Images vidéo à l’attention des médecins, des pharmaciens et de celles et ceux qui ne le sont pas

Bonjour,

Pas de grandes phrases. Il s’agit ici de nos allergies depuis 2010. Plus précisément de l’image réfléchie de nos allergies via les ventes de médicaments prescrits contre ces souffrances humaines – des manifestations nées de la tendance spontanées de certains végétaux à vouloir se reproduire quoi qu’il nous en coûte.

Pollens

Ceci est une initiative privée. Regardez et vous comprendrez :

https://www.youtube.com/watch?v=VkqRELtK3s8&feature=youtu.be

On en saura un peu plus en lisant ceci ou en allant sur Slate.fr.

Interdits de  notre Assurance maladie

Regardez à nouveau. Et imaginez maintenant tout ce qui pourrait-être fait dans le domaine du médicament, de la médecine et de la santé publique. Bien évidemment il faudrait pour cela que notre Assurance-maladie en finisse avec ses interdits. Et que le gouvernement (actuellement de gauche) s’intéresse à la dimension révolutionnaire de l’Open Data. Cela viendra. Nous y reviendrons.

A demain

 

Motus sur l’addiction médicamenteuse sans ordonnances

Une étude officielle éclaire d’un jour sombre ce que peut être, en France, l’auto-dépendance aux médicaments. Elle  est publiée dans le plus grand silence (1).

Les fabricants, l’Ansm et les pharmaciens-distributeurs sont aux abonnés absents. Aucun responsable. Que des victimes-consommatrices.

Tout ce qui peut s’acheter sans ordonnance en pharmacie n’est pas sans danger. Ouvrons la porte. Laissons de côté les rayons coûteux et envahissants de la « para ».  Il existe également ici  toute une gamme de médicaments  qui ont de solides propriétés psycho-actives ; des caractéristiques  qui peuvent conduire à des abus et à une forme de dépendance pharmacologique.

Parmi eux des antalgiques associés à de la codéine, ou encore des médicaments de la classe dite des antihistaminiques H1. Bien connu des industriels du médicament comme des pharmaciens d’officine ce phénomène de mésusage et de dépendance n’est  pour l’essentiel pas chiffré. Il se situe dans la « zone grise » de la réalité médicamenteuse –une zone que personne, pas même les pouvoirs publics en charge de la sécurité sanitaire, ne cherche véritablement à éclairer.

L’argent de la MILDT

Une équipe de cinq pharmacologues et épidémiologistes français a voulu en savoir un peu plus. Elle vient de lever une partie du voile de cette inquiétante réalité cachée. Dirigée par le Pr Anne Roussin (centre d’addictovigilance, CHU de Toulouse, Insem) cette équipe vient de publier ses résultats dans la revue PLoS ONE.  Ce travail a été financé par la Mission Interministérielle de la Lutte contre les Drogues et Toxicomanies (MILDT) en liaison avec l’Agence nationale de sécurité du médicament (Ansm). Les auteurs déclarent n’avoir ici aucun conflit d’intérêt.

En France les spécialités associant un antalgique à de la codéine peuvent être achetées en pharmacie sans que le client  présente d’ordonnances médicales.  Treize spécialités différentes  peuvent ainsi être acquises sans limitation dans le temps (et sans remboursement). Elles se situent toutefois derrière le comptoir de l’officine ; aussi l’acheteur doit-il la demander au pharmacien ou à l’un des ses assistants.

Succès du paracétamol

Les antihistaminiques H1 étudiés comportent différents principe actifs ( alimemazine , chorphenamine, dimenhydrinate,  doxylamine, oxomemazine, pheniramine et promethazine).  Parmi eux seuls trois (alimemazine, doxylamine et promethazine) comportent des recommandations  d’utilisation très limitées dans le temps pour le traitement d’insomnies chez l’adulte dans le contexte d’automédication. Le paracétamol (médicament le plus prescrit en France)  peut, lui aussi, être acquis librement.

Les chercheurs ont mené leurs recherches grâce à la participation de  cent quarante-cinq pharmacies réparties sur l’ensemble du territoire français. Il était demandé aux pharmaciens de proposer un questionnaire aux douze premières personnes se présentant pour acheter spontanément un des médicaments des deux classes visées (paracétamol associé à de la codéine ou antihistaminiques H1). Le « groupe témoin » de l’étude  était constitué  des clients venant simplement acheter du paracétamol. Au total neuf cent-quinze questionnaires ont été distribués.

