Par décision ministérielle, les ivresses sont interdites durant tout le temps de la grossesse

 

Bonjour

Les mêmes causes alcooliques produisent les mêmes effets délétères et les mêmes réactions des autorités sanitaires. La France boit et le ministère de la Santé et Santé publique France viennent de lancer une campagne nationale d’information (presse et web) à l’adresse du grand public et des professionnels de santé. Un message sur une affiche : « Vous buvez un peu d’alcool, il boit beaucoup ». Objectif : promouvoir, sinon obtenir, l’abstinence totale pendant la grossesse (numéro d’alcool Info services : 0 980 980 930 7jours sur 7, de 8h à 2h).

Où l’on reparle de l’alcool, première cause non génétique de handicap mental à la naissance chez l’enfant. En France, 500 000 personnes souffriraient des conséquences d’une alcoolisation fœtale et un nouveau-né sur mille (entre 600 et 800 enfants chaque année) présente une forme complète de syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF); un syndrome identifié pour la première fois en France, par le pédiatre Paul Lemoine (1917-2006) qui mena, à partir de 1958 dans la région nantaise, une étude sur les enfants nés de femmes malades de l’alcool, à partir de laquelle il sera le premier, en 1968, à décrire de façon exhaustive le tableau clinique 1.

Un demi-siècle après

Nous sommes une demi-siècle plus tard.  « Peu de personnes ont conscience du sujet des troubles causés par l’alcoolisation fœtale » fait valoir la ministre de la Santé Agnès Buzyn qui, après tant d’autres, affiche sa détermination à lutter contre ce fléau de santé publique qu’est la malade alcoolique. Des chiffres concernant les futures mères ? Entre 18 et 25 ans, plus d’une femme sur quatre a connu plusieurs épisodes d’ivresse dans l’année – et une sur dix dans le mois. Et près du tiers des femmes enceintes consomment occasionnellement de l’alcool.

Renforcer « l’information au quotidien » ?  La ministre a annoncé l’évolution prochaine du microscopique « pictogramme »présent sur toutes les étiquettes et tenu pour alerter sur les dangers de la consommation d’alcool pendant la grossesse – un pictogramme obligatoire depuis dix ans et que personne ou presque n’a remarqué.  « Sa lisibilité et sa visibilité restent insuffisantes ou hétérogènes » avoue la ministre. Un euphémisme.

A celles et ceux qui ne le savent pas encore, précisons qu’un arrêté du 2 octobre 2006 (signé de Xavier Bertrand) impose la présence sur toutes les bouteilles d’alcool d’un pictogramme représentant une femme enceinte, un verre à la main, barrée d’un trait rouge, ou d’un message ainsi rédigé: «La consommation de boissons alcoolisées pendant la grossesse, même en faible quantité, peut avoir des conséquences graves sur la santé de l’enfant.» Des dispositions ignorées du plus grand nombre – à commencer par les premières intéressées.

Dérangeante étude britannique

Et puis, hasard ou fatalité voici qu’une publication britannique du BMJ pourrait, pour partie, ruiner la campagne de santé publique française : « Low alcohol consumption and pregnancy and childhood outcomes: time to change guidelines indicating apparently ‘safe’ levels of alcohol during pregnancy? A systematic review and meta-analyses ».

Les auteurs (des épidémiologistes) ont réalisé une méta-analyse incluant vingt-quatre cohortes et deux études quasi expérimentales. Conclusion : les données scientifiques actuelles sont insuffisantes pour tirer des conclusions définitives quant aux effets sur l’enfant à naître d’une consommation faible à modérée d’alcool pendant la grossesse (consommation hebdomadaire inférieure ou égale à 32 grammes d’alcool pur, soit trois à quatre verres de vin).

Selon les auteurs on ne disposerait pas de preuves indiscutables permettant de définir un effet toxique ou de fixer une limite sûre à la consommation d’alcool, même si plusieurs études relatent un risque supérieur (de 10 %) d’accoucher avant terme, et de bébé de petit poids.

