« La photo du petit Eylan mort sur une plage » ; les lumières de Maylis de Kerangal

 Bonjour

Eylan. La mémoire est là. Et, avec elle, comme un remords qui n’en est pas vraiment un. C’est un méchant abcès collectif et viral qui n’est toujours pas vidé – et nous sentons sa présence à la lecture du long et passionnant entretien accordé par Maylis de Kerangal au Journal du Dimanche (sur abonnement). Des propos recueillis par Marie-Laure Delorme. L’auteur de Réparer les vivants (310.000 exemplaires et onze prix littéraires) sera de retour, dans quelques jours, en vitrine avec  A ce stade de la nuit (Collection Minimales/Verticales, Gallimard). Soixante dix pages, 7,50 euros.Laissons ce que l’on nous raconte de cet opuscule (1), et écoutons un instant l’auteure.

« Je ne vais pas m’improviser femme politique et j’ai conscience de vivre de manière privilégiée. Il ne s’agit pas de capter de façon utilitariste un combat. Le travail de l’écrivain peut être de considérer la honte politique par le biais du langage. C’est un texte qui est profil bas par rapport à ce que pourrait être une position insurgée. J’ai voulu regarder Lampedusa à travers mon métier d’écrivain. La justesse du geste politique passe par un travail d’écriture et par un rapport au langage »

Honte politique et langage

Soulignons : Le travail de l’écrivain peut être de considérer la honte politique par le biais du langage. Ce peut aussi, parfois, être le travail du journaliste.

« Est-il difficile pour un écrivain aujourd’hui de ne pas être tiré vers le people et le politique?

– La vraie question est celle du temps à conserver pour le travail de l’écriture de la fiction. Face aux sollicitations, il est important de savoir où l’on place son narcissisme et jusqu’où on veut accompagner un livre. Pour le reste, je n’ai même pas besoin d’y faire attention car cela n’entre ni dans ma pratique ni dans ma discipline. Il y a une fatigue de l’opinionisme des écrivains et des intellectuels. Ils délivrent des opinions et nous sommes saturés d’opinions. Il y a des concours d’indignation qui regardent aussi vers de l’utilitarisme médiatique.

Je ne cherche pas à me distinguer du flot de commentaires et de chagrins sur la crise des migrants. Encore une fois, mon outil, c’est le langage et mon geste, c’est la littérature. Je recherche sur les migrants des données concrètes (chiffres, infographies, tableaux, procédures…) résorbant des réalités et non pas de l’opinion. Dire cela n’est pas une manière de me dérober, mais de prendre une place juste en tant qu’écrivain. »

Transplantation cardiaque

Mme de Kerangal nous avait quelque peu surpris avec son épopée d’une transplantation cardiaque (Réparer les vivants. Editions Gallimard). Un hymne à une nouvelle fraternité, charnelle et anonyme. Aujourd’hui, soit un mois plus tard, elle revient dans le JdD sur le retentissement mondial et instantané  de la « photo du petit Eylan mort sur une plage de Bodrum » et sur la dictature hypnotisante de l’émotion. (2) Et elle nous éclaire sur cette commotion collective dont nous ne sommes toujours pas revenus :

« C’est la force de l’incarnation. Un cadre est mis sur la réalité et il n’y a plus de filtre. On est submergés par toute la tristesse du monde face à la photo du corps d’un petit garçon mort sur un rivage. Cette image-là est à rebours du spectaculaire par son silence. Elle raconte le calme de la catastrophe. Elle ne possède pas les attributs de la violence et de la pauvreté tels qu’on les voit habituellement dans les médias (…) Je me sens partie prenante des grandes émotions collectives tout en étant consciente qu’il est difficile d’y trouver une intelligibilité : qu’est-ce que je vois et qu’est-ce que j’en fais ? »

Combien sommes-nous, dans ce cas ? Et que faisons-nous ?

A demain

(1) Voici ce qu’en dit Gallimard : « Lampedusa. Une nuit d’octobre 2013, une femme entend à la radio ce nom aux résonances multiples. Il fait rejaillir en elle la figure de Burt Lancaster – héros du Guépard de Visconti et du Swimmer de Frank Perry – puis, comme par ressac, la fin de règne de l’aristocratie sicilienne en écho à ce drame méditerranéen : le naufrage d’un bateau de migrants. 

Écrit à la première personne, cet intense récit sonde un nom propre et ravive, dans son sillage, un imaginaire traversé de films aimés, de paysages familiers, de lectures nomades, d’écrits antérieurs. Lampedusa, île de littérature et de cinéma devenue l’épicentre d’une tragédie humaine. De l’inhospitalité européenne aussi.

 Entre méditation nocturne et art poétique À ce stade de la nuit est un jalon majeur dans le parcours littéraire de Maylis de Kerangal. »

(2) Sur ce même thème on se reportera à  «Une image de marque – l’empressement à exhiber la photo de l’enfant syrien mort sur une plage en une de tous les journaux a annulé toute réflexion» de Dork Zabunyan dans le numéro d’octobre des Cahiers du cinéma.