Plus de six mois sous doxylamine

Il apparaît au final que les niveaux de mésusage et de dépendance chez les consommateurs sont élevés pour les deux types de médicaments retenus dans l’étude. Les auteurs ont notamment observés que près des trois-quarts des consommateurs de doxylamine  (Donormyl, Lidène, Noctyl) le prenaient quotidiennement et près des deux-tiers depuis plus de six mois. Or la durée recommandée spécifiée sur la notice est inférieure à cinq jours (pour des insomnies occasionnelles). Pour les antalgiques codéinés, prés d’un consommateur sur cinq consommait ce type de médicament quotidiennement et ce, là encore, depuis plus de six mois – principalement pour des céphalées chroniques.

« Une dépendance s’installe effectivement chez de nombreux utilisateurs. Cela pose plusieurs problèmes. D’abord, l’efficacité des antihistaminiques sédatifs a été évaluée sur du court terme et rien ne garantit leur efficacité au-delà de quelques jours ou quelques semaines » explique le Pr Anne Roussin. Pour cette spécialiste la situation est d’autant plus paradoxale que l’on sait que l’abus ou l’usage persistant d’antalgiques codéinés  contribue à l’installation de céphalées quotidiennes chroniques. « Par ailleurs, ces deux types de médicaments entrainent des problèmes de vigilance, ajoute-t-elle. Ces prises prolongées posent donc la question d’un risque accru d’accidents de la route ou d’accidents de la vie quotidienne ».

Reparlons Néo-Codion

Un célèbre médicament n’est pas pris en compte dans cette étude le cas du le cas du Néo-Codion®  , parfois présenté comme la méthadone des pauvres. Ce grand témoin de l’histoire de l’addiction élaboré par  les Laboratoires Bouchara-Recordati . Ce médicament contient lui aussi de la codéine (ou méthylmorphine) l’une des substances contenues dans le pavot somnifère (Papaver somniferum. C’est une version mineure de la morphine, dont elle ne partagerait pas les puissants effets d’attraction et d’accoutumance. Officiellement les Néo Codion est  « préconisé pour calmer les toux sèches d’irritation chez l’adulte ». Un comprimé contient 15 mg de codéine base. Conseil : ne pas dépasser 120 mg par jour. Parmi ses effets secondaires, la codéine peut produire un état général de somnolence. Elle peut également induire une sorte d’état d’euphorie assez caractéristique des opiacés.

En juillet dernier  le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (PRAC) de l’Agence européenne du médicament (EMA) lançait une alerte. Objectif : limiter l’utilisation de la codéine pour la prise en charge de la douleur chez l’enfant du fait d’un risque d’insuffisance respiratoire. Ce risque accru théorique avait déjà, en pratique, été mis en évidence aux Etats-Unis avec des cas mortels. Une nouvelle évaluation menée par l’EMA faisait apparaître des cas survenus pour l’essentiel après l’ablation des amygdales – mais aussi après l’ablation des « végétations adénoïdes » (pour lutter contre la  trop bruyante apnée obstructive du sommeil).

Une seule boîte à la fois

Que représente le Néo-Codion aujourd’hui en France ? La société spécialisée Celtipharm situe les ventes sur un an à hauteur d’un peu plus de 3 millions d’unités adultes (boîtes de comprimés et flacons de sirop). Tous les spécialistes des grandes addictions savent que  la codéine est  aujourd’hui utilisée comme produit de substitution par les toxicomanes aux opiacés, au même titre que la méthadone et la buprénorphine mais de manière non encadrée –et non remboursée. Le phénomène Néo-Codion est pour l’essentiel apparu en France il y a un quart de siècle. On pouvait alors en acheter la quantité désirée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : une seule boîte est désormais autorisée. « Prix maximum conseillé : 4,5 € ». Une seule boîte à la fois.

(1) L’Inserm a publié un communiqué de presse sur cette publication. Communiqué qui, jusqu’ici, n’a guère intéressé les médias d’informations générales.

Ce billet a initialement été publié sur Slate.fr 

 

 

Baclofène en folie (+ 50% en un an). Catatonie en haut lieu.

