Grand Débat : Marlène Schiappa osera animer une émission télévisée avec Cyril Hanouna

Bonjour

Janvier 2019 : George Orwell, Guy Debord et Jean-Claude Michéa sont bel et bien là. Ce sera un atelier dans le cadre du débat national. Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, va « co-animer » vendredi 25 janvier avec Cyril Hanouna  une émission spéciale sur la chaîne C8  – propriété du groupe Canal+, filiale du groupe Vivendi qui a pour actionnaire majoritaire le groupe Bolloré, détenu par Vincent Bolloré).

Cela s’appellera « La parole aux Français » : un numéro spécial et en direct de la célèbre émission « Balance ton post ! ». Cela sera diffusé à 22 h 30 et « donnera la parole » (sic)  à des « retraités, infirmiers, demandeurs d’emploi, commerçants, enseignants, agriculteurs » (re-sic) qui « témoigneront de leur quotidien » (re-re-sic).

 « Ensemble, nous tenterons de transformer leurs problèmes en propositions », explique C8 qui  présente cette première comme « un échange citoyen avec des propositions concrètes » et non pas comme un « débat politique » : « Les téléspectateurs voteront en direct pour retenir sept idées qui seront transmises au gouvernement ».

Animal Farm

Désespérante l’affaire ne manque pas non plus d’être cocasse. Wikipédia observe ainsi qu’une « partie de la presse » a « remis en doute » certains des thèmes abordé par « Balance ton post ! » – et ce en dénonçant « une succession de débats surréalistes et de questions jugées absurdes ». Le 13 octobre dernier l’émission avait pour thème : « Pour ou contre l’IVG ? ». Marlène Schiappa avait alors « réagi sur les réseaux sociaux » en rappelant que l’entrave à l’interruption volontaire de grossesse est un délit puni par la loi.

« J’ai regardé l’émission car ma collègue Brune Poirson était invitée en plateau et je regarde dès que possible les passages de mes collègues, avait ensuite expliqué à 20 minutes la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes. Quand j’ai vu débarquer un militant anti-choix, j’ai immédiatement contacté Cyril Hanouna. Il a lu mes SMS en direct. J’ai notamment rappelé que l’entrave à l’interruption volontaire de grossesse est un délit, puni par la loi et cela a été lu en direct ».

De Orwell on peut relire « La Ferme des animaux » (Gallimard). Et de Jean-Claude Michéa « Le loup dans la bergerie – Qui commence par Kouchner finit toujours par Macron » (Flammarion).

A demain

@jynau

Captorix® et sérotonine : acheter le dernier Houellebecq ne suffira pas à votre bonheur

Bonjour

Nous sommes le 4 janvier 2019. Si tout se passe comme annoncé petites librairies, FNAC et autres grandes surfaces seront envahies. Gilets Jaunes ou pas, des files d’attente infinies de citoyens devenus dépendants au génie de Houellebecq Michel, romancier à succès et bientôt chevalier décoré par le président Emmanuel Macron dans l’ordre de la Légion d’honneur 1. Premier tirage de 320 000 et – à l’exception notable du Canard Enchaîné – des critiques littéraires tombés en pâmoison.

« Sérotonine », donc, nouvelle manne laïque pour les Editions Flammarion. Nous sommes le 4 janvier et, déjà, une lecture indispensable en complément du roman : un texte à haute valeur pédagogique sur le site de The Conversation. : « Non, la sérotonine ne fait pas le bonheur (mais elle fait bien plus !) ». Il est signé du Pr Antoine Pelisollo, docteur en Médecine et en Sciences Humaines, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor/Albert-Chenevier, professeur de psychiatrie à l’Université Paris Est Créteil (UPEC Paris 12) et chercheur à l’INSERM.  On observera que le Pr Pelissolo est aussi, comme Houellebecq, un auteur de la maison Flammarion :« Vous êtes votre meilleur psy ! » (2017).

Ecrit à la première personne du singulier ce texte répond clairement à bien des questions que soulèvera la lecture du dernier opus houellebecquien. Un rappel de données moléculaires simples au carrefour de la dépression carabinée et de l’anxiété généralisée.

