Gilets Jaunes : petites colères montantes de la France dépendante «des clopes et du diesel» 

Bonjour

En 2019, c’est promis, des sociologues nous éclairerons enfin sur les véritables racines du phénomène étrange que nous traversons. Sur cette colère multiforme, ces violences, cette détestation soudaine d’un président hier adoré, cette fracture d’une France qui ne se reconnaît plus. Et restera un chapelet de mots : « jactance », « carabistouilles », « moratoire », « entourloupe », « intelligence et subtilité », « mabouls ». Un chapelet auquel il faudra ajouter « clopes et diesel ».

Ce fut un mot de Griveaux voulant salir Wauquiez. Benjamin-Blaise Griveaux, 41 ans, est porte-parole macronien du gouvernement. Laurent Wauquiez, 43 ans est  président de Les Républicains (LR).

Benjamin-Blaise Griveaux au JDD: «Wauquiez, c’est le candidat des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel.» Uns saillie méprisante analysée par David Desgouilles 1 dans Le Figaro : « Le mépris sidérant de Griveaux pour les «gars qui fument des clopes et roulent au diesel » (Paul Sugy).

« Si j’étais un député LREM de province, je maudirais Benjamin Griveaux. Voilà qui renforce en effet cette impression de mépris des villes-monde pour tout ce qui ne vit pas dans une grande métropole (…) Il y a un an, Emmanuel Macron déplorait en des termes outranciers le manque de mobilité d’ouvriers creusois qui auraient pu trouver du travail à deux heures de route (…) Le sujet est inflammable (…) Emmanuel Macron aurait tort de traiter ce dernier par le mépris et d’y appliquer la vision binaire ‘’progressistes contre nationalistes’’. Car, même s’il n’a pas enregistré des scores faramineux lors du premier tour de la présidentielle dans cette France périphérique, il risquerait de s’y faire complètement haïr, tant la problématique de la voiture y est centrale. »

« Si Laurent Wauquiez était le candidat des gens qui roulent au diesel (je laisse de côté l’aspect moralisateur sur le tabac), il ne serait pas loin de l’Élysée. Or, la sociologie électorale de LR, ce n’est pas les ouvriers et employés qui vont au boulot chaque jour et doivent emprunter leur véhicule diesel, c’est plutôt les retraités qui roulent peu (…) Cette France-là a besoin de protection, pas de diminution à la hache des effectifs des services publics. Mais peut-être Benjamin Griveaux souhaite-t-il par cette pression décourager Wauquiez d’aller à la conquête de cet électorat-là. Et laisser ce dernier au RN, validant le clivage mortifère progressistes-nationalistes dans lequel il souhaite enfermer la vie politique française. »

Sur la ligne de grande banlieue Paris/Meaux/Château-Thierry,

Voilà pour le diesel. Et les « clopes » ? Un symptôme édifiant des clivages du pays et des révoltes montantes nous est donné par  France Bleu Paris (Louis-Valentin Lopez). « Des mégots écrasés sur le sol, des paquets vides … Ce n’est pas un fumoir, mais le dernier wagon de la ligne P du Transilien reliant Paris à Château-Thierry dans l’Aisne. Malgré le renforcement des contrôleurs, les ‘’wagons fumeurs’’  ne sont pas en voie de disparition.

« On a beau être une grande entreprise publique de transports … On a beau avoir appliqué, scrupuleusement et avant la lettre, l’interdiction de fumer dans les lieux publics … On a beau avoir des agents de sûreté ferroviaire qui patrouillent régulièrement, écrivait il y a deux ans le site des buralistes français. Et bien, sur la ligne de grande banlieue Paris/Meaux/Château-Thierry, le wagon de queue est squatté régulièrement par des jeunes qui, par provocation ou non, trouvent cela normal d’y fumer … Les PV, ils s’en moquent et les opérations anti-fumeurs aussi. »

 Deux ans plus tard les contrôleurs franciliens ont  la ligne P en ligne de mire. Mercredi 19 décembre, une opération de contrôle a été menée mobilisant pas moins d’une soixantaine d’agents de la Sûreté ferroviaire ainsi qu’une dizaine de policiers municipaux et nationaux. En trois heures, 51 procès-verbaux ont été dressés avec pour motif : « violation de l’interdiction de fumer ».

