Baclofène : les psychiatres français, publics et privés, disent leur vif intérêt pour l’alcoolisme

Bonjour

J + 5. On continue à enregistrer les profondes secousses de l’effet RTU-baclofène. Le mercredi 19 mars restera marqué par la manifestation unitaire des principales composantes de la famille psychiatrique. Elle a pris la forme d’un communiqué de presse signé par « des organisations syndicales de psychiatres et des sociétés savantes de psychiatrie » (1). Toutes s’exprimaient au travers d’un communiqué de presse subtilement écrit « à propos de la recommandation temporaire d’utilisation accordée au baclofène ».

« Addictologues ? »

Pour les psychiatres, aucun doute n’est permis : il faut voir là « une nouvelle possibilité thérapeutique dont l’utilisation est ainsi reconnue et facilitée, à côté de la prise en charge psychologique et psychothérapique qui demeure le plus souvent nécessaire pour les patients atteints de ces troubles ».

A celles et ceux qui l’auraient oublié ces mêmes psychiatres font un petit rappel : « les addictions sont des troubles mentaux relevant donc de la psychiatrie et que les médecins généralistes sont en première ligne pour traiter les patients qui en sont atteints ». Ils en font un second : « l’addictologie n’est pas une spécialité médicale reconnue par l’Ordre des médecins ».

Subtilités et confraternités

Sans en percevoir les subtilités confraternelles on saisit bien l’essentiel de ces rappels. Un psychiatre est, par nature, formation un professionnel de la thérapeutique de l’assuétude ». A l’inverse un addictologue (qui peut être un psychiatre) n’existe pas aux yeux de l’instance ordinale. Cette mise au point semble essentielle sans que l’observateur en mesure le poids. L’observateur ne peut, en revanche, manquer de noter les similitudes dans les lectures des différents camps. Camps réunis contre le corsetage du libellé encore chaud de la RTU de l’Ansm.

« Nous nous permettons d’attirer l’attention sur les modalités complexes de cette RTU, notamment en ce qui concerne les avis requis, écrivent les psychiatres privés et publics, analystes et comportementalistes. Pour les doses supérieures à 180 mg, il  nous paraît restrictif de limiter cet avis, qui serait obligatoire et collégial, aux CSAPA et aux services hospitaliers spécialisés en alcoologie (sur quels critères ?) ». Ils font valoir que dans le baclofène « est un médicament psychotrope que les psychiatres ont la capacité de prescrire par eux-mêmes ».

Psychiatre-prescripteur

Autre précision de taille : « Nous relevons aussi dans les contre-indications une ‘’co-morbidité psychiatrique (psychose, notamment schizophrénie, psychose maniaco-dépressive et dépression d’intensité sévère)’’. Si ces contre-indications de précaution paraissent justifiées pour des non-spécialistes, elles ne le sont plus lorsque le prescripteur est un psychiatre ».

Nettement plus important : « L’expérience montre que les patients pour lesquels l’ANSM contre-indique le baclofène  y sont sensibles, et que ce traitement, malgré les effets secondaires psychiques qu’il peut entraîner, peut leur être fort utile, à condition que toutes les précautions d’utilisation soient observées et qu’une prise en charge étroite par un spécialiste en psychiatrie soit assurée. En l’état, il s’agirait, pour des cas graves, d’une perte de chance apparaissant comme une discrimination vis-à-vis de la maladie mentale. »

Œcuménisme et neuropsychiatrie

Conclusion, logique : « Nous demandons que la RTU soit modifiée sur ces deux points, car sinon elle risque de ne pas répondre à des conditions de mise en œuvre optimales pour l’ensemble des patients susceptibles d’en bénéficier, ou plus simplement, de ne pas être appliquée. » Après l’appel œcuménique de ces dernières heures (MG-Addiction, Fédération Addictions, Resab). On attend la réponse des sachants de l’Ansm. Voire, qui sait, de ceux du ministère de la Santé.