Surmoi psychiatrique

« Je ne sais jamais très bien quoi répondre à ces patients qui se disent en manque de sérotonine, confie le psychiatre. Une partie de notre travail de psychiatre consiste à expliquer comment fonctionnent les médicaments que nous prescrivons, afin que les patients puissent se les approprier, et surtout accepter de les prendre quand nous le pensons utile. Ce n’est jamais aisé, car les psychotropes font toujours un peu peur. Les idées reçues sont tellement nombreuses dans ce domaine qu’il est indispensable de dédramatiser voire de déculpabiliser (« si je prends un antidépresseur, c’est que je suis fou »). Alors, nous multiplions les arguments scientifiques, à grand renfort de jolis dessins de cerveau et de synapses multicolores, très simplifiées évidemment. ».

Et voici que ce psychiatre nous parle de son surmoi professionnel, « biberonné à la transparence et à la vérité-due-au-patient (formalisée par la fameuse loi Kouchner, le serment d’Hippocrate, les comités d’éthique, etc.) ». Et le voici sortant le carton jaune anti- #FakeMed ; et menacer d’expulser du terrain le bon petit soldat de l’éducation thérapeutique _ un soldat à qui on a ppris qu’il fallait simplifier l’information pour qu’elle soit compréhensible, « quitte à flirter avec la ligne rouge de la pseudoscience ». Un « conflit de valeur » qui peut déboucher sur un conflit névrotique quand on a quelques prédispositions à la culpabilité hippocratique (sic).

Pratiques frauduleuses

Reste, au-delà de l’ego, le mystère de la sérotonine et de l’effet placebo. Que nous apprend, sur The Conversation, le Pr Pelissolo ? Qu’il est impossible de doser la sérotonine pour en déduire un risque de dépression ou refléter un état psychologique (prendre garde ici aux pratiques frauduleuses). Que l’action de la sérotonine ne dépend pas uniquement de sa quantité brute dans le cerveau. Que la sérotonine ne régule pas uniquement les émotions mais qu’elle intervient dans la dépression et de nombreux autres troubles psychiques.

On apprend aussi que rien n’est jamais perdu.

« Qu’on les nomme résilience, coping (adaptation) ou force de caractère, nous avons tous des capacités de gestion de l’adversité. Nous les mettons en œuvre le plus souvent sans même nous en apercevoir. Pour traiter une dépression, il faut activer ces aptitudes. Cela peut se faire grâce à une aide psychologique ou à une psychothérapie, toujours essentielle pour donner du sens aux épisodes traversés et faciliter la cicatrisation et la prévention, mais aussi par la prise d’un antidépresseur qui va agir sur la sérotonine.

Ce traitement est indispensable quand le désespoir est à son comble, pouvant conduire à des idées ou à des actes suicidaires, et quand la dépression empêche tout simplement de penser, en raison de la fatigue physique et morale, rendant de ce fait illusoire tout travail de psychothérapie. Mais il est également très utile pour réduire la douleur morale propre à toute dépression sévère. »

Une précision toutefois : le Captorix® n’existe pas.

A demain

@jynau

1 « Houellebecq est constant dans ses répulsions, Macron ne l’en décore pas moins » Claude Askolovitch, Slate.fr,  2 janvier 2019

 

Esprit libre, spécialiste renommé de médecine interne, le Pr Pierre Godeau vient de mourir

Bonjour

C’est un grand nom doublé d’une personnalité hors norme de la médecine qui vient de disparaître. Le Pr Pierre Godeau, ancien patron de la médecine interne de la Pitié-Salpêtrière est mort, sans souffrir, le jeudi 11 octobre à l’âge de 88 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands noms de la médecine hospitalo-universitaire de la seconde moitié du XXème siècle. Une grande élégance, un esprit libre, un humour doublé d’un puits de science et d’un médecin atypique. « Un ‘insoumis’ si le terme n’était pas, aujourd’hui, politiquement marqué » résume le Pr Jean-Charles Piette, l’un de ses plus proches élèves et son successeur à La Pitié.