Les prescriptions et les consommations de baclofène ne cessent de progresser en France (a) Aucun doute : ce médicament a désormais trouvé sa place dans la pharmacopée contre la dépendance aux boissons alcooliques. Mais c’est une place qui n’a toujours rien d’officiel. Situation étrange : on assiste  à une expérience à la fois sauvage, à ciel ouvert et en vrai grandeur mais sur laquelle les autorités sanitaires ne disposent d’aucune prise. Or une solution existe qui permettrait de mieux comprendre ce qui se passe précisément sur le terrain. Pourquoi n’est-elle pas expérimentée ?    

La consommation actuelle de baclofène en France ? Pour un peu on dérangerait. Poser la question auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire du médicament (ANSM) ne permet pas d’obtenir de réponse : « pas de données précises  disponibles ». Une information cependant : la prochaine publication « d’un point d’information actualisé sur le baclofène ». Auprès de l’assurance-maladie on répond avoir, en 2004, recensé 1,326 million de boîtes remboursées, tous régimes confondus. Puis avoir observé une augmentation constante jusqu’en 2,524 millions de boîtes en 2011. Mais pas de données plus précises. Et pas de données disponibles depuis.

Contacter un « opérateur privé »

S’intéresser à la consommation de baclofène en France  conduit en pratique  à contacter un « opérateur privé ». Par exemple  Celtipharm 1. Réponse immédiate de cette société :   « Baclofène :  + 47% dans les 12 derniers mois pour baclofène (LIORESAL® et génériques).  Sur le dernier cumul annuel mobile 3,9 millions d’unités ont été délivrées. C’est-à-dire du 01/03/2012 au 28 février 2013. Ce nombre est en forte augmentation (+ 46,7% en un an – par rapport à la fin février 2012). Les délivrances connaissent une forte hausse depuis le début d’année 2012. Le générique gagne en part de marché, nous a précisé  le Dr Patrick Guérin, PDG de Celtipharm. Le princeps LIORESAL®  est en recul (- 9,1% en volume) à la différence notable du Baclofene Winthrop  (+ 70,7% en volume). La baisse des délivrances de princeps (LIORESAL®) arrive à la même période que la mesure tiers-payant = générique. »

Ces précieuses données complètent celles déjà données par Celtipharm dont nous avions fait état en septembre 2012 sur ce blog. « Nos recherches sur les sorties consommateurs en pharmacie d’officines du baclofène (Lioresal ® et son générique) nous ont permis d’établir que  3,2 millions de boîtes ont été délivrées sur la période allant de septembre 2011 à la fin août 2012, nous avait alors déclaré le Dr Patrick Guérin. Ceci représente une augmentation de + 43,6% par rapport  à la période allant de septembre 2008 à fin août 2009. Mais surtout nous observons une accélération : sur les douze derniers mois la progression était de + 30,7%. En prenant comme hypothèse une dose de 80 mg par jour et par patient (dosage maximal autorisé dans l’autorisation de mise sur le marché), on peut estimer qu’en moyenne près de 39.000 patients ont été traités par le baclofène sur les douze derniers mois. »

Que font les autorités sanitaires en charge du médicament ?

 On peut donc à nouveau extrapoler en constater que le phénomène baclofène est bien loin de s’épuiser. Ce mouvement grandissant ne semble ni intéresser ni inquiéter les autorités sanitaires et tout particulièrement celles en charge du médicament. Régulièrement annoncée depuis des mois une « recommandation temporaire d’utilisation » (RTU) se fait toujours attendre.

« Il faut d’abord nous assurer de l’absence de risques importants pour les patients recevant des posologies très élevées, expliquait ces dernières semaines au Point le Pr Dominique Maraninchi, directeur général de l’ANSM C’est pourquoi nous sommes en train d’instruire un dossier de RTU.  Ce dispositif, créé par la loi de décembre 2011, permet, en l’absence d’alternative, un usage temporaire hors AMM. Il faut aussi des essais cliniques pour dire par exemple quelle est la bonne dose, quelle surveillance donner au patient, quels risques par rapport aux bénéfices attendus. Ces démarches sont en cours pour offrir un accès sécurisé et équitable aux médicaments. Le traitement de l’alcoolo-dépendance par le baclofène est un sujet très complexe, car ce produit doit être utilisé dans de bonnes conditions, par des médecins qui ont l’habitude de cette pathologie et dans le cadre d’une prise en charge globale. »

