l’état mental, le malade devient calme, peut sortir en promenade accompagné, puis seul.

Le malade sort au bout de deux mois de ce traitement, le 16 février 1953. Cette amélioration se maintient depuis un an.

Cure de Sakel

Observation 2 – B. Raymond, 30 ans. Il s’agit ici d’une excitation confusionnelle grave. Le 5 février 1952, le malade est hospitalisé une première fois avec le certificat suivant : « Etat confusionnel avec onirisme intense, agitation violente, lacération de vêtements… ». Une série d’électro-chocs améliore cet état et le malade peut sortir le 6 mars suivant, mais un état analogue au premier se reproduit et le malade entre à nouveau, au bout de trois semaines (…).

Le 20 mai 1952, troisième hospitalisation. Toujours dans le même état : « Grande agitation, très délirant, bruyant, excitation verbale. » Une troisième série d’électro-chocs (dix séances) est entreprise, mais ici l’accalmie ne se produit pas ou peu et surtout ne dure pas et le malade est soumis à une cure de Sakel, subit 78 comas, du 31 juillet au 10 novembre 1952 (…). Un traitement au Largactil – en injection, ampoules de 2 cc. – pendant quinze jours, entrepris ensuite, ne donne que très peu de résultats.

Enfin, on soumet le malade au citrate de lithium, le 25 novembre 1952. Peu à peu, l’état d’agitation se calme, le malade abandonne ses idées délirantes et peut sortir le 31 janvier 1953. Depuis un an, nous continuons à prendre des nouvelles de ce malade, qui poursuit son traitement au citrate de lithium à domicile (1 g 50 par jour) tout comme un épileptique, son gardénal. Son comportement est satisfaisant en dépit des difficultés de réinsertion sociale par manque de travail. »

Gardénal

Suivent une série d’observations et de résumés convergents où il apparaît que le lithium peut remplacer en partie le gardénal chez des épileptiques. Il apparaît aussi que le lithium influence favorablement des excitations psychomotrices symptomatiques de syndromes schizophréniques. La question reste alors posée du lithium en tant que médication complémentaire stabilisant les résultats obtenus par l’électrochoc dans les états d’excitation maniaque.

« Nous n’avons pas utilisé le carbonate de lithium, nous étant toujours trouvé bien avec du citrate (et non du carbonate), concluent J. Carrère et Mlle Pochard. Peut-être serait-il aussi possible de combiner l’action du brome et du lithium. Mais le recours à ces thérapeutiques d’aspect archaïque, en notre ère de médications synthétiques, ne risque-t-il pas de discréditer les sels de lithium, pourtant fort utiles ? »

« Folie goutteuse »

Oserait-on dire que soixante ans plus tard la relecture de ces lignes ne manque pas de sel ?

Dans l’introduction qui présente cette republication,[2] les psychiatres Jean Garrabé et Marc Masson rappellent que les sels de lithium tombèrent dans l’oubli thérapeutique après leur utilisation malheureuse dans la « folie goutteuse » au milieu du XIXe siècle. Ils furent ensuite remis en lumière par l’Australien John Cade (1912-1940) qui découvrit par sérendipité leur effet antimaniaque. C’était en 1949 et certains voient ici l’acte de naissance de la psychopharmacologie moderne.

« Cette découverte n’a pas eu un effet retentissant, international immédiat car elle n’est publiée que dans leMedical Journal of Australia [3] qui n’a pas une large diffusion internationale », notent Garrabé et Masson. Toutefois, un compte rendu de cet article par Luders est publié à Paris, dans la Presse Médicale du 3 mai 1950, le faisant ainsi connaître des psychiatres français. Puis, en 1951, une communication « Emploi des sels de lithium en thérapeutique psychiatrique » est faite par D. Despinoy et J. Romeuf au Congrès des aliénistes et neurologistes de langue française, organisé à Rennes. Internet est encore loin mais l’information circule.

Et aujourd’hui ?

« En 2013, le lithium reste le traitement spécifique du trouble bipolaire, plus particulièrement dans sa forme caractéristique (type I, à polarité maniaque prédominante), résument les psychiatres Christian Gay et Marc Masson.2 Ses propriétés dans la prévention des récurrences dépressives et du suicide lui confèrent une place privilégiée par rapport aux autres stabilisateurs d’humeur. Son effet neuroprotecteur constitue aussi un argument majeur en faveur de sa suprématie. Il reste après soixante années d’utilisation à redéfinir ses modalités de prescription en particulier la fourchette de lithémie dite efficace, par rapport au risque d’insuffisance rénale. »

A demain
[1] Carrère J, Pochard M. Le citrate de lithium dans le traitement des syndromes d’excitation maniaque. Ann Med Psychol 1954 ;1 :566-72. 

[2] Masson M (sous la direction de). Vingt-quatre textes fondateurs de la psychiatrie, introduits et commentés par la Société médico-psychologique. Paris : éditions Armand Colin, 2013. 

[3] Cade J, Cade JFJ. Lithium salts in the treatment of psychotic excitement. Med J Aust 1949 ;36 :349-51.

Ce texte st initialement paru dans le Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2014;10:1036-1037)

Entre Viagras® et fatalité : la sérendipité

Bonjour

Aujourd’hui, sérendipité. Dans le dernier cahier Livres de Libération Robert Maggiori ne nous dit pas vraiment ce qu’elle est. Mais il écrit qu’elle  n’est pas aussi simple que ce qu’en a dit un jour le célèbre médecin américain Julius H. Comroe :  «Chercher une aiguille dans une botte de foin. Et y trouver la fille du fermier.»