Où l’on voit, d’autre part, que la RTU-baclofène provoque un intérêt pour la maladie alcoolique que l’on pouvait tenir pour quelque peu tombé en désuétude oublié. Depuis, environ, la disparition schizophrénique de la neuropsychiatrie en France.

A demain

(1) Il s’agit du Collège national pour la qualité des soins en psychiatrie (CNQSP), du Collège national des universitaires de psychiatrie (CNUP), de la Fédération française de psychiatrie (FFP), de l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (IDEPP), du Syndicat national des psychiatres privés (SNPP), du Syndicat des psychiatres d’exercice public (SPEP), du Syndicat des psychiatres français (SPF), du Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH), du Syndicat des psychiatres salariés de la  Confédération française de  l’encadrement – Confédération générale des cadres (SP CFE-CGC), du Syndicat universitaire de psychiatrie (SUP) sans oublier l’Union syndicale de la psychiatrie (USP).

« Décret Sunshine » : pour l’Ordre, c’est la transparence qu’on assassine

La ministre de la Santé fait le jeu de l’industrie du médicament contre l’intérêt des patients. Qui parle ? C’est l’instance ordinale médicale. Un Ordre qui menace de saisir le Conseil d’Etat. Que ne le fait-il pas ? Dans l’intérêt de la santé publique et contre « le secret des affaires ».

 Il faut ici noter que le Conseil national de l’Ordre partage pleinement la position radicale et documentée adoptée par le Formidep . Les spécialistes diront bientôt s’il s’agit là d’une première et, surtout,  quelle est la signification profonde de cette alliance que l’on aurait hier encore pu qualifier de contre-nature. 

 

Xavier Bertrand était dans le vrai, et Marisol Touraine n’y est pas. C’est, grossièrement résumée, la virulente analyse que développe aujourd’hui le Conseil national de l’Ordre des médecins dans différents médias; une analyse que l’on peut lire iciOn imaginant bien que le « décret Sunshine » ne serait pas de nature à calmer les esprits. De là à déboucher sur une telle condamnation il y a matière à interrogation. Que les syndicats renâclent est dans le registre commun. Que l’instance ordinale s’emballe ainsi est en revanche bien peu banal – a fortiori sous cette forme.

De ce point de vue le communiqué de presse de ce jour a valeur de symptôme. Exemple : « les usagers du système de santé n’auront qu’une vision fausse, confuse et tronquée des liens d’intérêts avec les professionnels de santé et les craintes exprimées par l’ordre des médecins il y a plus de six mois se révèlent malheureusement fondées  (…)  Les rémunérations versées aux professionnels de santé en contrepartie des travaux effectués pour le compte des entreprises ne seront pas rendues publiques. On pourra ainsi savoir le prix d’un billet d’avion offert à un praticien pour se rendre à un congrès mais pas les sommes qui lui sont versées en contrepartie de la présentation qu’il y fera ! C’est bien le contraire de la transparence attendue. »

Secret des affaires et santé publique

Et encore : « Les avantages perçus par les professionnels de santé au travers des associations subventionnées par les industriels ne seront pas publiables dans la mesure où ils ne seront pas  identifiables. Là encore on est loin de la transparence. Au nom du respect du secret des affaires qui l’emporte ici sur la protection de la santé publique, l’objet des contrats conclus par les industriels ne sera pas connu. Le public restera ainsi dans l’ignorance de la nature exacte des travaux effectués ».

Le Conseil national de l’Ordre des médecins ne peut donc que constater « la priorité accordée aux exigences des industriels du médicament et du matériel médical ». Plus grave peut-être : « ce texte trahit manifestement la volonté du législateur et la loi  du 29 décembre 2011 relative à la transparence des activités des industriels de la santé. » Et l’Ordre d’envisager un recours devant le Conseil d’Etat. Si l’affaire est à ce point grave, si la santé publique perd contre le « secret des affaires », si le législateur est trahi ne pas passer à l’acte serait une faute. Ou alors les mots n’ont plus de sens.

