Demain le tabac ne sera plus brûlé. Il sera chauffé, vaporisé. Les buralistes sont au parfum.

Bonjour

Il faut se méfier des buralistes. Ils savent mieux que nous ce qu’est le tabac. Ils connaissent les fumeurs et leurs humeurs. Il en est qui vivent leur métier comme une croix, surtout les buralistes femmes. Ces buralistes ne vous l’avoueront jamais mais ils aimeraient vendre autre chose que du tabac.

Il faut se méfier de Pascal Montredon. M. Montredon est à la tête de la Confédération nationale des buralistes (75 rue d’Amsterdam, Paris). Il vient de faire savoir qu’en novembre prochain il briguerait un troisième mandat. Il y aura bientôt un an nous animions un travail de groupe au sein de l’Ecole des hautes études en santé publique (Ehesp). Une enquête volontairement paradoxale. Il s’agissait de savoir si « les buralistes pouvaient être des acteurs de santé publique ». On trouvera ici le rapport auquel a donné lieu ce travail.

Sans explications ni excuses

Au chapitre des « limites de leur travail » les élèves du groupe (qui ont rencontré de nombreux buralistes rennais – l’Ehesp est située à Rennes) notent qu’en dépit de leur relances successives les responsables de la Confédération ont refusé de s’exprimer – et ce « sans explication ni excuses ». Nous avions alors pris la peine de contacter Pascal Montredon. Nous nous présentâmes. Plusieurs tentatives. Impossible de lui parler. Refus à peine poli du préposé. Refus  d’autant plus curieux que M. Montredon s’exprime beaucoup dans les médias. Comme on peut le voir ici dans Le Point. Que craignait donc M. Montredon ? M. Montredon redoute-t-il à ce point les journalistes ? M. Montredon représente-t-il véritablement les 27 500 buralistes français ?

Sables-d’Olonne

L’actuel président de la Confédération des buralistes était le 6 avril  aux Sables-d’Olonne (Vendée). Nous n’y étions pas mais nous savons tout des déplacements de Pascal Montredon grâce à lemondedutabac.com, un site que les tabacologues devraient inventer s’il n’existait pas.

Devant 370 débitants, réunis à l’occasion du 29e Rassemblement des buralistes de l’Ouest, Pascal Montredon est revenu sur l’évolution actuelle de « l’acte de fumer ». Et ce qu’a dit alors M. Montredon est une mine. Extraits :

Trois confidences pour buralistes

• « D’abord, nous devons être un vrai rouleau compresseur sur le marché de la cigarette électronique. Il est hors de question que l’on se fasse damer le pion par des boutiques plus opportunistes que spécialisées …

• « Je demande à tous les buralistes de monter en gamme dans leur offre de cigarettes électroniques ».

• « Il nous faut prendre le leadership sur ce marché, car il correspond à une étape incontournable et importante dans l’évolution de l’acte de fumer. En effet, vont arriver incessamment  sur le marché d’autres produits …

• « Des produits de nouvelle génération – ni cigarette conventionnelle, ni cigarette électronique – où du vrai tabac ne sera plus brûlé mais chauffé et vaporisé. C’est une révolution ».

• « Nous devons être capables de bien promouvoir une triple offre – tabac conventionnel ; e-cig ; produits de nouvelle génération – qui laissera la possibilité à nos clients adultes responsables d’exercer leur libre arbitre ».

 Vendeurs à la civette

 Où l’on voit que les responsables du monde du tabac prennent pleinement la mesure de la révolution qui s’annoncent, la Révolution des Volutes. Où l’on voit aussi qu’ils ne réclament pas de ne vendre que du tabac, de la fumée et des goudrons. Ils ne veulent que rester sur le marché de la dépendance. Celle à la nicotine puisque c’est le lot qui leur est attribué dans l’espace des dealers autorisés, des vendeurs à la civette.

L’argumentaire du Dr Presles

Dans cet avenir décrit par le prophète Montredon les buralistes devront prendre la défense de la cigarette électronique contre le tabac de papa. Ils pourront alors se nourrir de l’argumentaire que vient de développer le Dr Phlippe Presles. Le Dr Presles est tabacologue,  coordinateur de l’appel des 100 médecins en faveur de la cigarette électronique. Il est aussi l’auteur de « La cigarette électronique. Enfin la méthode pour arrêter de fumer facilement » (Edition Versilio, 2013)

Un argumentaire pour éclairer ce qui se trame actuellement sur le front du vieux tabac ; là où  le fait d’attaquer les e-liquides correspond, qu’on le veuille ou non, à faire la promotion du tabac et du goudron. («Aux dernières nouvelles les e-liquides seraient moins dangereux que l’Eau de Javel ») Le Dr Presles nous a transmis cet argumentaire. Nous vous le livrons.

A demain

« La vérité chiffrée sur la toxicité américaine des e – liquides

Le 23 mars 2014, le New York Times[1] publiait un article alarmant sur le nombre croissant d’appels aux centres antipoisons américains pour des intoxications avec des e-liquides, soit 1.351 cas en 2013, dont la moitié pour des enfants de moins de 5 ans. Un toxicologue interviewé ajoutait qu’une petite cuillère de e-liquide pouvait tuer un adulte. La plupart des médias partout dans le monde se sont empressés de propager l’information telle quelle, sans aucune vérification, ni mise en perspective.

Nouvelle rassurante

Or c’est là une  nouvelle  très rassurante : malgré les millions de flacons de e-liquides circulants, en constante augmentation, aucune mort n’est à déplorer et les appels aux centres antipoisons ne représentent que 0,06 % des cas d’intoxications aux États-Unis. Ne tombons pas dans le piège du « Sang à la Une » et regardons concrètement tous les chiffres disponibles. En 2011, il y a eu plus de 2,3 millions d’appels aux centres antipoisons aux États-Unis pour des humains[2] (2.334.004 exactement), dont la moitié pour des enfants de 5 ans (46,94 %).

Ces appels concernaient des médicaments dans 715.544 cas. Les cas les plus fréquents étaient le fait d’analgésiques pour 11,7 % des cas, de cosmétiques pour 8 % des cas, de produits ménagers pour 7 % des cas et d’anxiolytiques pour 6,1 % des cas. Le nombre de décès s’est élevé à 1.995 cas, dont 18 cas d’enfants (soit seulement 1 % heureusement). Les médicaments constituent de loin la première cause de décès et en voici le palmarès pour les trois catégories les plus dangereuses.

Morts médicamenteuses

Médicaments analgésiques : Paracétamol : 276 morts (dont 159 par paracétamol-codéïne). Morphine et Fentalyl : 158 morts. Méthadone : 134 morts. Tébaïne : 120 morts. Aspirine : 39 morts. Tramadol : 24 morts. Médicaments psycho-actifs : Antidépresseurs : 148 morts (dont 17 avec le Bupropion, utilisé notamment pour le sevrage tabagique). Anxiolytiques : 111 morts. Médicaments cardiovasculaires : 128 morts.

Concernant les 18 décès d’enfants, les substances en cause étaient des analgésiques dans 11 cas, des amphétamines dans 6 cas, des médicaments contre le rhume dans 5 cas, et des produits ménagers dans 4 cas, la prise de plusieurs substances étant possible).

Médicaments emballés

Au vu de ces chiffres, on ne peut que regretter qu’aucun médicament ne soit délivré dans des emballages de sécurité. Les plus puissants des antalgiques, des antidépresseurs, des anxiolytiques et les produits cardiovasculaires les plus dangereux sont en libre circulation depuis des dizaines d’années et tuent des milliers de gens par accident sans que personne ne s’en émeuve.

Réexaminons les chiffres rapportés par le New York Times : 1.351 appels aux centres antipoisons en 2013 pour des e-liquides, dont 365 hospitalisations (et non pas cas graves comme on a pu le lire partout), et zéro mort. Cela ne représente que 0,06 % du total des appels et aucun cas dramatique n’a été à déplorer. Cela confirmerait plutôt l’efficacité des bouchons de sécurité équipant les flacons de e-liquides.

A quoi joue le New York Times ?

Le 3 avril 2014, les CDC américains (Centers for Disease Control and Prevention) publiait à son tour un communiqué de presse dans lequel il ne signalait rien de plus que le New York Times si ce n’est 2.405 expositions aux e-cigarettes entre septembre 2010 et février 2014. Le directeur du CDC, le Dr Tom Frieden ajoutait que si la moitié des appels concernaient des enfants, ce devait être du fait de leurs « arômes de bonbons ou de fruits qui les attirent ». Nous avons vu que tous les appels pour intoxication concernent dans la moitié des cas les enfants, ce qui rend cette conclusion vide de sens.

Trois conclusions évidentes 

–       – La première est que les e-liquides avec leurs bouchons de sécurité sont très peu dangereux.

–      – La deuxième est que l’industrie du tabac, qui est manifestement derrière l’article du New York Times, recommence la guerre médiatique qu’elle avait si bien réussie contre les substituts nicotiniques. Vous vous souvenez certainement de cette rumeur complètement fausse : « Si vous fumez avec un patch, vous risquez de mourir d’un infarctus ! » Elle était aussi lancée par le New York Times en 1992[3], un an après l’autorisation de commercialisation des patchs. Cette rumeur a tué beaucoup de gens qui ont préféré refumer que continuer leur patch. Et les nouvelles rumeurs marchent : les ventes d’e-cigarettes commencent à s’infléchir, et elles sont maintenant interdites à New York, Boston, Chicago, Los Angeles…

–      –  La troisième est que les institutions officielles de santé publique participent naïvement à ces rumeurs sans prendre de recul. Ce fut le cas cette année du CDC, et en 1992 de la FDA. De fait beaucoup d’acteurs de la lutte antitabac dans le monde agissent aujourd’hui contre la cigarette électronique se faisant les Alliés de facto de l’industrie du tabac. N’est-ce pas inconséquent quand le constat est fait que jamais la consommation de tabac n’a autant reculé qu’en 2013 dans les pays occidentaux, grâce à l’essor de la cigarette électronique ? Dans ce contexte on ne peut que saluer la prise de position pro e-cigarette du Royal College of Physicians le 20 mars dernier[4]. »

Dr Philippe Presles

[1] New York Times. Selling a Poison by the Barrel: Liquid Nicotine for E-Cigarettes. Published: March 24, 2014.