Mieux faire au service de la santé publique

 Des précautions et des délais qui ne correspondent guère à l’évolution de la situation de terrain. Ce qui pourrait à l’extrême limite se comprendre si les autorités sanitaires réunissaient et analysaient l’ensemble des données issues de ce même terrain et ce via le maillage des pharmacies d’officine et du système existant des données qu’il engrange minute après minute sur l’ensemble du territoire. Or l’accès à ces données semble comme verrouillé

 « Pour notre part nous pouvons compter des boîtes, explique le PDG de Celtipharm. Nos observations portent sur les évolution du nombre de boîtes vendues. Mais nous pourrions faire beaucoup mieux au service de la santé publique. Préciser par exemple (bien évidemment de manière totalement anonyme) quels sont les traitements associés sur chaque ordonnance ; préciser les dosages et le caractère compatible ou non des traitements associés ; la durée des traitements, le nombre des interruptions et de reprises, le nombre de nouveaux patients. »

Open data

Toutes ces données permettraient une forme de surveillance anonyme, inédite et originale d’une forme de phase IV. Le recueil de ces données est techniquement possible. Mais il est pour l’heure interdit à Celtipharm de le réaliser. « La CNIL nous a autorisé, à l’unanimité, le 8 septembre 2011 à traiter les feuilles de soin électroniques préalablement doublement anonymisées pour répondre à ces questions en temps réel ; comme on peut le voir ici souligne le Dr Guérin.  Mais depuis cette date le GIE SESAM Vitale refuse de nous confier le dispositif de décodage des codes médicaments.  Ce refus est encouragé par les fonctionnaires de la Direction de la Sécurité Sociale. Nous pouvons certes faire le décompte en direct de l’évolution des ventes des boîtes de médicaments. Mais on nous refuse la possibilité de faire mieux et plus : s’intéresser à ceux qui les consomment. »

Tout ceci s’inscrit bien évidemment dans le courant grandissant de l’accès aux données de santé (voir la chronique sur ce thème publiée sur Slate.fr). Sans se prononcer sur la nature et les causes d’un tel blocage on peut se demander pourquoi une expérimentation ciblée n’est-elle pas envisageable ? Dans le cas précis du baclofène tout laisse redouter que le maintien de la situation présente (avec toutes les tensions qu’elle génère par ailleurs 2 soit une forme de perte de chance pour la santé publique. Est-il trop tard ? Nous y reviendrons.

(a) Le 28 mars l’ANSM confirmera en ces termes  les données chiffrées inédites publiées dans ce billet :  » les données de vente de ce produit montrent une forte progression en 2012 qui ne peut être en lien avec son indication première». Avec ce document complémentaire

1  Celtipharm est une société française spécialisée dans le recueil et le traitement de l’information sur le circuit du médicament et des produits commercialisés en officines. Elle travaille notamment pour le compte de la HAS  

 2 Comme la controverse née de la « fuite » sur « les deux morts de Bacloville » et le début des négociations entre la filiale française de la firme danoise Lundbeck et le autorités compétentes françaises sur le fixation du prix du prochain nalméfène (Selincro®) ; une molécule qui vient d’obtenir son autorisation sur le marché européen et qui « pour la première fois ne vise plus « l’abstinence » mais plus simplement « l’abus ».

A noter encore la toute prochaine publication d’un ouvrage du Dr Renaud de Beaurepaire « Vérités et mensonges sur le baclofène » (Entretien avec Claude Servan-Schreiber) aux Editions Albin Michel, parution le avril 2013. Nous y reviendrons sous peu. Pour l’heure en voici la présentation.

Baclofène : augmentation de plus de 30% des ventes en un an

Le phénomène ne s’épuise pas : il prend de l’ampleur. Le nombre des personnes malades de l’alcool et consommant quotidiennement du baclofène (en dehors de ses indications officielles) ne cesse d’augmenter.  Révélation : les ventes ont augmenté de plus de 30% ces douze derniers mois. Corollaire : le nombre des médecins qui prescrivent en dehors des indications de mise sur le marché augmente également. C’est là un exemple sanitaire d’un équilibre de plus en plus instable.

