Les buralistes peuvent-ils travailler au service de la santé publique ?

La montée en puissance de la cigarette électronique va bouleverser le paysage de l’addiction légale et fiscalisée. Elle pourrait rapidement imposer une redistribution des rôles entre les responsables des pharmacies d’officine et les tenanciers des débits de tabac. On connaît les premiers. C’est moins vrai pour les seconds généralement perçus, par définition, comme des professionnels de l’addiction, des ennemis jurés de la santé publique. L’actualité (et l’arrivée dans le paysage des géants du tabac)  mérite que l’on se penche sur le sujet.   

 S’intéresser à la santé publique impose de connaître les buralistes. Ce qui ne va pas sans une approche économique et sociologique. Nous avons vu, sur ce blog (c’était en en janvier dernier) à quel point le buraliste pouvait être assimilé à un dealer. Ou dealeur étant bien entendu que le français a souvent recours à l’anglicisme quand il entend désigner une incongruité situées aux frontières du pathologique. Mais qui sont-ils, ceux qui s’adonnent au deal ?

Petits et gros dealers

On sait que la pratique de la vente de drogue est organisée en structure pyramidale. Les gros dealers s’occupent de transaction de plusieurs kilos, alors que les petits dealers, revendeurs dans la rue, s’occupent des transactions avec le consommateur final. Le marché est assez liquide  et permet la fixation d’un prix de marché du gramme. Ce prix de marché fixé par les dealers peut varier d’une région géographique à l’autre, selon les conditions sociales déterminant le nombre de revendeurs et d’acheteurs potentiels, ainsi que de la facilité ou non d’approvisionnement (proche de frontières, ou au contraire éloignées des routes principales du trafic). Point n’est besoin d’être impliqué pour imaginer que la structure pyramidale du marché implique que le nombre de petits dealers est beaucoup plus élevé que le nombre de gros dealers. On sait aussi que l’activité de vente au consommateur est une activité extrêmement demandeuse en travail.  Exercer l’activité de dealer est risqué. Il est d’usage de payer lors de la transaction.

Le buraliste est-il condamné au tabac?

Ces quelques mots, tirés de L’Encyclopédie libre ne concernent que les produits stupéfiants tenus pour être en dehors des circuits légaux avec monopole d’Etat. A commencer par le tabac. Mais le buraliste ( tobacconist en anglais, langue reine du pragmatisme) est-il condamné à vendre du tabac ? Il le réclame souvent haut et fort, voudrait en vendre plus pour gagner plus. Mais encore ? Visiter le site qui défend les intérêts des 26 000 membres de cette profession montre que la situation est peut-être plus complexe, peut-être moins caricaturale. Il s’agit du site Le monde du tabac qui donne de précieuses information sur le marché de cette dépendance et donc de ce fléau.

L’arrivée de la cigarette électronique commence à modifier le paysage. Celui des consommateurs comme celui des revendeurs. Et Le monde du tabac en témoigne. Il traitait de la question le 16 avril dernier. En ces termes :

« Depuis quelque temps, la Confédération des buralistes demande que la cigarette électronique soit vendue, en exclusivité, dans le réseau des débitants de tabac. Le service juridique de la Confédération s’appuie sur plusieurs textes pour justifier sa demande.

 • L’article 568 du Code Général des Impôts selon lequel « le monopole de vente au détail (des tabacs manufacturés) est confié à l’administration qui l’exerce par l’intermédiaire de débitants désignés comme ses préposés de l’administration et tenus à droit de licence ».

 • L’article 564 decies du Code Général des Impôts désignant les produits « assimilés aux tabacs manufacturés » et qui spécifie, en son alinéa 2, que le sont également « les cigarettes et produits à fumer, même s’ils ne contiennent pas de tabac, à la seule exclusion des produits qui sont destinés à un usage médicamenteux ».

 • L’article L. 3511-1 du Code de la santé publique, ainsi formulé : « sont considérés comme produits du tabac les produits destinés à être fumés, prisés, mâchés ou sucés, dés lors qu’ils sont, même partiellement, constitués de tabac, ainsi que les produits destinés à être fumés même s’ils ne contiennent pas de tabac, à la seule exclusion des produits qui sont destinés à un usage médicamenteux ».

 En clair : dans la mesure où la cigarette électronique ne rentrerait  pas dans la catégorie des produits à usage médicamenteux – à l’issue des études lancées par Marisol Touraine on peut imaginer qu’étant assimilée « à des produits du tabac », elle intègre le monopole des buralistes. »

 Commerce et schizophrénie

« On peut imaginer » disent les représentants des buralistes. Allons plus loin : on le doit et on doit même On peut commencer à y réfléchir. Et sans doute y réfléchit-on au ministère des Finances comme à celui de la Santé.  Chez les pharmaciens d’officine (les premières cigarettes électroniques y fleurissent déjà) ? Chez les buralistes (il en va de même) ? Dans les officines spécialisées sous franchise (elles se multiplient dans les rues des villes) ?

La question des buralistes est tout particulièrement intéressante, tant d’un point de vue réglementaire que psychologique et sanitaire. Peut-on imaginer une activité sous monopole consistant à commercialiser deux entités opposées. D’une part une substance aux effets psychotropes, substance hautement toxique et induisant une dépendance majeure. D’autre part un dispositif dont le but (recherché par le consommateur et annoncé par le fabricant) est de faire l’économie de cette même substance.

Le commerce du buraliste est-il compatible avec la schizophrénie ? On peut le postuler quand on sait que l’exemple schizophrénique est donné par l’Etat lui-même. D’une part un Etat qui monopolise le commerce du tabac, en tire de substantiels profits, en reverse une partie aux revendeurs tout en  incitant à ne pas consommer. D’autre part  la collectivité qui prend en charge les innombrables conséquences médicales et économiques de cette même consommation. Question : Les buralistes peuvent-ils devenir (pour partie) des agents de santé publique ?