Se faire entendre

En Grande-Bretagne, jusqu’en 2008, les recommandations du National Institute for Health and Clinical Excellence (NICE) préconisaient aux femmes d’éviter toute consommation d’alcool lors du projet de grossesse et du premier trimestre – puis elles indiquaient que leur consommation devait être réduite à deux unités, une à deux fois par semaine (32 gr). Depuis le Royaume-Uni a renforcé ses recommandations début 2016 et les autorités conseillent désormais aux femmes enceintes de s’abstenir de toute consommation alcoolique.

Faut-il, comme le demandent les auteurs, mener de nouvelles recherches sur cet enjeu majeur de santé publique ? S’intéresser, par exemple, aux différences des effets de l’alcool selon les étapes de la gestation ? Ou faut-il, ici, se contenter des preuves concernant les effets tératogènes de l’alcool, les troubles causés par l’alcoolisation fœtale (TCAF) et le SAF. Tolérer les petits écarts désinhibants ou user du principe maximal de précaution en prenant le risque de n’être ni toujours entendu ni toujours compris ?

A demain.

1 Lemoine P, HarousseauH, Borteyru JP, MenuetJC.  « Les  enfants des parents alcooliques: anomalies observées à  propos de 127 cas ». Ouest Médical. 1968;21:476-82.

 

Et si aller « au bout du traitement antibiotique » ne devait plus être un geste automatique ?

 

Bonjour

Provocation ou pragmatisme ?  Dans une longue tribune documentée publiée par le British Medical Journal un groupe de spécialistes britanniques 1 remet en cause la règle (officielle et internationale)  jusqu’ici jamais contestée qui veut que l’on termine un traitement antibiotique une fois que ce dernier a été prescrit et commencé. Selon les auteurs, cela favoriserait l’antibiorésistance au lieu de la limiter. Une publication et des interrogations qui sont reprises par la BBC : « Should you finish a course of antibiotics ? » et, en France, par le Quotidien du Médecin.

Pour les auteurs cette règle aurait fait son temps. « L’idée que cesser le traitement plus tôt encourage l’antibiorésistance n’est pas prouvée, alors que prendre des antibiotiques plus longtemps que nécessaire augmente à coup sûr le risque de résistance, affirment-ils. Un traitement plus court est clairement plus bénéfique, au niveau individuel, pour un patient. Son risque de résistance dépend de son exposition passée aux antibiotiques et en plus, réduire l’exposition en réduisant la durée du traitement est associé à un risque réduit d’infection résistante. »

 « La situation change actuellement à l’hôpital, où des marqueurs de la réponse au traitement peuvent guider les médecins pour savoir quand cesser celui-ci. Mais, hors de l’hôpital, on peut simplement conseiller au patient d’arrêter le traitement quand il se sent mieux. » 

Pour les auteurs britanniques, aller au bout du traitement est « une croyance fallacieuse, profondément ancrée chez les patients et les médecins », sans doute parce qu’elle est « simple et claire », et que ne pas la suivre « est considéré comme un comportement irresponsable ». Dans le même temps ils estiment que des essais cliniques devraient être menés pour préciser quelles devraient être les meilleures durées de traitement afin d’optimiser l’efficacité de ces précieux outils thérapeutiques.

A demain

1 Martin J Llewelyn, professor of infectious diseases2 ; Jennifer M Fitzpatrick, specialist registrar in infection2 ; Elizabeth Darwin, project manager3 ; SarahTonkin-Crine, health psychologist4 ; Cliff Gorton, retired building surveyor5 ; John Paul, consultant in microbiology6 ; Tim E A Peto, professor of infectious diseases7 ; Lucy Yardley, professor of health psychology8 ; Susan Hopkins, consultant in infectious diseases and microbiology9 ; Ann Sarah Walker, professor of medical statistics and epidemiology3. Author affiliations

 

Autisme, vaccins et croyances : Luc Montagnier, ou l’étrange « revenant qui a mal tourné »

 

Bonjour

Les gazettes généralistes ne se sont guère intéressées au lièvre levé par l’Association Française pour l’Information Scientifique. Le 3 février dernier, l’AFIS diffusait le communiqué suivant : « Opération anti-vaccination au Parlement Européen : une députée européenne invite un ex-médecin radié pour fraude »:

« Le 9 février prochain, une initiative publique du mouvement anti-vaccination, accueillie par le groupe écologiste, est organisée au Parlement Européen et plus particulièrement par la députée française Michèle Rivasi. Ce n’est pas certes la première fois que cette élue ou d’autres utilisent ce lieu et cette tribune pour faire avancer des idées rejetées par la communauté scientifique concernée, on peut penser notamment aux initiatives de promotion des travaux de Gilles-Eric Séralini sur les OGM ou sur le glyphosate. Mais, c’est un nouveau cap qui vient d’être franchi sur une question majeure de santé publique : en effet, l’invité d’honneur sera Andrew Wakefield, un ex-chirurgien radié pour avoir été convaincu de fraude scientifique. Il viendra présenter son film « Vaxxed : from cover-up to catastrophe » (vaccination : de la dissimulation à la catastrophe). (…) ».

Confrère blogueur

Ce lièvre est repris aujourd’hui par Hervé Maisonneuve sur son blog « Rédaction médicale et scientifique ». Délicieusement pointilliste notre confrère blogueur connaît à merveille le sujet. Il a évoqué plusieurs fois l’affaire Wakefield et les morts dues à des infection rougeoleuse au Royaume-Uni. Il a résumé cette affaire dans un article de La Presse Médicale en 2012. Le BMJ a décrit cette fraude en trois articles et c’est un journaliste, Brian Deer, qui avait fait réagir la communauté scientifique. Autant d’éléments que ne peut pas connaître la scientifique devenue politique Michèle Rivasi. Hervé Maisonneuve :

« En bref, un chirurgien anglais, Andrew Wakefield, a été subventionné par un cabinet d’avocats (argent venant de lobbies anti-vaccins). Il a publié en 1988 dans The Lancet une série de 12 cas d’enfants faisant évoquer un lien entre vaccination ROR (MMR) et autisme. L’article a été rétracté en 2010, et A Wakefield a perdu son diplôme de médecin. Il est allé vivre au Texas (USA) où il donne des conférences. Cette fraude a eu des conséquences majeures : résurgence de cas de maladies infantiles, quelques décès et des centaines de millions d’euros gaspillés… »

Forêt des blogs

Michèle Rivasi n’est pas non plus sans regarder la télévision : l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et ses croyances dans les vérités d’Andrew Wakefield, puis l’émergence de ce dernier dans le cortège présidentiel. Michèle Rivasi n’est pas non plus sans lire ce qu’on écrit à son endroit sur Mediapart (Yann Kindo) : « Michèle Rivasi en croisade contre la science et la santé publique ». Il semble qu’au final les portes du Parlement soient restées fermées à Andrew Wakefield. Reste que les canons sont là et les boulets aussi.

Hervé Maisonneuve souligne aussi que Michèle Rivasi avait annoncé la participation, à cette séance du Pr Luc Montagnier, pastorien définitivement émérite. Et notre confrère de qualifier le prix Nobel de médecine 2008 de « revenant qui a mal tourné ». Existe-t-il des revenants tournant bien ? Et comment comprendre la lente, longue et étrange dérive de celui qui découvrit le virus du sida ? Trente-quatre ans déjà. On regrettera que les gazettes citadines ne s’intéressent guère aux plus beaux des lièvres levés dans la forêt des blogs.

A demain

Cigarette électronique : nouvelles preuves de son efficacité et de son innocuité. Incurie politique.

 

Bonjour

Nous nous rapprochons chaque jour un peu plus de l’absurde, du scandale. Après le British Medical Journal , c’est la revue Cochrane 1 qui apporte de nouvelles preuves en faveur de l’efficacité antitabac et de l’innocuité de la cigarette électronique. « Les cigarettes électroniques peuvent-elles aider les gens à arrêter de fumer, et leur utilisation à cette fin est-elle sûre ? ».