Bucolique et sexuée l’image est heureuse. Sauf pour le fermier. Et encore. La sérendipité ce pourrait aussi être vouloir l’argent avec la motte de beurre et, en prime, toucher la crémière.

Sri Lanka

Maggiori abordait le sujet à l’occasion de la sortie d’un ouvrage signé de Mme Sylvie Catellin et publié aux éditions du Seuil (1). Un bonheur de lecture et l’ouverture de quelques lucarnes cérébrales.

Avec la sérendipité nous sommes en terre inconnue, aux frontières de l’heuristique ( εὑρίσκω, eurisko, « je trouve ») . En réalité l’affaire est moins grecque que persane. Tout commence il y a bien longtemps avec un conte du désert. C’est un conte avec chameau et sans chas d’aiguille. Il est intitulé Les Trois Princes de Serendip. Serendip ou, dit-on, Ceylan/ Sri-Lanka

Strawberry Hill

Serendipity  est alors  forgé par l’Anglais  Horace Walpole (1717–1797) un précieux, propriétaire de Strawberry Hill House et promoteur du roman gothique. Walpole désigne ainsi des « découvertes inattendues, faites par accidents  et sagacité ». La sérendipité n’est ainsi rien d’autre que la « sagacité accidentelle ». Reste à savoir qui est l’auteur de l’accident. Sherlock Holmes et le Dr Gregory House n’existeraient pas sans elle. Par rétroactivité on la trouve  omniprésente dans tous les contes (le coup du chasseur paternel dans le Petit Chaperon en est une assez bonne illustration).

Pénicilline et Lamotte-Beuvron

En langue anglaise l’affaire fait florès. Plus tardivement en  langue française. Elle y est le plus souvent  une découverte scientifique ou technique faite de façon inattendue, fortuite. Non pas par hasard mais comme par un concours heureux de circonstance.  On pense aussitôt à la pénicilline d’Alexandre Flemming et à la  tarte   de  Caroline et Stéphanie  Tatin (impérativement sans chantilly) de Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher). On connaît l’histoire de la solognote étourdie et des quarante chasseurs.

Demoiselles Tatin

Sérendipité encore  lorsque  l’auvergnat Louis Vaudable, propriétaire de Maxim’s  la découvre lors d’un dîner au bord du Beuvron, dans l’auberge des deux sœurs ?  Sérendipité toujours lorsque l’immense angevin Curnonsky présente ce dessert en 1926 à Paris sous le nom de « tarte des demoiselles Tatin » ?

Creuser la question  la sérendipité c’est découvrir l’infini à la portée de tout un chacun. Pourquoi découvrir ceci plutôt que rien ? On commence à percevoir  les abymes sous nos pieds. Ici la liste de ce qui n’existerait pas sans la sérendipité.   

Nutella et Carambar

La poussée d’Archimède, le bleu de Prusse et les rayons X. Et, pour un peu, la découverte du virus du sida (1983, Institut Pasteur de Paris) par le Pr Luc Montagnier et ses douze collaborateurs.  De fait la médecine est à l’honneur,  La découverte des effets thérapeutiques du sel de lithium par John Cade. L’effet psychotrope de la chlorpromazine  par Jean Delay, Pierre Deniker et Henri Laborit (2).

Il en fut de même pour le  Nutella, pâte à tartiner, (1946 – Pietro Ferrero, pâtissier piémontais) et du Carambar , caramel en barre  (1954-  usine française de chocolat Delespaul-Havez ).  Pour écouler des excédents de chocolat, un contremaitre imagine y mêler du caramel. La machine se dérègle. Au lieu de débiter des bonbons carrés, elle produit des petites barres allongées. « Sans blague » ajoute Wikipédia, qui se trompe parfois.

Erectiles

A table et en bouche c’est toujours la sérendipité avec les Bêtises de Cambrai ou les flocons de maïs de J. H. Kellogg.  Et la sérendipité moderne c’est aussi et surtout  le Viagras® de Pfizer . Ou comment les chercheurs  Nicholas Terrett et Peter Ellis (sans oublier les hommes volontaires des premiers essais cliniques) comprennent que la vrai cible du citrate de sildénafil n’était pas directement le cœur. Pfizer repositionna vite fait sa spécialité. Big Pharma récolte, depuis, les fruits croissants du marché florissant des érectiles.

Viagras® ou pas la tentation est là : poser avecla sérendipité la question éternelle de la fatalité (ceux qui croient en Dieu) ou du hasard (ceux qui n’y croient pas). L’action du  divin versus le génie humain.

Dans « Le livre de sable » (Gallimard, folio)  Jorge Luis Borges calme nos angoisses : hasard et fatalité sont, dit-il,  des synonymes. Borges ajoute :

« Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.»

(A demain)

(1) Cattelin S. Sérendipité. Du conte au concept. Editions du Seuil, Paris, 2014

(2) Sur ce sujet se reporter au remarquable « 24 textes fondateurs de la psychiatrie introduits et commenté par la société médico-psychologique » Editions Armand Colin, 2013. Réalisé sous la direction du Dr Marc Masson cet ouvrage n’a étrangement pas encore bénéficié dans la presse médicale et d’information générale des éloges qu’il mérite.