Un bât blesse

Aux antipodes de tout cela le  Leem « prend acte » et semble devoir se faire violence pour trouver quelques regrets à exprimer  comme on peut le voir dans ce communiqué de presse.  « La transparence est  l’un des vecteurs de la confiance, assène-t-il.  La coopération entre les acteurs de la recherche publique et ceux de la recherche privée, la collaboration entre praticiens et industriels du médicament sont des conditions nécessaires du progrès thérapeutique et de la sécurité des patients. » Marisol Touraine déclarait quant à elle hier : « Si les relations entre professionnels de santé et industries sont indispensables au progrès médical, leur connaissance est un instrument de confiance entre les citoyens et le système de santé. » Ce qui est pleinement en phase.

Pourtant on ne peut douter, au vu des mots ordinaux,  qu’un bât blesse. Où est-il ? Qui fera le bon diagnostic ?


 

Euthanasie – droit de tuer : la leçon donnée par Pierre Joxe au journaliste de France Culture

France Culture. Journal de mi-journée. Actualité : l’euthanasie, la fin de vie, l’initiative « surprenante » de l’Ordre des médecins sur la  «  sédation terminale ». Un grand moment de radio où un grand commis de l’Etat résiste aux attaques du présentateur. Sept minutes sur la nécessité d’ouvrir le débat sur les conditions dans lesquelles la société donne ou non le droit de tuer. Aux militaires, aux policiers, aux docteurs en médecine.        

Depuis deux jours les questions relatives à la fin de vie sont redevenues d’actualité. A la surprise générale le Conseil national de l’Ordre des médecins a publiquement pris position de manière généralement jugée progressiste. Surprise, plus précisément, pour qui a de cette instance une vision trop obsolète. L’Ordre des médecins, résument les médias « est pour » la « sédation terminale ». Pour un peu on jurerait qu’il a viré lof pour lof et voguerait désormais vers les plages du suicide médicalement assisté. C’est, on l’imagine aisément, un peu plus complexe.

De même qu’est nettement plus complexe la question de la fin de la vie humaine dès lors qu’elle est provoquée. Dans un cadre médical bien sûr mais aussi policier ou militaire. C’est ce à quoi s’est attaché, durant quelques riches minutes radiophoniques,  Pierre Joxe, bientôt quatre-vingts ans. Pierre Joxe qui a connu tous les ors de la République et dont la fiche biographique de l’encyclopédie libre nous dit qu’après avoir été membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010 il a pris le bâton et la cape d’avocat au barreau de Paris où il défend les droits des mineurs. On connaît des fins de carrière moins prestigieuses.

On écoutera ici (à partir de la 8ème minute) la solide leçon de Pierre Joxe faite à Antoine Marette, journaliste à France Culture et présentateur du journal de la mi-journée. Leçon exemplaire en ce qu’elle voit un invité résister avec obstination à la question (« nouvelle loi » ou pas ?; « référendum » ou pas ?) du journaliste contraint (du fait du format) au réductionnisme. Leçon exemplaire encore en ce qu’elle élargit la question à d’autres horizons philosophiques et juridiques (sans en ignorer la dimension politique). Leçon exemplaire, enfin, en ce qu’elle démontre au journaliste la nécessité d’ouvrir (plutôt que le fermer avec une loi) encore plus le débat sur « l’autorisation donnée à tuer » dans une société française sans doute plus immature que ne le sont celles des pays culturellement protestants.

Qu’est-ce que tuer ? Est-ce tuer que de pratiquer une IVG ? Quand commence la vie ?  Armes létales confiées ou non aux policiers ?  Quid des assassinats ciblés ? Quid de la légalité des drones destinés à tuer sur simple signature d’un chef d’Etat ? Qui donne la mort ? Qui donne la vie ? Qui prend véritablement la décision ? Saisi de quelques interrogations autour de la médicalisation de la fin de vie par le président de la République le Comité national d’éthique s’auto-saisira-t-il de ces vertigineuses questions ? Si oui Pierre Joxe sera-t-il auditionné ? Quand Pierre Joxe sera-t-il à nouveau invité à s’exprimer dans les espaces médiatiques ?

