Nobel de médecine : une à deux fois par siècle il se pique de paludisme et de parasites exotiques

Bonjour

Au final, donc, un Nobel de médecine 2015 politique. Il a été attribué ce lundi 5 octobre à trois chercheurs qui ont permis d’accomplir des progrès majeurs dans la lutte médicamenteuse contre deux fléaux parasitaires de dimension planétaire. La moitié du prix suédois revient à l’Irlandais William C. Campbell et au Japonais Satoshi Ōmura pour leur découverte de l’ivermectine, un médicament hautement efficace contre les maladies causées par certains vers nématodes (onchocercose ou «cécité des rivières», filarioses ). L’autre moitié du prix revient à la Chinoise Youyou Tu pour ses découvertes sur l’usage qui peut être fait d’une molécule contre le paludisme (l’artémisine) issue de la plante traditionnelle chinoise Artemisia annua.

Bénéfices humanitaires

Le plus prestigieux des prix scientifiques va ainsi  à des chercheurs qui ont développé des thérapies qui ont révolutionné le traitement de deux maladies parasitaires parmi les plus dévastatrices au monde. Ces deux découvertes médicamenteuses majeures (peu connues dans les pays riches) ont constitué et constituent un apport considérable au service de la santé publique des populations des pays les plus pauvres de la planète. On peut, de ce fait, voir clairement dans ce Nobel de médecine, une inattendue (et heureuse) dimension politique. On peut aussi y percevoir un retour aux priorités accordées par le jury du prix Nobel de médecine et de physiologie dans les toutes premières années de son existence –le premier fut attribué en 1901– à des personnes «ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité».

L’époque était aux maladies infectieuses et aux travaux menés sur le Vieux Continent dans la foulée de Louis Pasteur (1) et de ses élèves. Le premier prix récompensa l’Allemand Emil Adolf von Behring pour ses travaux précurseurs sur les «sérums», notamment contre la diphtérie. Dès 1902 la distinction va au Britannique Ronald Ross pour ses travaux sur le paludisme –il a le premier démontré comment le parasite infectait l’organisme humain via un moustique et ainsi a posé les bases de la recherche et de la lutte contre cette pandémie. En 1905, c’est au tour de l’Allemand Robert Koch, le grand concurrent de Louis Pasteur(mort en 1895) pour ses découvertes majeurs dur l’origine de la tuberculose (le bacille tuberculeux porte toujours son nom).

Les protozoaires de Laveran

En 1907, le prix Nobel de médecine et de physiologie est décerné au Français Charles Louis Alphonse Laveran en reconnaissance de son travail sur le rôle joué par les parasites protozoaires responsables du paludisme. Il aura donc fallu attendre 2015 (soit 118 ans) pour que le jury Nobel s’intéresse à nouveau aux travaux menés contre ce fléau parasitaire avec la récompense accordée aujourd’hui à la chercheuse chinoise Youyou Tu. Une chercheuse aujourd’hui âgée de 84 ans, depuis longtemps pressentie pour recevoir ce prix –12e femme à être récompensée par le Nobel de médecine depuis 1901.

 On peut voir dans ce long désintérêt pour le paludisme l’absence de travaux majeurs menés dans ce domaine. Ce serait une erreur comme en ont témoigné la mise au point de médicaments antipaludiques par des chercheurs de l’industrie pharmaceutique –médicaments face auxquels les parasites développent malheureusement des résistances. On pourrait aussi souligner le soutien (pas toujours directement intéressé) de certains éléments de Big Pharma u du monde politique dans la diffusion de l’ivermectine auprès des populations les plus touchées par l’onchocercose.

Poison de contact

La relecture de la liste des lauréats témoigne du peu de cas fait par le jury suédois pour les principaux acteurs des fléaux infectieux touchant de plein fouet et de manière chronique le Tiers-monde. On y retrouve, en 1928, le pasteurien français Charles Nicolle pour ses travaux menés en Tunisie sur le typhus; en 1948, le Suisse Paul Hermann Müller pour sa découverte de la haute efficacité du DDT comme un poison de contact contre différentsarthropodes; et, enfin, en 1951 Max Theiler (Afrique du Sud) pour sa découverte concernant la fièvre jaune et les moyens de lutter contre elle.