[2] Clin Toxicol (Phila). 2012 Dec;50(10):911-1164. doi:10.3109/15563650.2012.746424.

Bronstein AC. 2011 Annual report of the American Association of Poison Control Centers’ National Poison Data System (NPDS): 29th Annual Report.

[3] New York Times. F.D.A. Will Look Into Heart Attacks by Users of Nicotine Patches. Published: June 20, 1992.

[4] http://www.rcplondon.ac.uk/commentary/what-you-need-know-about-electronic-cigarettes

Suicide : mieux observer est un métier

L’annonce gouvernementale  de la création d’un Observatoire national du suicide (1) est généralement bien accueillie par les médias. Et plus encore par l’entreprise Technologia. Pourquoi ?

Reprise d’un entretien à ce sujet  avec le Pr Viviane Kovess –Masfety,  psychiatre épidémiologiste, directrice d’une équipe de recherche de l’université Paris Descartes et professeure à l’Ehesp. Il y a quatre ans, sur Slate.fr, elle dénonçait  le « suicide-business » 

Slate.fr avait soulevé la question il y a un an précisément. On évoquait alors  le lancement d’un appel en faveur de « la création d’un observatoire des suicides». Les responsables de cette initiative estiment qu’il s’agit là d’une «urgence» afin de mieux recenser et prévenir ces actes, en hausse du fait de la crise et de la montée du chômage. Cet appel était  soutenu par une quarantaine de médecins, de chercheurs, de syndicalistes et d’intellectuels, parmi lesquels Boris Cyrulnik etVincent Cespedes. Parmi les plus actifs : Jean- Claude Delgène, un des signataires de l’appel et directeur de Technologia, « cabinet de prévention des risques professionnels ».

Trois fois plus que les accidents de la circulation

Un an plus tard l’Observatoire national du suicide a officiellement vu le jour dans un pays qui compte environ 11 000 morts par suicide chaque année – soit, assure-t-on, l’un des taux les plus élevés d’Europe. « Trois fois plus que les accidents de la circulation routière » précise-t-on auprès du ministère de la Santé. Si tant est que cette précision ait une signification. Cette création doit beaucoup au Pr Michel Debout spécialiste de médecine légale au CHU de Saint-Etienne et co-fondateur de l’Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS). « Tout ce qui peut concourir aux études et à la recherche des mesures pour la prévention du suicide est souhaitable » souligne Mme Hannier, ex-présidente de l’UNPS, responsable de l’association pour la prévention du suicide des enfants et adolescents Phare Enfants-Parents.

Des pistes pour les actions à venir

Résumons : cet organisme associera les associations de prévention du suicide, les professionnels de santé et les chercheurs spécialistes.  Il aura « pour mission de mieux coordonner les informations existantes, de mieux repérer et de mieux alerter » et aussi « d’adresser des recommandations aux décideurs publics » a expliqué Marisol Touraine  il y a quelques heures lors de la cérémonie d’installation de l’organisme. Réunion deux fois par an avec les représentants des ministères concernés et tous les acteurs du dossier. Publication d’un rapport annuel comportant des pistes pour les actions à venir. Air connu. L’observation (de la laïcité, de la toxicomanie etc.) est aussi une justification à l’inaction.

Quatre fois plus de suicidés chez les plus de 85 ans

Il y a ; d’ores et déjà, un sujet pour lequel point n’est besoin de rapport, Mme Touraine qualifiant elle-même d’ « urgente » la situation. L’AFP rappelle que selon des chiffres cités (en juillet dernier)  par la ministre déléguée aux Personnes Agées, Michèle Delaunay, les plus de 65 ans représentent 25% de la population française mais 30% des suicides. Et il y a quatre fois plus de suicides chez les plus de 85 ans que dans le reste de la population. Que fait-on ?

Point n’est semble-t-il besoin d’un Observatoire national pour savoir que la France affiche l’un des taux de suicide les plus élevés d’Europe avec 14,7 pour 100.000 habitants (France métropolitaine) contre 9,9 en Allemagne et 6,4 au Royaume-Uni (chiffres Eurostat). Mais sans doute ne saurait on pas que « près d’un actif français sur trois (27%) a déjà pensé au suicide » sans l’étude du cabinet de prévention des risques professionnels Technologia, fort opportunément publiée lundi 9 septembre soit la veille de l’annonce de la création de l’Observatoire national.

Plans sociaux

Technologia (« cabinet de prévention des risques psychosociaux »). Et son directeur général Jean-Claude Delgènes.  L’installation d’un observatoire est une « avancée considérable » se réjouit M. Delgènes dans Le Monde. « Il y a toujours cette idée qu’évoquer le suicide peut être incitatif, avance-t-il. Mais il faut parler de prévention ! Nous avons énormément de retard en France. Les suicides pourraient rapidement baisser en évitant, par exemple, l’isolement des personnes frappées par des plans sociaux.»  

De ce nouvel Observatoire, M. Delgènes attend donc « des études longitudinales sur l’incidence du chômage, du surendettement, de la précarité, et de l’isolement qui leur est lié, sur le passage à l’acte ». Ce matin sur Europe 1 M. Delgènes expliquait que le travail était un facteur protecteur contre le risque se suicide. Mais qu’il pouvait aussi être un facteur de risque. D’où la nécessité de travailler en milieu professionnel

La dénonciation du suicide-business »

Il y a quatre ans les médias parlaient beaucoup d’une « vague de suicides » au sein de France Télécom. Nous avions alors interrogé, pour Slate.fr,  le Dr Viviane Kovess-Masfety, psychiatre et spécialiste d’épidémiologie et évaluation des politiques de santé (Ecole des hautes études en santé publique). Il  peut ne pas être inintéressant, aujourd’hui, de la relire :

  « Quelle analyse faites-vous de la décision de faire appel à une société privée, Technologia, pour tenter de prévenir de nouveaux suicides chez les salariés?

Que face à une situation de grave malaise dans une entreprise, un comité paritaire demande à une société privée de donner des conseils pour faire évoluer la situation ne me choque en rien. En revanche, je suis profondément choquée par le mélange des genres. De deux choses l’une : soit il s’agit d’une «vague de suicides» et c’est un problème de santé publique qui doit être géré par les institutions responsables de la santé dans notre pays ; soit il s’agit de problèmes d’un autre ordre (de l’ambiance au travail, de conditions de travail etc.) et il faut trouver des intermédiaires crédibles de part et d’autres pour parvenir à renouer le dialogue; et il y a, là aussi, des institutions (dont l’inspection et la médecine du travail) qui existent et dont c’est, précisément, la fonction.

On doit faire la différence entre, d’une part, la maladie qui demande un soin médical (et dans ce cas psychiatrique) et, de l’autre, la promotion /prévention de la santé qui demande une vision globale de la situation au travail et des modifications dans son organisation. Dans ce deuxième cas, la démarche n’a pas à être médicalisée. Or aujourd’hui le climat actuel et le discours dominant ont pour effet d’établir un lien entre suicides et conditions de travail. De ce fait une logique semble émerger qui voudrait que, pour éviter les suicides, il faille agir sur les conditions de travail.

Dans cette logique, la société Technologia (comme d’autres firmes commerciales similaires) se présente en mettant en avant sa capacité de gérer les conditions de travail (ainsi que le dialogue entre syndicats, employés et direction) et, par là même, de faire cesser les suicides au travail.

En quoi est-ce, pour vous, «choquant»?

Ce qui est selon moi profondément choquant tient au fait que d’un part on affirme qu’il est possible de réduire de cette façon le nombre des suicides et d’autre part que l’on fasse du profit sur les suicides, que ce soit chez France Télécom ou ailleurs.  Oui, je suis révoltée par le développement du suicide-business.

Pourquoi la prévention du suicide ne pourrait-elle pas être une activité  commerciale et  lucrative?

Le dirigeant de Technologia tient publiquement dans la presse un discours de type commercial expliquant aux entreprises «on va vous régler le problème». Dans une telle démarche, on n’envisage même pas que le problématique des suicides est hautement complexe, liée à bien d’autres facteurs que ce qui se passe au travail. Et les promoteurs de ce type de service commercial tiennent bien évidemment un discours qui accrédite le fait que sans eux le phénomène augmentera de plus en plus, que sans eux l’entreprise ne parviendra pas à faire face et même qu’il faudra aller jusqu’à … faire du service après- vente.

Par définition une activité commerciale n’a pas pour objectif la santé publique. Il s’agit ici de faire tourner au mieux une société de consultants. Dans un tel contexte, il y a immanquablement des questions qui ne sont pas posées, des évaluations qui ne sont pas faites et la posture de celui qui «sait ce qu’il faut faire» et qui va le faire en garantissant les résultats.

Ce type d’initiative ne peut-il pas avoir des effets positifs?

Ces interventions ne vont pas régler le problème des suicides. Technologia reconnaît d’ailleurs que les suicides ont continué dans l’un des endroits où sa société est intervenue (le Technocentre Renault) et où elle doit encore «se bagarrer contre les résistances du management».

J’ajoute que la méthode qui est mise en œuvre chez France Télécom est aberrante si nous parlons bien du suicide: ce n’est pas un questionnaire adressé à chaque salarié qui va régler le problème de personnes qui vont mal au point de se suicider. Cela peut éventuellement améliorer le climat au sein de l’entreprise (ce qui reste à démontrer) si cela permet à la direction, aux syndicats et aux employés de nouer un vrai dialogue et de faire bouger les choses. En revanche, pour les personnes qui vont psychiquement très mal (au point de vouloir mettre ou de mettre fin à leurs jours) cette démarche n’est nullement appropriée. Et ce ne sont pas non plus des «journées de dialogue» qui vont les aider. Bien au contraire: ces «dialogues» peuvent pousser dans la mauvaise direction des personnes déprimées qui ont du mal à s’exprimer dans la mesure où elles vont se reprocher ce qu’elles ont pu dire ou ne pas dire.

Quelle serait dès lors selon-vous la meilleure conduite à tenir? Des personnes n’ayant pas de formation médicale peuvent-elles ou non avoir une action dans ce domaine? La formation médicale est-elle dans ce domaine toujours une garantie ?