Il était, aussi, l’auteur des « Héritiers d’Hippocrate – Mémoires d’un médecin du siècle »(Flammarion) d’ « Une aventure algérienne » (Flammarion) et, en 2014, de l’étonnant « Rue du Pas de la Mule » (éditions Fiacre).  Sans oublier, l’an dernier, «Caprices du destin, constance de l’amitié » (éditions Fiacre).

 

Nous reprenons ici des extraits du portrait que nous lui avions consacré, texte publié dans Le Monde du  17 janvier 2005 : « Pierre Godeau, un demi-siècle de médecine savante ». Alors âgé de 75 ans, il venait de superviser la quatrième édition du « Traité » qui, depuis un quart de siècle, porte son nom (« Le Godeau ») 1. Alerte, maniant l’humour avec finesse il montait aussi en première ligne pour défendre sa spécialité – la médecine interne – qu’il jugeait menacée.

« Le rendez-vous avait été fixé à Paris, au cœur du quartier historique de l’hôpital de la Pitié, dans ce mystérieux secteur pavillonnaire où, parmi tant d’illustres praticiens, Charcot, Freud et Babinski ont cherché et soigné. Pierre Godeau reçoit avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’a pas totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste dont son élève et successeur Jean-Charles Piette lui a élégamment laissé l’usufruit.

L’élégance, précisément ; voilà l’un des maîtres mots, une forme de règle de vie pour celui dont le nom est synonyme, dans le corps médical français, de cette discipline méconnue à laquelle on a donné en France le nom de « médecine interne », alors que lui préférerait que l’on parle de « médecine globale. »

Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveille aujourd’hui la sortie de la quatrième édition du Traité de médecine, une somme collective de plus de 3 500 pages qui, depuis un quart de siècle, est désignée dans le corps médical comme « le Godeau ».

Médecine « interne », médecine « globale » ? On pourrait schématiquement la définir comme la quête sans fin de la meilleure synthèse entre l’étendue des connaissances médicales (à laquelle tend la médecine générale) et l’approfondissement de ces mêmes connaissances dans un petit domaine que proposent les spécialistes de toutes les autres disciplines.

« On pourrait aussi définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, ajoute celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible. »

L’ambition affichée de ces spécialistes hors normes a été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des espèces de Pic de La Mirandole de la médecine. « Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résume-t-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible. »

De fait, c’est bien à eux que l’on fait appel lorsque, en dépit de tous les examens complémentaires, aucun diagnostic ne peut être posé, aucune thérapeutique proposée ; c’est vers eux aussi que l’on se retourne lorsque la somme des pathologies dont souffre une même personne demande des connaissances, une expérience et un esprit de synthèse dont ils font profession.

Mieux : aujourd’hui, ce sont eux qui, avec sans doute quelques généralistes, défendent, non sans courage ni grandeur, une tradition médicale mise à mal par cette approche réductionniste, réductrice et parcellisante qui, depuis un demi-siècle, ne cesse de gagner du terrain dans la pratique de la médecine occidentale. Cette posture en fait précisément les victimes désignées d’un système qui ne veut rien prévoir, qu’il s’agisse d’assurer leur remplacement ou de prévoir des rémunérations adaptées à cette médecine savante autant que lente.

Sans nostalgie

Aussi Pierre Godeau va-t-il, à près de 75 ans, pleinement participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte aujourd’hui en germe chez les 1 500 « internistes » français. C’est pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie aucune. « Rétrospectivement, je tremble à l’idée des responsabilités que l’on confiait aux jeunes internes des hôpitaux qui, à deux, dans les années 1950, pouvaient avoir la charge d’une centaine de malades », confie-t-il.