Cette actualisation des données de 2014 est reprise et développée par le site Medscape France (Vincent Bargoin) Ainsi le Tobacco Addiction Group britannique maintient-il ses principales conclusions : les cigarettes électroniques  peuvent aider les fumeurs à arrêter de fumer et, à deux ans, aucun effet secondaire grave n’a été identifié à deux ans. La précédente revue Cochrane sur la e-cigarette incluait treize études, dont deux essais randomisés et contrôlés. La réactualisation intègre les  onze nouvelles études publiées jusqu’en janvier 2016.

« Avec le recul, les données de sécurité vont s’étoffer, mais il faudra de toute façon du temps, en fait des dizaines d’années, avant de pouvoir évaluer la sécurité à long terme. Pour justifier l’usage en contexte de sevrage, il faudrait donc pouvoir disposer de données d’efficacité plus solides qu’aujourd’hui, estime Medscape France. Les auteurs ont identifiés pas moins de quinze essais contrôlés et randomisés en cours, qui semblent éligibles pour cette revue. »

Tartufferies

Si la revue Cochrane estime que le niveau de preuve actuel est « faible » c’est moins du fait du niveau des études elles-mêmes, qui ont été « correctement réalisées », que du trop petit nombre d’études, des faibles taux d’évènements et des intervalles de confiance larges. Mais qui décide et investit pour que de telles études soient menées ? Qui fait quoi en France chez les responsables sanitaires et scientifiques sur ce sujet majeur de santé publique ? Qui justifiera les écarts majeurs entre la politique française et la britannique ?

Pour l’heure la dernière publication de Cochrane vient justifier le bien-fondé de la position britannique franchement favorable à la e-cigarette – et ce depuis la publication en 2015 d’un rapport de Public Health England mettant en avant la toxicité très réduite de la e-cigarette par rapport au tabac. Pour l’heure on demeure, en France, dans une tartufferie qui ferait presque sourire si les enjeux en termes de morts prématurées n’étaient pas si importants. Tartufferie qui voit le Haut Comité de Santé Publique, en février dernier, reconnaître que la cigarette électronique « peut être considérée comme une aide pour arrêter ou réduire la consommation de tabac des fumeurs », mais recommander (entre autres freins politiques) le maintien de son interdiction dans les lieux publics.

Pour combien de temps encore cette indifférence, ce manque total de soin ou d’application dans l’exercice d’une fonction ou dans l’exécution d’une tâche, cet abandon, cette insouciance, ce laisser-aller, cette négligence, cette incurie politique ?

A demain

1 Hartmann-Boyce J,McRobbie H, Bullen C, et coll. Electronic cigarettes for smoking cessation. Base de données Cochrane de revues systématiques 2016, numéro 9. Référence : CD010216 DOI: 10.1002/14651858.CD010216.pub3.

E-cigarette : nouvelles démonstrations de son efficacité. Aveuglement officiel français

Bonjour

Un jour prochain, c’est certain, on se lassera d’en rapporter les bienfaits relatifs. Pour l’heure il faut tenir. Et, au nom de la santé publique, combattre le déni dans lequel se mure depuis trois ans la ministre de la Santé – et, jacobinisme oblige, la somme des directions, administrations, services et personnels qui travaillent sous ses ordres.

Cette fois ce sont deux études scientifiques qui viennent démontrer le bien fondé des actions de celles et ceux qui défendent le recours à la cigarette électronique au nom de la réduction des risques tabagiques.

Tout d’abord une étude menée par une équipe de l’University College London, portant sur 170 000 fumeurs ou anciens fumeurs. Elle a été publiée le 23 septembre dans le British Medical Journal (BMJ) : « Association between electronic cigarette use and changes in quit attempts, success of quit attempts, use of smoking cessation pharmacotherapy, and use of stop smoking services in England: time series analysis of population trends ».

« Stop smoking services »

Ce travail établit, après un ajustement des variables, que l’augmentation du nombre de vapoteurs en Grande-Bretagne – qui en quatre ans (entre 2012 et 2016) est passé de 700 000 à 2,8 millions – est corrélé à l’augmentation du nombre de personnes ayant réussi à arrêter le tabac.