Le directeur de Technologia explique: «nos psychiatres et nos psychologues cliniciens vont aller sur le terrain et étudier de près la crise suicidaire». Ainsi existe donc d’une part un travail clinique et de l’autre des actions de type communication avec questionnaire aux employés. Je ne suis pas la seule à être choquée par ce travail clinique. Le conseil national de l’ordre des médecins a récemment rappelé les règles de déontologie qui s’imposent dans ce domaine.

«Le médecin du travail doit être le pivot et le point d’entrée de tous les dispositifs de prise en charge des risques psychosociaux. Il entre dans ses fonctions d’écouter un salarié en détresse et il peut orienter le salarié vers un médecin écoutant mais ceci ne peut se faire sans l’accord du salarié et est couvert par le secret médical, souligne l’institution ordinale. Ce médecin écoutant doit justifier d’une formation particulière pour les risques psychosociaux mais surtout, en aucun cas, il ne peut dispenser des actes thérapeutiques et intervenir dans le parcours de soin. La seule personne habilitée est le médecin traitant de la personne en accord avec elle qui peut la diriger vers un psychiatre ou un psychologue de son choix. Toute intervention, prise en charge gratuite de type cellule d’écoute dont les écoutants sont sélectionnés et rémunérés directement par l’employeur sont à la limite de l’exercice illégal de la médecine qui repose sur un libre choix du médecin par son patient. »

Dans le cas qui nous occupe, on ne voit pas à quel titre les psychiatres d’une société privée extérieure feraient une sorte d’autopsie psychologique et de quel droit ils prendraient connaissance du dossier médical des personnes qui se sont suicidées. On ne voit pas non plus en quoi ils seraient qualifiés pour tirer de ces études des enseignements sur la prévention du suicide. Faut-il rappeler que la prévention du suicide est un sujet en soi qui a donné lieu à de nombreux travaux scientifiques documentés ainsi qu’à des recommandations de l’OMS sur la prévention en milieu de travail.

Plus généralement, au-delà du cas de France Télécom on ne peut qu’être inquiet de voir de se développer dans les entreprises la pratique dite des «tickets psy» qui permet d’avoir accès à des consultations gratuites auprès de psychiatres ou de psychologues cliniciens proposés par l’entreprise. Cette pratique est également dénoncée par le conseil national de l’ordre des médecins. »

(1) On trouvera ici le décret portant création de cette structure

 

 

Le quizz 2013 de l’Ehpad

Bonjour à tous. Nous sommes le 2 septembre. Exercice de rentrée.  Saurez-vous apprécier ce texte ? Vous répondrez ensuite aux  questions.  Les meilleures réponses seront publiées.  

« Vers la soixantaine, laissant le domaine à son fils, elle s’installa comme pensionnaire dans le couvent de Douai où sa fille avait pris le voile. D’autres dames nobles y achevaient leur vie. Peu après l’arrivée d’Anna, on prépara une chambre pour une certaine Madame de Borsèle, l’une des maîtresses pour lesquelles s’était ruiné Egmont de Wirquin. Le temps que ces dames ne consacraient pas aux offices se passait en broderies, en lectures à haute voix de lettres que leurs envoyaient leurs enfants, à des goûters ou de petits soupers fins qu’elles s’offraient entre elles. La conversation tournait autour des modes de leur jeunesse, des mérites respectifs des maris défunts ou des présents confesseurs, des amants qu’elles se vantaient d’avoir eux, ou de n’avoir pas eus. Mais elles revenaient presque toujours, avec une insistance répugnante et presque grotesque, à leurs maux corporels visibles ou cachés. Il semblait presque qu’étaler ainsi leurs infirmités devînt pour elles une nouvelle forme d’impudicité. Une certaine dureté d’oreille empêchait Donna Anna d’entendre leurs propos, et lui permettait de ne pas s’y mêler. Chacune avait une servante, mais il arrivait que ces filles fussent négligentes, ou que, pour une raison ou une autre, on les renvoyât, et les sœurs converses ne suffisaient pas toujours au service des pensionnaires. Madame de Borsèle était obèse et presque impotente ; Anna l’aidait parfois à se coiffer, et l’ancienne belle battait des mains quand on approchait de son visage un miroir. Ou bien, elle geignait piteusement, parce qu’on avait oublié de mettre à sa portée son drageoir. Anna se levait alors de son siège, ce qu’elle ne faisait plus qu’avec peine, trouvait le drageoir, et laissait Madame de Borsèle se remplir la bouche de douceurs. Une fois, une vieille pensionnaire revenant du réfectoire vomit dans le corridor. Aucune domestique n’était là sur le moment. Anna lava les dalles.

(…) Elle s’était remise à la lecture des mystiques : Louis de Léon, le frère Jean de la Croix, la sainte mère Thérèse, les mêmes que luis lisait jadis, dans l’ensoleillement des après-midi napolitaines, un jeune cavalier tout en noir. (…)Son agonie, pourtant, fut longue et pénible. Elle avait oublié le français ; le chapelain, qui se flattait de savoir quelques mots d’espagnol et un peu d’italien, venait quelquefois l’exhorter dans l’une de ces deux langues. Mais la mourante ne l’écoutait et ne le comprenait qu’à peine. Le prêtre, quoiqu’elle n’y vît plus, continuait à lui présenter un crucifix. A la fin le visage d’Anna se détendit ; elle abaissa lentement les paupières. Ils l’entendirent murmurer :

–          Mi amado ….

Ils pensèrent qu’elle parlait à Dieu. Elle parlait peut-être à Dieu. »

Questions :

1 Sans avoir recours à Internet vous donnerez le nom de l’auteur et la date (approximative) à laquelle ce texte a été écrit. A quelle époque la scène se passe-t-elle ? Dans quel pays ?

NB : En cas d’échec vous aurez recours à Internet (vous préciserez alors de quelle manière vous aurez procédé et le temps nécessaire pour parvenir au résultat).

2 Quel(s) parallèle(s) peut-on faire ici avec un Ehpad d’aujourd’hui ? Y laisserait-on une résidente en coiffer une autre ? Pourquoi ? Y laisserait-on une résidente se « remplir la bouche de douceurs » ? Pourquoi ? Laisserait-on une résidente laver les dalles souillées des vomissures d’une autre résidente ? Pourquoi ?

3 Les sms pourraient-ils se substituer aux lettres dont il est fait ici mention?

4 Les « lectures à haute voix »  pourraient-elles selon vous avoir un intérêt thérapeutique ?

5 Vous imaginerez  le « couvent de Douai » équipé de télévisions et doté de médicaments sédatifs. Vous décrirez ensuite quelques scènes  à la façon de l’auteur.

A(H7N9) : une veillée d’arme « exceptionnelle »

Pandémie ou pas ? Les informations en provenance de Chine ne permettent pas encore de trancher. Les médias n’ont pas les éléments pour réagir comme ils le firent lors de l’émergence du H5N1 ou du H1N1. Ou ils en ont trop.

Les organisations internationales (OIE, OMS, FAO, OMC) prennent position sur les tarmacs sanitaires et médiatiques. Une bien drôle de guerre, comme un balcon en forêt. Sans troupes allemandes certes ; mais avec un possible virus pandémique chinois.

Et, chez Gallimard, hasard ou fatalité, un ouvrage majeur de l’historien (EHESP) Patrick Zylberman (1)

 

En ce début d’avril 2013 le citoyen (journaliste ou pas) qui s’intéresse à l’actuel bouillonnement virologique A(H7N) a trois sources d’information (gratuites) à sa disposition. Soit l’OMS, que l’on retrouve ici. Soit l’OIE, ici-même. Et encore la FAO, en cliquant ici.

Trois sources on ne peut plus prolixes mais, au final, bien peu de certitudes en provenance de Chine. Une Chine qui fait pourtant preuve d’une transparence remarquable pour qui se souvient des brouillards du SRAS. Ainsi ce que transmet à Genève la Commission de la santé et de la planification familiale chinoise a notifié à l’OMSdix cas confirmés en laboratoire d’infection humaine par le virus grippal A(H7N9) supplémentaires.

un homme de 70 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 29 mars 2013; un homme de 74 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 2 avril 2013; un homme de 65 ans originaire du Zhejiang et tombé malade le 3 avril 2013; une femme de 76 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 1er avril 2013; une femme de 81 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 4 avril 2013; un homme de 74 ans originaire de Shanghai et tombé malade le 11 avril 2013; une femme de 83 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 2 avril 2013; un homme de 68 ans originaire de Shanghai et tombé malade le 4 avril 2013; un homme de 31 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 31 mars 2013 et un homme de 56 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 3 avril 2013.

Soit, à ce jour, un nombre de cas d’infection par le virus grippal A(H7N9) confirmés en laboratoire en Chine de 38 au total, parmi lesquels 10 décès, 19 cas sévères et 9 cas bénins. « Plus de 760 contacts proches des cas confirmés font l’objet d’une surveillance étroite, ajoute Pékin. Le gouvernement chinois enquête activement sur cet événement et a relevé le niveau de surveillance. Des analyses rétrospectives sur des prélèvements provenant de cas récemment signalés d’infection respiratoire sévère pourraient révéler des cas supplémentaires, passés inaperçus précédemment. Un groupe de travail intergouvernemental spécial a été formellement établi et sa coordination a été confiée à la Commission nationale de la santé et de la planification familiale, au Ministère de l’agriculture et à d’autres ministères clés. Le secteur de la santé animale a intensifié ses investigations sur les sources et les réservoirs possibles du virus. » À l’heure actuelle l’OMS assure  ne disposer d’aucune preuve d’une transmission interhumaine en cours.

Tamiflu toujours en question

L’OMS nous rassure autant que faire se peut : le siège suisse est en contact avec les autorités nationales et suit de près cet événement. Il coordonne la réponse internationale et organise la coopération avec les centres collaborateurs OMS de référence et de recherche pour la grippe et d’autres partenaires pour s’assurer de la disponibilité des informations et de la mise au point de matériels destinés au diagnostic et au traitement de la maladie et au développement de vaccins. Mais le fait est là : aucun vaccin n’est actuellement disponible pour ce sous-type de virus grippal. Les résultats d’essais préliminaires fournis par le Centre collaborateur de l’OMS en Chine laissent à penser qu’il est sensible aux inhibiteurs de la neuraminidase (oseltamivir et zanamivir). La multinationale Roche doit être en première ligne pour assurer les précieuses livraisons. Et ce alors même que comme le rappelle le BMJ le dossier du Tamiflu continue à poser question.