« Les passagers connaissent les risques encourus ainsi que le prix de l’amende (68 euros), mais ils ont appris à esquiver les contrôles, rapporte France Bleu. Depuis 2017, la tâche s’est compliquée pour les fraudeurs : « nos agents de la sûreté ferroviaire peuvent verbaliser, faire descendre les passagers du train », signale Christophe Lallot, directeur adjoint de la zone Sûreté Ile-de-France Nord-Est. Des agents en civil peuvent être présents et contrôler dans les gares. Pour autant, ils ‘’ont besoin des services de police pour finaliser les procès-verbaux ou encore sécuriser les adresses’’. Cette année sur la ligne P, plus de 1 600 procès-verbaux ont été dressés, dont presque 700 pour violation de l’interdiction de fumer. »

 La France des clopes et du diesel ? On peut le dire autrement : la France dépendante du tabac et des carburants.

A demain

@jynau

1 Chroniqueur à Causeur et au Figaro Vox, David Desgouilles signe aussi des billets d’humeur dans le Figaro Magazine. Il a publié en juin 2015 « Le Bruit de la douche », aux éditions Michalon. Puis « Dérapage » (éd du Rocher 2017) A paraître « Les vaincus » (éd du Rocher 2019). Présentation de « Dérapage » :

« Lors d’un débat télévisé, le chroniqueur Stéphane Letourneur, croyant son micro coupé, adresse une remarque graveleuse à une femme politique. Cruelle erreur ! La meute des internautes se déchaîne, il devient l’homme à abattre sur les réseaux sociaux. Quelques jours plus tard, Nicolas Sarkozy est victime d’un enlèvement, alors qu’il fait du vélo dans la montagne varoise.

 « Une actu chassant l’autre, l’annonce du kidnapping de l’ancien Président tourne en boucle sur les chaînes d’info. Une aubaine pour Letourneur, enfin délivré de la traque dont il était la cible, et qui a trouvé refuge dans un petit village jurassien. Mais le calme ne dure pas… Quel est ce groupe de personnes au comportement étrange installé dans la propriété voisine ? Pourquoi semblent-ils si méfiants ? Quel rôle joue Pauline, consœur  journaliste de Letourneur ? Une politique-fiction haletante et magistralement orchestrée. »

 

 

 

Demain les personnes prostituées seront sauvées. Contre leur gré, si besoin est

 On a connu Mme Agacinski plus convaincante quant aux relations entre le droit et l’usage de son corps. Où situer l’entretien qu’elle accorde au Monde sur la pénalisation des clients des personnes prostituées ? Est-il de gauche ?

Sylviane Agacisnki postule que se livrer à la prostitution c’est être coupable de servitude volontaire. Toutes les personnes prostituées sont-elles des esclaves qui s’ignorent ? Après Mme Agacinski il faut lire Mr de La Boétie

Dans cinq jours l’Assemblée nationale commencera à examiner une proposition de loi pénalisant (1500 euros, récidive 3000) les personnes établissant des relations marchandes avec des personnes se prostituant.     

Sylviane Agacinski, 68 ans, est une philosophe qui soutient pleinement la proposition de loi socialiste visant, notamment, à sanctionner les clients de prostituées ; proposition de loi qu’une commission spéciale de l’Assemblée nationale a adoptée le mardi 19 novembre.

Candides

Ainsi à l’approche de l’examen de la proposition par les députés le paysage philosophique s’éclaircit.  De la même manière que sa consœur Elisabeth Badinter vient d’en prononcer le réquisitoire (mémoire-blog) Mme Agacinski expose aujourd’hui dans les colonnes du Monde son mémoire en défense. Un néo-Candide aurait hier encore imaginé que tout ou presque réunissait ces deux femmes philosophes – à commencer par les attaches politiques ancrées à gauche. Le même conclurait aujourd’hui est que tout ou presque oppose Mmes  Agacinski et Badinter sur le droit confronté à certains usages, problématiques, pouvant ou non être faits  des corps humains.

Latin

Cette opposition franche et aigue a commencé à se cristalliser clairement il y a trois ans – c’était à propos de la question des mères porteuses, comme nous commencions alors à le rapporter sur Slate.fr  Et encore il y a un an ici même (mémoire-blog). Rien, depuis, ne s’est vraiment arrangé. Les grands naïfs découvrent  que les féminismes ne parlent pas d’une seule voix. Et qu’elles peuvent se déchirer, comme sur la GPA. Résumons : certaines y voient une possible et nouvelle forme de solidarité entre femmes (Mme Badinter) quand d’autres (Mme Agacinski) dénoncent avec une solide violence l’une des pires aliénations modernes.