Il garde aussi intact le souvenir de ce que pouvaient être les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines « protections » facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste spécialisé dans la prise en charge des « gueules cassées » affirme aujourd’hui qu’il n’a jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité affirmée – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin -, Pierre Godeau juge que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Ce qui est d’autant plus vrai que la gigantesque accumulation des publications scientifiques et médicales impose aujourd’hui la mise en commun du savoir et de son partage (…)

Politiquement, ce médecin ne cache pas ne pas partager les idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonce ces erreurs ou ces illusions que sont, selon lui, les nouvelles mesures concernant l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade, dont on voudrait croire qu’elle pourrait être une relation marchande parmi tant d’autres. Sur ce point, il reste sans aucun doute d’une époque où l’on préférait y voir la rencontre d’une confiance et d’une conscience.

Il ne craint pas non plus de dénoncer aussi cette tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. « On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, conclut-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste. » »

A demain

1 La quatrième édition du Traité de médecine (Editions Flammarion-Médecine) avait été coordonnée par les Prs Pierre Godeau, Serge Herson et Jean-Charles Piette. Cette initiative, unique en langue française, remonte à la fin des années 1970, lorsque Jean Hamburger avait demandé à Pierre Godeau de réunir sous un titre unique les fascicules d’enseignement que publiaient alors les éditions Flammarion.

Après la première édition, publiée en 1981, l’entreprise n’a cessé de prendre de l’ampleur et d’affirmer son originalité, au point de se trouver en concurrence avec le « Harrison », autre traité de médecine, dont la puissance vient notamment de ce qu’il est rédigé en langue anglaise.

« Les congrès des diverses spécialités réunissent des milliers de participants, les publications des journaux scientifiques sont précédées de plusieurs jours, voire de quelques semaines, par leur mise en ligne sur Internet, les avancées pharmaceutiques font l’objet d’informations souvent prématurées anticipant la confirmation de leur légitimité, écrivaient les trois coordonnateurs dans l’avant-propos de cette quatrième édition. Face à cette accélération, il est de plus en plus difficile pour la communauté médicale de garder un juste milieu entre un conservatisme rétrograde et un modernisme dangereux. C’est dans ce contexte que l’excès de médiatisation a perverti l’information du grand public, à qui est livré en pâture un mélange non sélectionné de données authentiques, d’affirmations fantaisistes et de faux espoirs rapidement démentis. »

Les auteurs mettent aussi en garde contre la judiciarisation de leur profession et le risque d’une application systématique du principe de précaution, qui ne sont selon eux que « la contrepartie du rapport ambigu de l’opinion désinformée ou mal informée avec la magie idéalisée de la toute-puissance de la science ».

 

Miossec et l’alcool, ou la chance d’avoir pu diviser sa vie en deux, « avant et après »

Bonjour

Christophe Miossec, 53 ans, auteur-compositeur-interprète-parolier, parfois acteur. Il est interrogé par Libé (Patrice Bardot) à l’occasion de la sortie d’un nouvel album. Intitulé « Les Rescapés » (« furia minimaliste post-punk traversée par instants par un surprenant groove radieux, quasi électronique …»). Rescapé, l’auteur en est un et ne s’en cache pas.

« Il y a ceux, nombreux, qui en arrêtant de boire observent, inquiets, leur inspiration s’assécher à son tour. Puis il y a Christophe Miossec, sobre depuis 2010, lorsque les médecins découvrent qu’il est atteint d’une maladie neuromusculaire qui modifie l’équilibre, la coordination des membres, explique Libé. Verdict : plus une seule goutte ou c’est la paralysie. Mais sa verve créatrice n’est jamais restée en rade. Le rythme continue d’être soutenu : un album quasiment tous les deux ans, suivi d’incessantes tournées. »

L’homme était devenu célèbre avec son premier album Boire, en 1995 – plus de 100 000 exemplaires vendus. Le diagnostic sera porté quatorze ans plus tard, présenté comme une forme d’ataxie « maladie orpheline chronique affectant le cervelet ». Miossec s’en explique volontiers, sans pathos ni afféterie. Pas plus qu’il n’a fait appel aux médias pour son sevrage.