Rappel du cadre général :

On trouvera ici ce qu’il en est très précisément de la prise de position de l’instance ordinale. C’est là une initiative qui ne peut être comprise que replacée dans un paysage mouvementé dans lequel on peut retenir trois points cardinaux.

1 La loi Leonetti. On en trouvera le texte ici.

2 Le rapport remis sur le thème de la fin de vie par le professeur Didier Sicard à François Hollande, président de la République à la demande de ce dernier. On en trouvera le texte ici.

3 Les demandes faites par François Hollande au Comité national d’éthique le jour même de la remise du professeur Sicard.  Soit, le 18 décembre 2012 :

« Le Président de la République a reçu aujourd’hui le Professeur Didier SICARD qui lui a remis le rapport de la commission de réflexion sur la fin de vie qui lui avait été confiée en juillet dernier. (…) Le Président a pris acte du constat posé sur les difficultés et les retards que connaît encore l’organisation de la prise en charge de la fin de vie dans notre pays. En particulier, l’absence de formation spécifique des médecins à ce sujet, le développement encore insuffisant de la prise en charge palliative des malades en fin de vie, y compris à domicile, la séparation excessive des approches curatives et palliatives dans les parcours de soins, constituent autant de pistes de progrès indispensables. Des mesures seront proposées par la ministre de la Santé et la ministre de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur avant la fin du mois de mai 2013.

Le Président a pris également acte du constat établi que malgré les apports indéniables de la loi Leonetti, la législation en vigueur ne permet pas de répondre à l’ensemble des préoccupations légitimes exprimées par des personnes atteintes de maladies graves et incurables. Il a donc décidé de saisir comme la loi le prévoit le Comité consultatif national d’Ethique, afin que celui-ci puisse se prononcer sur les trois pistes d’évolution de la législation ouvertes par le rapport :

  1. Comment et dans quelles conditions recueillir et appliquer des directives anticipées émises par une personne en pleine santé ou à l’annonce d’une maladie grave, concernant la fin de sa vie ?
  2. Selon quelles modalités et conditions strictes permettre à un malade conscient et autonome, atteint d’une maladie grave et incurable, d’être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre lui-même un terme à sa vie ?
  3. Comment rendre plus dignes les derniers moments d’un patient dont les traitements ont été interrompus à la suite d’une décision prise à la demande de la personne ou de sa famille ou par les soignants ?

Sur la base de ces avis, un projet de loi sera présenté au Parlement en juin prochain. »

Progressisme ordinal

La prise de position du Conseil national l’Ordre des médecins bouleverse-t-elle radicalement la donne ? On peut raisonnablement en douter. Elle vient toutefois comme pacifier le corps médical. En témoigne l’entretien accordé au Monde (daté du 16 février)  par  le Dr Claude Leicher, président du syndicat  MG France.

Extraits :

« Je suis heureusement surpris. Ce n’est pas souvent qu’il rend un avis aussi progressiste. C’est une position mesurée, adaptée et pragmatique, qui permet, à la demande du patient et dans un cadre collectif, de faire un geste qui accélère  la fin de vie et, on peut quasiment dire, la provoque. Or dans la réalité, les médecins fonctionnent comme ça. Cette question est au cœur de notre problématique pour les fins de vie à domicile par exemple. Mais pour l’heure, le collège médical, c’est le médecin de l’hospitalisation à domicile et le généraliste, et seulement eux.

On peut dire, si on veut être honnêtes les uns avec les autres, que cela nous est tous arrivé, en accord avec une famille, de mettre en place une thérapeutique sédative, sachant très bien qu’à un moment donné, il faudra l’augmenter, et qu’en l’intensifiant, on sera susceptible d’accélérer la mort. Jusque-là, le médecin redoutait d’être confronté à une demande réitérée d’aide à mourir de la part d’un patient. Même si ces cas sont rares, le fait de savoir que le jour où cela arrive, on pourrait s’entourer d’un collège de professionnels, et qu’on ne pourrait être mis en cause pour une sédation exceptionnelle, cela nous apporterait une sécurité. La collégialité permettrait en outre d’éviter toute surpuissance médicale – le cas du médecin qui décide seul (…) »