Accélération spectaculaire des ventes d’un médicament uniquement disponible sur ordonnance médicale et dont il est de notoriété publique qu’il est consommé en dehors des règles sanitaires en vigueur. Qui s’en émeut ?  C’est que l’affaire du baclofène a une caractéristique formidable : personne n’a intérêt à en parler. Les malades concernés (qui connaissent les tortures de l’alcoolisme et de son sevrage) ne demandent que de pouvoir consommer ce produit, quand il les aide à recouvrer leur autonomie. Les prescripteurs, eux, (des généralistes le plus souvent) savent ce qu’il peut en être des effets de cette molécule chez leurs patients alcooliques ; ils  ne respectent pas la réglementation en vigueur, le savent pertinemment et n’ont aucun intérêt à ce que cela se sache –leurs patients non plus. Les laboratoires pharmaceutiques impliqués  (les multinationales Novartis et Sanofi) expliqueront que l’usage qui est fait de leur spécialité ne les concerne pas (ce qui reste à démontrer). Elles ajouteront ne pas pouvoir faire la part de l’usage « officiel » (antispastique, myorelaxant) de son usage « détourné » (anti-dépendance à l’alcool) Quant à la Sécurité sociale elle rembourse que les règles soient ou non respectées ; et elle ne veut guère en savoir plus sur ce sujet dont elle peut penser qu’il n’est pas véritablement de son fait (ce qui reste aussi à démontrer).

Ce n’est pas tout. Les responsables des sociétés savantes d’alcoologie expliquent en substance que la baclofène  est une piste qui pourrait être intéressante mais qui souffre d’être trop médiatisée ; et que les essais cliniques indispensables pour envisager son utilisation rationnelle sont en gestation (ils le sont depuis déjà très longtemps et n’avancent guère pour des raisons obscures jamais élucidées). Enfin les responsables des institutions en charge de la surveillance du bon usage des médicaments (soit pour l’essentiel l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) tentent de s’adapter dans les limites les plus étroites de leur champ d’action (rappel à l’ordre des prescripteurs). Dans un tel paysage le ministère de la Santé peut imaginer qu’il n’est pas en première ligne. Jusqu’à quand pourra tenir un équilibre à ce point instable ? Que se passera-t-il, par exemple, en cas d’incidents graves ou d’accidents majeurs associés à la prise de cette spécialité pharmaceutique ?

Une goutte d’eau

Le dernier élément marquant de l’affaire baclofène datait d’avril 2012. Nous avions alors rapporté sur ce blog que l’Afssaps (l’ancêtre de l’ANSM) avait pris conscience des enjeux ou pour le dire autrement (si cette expression n’était pas ici fort malencontreuse) qu’elle mettait une goutte d’eau dans son vin. Sous la forme d’un « point d’information » « Principe de réalité, vu la déjà large prescription de ce produit ? Impact de la pression, nouvelle en France, de lobbies de patients gravement dépendants de l’alcool appuyés par des médecins ? 
L’Afssaps a en tout cas entrouvert la porte au baclofène, qui ne dispose d’aucune autorisation pour traiter la maladie alcoolique, en concédant que ce médicament apporte ‘’des bénéfices cliniques’’ à certains patients » résumait alors Brigitte Castelnau, notre consœur de l’Agence France Presse.

Un des arguments avancés tenait au fait que les données de pharmacovigilance (« très limitées ») ne remettaient pas en cause la poursuite de l’usage du baclofène chez les personnes dépendantes à l’alcool 1.  Bien évidemment l’Afssaps soulignait qu’une  meilleure connaissance du profil de sécurité d’emploi du baclofène dans ce cadre était « absolument nécessaire » et « justifiait de maintenir une surveillance très active de l’Afssaps et des professionnels de santé ».

Une autre surveillance, parallèle et complémentaire, était tout aussi importante : celle des chiffres des ventes. Nous avons demandé ce qu’il en était à la société Celtipharm 2. « Nos recherches sur les sorties consommateurs en pharmacie d’officines du baclofène (Lioresal ® et son générique) nous ont permis d’établir que  3,2 millions de boîtes ont été délivrées sur la période allant de septembre 2011 à la fin août 2012, nous a déclaré le Dr Patrick Guérin, PDG de Celtipharm. Ceci représente une augmentation de + 43,6% par rapport  à la période allnt de septembre 2008 à fin août 2009. Mais surtout nous observons une accélération : sur les douze derniers mois la progression était de + 30,7%. En prenant comme hypothèse une dose de 80 mg par jour et par patient (dosage maximal autorisé dans l’autorisation de mise sur le marché), on peut estimer qu’en moyenne près de 39.000 patients ont été traité par le baclofène sur les douze derniers mois. »