FAO n’est pas en reste qui insiste aujourd’hui « sur la nécessité d’adopter des mesures de biosécurité drastiques ». « Contrairement à d’autres souches, y compris celle de la grippe aviaire H5N1, hautement pathogène, ce nouveau virus est difficile à détecter chez les volailles parce que les animaux montrent peu – voire aucun – signe de maladie » souligne-t-on à Rome.  Où l’on n’oublie pas le langage diplomatique indispensable avec une telle puissance : « la FAO félicite la Chine pour avoir fait rapidement état des cas observés chez l’homme et pour avoir informé l’opinion publique en détail sur la nature du virus et avoir pris d’autres mesures de précaution. Grâce à ces informations, la FAO et la communauté scientifique internationale peuvent analyser la séquence virale dans l’espoir de mieux comprendre le comportement du virus et son incidence potentielle chez les êtres humains et chez les animaux. »

Soit, en pratique, six recommandations

1 Tenir toutes les volailles et tous les animaux d’élevage à l’écart des zones d’habitation. Un contact direct avec des animaux infectés peut mettre les personnes en danger. Cette séparation entre animaux et êtres humains est cruciale dans la mesure où la grippe A(H7N9) déclenche peu, voire aucun, signe de maladie chez les volatiles.

2 Tenir les oiseaux sauvages éloignés des volailles et des autres animaux, séparer les différentes espèces de volailles et d’animaux. Pour séparer les espèces et limiter les risques de transmission, il est possible d’utiliser des écrans, des clôtures ou des filets.

3 Signaler tout animal malade ou mort aux autorités vétérinaires (ou de santé publique) locales. Si ce n’est pas possible, informer vos voisins et les représentants de la collectivité. Il est important que tous les signes de maladie ou de morts subites et inexpliquées de volailles, d’oiseaux d’élevage, d’oiseaux sauvages ou d’autres animaux soient rapportés aux autorités pour permettre à ces dernières d’y remédier et de stopper la propagation du virus.

4 Se laver souvent les mains pour tuer le virus. Et se laver systématiquement les mains après avoir été en contact avec des oiseaux, volailles ou autres animaux, après avoir préparé et cuisiné des produits d’origine animale, et avant de manger.

Consommer des produits carnés bien cuits. Ne jamais consommer d’animaux malades ou morts de maladie, et ne jamais les donner ou les vendre. Ces animaux ne doivent pas non plus servir à alimenter d’autres animaux.

6 Demander immédiatement conseil à un médecin si vous avez de la fièvre après avoir été en contact avec des volailles, des oiseaux d’élevage, des oiseaux sauvages ou d’autres animaux.

S’il est confirmé que cette grippe d’origine animale menace la santé humaine, l’élimination des animaux atteints apparaît comme la solution appropriée à condition d’être réalisée de manière humaine et que les éleveurs concernés touchent des compensations appropriées

Le CDC chinois – aidé d’un maillage dense d’un réseau de surveillance des maladies respiratoires – a rapidement procédé à une analyse virale détaillée et a conclu qu’il s’agissait d’une nouvelle forme du virus H7N9, différente de celle connue jusqu’alors. Ce virus avait déjà sévit en effet dans le pays entre 2003 et 2009 – avec un maximum de 6 décès annuels en 2006 – pour un total de 25 morts. En 2008, un virus H7N9 avait été isolé en Mongolie mais n’avait pas été considéré comme très pathogène  Ce virus est doté d’un potentiel pandémique puisque la population humaine n’a pas été exposée massivement par le passé aux virus H7 ou N9 et ne possède donc pas des anticorps dirigés contre ce virus.

Pour sa part le site Medscape rappelle, en France, que  tout a commencé à la mi-mars, avec dans un premier temps la détection de trois cas de décès d’origine inconnue à Shanghai et dans la province de Anhui. Ces personnes jeunes (45 et 48 ans) ou moins jeunes (83 ans) étaient mortes des suites d’une infection respiratoire basse foudroyante. Seule une d’entre elles étaient en contact avec de la volaille.  Ces trois premiers cas viennent de faire font l’objet d’une publication dans The New England Journal of Medicine.

 Editorial de Nature

« Le gène de la protéine N de ce virus est similaire à celui d’une souche H11N9 isolée en Corée en 2011, en Chine en 2010 et en république tchèque en 2005, toutes des souches aviaires, précise Medscape. Celui de la protéine H a déjà été isolé lui aussi dans des souches aviaires. Il semble donc que le virus soit purement aviaire, contrairement au virus H1N1 qui était le fruit d’un réarrangement entre des virus aviaires, porcins et humains. Le séquençage montre aussi que le virus H7N9 a acquis une mutation spécifique qui lui permet de se fixer au niveau des cellules pulmonaires humaines par le biais d’un récepteur. C’est l’absence de contacts précédents chez l’homme – donc d’antigénicité contre ce virus – qui fait tout le potentiel pathogène de ce virus. Reste que pour l’instant il semble peu transmissible d’homme à homme mais c’est une donnée qu’il va falloir particulièrement surveiller dans les jours à venir.

A l’heure actuelle, aucun vaccin pré-pandémique H7N9 n’a été développé. Pour autant six vaccins  spécifiquement dirigés contre H7 (H7N2, H7N7, H7N3, H7N1) sont en cours de développement.Le 2 avril, un éditorial est paru dans la revue Nature (2) soulignant le potentiel pandémique de ce virus.

Quête obsessionnelle médiatique du malheur

L’OIE annonce elle aussi qu’elle est aujourd’hui « pleinement engagée » dans l’effort mondial collectif pour gérer ce nouveau risque. L’OIE rappelle que lors de la crise précédente (et sans précédent) due au virus H5N1 elle a géré des banques régionales de vaccins. Aujourd’hui elle « souhaite faire profiter la communauté mondiale de son expérience dans ce domaine ». En sachant que la  disponibilité d’un vaccin efficace pour protéger les volailles du virus A(H7N9) en quantités appropriées « pourrait prendre quelques temps ». Du maniement international de l’euphémisme en quelque sorte. Une part importante, essentielle, du travail de cette organisation consiste, dans le même temps, à élaborer par les normes indispensables pour se protéger de l’introduction de maladies et d’agents pathogènes par le biais des échanges commerciaux d’animaux et de leurs produits. Le tout « sans pour autant instaurer des barrières sanitaires injustifiées ». Qui fait ici la part de ce qui est juste et de ce qui ne l’est plus ? L’OIE ne nous le dit pas.

« Selon l’information disponible aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation assez exceptionnelle nous a déclaré le Directeur général de l’OIE, Dr Bernard Vallat.  J’entend par  exceptionnel  ce qui n’est pas habituel : un influenza d’origine aviaire qui infecterait l’homme sans symptôme chez les oiseaux. »

Fatalité ou hasard ? « Tout concourt aujourd’hui à exalter la logique du pire sur laquelle s’appuie l’intelligence de la terreur biologique » nous prévient Patrick Zylberman l’historien dans l’avant-propos de ses Tempêtes. Une logique du pire qui n’est pas sans faire songer à cette quête médiatique obsessionnelle du malheur qui caractérise les temps que nous traversons, souvent en compagnie de journalistes, historiens de l’instant.

(1) Zylberman P. Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique, Paris Editions Gallimard, Collection NRF Essais, 2013. Nous y reviendrons

(2) http://www.nature.com/news/novel-bird-flu-kills-2-in-china-1.12728

 

Alcool : « Sur l’ivresse, au moins, on a obtenu l’égalité » (Marie, 23 ans, dans Grazia)

« Toutes alcoolos ? ». C’est en Une d’un jeune magazine assez en vogue chez les adolescentes voire  chez les jeunes femmes. Avec une enquête sur « l’inquiétant boom des comas éthyliques chez les filles ».  Grazia est-il lu en haut lieu ? Sinon il faudra  songer à abonner le ministère de la Santé.  

Bientôt en France le « Frotox », nouvelle arme anti-âge. Monica Belluci qui nous dit que, décidément, son « mariage tient du miracle » (c’est dire si les stars nous ressemblent ). « Jupes à volants, blanc sexy, baskets cool … »  Oser le « cuir d’été » ! (sic). Douze pages de « looks d’enfer » autour de la « Mode Men ». Et puis les pages 36, 37 et 38 du numéro de la semaine du 5 au 11 avril du magazine Grazia (groupe Montadori).

« Toutes alcoolos ? ».

Certes pas, mais on s’en rapproche. Trois pages symptomatiques d’un phénomène qui crève les yeux et que les sociologues décriront, peut-être, dans quelques décennies. A la question « les femmes  boivent-elles  plus qu’avant ? » il ne fait aucun doute qu’une majorité d’hommes d’un certain âge répondraient par l’affirmative. Question idiote bien sûr. Quelles « femmes » ? Quel « avant » ? De quel « plus » parle-t-on ? Mais il y a quelques faits objectifs. La prévalence féminine croissante sur les terrasses des débits de boissons devant des verres (souvent de bières de forts titrages). Les témoignages recueillis pas les élèves de l’EHESP dans le cadre du MIP 2012 sur « Rennes et l’alcool ».

Où encore les déclarations du Pr Michel Reynaud, spécialiste d’alcoologie (hôpital Paul Brousse, Villejuif) à Grazia : « Les gros alcooliers ont ciblé leur pub vers le marché féminin à l’instar des cigarettiers vers la fin des années 1960 ». Et les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, la même situation sanitaire délétère sous couvert d’un nouveau droit à conquérir. Nous avons conquis bien des droits. Dont celui des assuétudes.