Grâce au seul vapotage 18.000 personnes ont pu, en Angleterre, arrêter de fumer du tabac, résume la BBC: “E-cigarettes ‘help more smokers quit’”. Certes les auteurs du BMJ  restent prudents quant à un lien de causalité entre vapotage et arrêt du tabac. Pour autant le Pr Robert West, coauteur de l’étude commente en ces termes : « l’Angleterre est souvent pointée du doigt comme étant trop positive dans son attitude vis-à-vis des e-cigarettes. Ces nouvelles données suggèrent que notre approche plutôt libérale est probablement justifiée ».

Les auteurs prennent soin de souligner qu’un traitement médicamenteux associé à une prise en charge professionnelle dans l’un des (remarquables) « Stop smoking services » du pays serait trois fois plus efficace pour arrêter le tabac. Le pragmatisme voudrait que l’on parvienne à encourager les fumeurs à associer ces deux approches pour parvenir aux meilleurs résultats.

Obstination ministérielle

Conjointement à l’étude du BMJ une « revue Cochrane » (également publiée le 13 septembre et citée par Le Quotidien du Médecin –Clémentine Wallace) parvient à la même conclusion : « Electronic cigarettes for smoking cessation ». Les auteurs de la revue Cochrane signalent notamment ‘absence d’effets secondaires importants à deux ans – les complications majeures rapportées concernant principalement des irritations de la bouche et de la gorge.

Ce sont là des données scientifiques, officielles, mises à la portée de tous. Elles viennent conforter les tenants d’une politique de réduction massive des risques que Marisol Touraine se refuse obstinément à prendre en compte. D’où la nécessité de ne pas se lasser.

A demain

Essai clinique de Rennes: que savait Paris ? Les experts britanniques réclament la levée du secret

Bonjour

Rien de rassurant. L’affaire de l’essai clinique mortel de Rennes éclaire d’un jour nouveau (potentiellement inquiétant)  le rôle de  l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et les rapports que peut entretenir cette puissante institution avec le cabinet de la ministre en charge de la Santé.  Le décryptage des évènements est en cours mais, d’ores et déjà, une question doit être soulevée : quand (et par qui) les autorités sanitaires françaises ont-elles  été tenues informées de ce qui se passait à Rennes ? Plus généralement que savaient-elles de cet essai clinique mené pour le compte d’une firme pharmaceutique portugaise (Bial) et pour lequel elles avaient donné leur feu vert ?

Euphémisme menaçant

Les déclarations de Marisol Touraine sur ce sujet ne manquent pas de surprendre pour ne pas dire d’inquiéter. La ministre de la Santé a révélé (RTL, 18 janvier) n’avoir eu connaissance de l’accident que le jeudi 14 janvier, soit quatre jours après l’hospitalisation du premier volontaire malade (aujourd’hui décédé) – hospitalisation bientôt suivie de celle de cinq autres volontaires, tous participant au même essai. C’était là, d’emblée une situation inédite qui est rapidement devenue sans précédent. « Une alerte plus rapide aurait été appréciée » a ajouté Mme Touraine. Euphémisme, understatement ou menace ?

Des données aujourd’hui disponibles il ressort que la firme pharmaceutique a été très vite informée puis qu’elle a pris la décision d’interrompre l’essai dès le lundi 11 janvier. Quand l’ANSM a-t-elle, pour sa part, été informée ? L’a-t-elle été par la firme portugaise Bial ? Par la société Biotrial ? Par les médecins spécialistes du CHU Pontchaillou de Rennes ? Faut-il imaginer qu’en dépit du caractère d’emblée spectaculaire de cet incident aucun circuit d’alerte n’a fonctionné entre Rennes et Paris ? Si tel est bien le cas on peut raisonnablement être inquiet. Si tel n’est pas le cas pourquoi taire ce qui s’est passé ?