LCI, en mai 2016 lui demande : « Vous avez souvent écrit sur le temps passe : « 30 ans », « En Quarantaine »… Cette fois, avec le titre « Les Mouches », vous évoquez directement la mort. C’est une angoisse ? » Miossec

« Ben oui. Il y a eu tellement de disparitions dernièrement: celle de mon pote Rémy Kolpa Kopoul (journaliste à Nova), celle de Bashung… Savoir qu’il ne sortira plus d’albums, ça me tue. J’aurais voulu savoir sur quel pied il danserait aujourd’hui. C’est terrible, on est là à fumer des clopes et puis un jour on disparait à cause d’elles… (il se roule une autre cigarette). [L’alcool aussi. On se souvient de concerts où vous arriviez sur scène fortement imbibé…]
« Ça, c’est terminé. Je n’aurais jamais du boire un seul verre d’alcool de ma vie. Je n’ai pas le cerveau pour. Aujourd’hui, je ne bois plus une goutte. Un verre de vin me fait autant de dégâts qu’une nuit d’ivresse. Quelle ironie pour un mec dont le premier disque s’appelait « Boire » ! Mais je n’aurais jamais pu monter sur scène sans boire avant. J’étais tétanisé par la timidité.

Chaise roulante

Les Inrocks en 2014 : « Tu ne bois plus depuis des années, as-tu participé à des réunions des Alcooliques anonymes ? »

« Pas du tout. Ma chance, c’est que mon cerveau ne supportait plus du tout l’alcool. A la fin, six ou sept verres et j’étais cuit. Tout le monde autour de moi pensait que je buvais en cachette. C’est venu graduellement, la pathologie se traduit aussi par des problèmes d’équilibre. La maladie, l’ataxie, a commencé par un grave mal aux genoux. Et un jour, à 11 heures du matin, un médecin m’a expliqué ce dont je souffrais. Il m’a dit : “Plus une goutte d’alcool ou c’est la chaise roulante.” J’ai dû fixer une date : celle de mon dernier verre. Le médecin m’a accordé une semaine de grâce, pendant laquelle je me suis offert les meilleurs vins. Et j’ai tenu. En partie pour emmerder mes détracteurs ! J’ai alors attaqué une nouvelle vie. C’était il y a quatre ans. »

 Libé, aujourd’hui :  « Avez-vous parfois le sentiment que votre maladie a été paradoxalement une bénédiction ? Miossec :

« Oui, avec l’âge on essaie de bien regarder la merde et de voir ce qu’elle peut nous apporter de positif. Mais s’il n’y avait pas eu la boisson, je n’aurais jamais eu le désir profond de monter sur scène, car ça désinhibe complètement. Je ne tenais pas l’alcool du tout, j’étais bourré hyper vite, je n’étais pas dans le club de ceux qui encaissent et qui sont en irrigation permanente.

 « En fait, les médecins se sont rendu compte que je fais partie des personnes qui n’auraient jamais dû boire une seule goutte en raison de cette maladie. C’est une chance d’avoir pu diviser sa vie en deux : avant et après l’alcool, même si j’ai commencé à boire tard. Il n’empêche que j’aime toujours aussi peu les buveurs d’eau et, en tournée, il y a toujours autant de boisson dans les loges. Ça ne me gêne pas de voir les autres picoler, au contraire je pousse à la consommation parce que j’aime bien entendre les conneries des gens bourrés (rires). »

 Tout au fond de la salle, Boris Vian, écrivain, parolier, chanteur, jazzant en écho : « Je bois ». C’était quarante ans avant le Boire de Miossec. Vian avait alors 35 ans. Il mourut quatre années plus tard 1. D’une crise cardiaque, lors de la projection de l’adaptation cinématographique de son « J’irai cracher sur vos tombes ».