Marie, 23 ans, publicitaire stagiaire , ne dit rien d’autre à Grazia : « J’ai un rapport réaliste avec l’alcool, comme ceux de ma génération. On agit en toute connaissance de cause. » La beauté et la candeur de la jeunesse en quelques mots. Marie, toujours, à qui l’on demande s’il est « socialement admis pour une fille de s’enivrer » : » Je ne me pose même pas la question, ça ne choque plus personne. Sur l’ivresse au moins, on a obtenu l’égalité. » Que veut dire cet au moins, Marie ?

Vomir sur l’oreiller d’un pote

Marie, quand t’es-tu (trop) « lâchée » ? « Quand j’ai vomi sur l’oreiller d’un pote. Il m’en veut toujours ». Marie, la chose qui pourrait te faire arrêter ? « Si on découvrait un truc qui avait le même effet que l’alcool, sans les inconvénients. La défonce sans la gueule de bois ». Charmante adolescence qui ne sait pas encore qu’elle met ses pas dans les pas de ses aînés. Grazia  qui fait peut-être de la politique sans le savoir. L’hebdomadaire cite aussi le « rapport du 22 mars » présenté par le Pr Reynaud aux dernières journées de la Société française d’alcoologie.

Document consacré à une approche du poids de la morbidité sur le tissu hospitalier français. Document (réalisé grâce notamment au soutien financier de la société Lundbeck 1) dont nous avons évoqué l’existence et le contenu sur ce blog. Document qui, parce qu’il a été médiatisé a suscité quelques aigreurs dans quelques bureaux d’une direction ministérielle. Document qui n’est plus malheureusement plus disponible sur le site de la Société française d’alcoologie. Pour notre part nous l’avons à nouveau cité, après l’avoir fait sur ce blog, sur Slate.fr

Grazia : « 470 000 personnes par an sont conduites aux urgences pour troubles liés à l’alcool selon un rapport de la Société française d’alcoologie publié le 22 mars. Le chiffre effraye les autorités sanitaires. Sa progression  aussi : + 30 % en trois ans. Pire les séjours courts de moins de deux jours liés à l’alcool, le temps dé dégriser on tait un bond de 80%. Soit environ 181 000 hospitalisations pour intoxication aiguës comme les comas éthyliques en 2011. » Pourquoi ne pas le dire, le publier, tenter de le comprendre et d’agir au mieux et autant que faire se peut. On peut aussi, bien évidemment et collectivement, fermer les yeux.

 On ne réfléchit pas : on arrête et c’est tout. 

On peut aussi écouter Morgane, 29 ans serveuse. Elle aussi entretient « un rapport sain » avec l’alcool. « Même si je bois plus de trois fois par semaine des litres de bière et de rhum » ; car Morgane est « quelqu’un d’excessif ». « Pour éviter les dégâts à long terme, je me fais des périodes de detox de deux-trois semaines ». Elle se souvient « d’avoir pris cher » avec « un mélange eau-de-vie/ whisky ». Elle ne sait plus quand elle s’est (trop) lâchée. Et pour cause : elle est une « habituée des black-out ». Ce sont les autres qui lui en parlent le lendemain. Déjà. La chose qui ferait arrêter Morgane ? Quand elle était enceinte elle ne buvait pas du tout ? Idem pendant l’allaitement. Quand on est mère on n’a aucun doute dit-elle. On ne réfléchit même pas une seconde : on arrête et c’est tout. »

Morgane veut sans doute dire que c’était lorsqu’elle était enceinte qu’elle avait cessé de s’alcooliser. Et que c’est lorsqu’une femme est enceinte qu’elle « arrête et c’est tout ». Après, bien sûr, c’est toujours un peu plus compliqué. Surtout quand on a auparavant, « sur l’ivresse »,  obtenu l’égalité. Ivresse pour tous ?

 

1 Les laboratoires danois Lundbeck viennent d’obtenir une autorisation européenne de mise sur le marché pour le nalmefène qui sera commercialisé sous le nom de marque Selincro. Son indication est une première : « réduire la consommation d’alcool chez les patients adultes ayant une dépendance à l’alcool avec une consommation d’alcool à risque élevé ne présentant pas de symptômes physiques de sevrage et ne nécessitant pas un sevrage immédiat ». Attention : « le traitement par Selincro doit être prescrit en association avec un suivi psychosocial continu axé sur l’observance thérapeutique et la réduction de la consommation d’alcool ». La fin du dogme de l’abstinence en somme.

Et, outre le prix et le remboursement,  une question : ce médicament pourra-t-il être prescrit par les généralistes ou sera-t-il réservé à certains spécialistes ?  Le suivi psychosocial devra-t-il être fait par le prescripteur ou pourra-t-il être assuré par des psychologues du service public hospitalier ?

Pour sa part la filiale française de Lundbeck entame les négociations avec les pouvoirs publics (Ansm, commission « de transparence », comité économique des produits de santé). Une commercialisation pourrait être annoncée dans les premiers mois de l’année 2014. Notons également, sur le front voisin sinon concurrent du baclofène, la publication de l’ouvrage du Dr Renaud de Beaurepaire aux éditions Albin Michel. Un ouvrage essentiel pour qui se trame en France dans les coulisses et sur la scène du traitement de la déepndance aux boissons alcooliques. Et de la « guérison » de l’alcoolisme. Nous y reviendrons.

Les cigarettes électroniques ou la fin des allumettes suédoises

Mêmes causes, mêmes effets. La cause, aujourd’hui c’est la cigarette électronique. L’effet c’est la réapparition des rumeurs sur l’indépendance ou pas des chercheurs qui remettent en cause le dogme de la nicotine clef de voûte de cette dépendance au tabac. On peut aussi s’intéresser aux allumettes suédoises.

 La toute récente publication sur Slate.fr de la tribune du neurobiologiste  Jean-Pol Tassin (Inserm) a comme on pouvait le prévoir relancé une controverse ; celle sur la réalité et les fantasmes quant au  rôle exact joué par la nicotine dans cette addiction massive qu’est celle aux produits du tabac. On aurait pu imaginer que, le temps passant,  cette publication n’aurait pas conduit à la réapparition des rumeurs concernant les intérêts que les différents protagonistes auraient à défendre la cause de telle ou telle chapelle dans la croisade contre le tabagisme. Tel n’est malheureusement pas le cas.

On assiste à des attaques croisées concernant l’origine des financements des travaux bousculant quelques  certitudes bien ancrées. On observe, corollaire, des raidissements idéologiques pour ne pas dire moralisateurs. On ne veut rien savoir des bénéfices induits par les cigarettes électroniques et on campe sur quelques positions passéistes en attendant des analyses scientifiques rigoureuses qui risquent fort de ne jamais voir le jour. Dans le même temps les puissantes industries du tabac commencent à investir dans ce nouveau marché « électronique) en plein développement comme  dans celui de tabac qui ne se fume pas. On écoutera avec profit ici l’émission de ce jour d’Europe 1 (à compter de la 70ème minute).

Le SNUS est interdit  dans l’UE. Pourquoi ?

Rien de grave mais un constat : les sujets relatifs aux dépendances (à des produits licites et taxés ou pas) ne peuvent être abordés et traités sans passions. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce sont des sujets éminemment politiques qui engagent, au-delà des victimes et des soignants la société dans sa globalité.

Sous le tabac et la nicotine, la cigarette électronique qui vient réveiller et réactiver les passions. Il est une autre manière de traiter de ce sujet majeur de santé publique. Il suffit pour cela de savoir ce que SNUS veut dire. Ce qui ne va pas sans soulever, là encore, de sérieuses questions médicales et politiques.

« L’expérience des SNUS en Suède est édifiante, explique le Pr Antoine Flahault, spécialiste de santé publique (Université Paris Descartes) Les hommes qui en consomment (on devrait dire chiquent) beaucoup, et qui fument moins que tous les Européens ont trois fois moins de cancers du poumon  et cinq fois moins de cancers ORL.… ». Le Pr Flahault avait abordé cette question il y a précisément un an sur son blog de l’EHESP.

« Parlons du recours SNUS en Suède, forme de tabac à chiquer et non à fumer, écrivait-il alors. Les Suédois se classent en tête des pays d’Europe pour la faible incidence et mortalité par cancer du poumon (20 pour 100 000 contre 60 pour 100 000 en moyenne en Europe), ou cancers ORL (0,6 contre 4 pour 100 000). La Suède est le seul pays de l’OCDE à respecter l’objectif de l’OMS de moins de 20% de fumeurs dans la population (17%), mais compte … 12% de Suédois supplémentaires qui recourent régulièrement à l’usage de SNUS, avec une forte intoxication nicotinique associée (article de Rodu B. et coll., abstract seul disponible, en anglais, dans Scand. J. Public Health, 2009). Mais la nicotine en tant que telle n’est pas pourvoyeuse de cancers, c’est bien le tabac fumé qui tue.  Il est peu probable que les autres pays du monde se mettent à chiquer des snus, en revanche, si l’usage se répand de la cigarette électronique ne deviendra-t-elle pas le substitut nicotinique d’avenir si l’on renonce pragmatiquement à lutter contre l’intoxication nicotinique et que l’on se concentre sur la lutte contre le seul tabac fumé qui tue ? »

Plus idéologique que sanitaire

Le Pr Flahault  avait également fait un billet il y a deux ans ; billet qui prend une dimension particulière à l’heure où Marisol Touraine, ministre de la Santé, prenant conscience de l’importance et de l’ampleur de ce sujet sanitaire vient de demander un rapport au Pr Bertrand Dautzenberg. On lira ce billet ici-même.

Extrait :

«  (…) la lettre de l’Association des Ecoles de Santé Publique (ASPH Friday Letter, 25 Feb 2011) rapporte le travail préliminaire d’une équipe de l’école de santé publique de l’Université de Boston (Siegel M et coll. American Journal of Preventive Medicine, Feb 8, 2011, pdf accessible en ligne en anglais) sur l’intérêt de la cigarette électronique pour aider à arrêter de fumer. Une revue de la littérature existante réalisée par la Collaboration Cochrane montre, à partir de sept essais disponibles sur les méthodes de sevrage tabagique, que l’abstinence à six mois est de 12 à 18% avec les substituts nicotiniques du marché. Il n’existe pas d’étude évaluant dans les mêmes termes l’efficacité des cigarettes électroniques pour la cessation du tabac chez le fumeur (…).