Communication coupée

Ces questions renvoient à la grosse boulette politico-médiatique cannabinoïdesque à laquelle a donné lieu cette affaire dans la journée du vendredi 15 janvier. Comment comprendre que Marisol Touraine n’ait pas pu, avant sa conférence de presse de l’après-midi, préciser la nature exacte d’une molécule dont l’essai clinique avait été autorisé le 26 juin 2015 par l’ANSM (et avait reçu un avis favorable du Comité de Protection des Personnes Ouest VI – Brest le 3 juillet suivant) ? Et pourquoi la communication de l’ANSM avec la presse a-t-elle été brutalement coupée le 15 janvier alors qu’elle était encore ouverte la veille dans la soirée comme peut en témoigner l’Agence de Presse Médicale (APM) ?

Ces mêmes questions doivent aussi être resituées à la lumière de plusieurs informations dont certaines données aujourd’hui mardi 19 janvier par Le Figaro. A commencer par l’absence de soutien de l’Agence européenne du médicament (EMA) vis-à-vis de la France « Vendredi 15 janvier, l’EMA a envoyé un mail confidentiel laconique en interne. En substance: l’Europe n’a rien à voir dans cet essai clinique, il ne concerne que la France et la responsabilité de son autorisation incombe à l’ANSM » écrit le quotidien du boulevard Haussmann.

Présence de femmes

De nombreux experts s’interrogent sur le protocole de la firme Bial (propriétaire de la molécule) mi en œuvre par l’entreprise Biotrial et validé par l’ANSM. C’est le nombre de volontaires testés qui les trouble. Quatre-vingt-dix personnes pour un essai de phase I n’est pas dans les usages, la méthodologie habituelle étant de dix à vingt personnes. Interrogations encore avec le recours au placebo, procédure également inhabituelle. « Question, toujours: la présence des femmes dans l’essai, écrit Le Figaro. Biotrial les recrutait entre 18 et 55 ans, donc en âge de procréer pour une partie d’entre elles, ce que les essais cliniques ne font généralement pas. «On ne prend pas de femmes normalement pour ces essais. D’abord à cause des cycles puis à cause d’une grossesse débutante que l’on n’aura pas décelée», explique un chercheur. Biotrial assure avoir procédé à des tests de grossesse deux jours avant la première administration du produit. »

Tout se passe comme si on avait voulu « brûler les étapes ». Une impression que renforce le profil poly-pathologies  de la molécule Bia 10-2474. «Nous n’avons pas encore beaucoup d’informations sur le composé Bia 10-2474 mais nous savons que d’autres inhibiteurs de FAAH (fatty acid amide hydrolase) chimiquement différents ont passé avec succès les tests de sécurité lors des essais chez l’homme», a expliqué au Figaro le Pr Daniele Piomelli, spécialiste de neurobiologie, de pharmacologie et de chimie biologique à l’université de Californie  – un spécialiste qui dit avoir été stupéfait par la nouvelle de l’accident survenu à Rennes.

Le Figaro :

« Le Bia 10-2474 fait partie d’une nouvelle famille chimique qui a rapidement enthousiasmé les chercheurs, celle des inhibiteurs de la FAAH.  Entre 2009 et 2014, de nombreux laboratoires ont déposé des brevets pour protéger ‘’leur’’ inhibiteur de FAAH: Sanofi, Pfizer, Merck, Johnson & Johnson, Amgen, Abbott, etc. Une famille de médicaments à qui l’on prêtait à leur naissance des vertus quasi miraculeuses. Pour l’instant, les résultats obtenus avec les divers inhibiteurs de FAAH pèchent plutôt par leur manque d’efficacité … 

« Dans la demande provisoire américaine déposée le 24 juillet 2012, juste un an avant la demande de brevet international, le laboratoire Bial envisageait l’utilisation du composé dans le traitement ou la prévention de pas moins de 41 maladies! De l’obésité à la douleur en passant par l’hypertension, l’épilepsie, le glaucome, la neurotoxicité, la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques, l’anxiété, la dépression, les nausées, l’asthme, l’arthrose… »

Irritations britanniques

Pour sa part Marisol Touraine a, le 15 janvier déclaré : « Cette molécule vise à traiter les troubles de l’humeur et de l’anxiété, et les troubles moteurs liés à des maladies neurodégénératives. A ce stade, les indications d’un médicament restent très générales ». Ce qui n’est pas toujours vrai.