A demain

1 De Philippe Boggio  : le passionnant Boris Vian, première éditions Flammarion 1993, réédition 1995 en livre de poche, dernière éditions mai 2009

 

Martin Winckler dénonce le comportement «ridicule et futile» de l’Ordre des médecins

 

Bonjour

Tout cela n’est pas, au fond, d’un immense intérêt. Prenons-le comme un symptôme des tracas qui traversent le corps médical et l’expression journalistique. Soit la sortie en librairie d’un ouvrage titré « Les Brutes en blanc (Editions Flammarion, 16, 90 euros). Un titre qui dit sa quête de publicité – et un sous-titre qui laisserait songer à des horizons sociologiques : « La maltraitante médicale en France ». C’est une charge trop lourde pour faire mal, une outrance qui ruine son sujet : la dénonciation de « la caste médicale de la Ve République ». Avec « Les Hommes en blanc » du Dr André Soubiran en toile de fond. Auteur : Martin Winckler qui exerça la médecine en France sous un autre nom.

Partialité

« Pourquoi avoir jeté ce pavé dans la mare, alors que vous vivez au Canada ? » lui demande Le Monde au terme d’un long et assez ennuyeux entretien biographique :

« Parce qu’il arrive un moment où la masse d’informations dont vous disposez, sur un sujet très important, est telle que ça ne peut plus faire l’objet d’un simple article. Il faut faire une somme, même si elle est forcément temporaire et partiale.

« J’ai accumulé tant d’expériences personnelles en tant qu’étudiant en médecine puis en tant que médecin. Les patients et d’autres professionnels de santé m’en ont tant raconté. Il y a tant d’articles, de livres, qui témoignent de la progression de la pratique médicale dans d’autres pays… J’ai donc essayé de faire une somme de tout ça. Et d’expliquer de quelle maltraitance il s’agit en France, et ce qu’elle suggère : le sentiment qu’on donne aux médecins qu’ils sont des cadors. Ce qui est moralement inacceptable et fait le lit de la violence. »

Ventes et espérances

On demande à l’auteur comment il espère que son ouvrage sera reçu. L’auteur répond :

«  J’espère qu’il donnera une bouffée d’air aux patients. Ainsi qu’à certains médecins, qui savent tout ça et qui seront bien contents que quelqu’un le dise à leur place. Il y a aussi des médecins de bonne volonté, qui ne se rendent pas compte qu’ils sont maltraitants parce qu’ils sont eux-mêmes opprimés par le système, et qui vont peut-être se dire : ‘’Quand même, je dois pouvoir faire autrement’’… C’est la seule chose que j’espère.

Et puis, il y a quelques jours, cette pique ordinale : « L’Ordre des médecins « regrette que Martin Winckler ait fait le choix de la caricature et de l’amalgame  pour assurer la publicité de ses écrits. » Réaction du piqué :

« L’Ordre trouve plus important de ‘’défendre l’image de la profession’’ en accusant un citoyen de ‘’se faire de la publicité’’ qu’en se préoccupant des comportements de ses membres. C’est de la langue de bois en teck. Je trouve ça à la fois significatif, ridicule et futile. »

Tristesse

Ce livre se vendra, il est titré pour cela et la polémique y aidera. L’image de son auteur en sortira toutefois durablement et profondément brouillée. Il faut ici, pour comprendre, lire le texte d’un toujours médecin généraliste – le Dr Christian Lehmann –  qui connaît l’auteur de longe date. On peut le lire sur son blog, ici : « Orgueil et préjugés : Martin Winckler et les brutes en blanc ». C’est un long texte, décapant. Un texte d’une édifiante tristesse.

A demain

Médecine et maltraitances : l’Ordre réplique à la petite provocation de Martin Winckler

Bonjour

L’abcès grossissait, à grand renfort de publicités. Il est, sinon crevé, du moins encadré, avec cette « prise de communiqué du Conseil national français de l’Ordre des médecins ». On retiendra que l’Ordre des médecins « regrette que Martin Winckler ait fait le choix de la caricature et de l’amalgame » et ce « pour assurer la publicité de ses écrits ». La suite n’est pas inintéressante :

« L’Ordre défendra l’engagement quotidien des médecins, et condamnera toute tentative d’altérer le lien de confiance très fort qui unit nos concitoyens à leur médecin. La thèse soutenue par Martin Winckler vise en effet à réduire l’ensemble de la profession médicale à des maltraitants.