 La cigarette électronique présente l’avantage de répondre aux besoins en nicotine des grands fumeurs devenus fortement dépendants. Trop souvent la lutte contre le tabac fumé prend le visage d’une lutte contre la dépendance à la nicotine, qui elle est plus idéologique que sanitaire. On sait que la nicotine n’est pas un produit beaucoup plus toxique pour la santé que la caféine : elle n’est pas cancérigène notamment. La cigarette électronique entretient (voire crée) une dépendance à la nicotine, et certains redoutent qu’elle dérive ou aboutisse à terme à une addiction au tabac fumé. Personne – comme souvent – n’avance cela avec des faits, mais plus avec des hypothèses non testées, ou pire des idées a priori arrêtées. La lutte contre le tabagisme, sur le plan sanitaire, doit être avant tout une lutte contre le tabac fumé, seul responsable des considérables dégâts sanitaires qu’il cause : cancer du poumon, cancers ORL (en lien synergique avec l’alcool), bronchite chronique obstructive et maladies cardio-vasculaires notamment. »

Trois sucettes à la menthe

Pourquoi le SNUS, disponible dans quelques pays scandinaves mais aussi ailleurs dans le monde, est-il interdit dans les pays de l’Union européenne qui ne bénéficient pas (après les avoir réclamées) de mesures d’exemption ?

A ce stade du débat on ne peut également manquer de soulever une interrogation : quels sont les budgets que les organismes publics français de recherche médicale et scientifique consacrent à ce fléau sanitaire ? (La même question vaut pour le fléau de l’alcoolisme). Pour rester sur le thème du tabac et des SNUS : où sont les travaux de sociologie addictive et d’histoire de la fiscalisation des dépendances qui permettraient de mieux comprendre pourquoi cette forme de tabac non fumé a trouvé un tel terrain d’élection en Suède. Et pourquoi Bruxelles y est allergique.

Dans l’attente les littéraires pourront se réjouir. Ils savent que dès la fin des Allumettes suédoises (1969)  sonne l’heure des sucettes à la menthe.

 

Mon utérus travaillera pour moi puisque j’en aurai le droit

Chaque jour ou presque, dans les médias et sur la Toile, de nouvelles tribunes, de nouveaux billets, pour (la gestation pour autrui) ou contre (la location d’utérus). D’un côté la liberté imprescriptible de la femme d’user de son corps comme elle l’entend. De l’autre la dénonciation d’un nouvel esclavage. Morceaux choisis  

Certaines surenchères ne coûtent guère. Ainsi aujourd’hui ce texte intitulé « La plus grande subversion féministe » disponible dans les colonnes papier ainsi que sur le site du Monde. Elle est signée de Caroline Mécary, avocate, auteure et « militante médiatique pour le mariage homosexuel ». Mme Mécary est également co-présidente de la fondation Copernic. Passons sur les considérations de circonstances. L’auteure rappelle que  l’article 16-7 du code civil qui fonde depuis 1994 l’interdiction d’une convention dite de « mère porteuse ». A savoir :

« Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle. »

Mme Mécary souligne que l’opposition présente ces jours-ci (lors de l’examen par l’Assemblée nationale du projet de loi sur le « mariage pour tous » un spectacle « d’une très mauvaise comédie où l’homophobie et la violence des propos n’ont échappé à personne ». Ce qui n’est pas faux. Elle souligne aussi que les députés de l’opposition ont pratiqué la rhétorique des dominos : ouvrir le mariage et l’adoption, c’est automatiquement ouvrir les techniques de procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA) aux homosexuels. « Pourtant, il n’y a aucun rapport de cause à effet entre, d’une part, une ouverture du mariage et de l’adoption et, d’autre part, l’autorisation de la GPA » assure-t-elle. Ce qui se discute.

Une subversion féministe et légale.

« Aujourd’hui, avant même d’envisager le principe d’une possibilité de réglementation de la GPA, ce sont les dérives qui sont en permanence présentées. Or, encadrer la GPA par la loi, c’est la contrôler par le droit, c’est la surveiller, souligne-t-elle. La loi libère de la faiblesse et des abus, la réglementation offre un cadre pour ceux qui le souhaitent mais n’impose aucune obligation à ceux qui ne le veulent pas. » Ce qui est vrai. En théorie du moins.

« Si l’on veut une pratique altruiste, il faut évidemment un cadre et non une prohibition absolue qui crée en parallèle des zones de violence et d’exploitation. Il y a plus de cinquante ans la naissance d’un enfant était imposée aux femmes, aujourd’hui chaque femme a le choix de devenir mère ou pas, y compris en ayant recours à l’IVG. » Ce qui mériterait d’être développé.

« Permettre la GPA, ce n’est pas l’imposer aux femmes. Ce sont les femmes et elles seules qui doivent avoir  la possibilité du choix. Qui sont ces moralistes qui prétendent  savoir pour elles et imposer à tous ce que serait la dignité des femmes. Qu’est-ce que la dignité ? Qu’est-ce que la dignité de l’ouvrier ou de la caissière qui louent leur force de travail, c’est-à-dire un corps, jour après jour, année après année, payant au passage un prix fort avec une espérance de vie largement inférieure à la moyenne ? » La question mériterait d’être posées aux ouvriers,  aux ouvrières et aux caissières. Sans oublier les mères porteuses.  Quant aux « moralistes », beaucoup ne craignent pas de dire qui ils et elles sont. Notamment des « moralistes » et politiques de gauche ; et ce dans le cadre de la Fondation progressiste Terra Nova. On lira leurs noms ici même.

Mme Mécary, pour finir : « En définitive, permettre aux femmes, qui y consentent dans un cadre légal, d’offrir un enfant à un couple qui ne peut en avoir, ne serait-ce pas la plus grande subversion féministe que l’on puisse imaginer : s’affranchir enfin du devoir d’être mère ? ». Une subversion dans un cadre légal, ou les charmes en abyme de l’oxymore.

« GPA : l’oubli du ventre »

C’est le titre de la tribune parue il y a quelques jours dans l’espace « Rebonds » de Libération. Elle est signé   Ursula del Aguila, « journaliste, doctorante en philosophie de l’éducation, laboratoire Paideia, université Paris-8 ». Propos légèrement dissonants :

« Contrairement à ce que pense l’essayiste Marcela Iacub [dans une chronique au titre-calembour également parue dans Libération], la gestation pour autrui «pour tous» n’est pas la suite «logique» de l’obtention de la procréation médicalement assistée (PMA), elle est, au contraire, une régression sur le plan des droits des femmes et de la relation entre les sexes et les classes.  Contrairement à ce qu’elle avance – argument que l’on retrouve chez les partisans des biotechnologies en général et de l’utérus artificiel en particulier (Henri Atlan) – la gestation pour autrui (GPA) ne va pas libérer les femmes des contraintes de la grossesse, elle va simplement asservir une classe de «pondeuses», comme dans la fable futuriste de Margaret Atwood, la Servante écarlate. Et pourtant, je suis du côté de l’égalité et du progrès, et je compte me marier avec ma compagne et j’espère que la PMA sera ouverte aux lesbiennes. »

Mme del Aguila argumente de manière radicale :

« Les partisans de la GPA font l’économie constante de penser ce qu’est la grossesse, ses implications psychiques, physiques et métaphysiques et son lieu : l’utérus. Dans la vie d’une femme, la grossesse est une expérience difficile, risquée mais aussi incroyable, étrange, qui bouleverse les notions de propriété, de liberté, d’appartenance. Mais surtout, c’est un évènement qui n’a lieu que dans le corps des femmes. Cette puissance physiologique là leur est donnée par leur utérus. Elles n’ont pas obligation de l’utiliser si elles ne veulent pas enfanter, ni le devoir de le sacraliser, et elles ont la liberté occasionnelle d’en faire usage pour d’autres. Dans tous les cas, l’utérus fait partie de leur corps pensé et vécu comme quelque chose d’entier qui leur appartient et sur laquelle on ne peut légiférer sans remettre en cause leur intégrité. »

Et encore : « Venir du corps féminin, pour les hommes, c’est affirmer que l’on vient d’un corps différent de soi, et cette différence est, en tant que différence de participation dans la procréation, ineffaçable. Les arguments libéraux, du type «ces femmes gestantes sont payées» et peuvent «travailler», sont abjects, car ils sont le reflet d’un cynisme et d’un accord tacite avec un monde où l’instrumentalisation de l’autre (féminin bien sûr) est le meilleur des mondes possibles et où la haine du féminin est la chose au monde la mieux partagée. Les femmes n’ont pas «besoin» de ce pouvoir sur l’enfant, comme le dit Iacub, elles l’ont de fait, et même si certaines en abusent, les enfants sont portés et mis au monde par elles et ce n’est pas rien, c’est une réalité qui ne peut être évacuée ou reléguée seulement au rang de «norme» sociale et juridique. »

Elle poursuit : « La GPA serait l’ultime étape de l’égalisation des sexes devant la gestation. Or, n’est-ce pas la maternité dans son incarnation qui est le dernier rempart avant la généralisation de la logique perverse libérale qui marchandise et monnaye tout dans notre société ? S’insurger contre cela aujourd’hui est perçu comme «réac» et idéaliste, il est «réac» de souhaiter que le «commerce» et l’échange entre les individus soient fondés sur autre chose que la fragmentation du corps féminin ou du corps masculin. Alors pas d’utérus, pas de paternité pour les gays ? Ou plutôt, pourquoi faudrait-il à tout prix «utiliser» un corps maternel pour devenir père ? Ouvrons le débat. »

La Méditerranée et la délivrance

La vérité oblige à dire qu’il est ouvert, largement ouvert et qu’il commence à être en boucle. Sauf à oublier –ce que précisément ne fait pas l’auteure  –  « que les gays et les lesbiennes n’ont pas tout en commun dans leurs luttes, et qu’ils sont d’abord des hommes et des femmes qui vivent dans une société française encore très patriarcale et misogyne ». Ou encore « qu’obtenir » l’insémination artificielle avec donneur « n’équivaut pas à légaliser la GPA pour les gays ». Dans le premier cas, « est utilisé un produit du corps masculin qui est expulsé et recueilli ». Dans le second cas, il s’agit d’«occuper» un corps féminin par nature potentiellement gestant pour porter le futur enfant d’un autre couple hétéro ou homo.  Et cette «occupation» dure neuf mois, représente de grands risques pour la santé de la femme (issue et conséquences d’un accouchement sur le corps féminin, risque d’une négation complète de l’attachement psychique et intra-utérin entre la parturiente et le futur enfant). Est-ce réellement le progrès ultime des relations entre les hommes et les femmes que l’asservissement généralisé d’une classe sur l’autre et d’un sexe sur l’autre ? »

Essentielle de nos jours la question est clairement posée. Elle mériterait sans doute d’être éclairée  par la lecture de l’ouvrage collectif  « La Maternité à l’épreuve du genre ; Métamorphoses et permanences de la maternité dans l’aire méditerranéenne ». L’ouvrage a été réalisé  sous la direction de Yvonne Knibiehler, Francesca Arena et Rosa Maria Cid Lopez. Il a été publié et est disponible  aux presses de l’Ehesp .