Plus généralement on ne peut manquer d’être surpris par le silence médiatique quasi général des spécialistes français du sujet – silence qui contraste avec les nombreuses réactions de leurs homologues britanniques 1. Les autorités sanitaires françaises doivent aussi compter avec la demande, urgente, publiée dans le British Medical Journal, pour que les détails scientifiques et médicaux de cette affaire soient rendus publics 2. Qui, en France, répondra à cette demande britannique ?

A demain

1 Voir ici:  “Expert reaction to French drug trial – reports of one patient dying and five others in hospital and of the Paris prosecutor’s office having opened an investigation into what happened

2 “Details of French trial must be released urgently, say UK experts BMJ 2016; 352 doi: http://dx.doi.org/10.1136/bmj.i319 (Published 18 January 2016)

On lira aussi un autre regard étranger dans Nature:  Scientists in the dark after French clinical trial proves fatal”  ( Declan Butler  & Ewen Callaway)

«Spectre 007» : James Bond ne boit plus en public. Le risque alcoolique est en coulisse

Bonjour

Souvenons-nous. C’était quelques jours avant le vendredi 13. Au moment précis où la loi Evin risquait d’être détricotée, on nous annonçait pour 007 Spectre, vingt-quatrième film officiel de la saga Bond, des raz de marée d’une vodka franco-polonaise et la présence d’un très grand cru, «classé A», de Saint-Émilion. Sans oublier, pour la route, le cocktail semi-italien shaker sans cuillère, une bière industrielle d’Europe du nord et un effervescent champenois de derrière les fagots.

L’outrage serait manifeste et le délit constitué. Nous attendions la réaction de l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie, cette Anpaa qui, au nom des pouvoirs publics et de la loi Evin, n’a pas craint d’attaquer devant les tribunaux français le whisky écossais demi-genre Monkey Shoulder (triple malt) et son marketing sans vergogne.

Albion la perfide

Mais la perfidie d’Albion est décidément sans nom: Spectre, qui engrange déjà de considérables recettes, a cette fois fait une croix sur les ivresses alcooliques, à l’écran du moins. Avec une quadruple dose d’humour en prime. L’ouverture mexicaine, somptueuse, avec un cigare entre les mâchoires d’un squelette; le cocktail sans alcool et multivitaminé servi par le barman d’une clinique autrichienne; l’interdiction faire à Léa Seydoux de toucher au Vodkini tassé de la voiture-restaurant du train du désert; le dernier verre (de champagne) du condamné refusé par Bond avant de pénétrer dans le repaire d’Ernst Stavro Blofeld.

Hors l’humour, comment comprendre cet assassinat d’une poule aux œufs d’or? Il reste les montres bien sûr, celles qui signent la réussite d’un homme, et les bolides, qui l’aident à séduire. Idem pour les armes. Mais pourquoi cette croix sur l’alcool? On peut y voir un chemin vers la rédemption. Ou un nouveau piège, capitaliste et publicitaire.

Jules Maigret et San Antonio

James Bond et l’ivresse alcoolique, c’est déjà une très vieille et riche histoire. Chacun sait, depuis Jules Maigret, que l’alcoolisme de l’officier de police judiciaire est un grand classique. Sherlock Holmes et les opiacés avaient ouvert une autre voie, plus spécifiquement britannique. Suivirent d’innombrables polars et, bien évidemment, l’œuvre de Frédéric Dard. Les héros sont aussi victimes d’autres addictions, sexuelles notamment (Maigret et Holmes exceptés). Ces assuétudes aident à l’identification et potentialisent les prises de risque. Mais quand Maigret se contentait de Vouvray, de Sancerre, de demis de bière et de quelques fines, 007 devient le symbole de son époque: toujours au service de sa Gracieuse Majesté, l’agent secret devient, à l’écran, un agent publicitaire.

L’inflation, on le sait, est une règle des séries, et les spécialistes de Bond observent une augmentation considérable de l’éventail et du volume de ses consommations.