« Ce constat est une aberration contredite par les résultats de la grande consultation menée en 2015 par l’Ordre auprès des patients et des médecins : – 97% des patients disent avoir une « bonne relation » avec leur médecin traitant, 95% avec les médecins libéraux et 91% avec les hospitaliers. – 94% des patients estiment ‘’qu’ils comprennent ce que le médecin leur explique’’, 87% affirment que ‘’le médecin consulté les a écoutés avec attention » et 87% que « le médecin consulté a compris leurs problèmes.’’ »

Certains dérivent

On sait, depuis toujours et même avant la création du conseil de l’Ordre, que la relation de confiance singulière entre le médecin et le patient est le pilier sur lequel se fondent la médecine française et le code de déontologie. Cette relation de confiance est jugée satisfaisante par la très grande majorité des Français. Et le journaliste médical sait aussi, plus que d’autres peut-être, que, comme toute profession « la profession médicale n’est pas épargnée par les dérives de certains professionnels ». L’Ordre des médecins « condamne fermement ces dérives » et « invite les patients à lui signaler toute situation de maltraitance ».

« Que faire quand on s’estime victime de maltraitance médicale? » demande la presse généraliste à Martin Winckler à l’occasion de la sortie de son petit livre provocateur

– Dans la mesure de ses moyens, il ne faut pas se laisser faire. On peut par exemple sortir sans payer. S’il y a une infraction au code de déontologie (disponible surle site de l’Ordre des médecins), on peut porter plainte en allant faire une déposition au commissariat ou en écrivant au procureur de la République. Le médecin fautif ne pourra pas passer outre: il sera convoqué pour donner sa déposition. Porter plainte pourrait inciter d’autres victimes à faire de même. »

La fonction de l’Ordre est rappelée. La boucle est ainsi bouclée et l’abcès crevé.  Les Brutes en blanc (Editions Flammarion, 16, 90 euros) sont informées : elles sont cernées de tous les côtés.

A demain

 

N’attendez pas : dévorez le polar du Pr Godeau. Vous ne le regretterez pas

Bonjour

Il faut toujours se méfier des mandarins.  Ils sont souvent  où on les attend le moins. Exemple Pierre Godeau, 84 ans aujourd’hui précisément. Des générations de médecins se souviennent de son monumental, richissime et  majestueux « Traité » (Flammarion). La grande époque. Les voitures de sport. L’apogée de La Pitié. On le retrouve aujourd’hui aux éditions Fiacre. La modestie. Les souvenirs.  La grande classe.

Dr House

Combien sommes-nous à conserver «le Godeau»  à portée de main ? Trois décennies de références et près de quatre mille pages dans la dernière édition. Dix mille polars en deux volumes. L’édition s’est numérisée tandis que la médecine interne se complexifiait. Tout cela aurait pu rester dans l’ombre, inconnu du plus grand nombre.  C’était compter sans le génie télévisé du Dr House. La célèbre série américaine a fait la promotion des internistes sans galvauder leur rôle. Mieux, le Dr Gregory House en a rehaussé leur talent, magnifié l’aura. Héritier du Holmes de Doyle il a, sur écran, renoué les fils de l’intrigue écrite. Boitant et drogué, errant lui aussi aux frontières de l’homosexualité, le Dr House a peut-être même suscité quelques vocations.

Georges Simenon

C’est aussi à grand écart que nous invite aujourd’hui le Pr Godeau. L’affaire a pris la forme d’un petit livre. 175 pages seulement, avec gros corps des éditions Fiacre.(1) Un format et un titre que l’on retrouvera dans les gares. Non loin des Simenon, ce grand Georges auquel la «Rue du Pas-de-la-Mule» est offert, in memoriam. Pierre Godeau doit en savoir long sur Simenon et sa passion pour la médecine. Simenon qui confia être aux anges après avoir reçu une lettre de René Leriche. Le grand chirurgien de la douleur expliquait à l’écrivain ce qui lui plaisait dans ses romans: les personnages y avaient aussi, des organes. Et Simenon de confier que, comme Knock, il ne pouvait se retenir de porter des diagnostics.