Cet ouvrage convoque l’ensemble des sciences humaines (histoire, philosophie, anthropologie, sociologie, démographie, économie, psychologie, psychanalyse, médecine, droit). Et il sollicite chercheurs et professionnels de différents pays (France, Espagne, Italie, Portugal, Algérie, Maroc, Tunisie).  Il privilégie trois thèmes: le corps maternel, les pratiques et les représentations des soins maternels, la conciliation travail-famille. Ce qui n’est sans doute pas de trop. Et ce qui permet de dépasser  de récents propos (masculins) assimilant la location de son ventre pour faire un enfant à la location de ses bras pour travailler en usine. En ajoutant qu’il est « choquant » de faire une différence. Une différence entre deux bras au travail et un travail utérin ? Alors qu’un mot commun les réunit. C’est un bien beau mot, vraiment, que celui de délivrance.

 

CHU de Grenoble: sanctuaire violé, taxi et « genre manouche »

 

Tragique première française : le personnel du service des urgences de cet établissement hospitalier a été sauvagement agressé par des personnes extérieures qui ont pris la fuite. Etat de choc. Sidération. Interrogations. Voilà bien un symptôme qui ne dit rien de bon sur l’évolution de l’état de la France. Ceci à la veille d’une échéance électorale capitale. Un hasard ? La fatalité ? Autre chose ?    

Nous avons appris l’information via RTL dans un taxi qui nous conduisait ce 2 mai à la première journée du MIP (entendre module interprofessionnel de santé publique) millésimé 2012 de l’EHESP 1. Cette information avait peu auparavant été révélée dans le détail par Le Dauphiné sous la signature de Denis Masliah

En substance :

 » Une scène invraisemblable s’est produite dimanche en fin d’après-midi au service des urgences de l’hôpital Michallon, à Grenoble. Une bande de malfrats a attaqué le personnel soignant et a semé la dévastation, frappant violemment à la tête un médecin et blessant trois autres membres du personnel venus à son secours.

Selon Françoise Carpentier, directrice des urgences, ces quatre personnes -dont deux font l’objet d’une ITT (Incapacité temporaire totale) supérieure à huit jours-, ont déposé plainte pour agression lundi auprès des services de police, qui ont ouvert une enquête. 

Ce déchaînement de violence s’est produit vers 18 heures : cinq à sept personnes, dont une femme, se sont introduits aux urgences sans se présenter à l’entrée du service, mais en passant par celle du CHU, lieu où les allées et venues ne sont pas filtrées. L’un des médecins travaillait dans son bureau lorsque le groupe a fait irruption dans la pièce en hurlant. Selon Françoise Carpentier, les agresseurs auraient reproché au médecin de ne pas avoir pris suffisamment soin d’une proche, hospitalisée dans le service. Ils n’auraient cependant pas donné d’élément d’identification précis, le personnel ayant ensuite fait lui-même le rapprochement avec une patiente qui s’était plainte d’avoir été placée dans un lieu du service qui ne lui convenait pas…

Frappé violemment à la tête une première fois, le médecin était en train de se faire littéralement lyncher lorsqu’un aide-soignant a pénétré dans le bureau à son tour et a ceinturé l’un des malfrats pour l’empêcher d’abattre une chaise sur le crâne du praticien !

Deux brancardiers se sont ensuite joints à l’aide-soignant, les agresseurs prenant la fuite… à bord d’une voiture faussement immatriculée, poursuivis par les vigiles du CHU. Selon la direction du service, le médecin souffre actuellement d’un important déficit d’audition à une oreille à la suite d’un coup reçu à la tête ; par ailleurs, l’un des brancardiers est blessé aux côtes, les deux autres intervenants se plaignant quant à eux de contusions multiples.

“Nous avions déjà été victimes d’agressions, mais pas aussi graves que celle-là”, explique, atterrée, la directrice des urgences. “Le personnel est très choqué : nous ne sommes pas là pour nous faire frapper mais pour soigner, avec les moyens dont nous disposons. La patiente en question n’était pas un cas grave et elle était prise en charge normalement”.

Sur son site et en urgence Le Quotidien du Médecin complète le traitement de cette affaire en citant les commentaires de l’Association des médecins urgentistes de France :   « L’AMUF est scandalisée par l’extrême violence, ignoble, préméditée, commise contre le personnel des urgences du Centre Hospitalier Universitaire de Grenoble dimanche soir. » La direction de l’établissement hospitalier affirme  qu’elle  « prend toutes les dispositions de sécurité (vigiles, contrôles d’accès, vidéo-surveillance) permettant de renforcer les auteurs de telles agressions inqualifiables, en lien avec les services de police (…) » L’AMUF  demandé des « sanctions exemplaires » contre les agresseurs, « afin de montrer que la violence ne fera pas loi ».

Bien étrange situation qui voit un syndicat médical hospitalier (généralement étiqueté à gauche) demander l’aide de la police et de la justice pour prôner des sanctions pour l’exemple.

Ce soir l’Agence France Presse se penche à son tour sur le sujet :

« Un médecin a été violemment agressé et plusieurs membres du personnel du CHU de Grenoble blessés dimanche par une demi-douzaine de personnes mécontentes qu’une de leurs proches ait été hospitalisée dans une chambre sans fenêtre, un  « évènement exceptionnel », selon la direction de l’hôpital.

Dimanche vers 18H00, entre quatre et six personnes ont fait irruption aux urgences de l’hôpital de Grenoble en entrant par une porte interdite au public.  « Ils sont allés directement dans le bureau du médecin car la famille avait déjà été reçue dans ce bureau et ils l’ont agressé à coups de poings, de téléphone sur la tête », a raconté Françoise Carpentier, chef du service des urgences, au cours d’une conférence de presse. L’un des agresseurs a tenté d’abattre une chaise sur le crâne du médecin, selon elle.

« Heureusement, un aide-soignant avait vu ces personnes. En entendant du bruit, il est intervenu. Le médecin a pu s’enfuir, est allé se réfugier dans un autre endroit du service », a-t-elle ajouté. 
Trois brancardiers, renforcés par des vigiles, sont aussi arrivés sur les lieux et permis de maîtriser et de refouler les agresseurs.

Au total, le médecin et trois personnes ont été blessés dans l’altercation, dont deux ont fait l’objet d’incapacités temporaires totales (ITT) de travail supérieures à huit jours. Aucune victime n’a été hospitalisée. Le médecin souffre d’un traumatisme crânien et d’un déficit temporaire de l’audition. « C’est un évènement exceptionnel qui aurait pu être beaucoup plus dramatique », a déclaré Mme Carpentier. Les agresseurs auraient voulu signifier par la violence leur mécontentement quant aux conditions d’hospitalisation d’une de leurs proches, selon les témoignages du personnel médical.

La patiente, admise aux urgences dimanche à 12H16, avait été prise en charge trois heures plus tard par un psychiatre. « Ce n’est pas un délai d’attente majeur car la patiente ne présentait aucun état de gravité clinique, elle n’était pas en danger imminent », a souligné Mme Carpentier. Hospitalisée pour des troubles psychiatriques à la demande de sa fille, « cette patiente a exigé d’avoir une chambre seule. Au moment où elle était transférée, il n’y avait qu’une chambre sans fenêtre. C’est ce motif-là qui a déclenché toute l’agressivité, toute la violence », a relaté la responsable de service. 
Une dizaine de chambres de l’hôpital de Grenoble sont ainsi dépourvues de fenêtres. Alertée dimanche, la police a d’abord été orientée sur une mauvaise piste par le médecin, qui n’avait pas identifié la patiente liée à ses agresseurs. Les enquêteurs ont tenté mardi matin d’interpeller un homme identifié grâce aux vidéos de télésurveillance mais ce dernier n’était pas à son domicile. « L’enquête suit son cours. On s’oriente sur la piste de l’entourage familial de la patiente », a rapporté Jean-Paul Pecquet, directeur départemental de la sécurité publique de l’Isère.

Le docteur Jean-Paul Brion, qui représente le personnel médical dans les instances de l’hôpital grenoblois, a dénoncé une agression « ignoble », qualifiant les agressions à l’hôpital de « phénomène émergent depuis plusieurs années ». « On entre aux urgences comme dans un moulin: il y a plein d’accès où tout le monde peut rentrer n’importe comment. Et quand il y a trop de patients par rapport aux capacités d’accueil, ça crée de la tension », a renchéri Marc Eybert-Guillon, délégué CGT de l’établissement. »

Bobologie ? 

Sur les ondes et sur les sites les commentaires commencent à fleurir. Revient ainsi déjà l’image du sanctuaire violé. Demain on parlera de l’absurdité qui veut que les urgences soient devenues le sas encombré de toutes les misères de la cité, la seule permanence des soins assurée jour et nuit avec la somme des compétences supposées présentes en permanence, et immédiatement accessibles. Et revient en mémoire cette faute politique majeure qui vit, il y a quelques années déjà, un ministre de la santé titulaire du diplôme de docteur en médecine parler de bobologie. Bien difficile de nommer et de hiérarchiser des souffrances que l’on ne prend pas personnellement en charge.