Il en va de même aujourd’hui avec la pénalisation du recours à la prostitution. Mme Badinter (épouse d’un ancien garde des Sceaux) dénonce la proposition de loi socialiste.  La seconde (compagne d’un ancien Premier ministre) la soutient. Comment ne pas y perdre son latin ? Peut-être en continuant à décrypter patiemment les écrits des deux camps.

Rigolos (343)

Dans Le Monde d’aujourd’hui Mme Agacinski ne témoigne pas la distance qu’avait, hier, sa consœur en philosophie. Elle semble avoir perdu en  sérénité.  Interrogée sur une assez triste pétition masculine amplifiée par Causeur et qui fait grand bruit à Saint-Germain-des-Prés (et beaucoup de publicité gratuite pour le nouveau Lui qui fut jadis un mensuel de l’homme moderne) répond :

« Les 343 rigolos qui se sentent menacés dans leur virilité s’ils ne peuvent plus se payer une  » pute « , comme ils disent, devraient faire le trottoir pendant quelque temps, cela les aiderait peut-être à réfléchir. »

Mme Badinter répondait  hier :

« C’était une intervention nécessaire, car je suis frappée du silence des hommes dans ce débat. Deux catégories d’individus ne s’expriment pas : les hommes, prochaines cibles de la loi, et les prostituées. La forme était contestable. Mais je n’ai pas de critiques sur le fond. »

Servitudes

Mme Agacinski juge que face à ceux qui réclament la légalisation du « travail du sexe » et la dépénalisation du proxénétisme (comme le Strass Syndicat du travail sexuel )  il faut  réaffirmer haut et fort que la prostitution est « une servitude archaïque qu’il faut faire reculer ».

Elle poursuit : « Il ne s’agit pas de savoir s’il est bien, moralement, de se vendre, mais s’il est légitime de prétendre acheter un corps, et donc de mettre fin à la vieille hypocrisie bourgeoise qui condamnait les  » filles publiques  » et protégeait leurs clients. Ce qui est en cause, c’est l’organisation du marché du sexe, avec ses producteurs (trafiquants et proxénètes), ses marchandises (les personnes prostituées) et ses consommateurs (les clients). Partout, dans la société, la sexualité est exclue des services, et chacun a droit à son intimité. Seul le corps prostitué perd ce droit, en tant qu’il est mis à disposition d’un public payant. »

Sans doute. Mais que répondre à ceux (à celles) qui estiment avoir un droit : celui de se prostituer ? Ce droit existe-t-il ? Et si tel n’est pas le cas, pourquoi ?

Sophismes

« On a appris, il me semble, à se méfier des sophismes sur le  » libre choix « , répond la philosophe. On a vu des esclaves qui voulaient le rester, on voit des travailleurs clandestins qui  » choisissent  » de travailler dans des caves douze heures par jour, ou des femmes qui  » choisissent  » de porter le voile intégral. La  » liberté  » de se laisser asservir est une contradiction dans les termes. Les lois sont faites pour définir les relations sociales justes et équitables, pour garantir la liberté, la dignité et la santé de chacun, et non pour abandonner les plus pauvres à l’emprise de l’argent sur leurs vies. »

Guillemets

Les guillemets sont ici bien utiles.  Un sophisme peut en cacher un autre. Mme Badinter nous dit que quand une personne prostituée affirme qu’elle agit ainsi « librement » on dit qu’elle « ment », qu’elle « couvre son proxénète ». Ou qu’elle n’a pas conscience du fait qu’elle n’agit pas librement. « Ce sont les seuls êtres humains qui n’ont pas le droit à la parole » nous dit encore Mme Badinter. Non pas que la prostituée ne parle pas mais parce que l’on ne peut pas la croire.

Chairs et mythes

Tout se passe ainsi comme si louant sa chair au plaisir (sans en prendre ou en en prenant) elle perdait la conscience d’elle-même.  Les mythes peuvent-ils nous aider à comprendre ?  Sinon il faudra reprendre les cours sur la servitude volontaire et le fameux ouvrage de M. Etienne de La Boétie. Rien n’a mieux été écrit que son Discours de la servitude volontaire (1549). Il date  d’hier. Et, décidément, il ne vieillit guère.