Benzodiazépines et antiépileptiques

Les analyses statistiques des données chiffrées issues des ventes des pharmacies d’officine offrent d’autres enseignements. On peut ainsi s’intéresser aux « tickets » atteignant ou dépassant les 3.000 mg de baclofène ; soit le  seuil correspond à la dose maximale autorisée dans l’autorisation de mise sur le marché sur une période d’un mois de traitement. Pondérée d’un coefficient protecteur  ces « tickets » représentent des délivrances « grande quantité » de baclofène. On sait d’autre part que la prise de ce médicament dans le cadre de la lutte contre la dépendance à l’alcool réclame le plus souvent de fortes (voire de très fortes) doses. Entre la fin août 2009 et la fin août 2012, la part de ces « tickets » est passée de 3,2% à 6,2%. Soit le symptôme chiffré éclairant que cette molécule est utilisée de manière croissante à d’autres fins que celles, neurologiques, qui avaient conduit à sa mise sur le marché pharmaceutique français, en 1974 (en 1999 pour le générique).

« Une analyse des traitements co-délivrés avec le baclofène (et plus particulièrement le suivi des co-délivrances avec des benzodiazépines et des antiépileptiques) nous permet d’estimer que sur les  45.000 patients traités par baclofène sur le mois d’août 2012 près de 11.000 le serait dans le cadre d’un sevrage alcoolique, souligne le Dr Guérin. On peut le dire autrement. Dans la mesure où ce médicament, quand il est jugé efficace, est a priori destiné à être pris à vie le nombre des consommateurs ne peut, mathématiquement, que croître, les nouveaux patients s’ajoutant aux anciens. » Soit, très précisément, la définition de l’effet boule de neige.

Et boule de neige ou pas l’Afssaps rappelle depuis qu’elle s’intéresse à cette question que « la prise en charge de l’alcoolo-dépendance implique une approche globale par des médecins expérimentés dans le suivi de ce type de patients dépendants ». Et depuis avril que le recours au baclofène ne peut être considéré qu’au cas par cas avec une adaptation posologique individuelle afin de garantir dans le temps la dose utile pour chaque patient. Toujours en avril 2012, l’Afssaps a autorisé le lancement d’un essai clinique contrôlé, chez des patients présentant une consommation d’alcool à haut risque qui seront suivis pendant au minimum un an. Rien ou presque n’a depuis filtré sur ce sujet comme sur d’autres possibles essais.

« Face à l’enjeu de santé publique que représente la lutte contre l’alcoolisme, l’Agence encourage le développement d’autres études que ce soit de la part d’équipes académiques ou d’industriels afin d’optimiser l’emploi de cette molécule » ajoutait cette institution qui, depuis, a pris le nom de l’Ansm. En avril l’Afssaps faisait savoir que son « point d’information » ferait « l’objet d’une nouvelle actualisation dans un délai de 6 mois. » Le suivi des agences étant ce qu’il doit être nul doute que l’Ansm sera au rendez-vous de la fin octobre. Au plus tard.

1 Cet argument se fondait sur le bilan du Centre Régional de Pharmacovigilance de Grenoble de mars 2012 (Effets indésirables du baclofène dans le traitement des addictions. Suivi national de pharmacovigilance sur l’année 2011)  (187 ko)

Les auteurs de ce rapport font un utile résumé historique :

« Utilisé pour la première fois en 1993 par Krupitsky (Drug Alcohol Depend, 1993), chez des patients alcooliques, le

baclofène s’est montré supérieur au placebo pour réduire l’anxiété et la dépression. Les 1ers essais cliniques dans le traitement des addictions ont été initialement menés à faible dose 30 mg/j (Addolorato 2000). Les premiers signaux d’utilisation du baclofène à hautes doses dans le traitement de l’addiction à l’alcool en France datent de 2008 et coïncident avec la publication du livre « Le dernier verre » du Dr Olivier Ameisen. Les études animales et humaines conduites précédemment ainsi que l’auto-cas report d’Olivier Ameisen (Alcohol Alcohol, 2005) étant relativement passés inaperçus. Une réponse dose-dépendante a commencé à être objectivée mais bien plus tard dans les essais cliniques (Addolorato, 2011). »

 2  Celtipharm est une société française spécialisée dans le recueil et le traitement de l’information sur le circuit du médicament et des produits commercialisés en officines.