Sanctuaire violé dans un espace par définition laïc, la formule ne manque pas d’impressionner. Est-ce évoquer la dimension toute particulière du métier de soignant? Est-ce dire  qu’on ne peut lever la main sans que la collectivité, aussitôt, ne régresse ? C’est bien ceci que l’on pressent dans le traitement que les médias font de cette affaire. Nous sentons bien que l’affaire de Grenoble a d’emblée dépassé le stade du fait divers pour aussitôt faire sens.

Qui  sont les coupables ? A Rennes notre chauffeur de taxi a son idée.   » Alors ça, c »est tout à faite le genre manouche ! « .

(A suivre) 

1 Vingt-six thèmes des plus riches et des plus variés allant du « dépistage de la démence de la personne âgée » au « dépistage et à la surveillance de la tuberculose en Bretagne », de « l’efficacité et du contrôle de la loi d’interdiction de promotion des produits du tabac »  à  » la culture à l’hôpital ».  Pour notre part : « Rennes face à l’alcool ».

 

Pourquoi devrions-nous avoir honte de dormir ?

La toute récente découverte d’un mirifique « gène du sommeil » vient témoigner des difficultés majeures qu’il peut y avoir à vulgariser la lecture génétique du vivant.

Au départ, une publication scientifique. A l’arrivée, un formidable salmigondis médiatique. Où il est ainsi (une nouvelle fois) démontré  que la science génétique peut mener à tout : toutes les interprétations, tous les discours, toutes les divagations diurnes et nocturnes.

 Au départ, donc, une étude génomique européenne dont les résultats viennent d’être publiés dans Molecular Psychiatry (édition du 22 novembre). Elle a été menée par des chercheurs de la Ludwig-Maximilians-University (Munich)  auprès de quatre mille deux cent cinquante et une personnes vivant dans sept pays européens. Que (dé)montre-t-elle ?  Qu’une variante du gène ABCC9 peut avoir une influence sur la durée du sommeil. On peut le dire autrement. Par exemple ainsi : qu’un facteur génétique, présent chez environ la moitié de la population humaine permettrait d’ « expliquer » les besoins de sommeil très différents d’une personne à l’autre. « Expliquer » ou « justifier » ?

Ce n’est pas une étude des plus simples à résumer. Elle porte donc sur le gène ABCC9, une structure bien ancienne et bien conservée au fil du temps et de l’évolution. Ce gène ABCC9 est ainsi présent dans le patrimoine héréditaire des drosophiles (ou mouches du vinaigre). En collaboration avec des scientifiques de l’Université de Leicester, le chercheurs allemands expliquent avoir « bloqué » ABCC9 dans le système nerveux drosophilien obtenant de la sorte une durée de sommeil raccourcie. Mais encore ? Le début d’une possible preuve que le contrôle génétique de la durée du sommeil pourrait être fondé sur des mécanismes similaires pour un large éventail d’espèces animales.

Ajoutons que la protéine dont la synthèse est sous la dépendance du gène ABCC9 semble jouer un rôle dans la physiopathologie de certaines affections cardiaques et du diabète ce qui selon certains pourrait laisser suggérer  une possible association, par un improbable mécanisme moléculaire sous-jacent commun entre la durée du sommeil et  les symptômes  qui constituent le syndrome métabolique.

Et venons en au fait : deux versions de ce gène apparaissent associées à un raccourcissement de la durée de sommeil. Mais encore ? Il est bien connu que certaines personnes ont quotidiennement besoin d’une dizaine d’heures de sommeil pour se sentir reposés tandis que pour d’autres cinq heures suffisent. Il est aussi bien connu et fréquemment observé que la durée du sommeil peut être influencée par différents facteurs, comme l’âge, le sexe, la saison, le décalage horaire ou certains paramètres environnementaux.

Les auteurs de la publication de Molecular Psychiatry annoncent avoir identifié au travers de ce gène un « facteur génétique du besoin de sommeil ». Cette variante génétique a été découverte lors d’une étude d’association génomique croisant avec les habitudes de sommeil de plus de quatre mille personnes  interrogées par questionnaire. L’analyse des données génétiques et comportementales révèle que les personnes dotées de deux copies de cette variante du gène ont généralement besoin de  beaucoup moins de sommeil que les personnes possédant deux copies de l’autre version.

Mais encore dira-t-on ? Le 8 décembre (plus de deux semaines après la publication initiale) l’Agence France Presse s’attache à développer le sujet. « Pourquoi Napoléon n’avait-il besoin que de 4 heures de sommeil ? Des chercheurs européens ont identifié un gène impliqué dans la régulation du sommeil, tout en montrant que sa durée est aussi influencée par d’autres facteurs individuels ou environnementaux, annonce la dépêche.  (…) »Ce n’est pas la première étude à mettre en évidence l’implication de gènes dans la régulation du sommeil, mais sa force est de mettre en évidence ce gène dans une large population et de confirmer son rôle chez la drosophile (mouche du vinaigre) », commente pour l’AFP le chronobiologiste français Claude Gronfier (Inserm, Lyon).
(…) Le rôle de ce gène dans la durée du sommeil est incontestable », ajoute-t-il. Ce même gène ABCC9 a été précédemment relié au diabète et à des pathologies cardiaques.  L’autre enseignement de l’étude, souligne le Dr Gronfier, c’est le rôle de l’environnement sur la durée du sommeil. Elle montre ainsi l’influence du chronotype (le fait d’être plutôt « couche-tôt » ou « couche-tard »). Plus précisément, elle montre que la conséquence de la variation du gène ABCC9 est plus importante chez les couche-tard que chez les couche-tôt. De la même manière, les chercheurs ont observé que les conséquences de la variation génétique sont aussi plus importantes chez les populations subissant une forte amplitude de durée de la journée en fonction des saisons. « On voit là la combinaison, la synergie, entre l’environnement et la génétique qui conduisent à une altération du sommeil », souligne le Dr Gronfier.
Pour ce spécialiste, ces résultats « renforcent le message qu’une durée de sommeil suffisante, par une bonne hygiène du sommeil, est capitale pour un fonctionnement physiologique adapté et pour éviter l’apparition de troubles sérieux ». »

Rien, on en conviendra, de véritablement bouleversant. Pour résumer : l’association d’observations bien connues et d’un minimum de bon sens. Pour autant on assiste depuis quelques jours dans la sphère médiatique francophone d’une séquence peu banale de sujets récurrents où l’on voit ce gène accommodé à bien des sauces. Napoléon Bonaparte (1769-1821) Victor Hugo (1802- 1885) et Winston Churchill (1874-1965) sont convoqués face à Albert Einstein (1979-1955). Moins de six heures dans la première équipe. Une dizaine et plus chez le second. Bien évidemment, comme souvent, le journalisme médical radiophonique et, peut-être plus encore télévisuel semble comme ici condamné ici au schématisme.

Un gène associé au sommeil ? Certes mais en quoi cette information est-elle pertinente, ou, pour mieux le dire, utile ? La radio convoque des spécialistes autoprogrammés pour la docilité. Contorsions diverses pour dire que c’est la porte enfin ouverte à bien des progrès, que l’on va enfin comprendre pourquoi nous sommes inégaux face au sommeil que peut-être un jour, en manipulant le gène …. La télévision n’a de cesse, c’est sa fonction, de proposer des images neuves. Dimanche 11 décembre le journal de 20 heures de France 2 a cherché à innover. On a montré –en la nommant et la montrant- une famille comme tant d’autres dont les membres (le mari, la femme et les deux jeunes filles) n’étaient pas égaux. Et on a aussi montré  comment l’employeur du chef de famille (Airbus) prenait en charge collectivement les difficultés du sommeil  de certains de ses employés. Sans oublier des images d’archives toujours troublantes de personnes somnambules.     

Sur le fond tout semble ainsi se passer comme si cette identification génique, somme toute bien banale, remplissait via son exposition médiatique, une fonction collective de catharsis : la purification de la psyché délivrée de ses funestes passions.  Non plus un gène lointainement associé à d’hypothétiques mécanismes physiopathologiques ; mais bien la démonstration que l’inné transmis par voie héréditaire explique ici les différences individuelles. Ne pas avoir honte de dormir plus (ou moins) que l’autre : la chose nous échappe. Notre volonté n’a pas de prise sur nos songes et nous ne saurions être raisonnablement condamnés pour le temps passé (chaque nuit que font les Dieux) au sein des bras de l’immortelle insomniaque Morphée.

Plus généralement tout ceci mériterait d’être repris et approfondi à tête reposée.  Comment les médias d’information générale traduisent-ils la production de l’omnipotente machinerie génétique ? Comment les généticiens acceptent-ils ou pas  de collaborer à l’entreprise ? Quelle est l’idéologie sous-jacente ? Où est le metteur en scène ? Les acteurs sont-ils pleinement conscients de leur rôle ? L’affaire est vaste qui va d’une absconse publication de Molecular Psychiatry à la parade annuelle télévisuelle du Téléthon. Elle mériterait amplement quelques séminaires bien achalandés, bien studieux ; avec quelques solides travaux pratiques réunissant généticiens, journalistes chenus ou débutants ainsi, pourquoi pas, que quelques candides élèves et enseignants de l’EHESP. 

S’il se tenait aujourd’hui ce séminaire pourrait commencer par l’étude de ce communiqué de presse émanant de l’Inserm reçu au moment où nous achevons ce billet :        

« Un gène protecteur des cancers colorectaux

 L’équipe de Patrick Mehlen, du Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon (CRCL, Inserm/CNRS/Centre Léon Bérard/Université Claude Bernard Lyon 1) vient de démontrer qu’un gène (nommé « DCC » pour Deleted Colorectal Cancer) protège contre le développement de tumeurs colorectales, en induisant la mort des cellules cancéreuses. Les chercheurs lyonnais ont mis au point un modèle animal porteur d’une mutation sur le gène DCC. Les souris porteuses de la mutation développent des tumeurs car ce gène ne peut plus induire la mort des cellules cancéreuses. Cette découverte pourrait aboutir plus largement à la mise au point d’un nouveau traitement anti-cancéreux ciblé visant à réactiver la mort des cellules cancéreuses.

 Les résultats de cette étude sont publiés dans une Lettre de la revue Nature datée du 11 décembre 2011 »

Mais encore ?