Mad Men, série tragique

 Les onze «unités» de Sean Connery dans Dr No (1962) sont depuis longtemps dépassées. Oubliée l’abstinence relative de Roger Moore (L’Homme au pistolet d’or) depuis les multidoses absorbées par Daniel Craig. Des études médicales ont été menées, montrant le degré de la pente vers la dépendance de l’agent 007. Et, de ce point de vue, les tremblements deSkyfall témoignaient de l’approche de la fin (ou de l’urgence d’une cure). Il faut, sur ce thème, se reporter à la minutieuse enquête de trois médecins britanniques, publiée dans le British Medical Journal sous le titre «Were James Bond’s drinks shaken because of alcohol induced tremor?».

On pourrait certes ne voir là, comme dans Mad Men, qu’un formidable ressort tragique: mais jusqu’où vont-ils pouvoir aller dans leur alcoolo-tabagisme? Tel n’est pas vraiment le cas avec 007. Là où la série américaine met en abyme, Bond est avant tout un héros du placement de produits. Si James succombe de plus en plus tôt aux alcools forts, aux spiritueux (et à la bière), c’est moins à cause de sa dépendance que de l’appétit des producteurs pour les sponsors (et réciproquement). Avec une nuance de taille: à la différence des montres et des bolides du héros, ses boissons alcooliques sont à la portée de toutes les bourses. Et les étiquettes se bousculent pour être présentes au bar, comme en témoigne le magazine britannique spécialisé en marketing The Grocer.

Ces dernierss mois, un teasing sans nuances annonçait la passion de 007 pour une vodka polonaise de luxe (300 euros les 6 litres). Une boisson dite d’exception (distribuée par LVMH) –une vodka qui était «heureuse de collaborer avec EON Productions, Albert R. Broccoli, Metro-Goldwyn-Mayer Studios et Sony Pictures Entertainment» pour assurer la promotion de Spectre. Une collaboration qui comprenait des bouteilles collector et une campagne de publicité mondiale. La potentialisation, expliquait-on, de la sophistication et de la cool attitude: «Excellent Choice, Mr Bond!». Une initiative que l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie confie ne pas pouvoir attaquer. Au motif, notamment, que le site est en «.com» et que le texte est en anglais.

Fin d’un cycle

Il existe aussi, pour spécialistes avertis, un autre clin d’œil dans Spectre. C’est dans la voiture restaurant du train du désert. On peut voir, pendant une demi-seconde, la moitié d’une étiquette (millésime invisible) de Château Angélus. Soit le vin d’un domaine bordelais qui doit son nom à la situation de son vignoble: les ouvriers agricoles peuvent y entendre sonner les clochers de l’Angélus des trois églises environnantes, la chapelle de Mazerat, l’église de Saint-Martin-de-Mazerat et celle de Saint-Émilion.

Placement de marque? «Nullement, explique à Slate.fr la fille de M. Hubert de Boüard de Laforest, aujourd’hui à le tête de ce prestigieux domaine (trente-neuf hectares de merlot et de cabernet franc). Nous sommes amis avec Barbara Broccoli et Michael G. Wilson (co-producteurs du film) et il n’est ici aucunement question d’argent entre nous. Nous sommes très heureux de cet échange.»

Avant les terrasses

Rien ne permet d’affirmer que cette présence aura un impact notable sur les ventes, mais c’est bien le seul cas. C’est ainsi que Spectre marque la fin d’un cycle, et que Daniel Craig nous quitte au moment précis où les marques d’alcool «signées Bond» disparaissent des écrans de cinémas pour mieux envahir ceux des tablettes. C’est aussi le moment où, en France, un lobbying transpolitique est sur le point de parvenir à détricoter un pan entier de la loi Evin. Il s’agit, en substance, de permettre aux journalistes de ne plus être corsetés dans leurs écrits sur le tourisme associé à certaines boissons alcooliques –en attendant les films en faisant la promotion? «Une catastrophe», selon la ministre de la Santé Marisol Touraine.

Catastrophe ? C’était avant le vendredi 13. Avant les terrasses.

A demain

Une version de ce texte a initialement été publié sur Slate.fr : « Claude Evin a-t-il eu raison de James Bond ? »