Charcot, Freud, Babinski

Pierre Godeau, un polar ? Inquiet, nous entrons dans ces pages ouvertes sur l’amour, la haine, la mort. Et nous revient la mémoire d’une rencontre organisée en 2005. C’était pour Le Monde. Hôpital de la Pitié, secteur pavillonnaire, les ombres ou les mânes de Charcot, Freud et Babinski. Pierre Godeau recevait avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’avait pas encore totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste. Un antre dont son élève et successeur, Jean-Charles Piette, lui avait alors élégamment laissé l’usufruit. Rencontrer Pierre Godeau, c’est croiser l’élégance. Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveillait alors la sortie de la quatrième édition de cette somme collective à laquelle il avait laissé son nom. Son «Traité de médecine».

Pic de la Mirandole

Médecine interne ? Il aurait préféré «médecine globale». «On pourrait définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, confiait celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible.»

L’ambition affichée de ces spécialistes hors des normes? Elle a, selon lui, été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des Pic de La Mirandole de la médecine. «Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résumait-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible.»

Yves Bouverain, Marcel Cachin

Janvier 2005. Bientôt 75 ans. Pierre Godeau s’apprêtait à participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte, alors en germe, chez les 1500 «internistes» français. C’était pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie.

Il gardait intact le souvenir de ce que purent être (de ce que sont encore ?) les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines «protections» facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste, spécialisé dans la prise en charge des «gueules cassées», affirmait n’avoir jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité certaine – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin –, Pierre Godeau jugeait que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Le pianiste ou le piano

Politiquement parlant, ce médecin ne cachait pas ne pas partager les grandes idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonçait les erreurs ou les illusions que sont, selon lui, le droit à l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade – cette relation dont on voudrait croire qu’elle pourrait finalement être une relation marchande parmi tant d’autres. Il ne craignait pas, non plus, de dénoncer cette lourde tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. «On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, concluait-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste.»

Léon Dubois

Neuf ans plus tard, le pianiste est de retour. Et c’est une étrange musique que nous livre l’artiste. Un concert a minima dont on ne sort pas indemne. Des échos de la fin du XIXe, un Paris en noir et blanc, la respectabilité médicale du milieu du XXe. Mais aussi la sexualité éternelle, la folie destructrice d’un couple, le sordide de la bourgeoisie, l’entrée dans l’alcoolisme et les joies de l’arsenic.

Certains y retrouveront les ivresses des salles de garde, la solitude de l’adolescence, la beauté angoissante de la médecine débutante. D’autres chercheront où est ici Pierre Godeau. Léon Dubois, ce chirurgien-dentiste ? Les médecins et autres professeurs qui le prennent en charge avant et après l’infarctus inaugural ? Et qui sont ces femmes, de mauvaise vie ou pas, qui hantent ce Dubois ? Pourquoi cette mère boulangère et nymphomane – ou presque ?

Le corps des femmes

Les réponses importent peu. La tragédie livrée est éternelle comme le sont les plus belles de celles brossées par Georges Simenon ou Frédéric Dard. On y découvre ce qui se trame dans cette rue du Pas-de-la-Mule, elle qui commence boulevard de Beaumarchais avant d’en finir Place des Vosges. On n’oubliera pas avant longtemps  la vie, les amours, les haines et la mort de Léon Dubois, ce chirurgien-dentiste qui n’avait pas fini sa médecine. Non par manque d’intelligence mais, plus simplement, à cause du corps des femmes. 84 ans. Né à Paris le 5 juin 1930. Non loin de la rue du Pas-de-la-Mule ?

Bon anniversaire Pr Godeau.

(1)  Godeau P. Rue du Pas-de-la-Mule. L’amour, la haine, la mort. Paris : Editions Fiacre, 2014. Une première version de ce texte (« Les ombres de Simenon à l’heure du Dr House. Signé Pierre Godeau » a été publiée dans la Revue médicale suisseRev Med Suisse 2014;10:1222b-1223b ).