Il faudra ensuite attendre plus d’un demi-siècle (2008) pour voir le jury Nobel distinguer, via Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi,  les premiers travaux menés sur un nouveau fléau infectieux d’origine virale –le sida dont la progression dans le Tiers-monde conduisit à une nouvelle prise de conscience de la dimension planétaire de certaines maladies infectieuses virales, bactériennes ou parasitaires au travers de la création d’unFonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Ange et prophète

Au final, donc, un Nobel de médecine 2015 politique. Le rappel que la biologie moléculaire ne résume pas le présent et l’avenir de la médecine. Le rappel que les maladies infectieuses constituent un enjeu majeur de santé publique à l’échelon planétaire, que les antiviraux sont une création somme toute récente, que les antibiotiques s’épuisent et que les antiparasitaires sont un terrain qui demeure pour une large part à défricher. Sans parler des vaccins qui, quand ils existent, suscitent dans les pays riches des peurs irrationnelles teintées de théorie du complot auxquelles le politique ne sait pas comment répondre.

Si Louis Pasteur ne fut pas un ange Charles Nicolle, son fidèle, fut parfois, dans le désert, un prophète :

« Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire. Elles apparaîtront comme Athéna parut, sortant toute armée du cerveau de Zeus.

« Comment les reconnaîtrons-nous, ces maladies nouvelles, comment soupçonnerions-nous leur existence avant qu’elles n’aient revêtu leurs costumes de symptômes ? Il faut bien se résigner à l’ignorance des premiers cas évidents. Ils seront méconnus, confondus avec des maladies déjà existantes et ce n’est qu’après une longue période de tâtonnements que l’on dégagera le nouveau type pathologique du tableau des affections déjà classées. »

A demain

(1) Sur Louis Pasteur on peut recommander, en confiance, le dernier petit ouvrage d’Erik Orsenna  que vient de publier Fayard : « La vie, la mort, la vie » Compter 18 euros.

Une version de ce texte a initialement été publiée sur Slate.fr : « Le Nobel de médecine revient à ses toutes premières amours »

Affaire de la Première Dame : les cachets, le blues et La Lanterne

Bonjour. Nous avons vu il y a quelques jours  le blues (mémoire-blog). Ou plus précisément le gros coup de blues.  Mais le post-blues ?  Les symptômes, les diagnostics différentiels, la thérapeutique et les pronostics ? On plaisante bien évidemment. Mais bien tristement. Comment traiter autrement cette mise en scène publique d’une affaire dont les principaux intéressés (et leurs proches) ne cessent d’affirmer (dans les médias) qu’elle est privée ? On peut accuser la presse bien sûr, comme on peut accuser un auteur de feuilleton de tenir ses lecteurs en haleine. Comme on peut accuser le système du page-turner et le concept de storytelling. Et s’en repaître.

Coquillettes et jambon sans télévision

Quelles sont les nouvelles du strict point de vue médical ? Valérie Trierweiler a quitté samedi 18 janvier l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Elle vient de tweeter :

« Merci du fond du cœur à tous ceux qui ont envoyé des messages de soutien et de rétablissement via twitter, SMS ou courriels. Très touchée. »

Elle y aura séjourné pendant près de huit jours. « Plus d’une semaine cloîtrée dans une chambre de la Salpêtrière, cernée de vigiles et d’infirmières, avec son iPhone pour seule compagnie ! Très abattue, la tension en berne, elle s’est nourrie de jambon-coquillettes de l’hôpital, ce qui la changeait des petits plats délicats de l’Elysée. Elle n’a vu presque personne, à part ses fils, dont le plus jeune tous les jours, sa mère et son frère de temps en temps » nous apprend Paris Match qui semble s’être procuré le plat unique proposé durant la semaine à l’AP-HP.

S’évanouir sous les flashes

Paris-Match qui affirme qu’il n’y a pas d’écran-plat à La Pitié : « Mardi, c’est de son lit qu’elle a regardé la conférence de presse du Président de la République sur le mini-écran de son iPhone, car elle n’a ni télé, ni iPad. C’est peu de dire qu’elle est déçue par la façon expéditive qu’il a eu d’éluder le problème. Elle avait songé un moment à assister à cette conférence. Les médecins l’en ont dissuadée. Trop affaiblie. Pas besoin de s’évanouir au milieu des flashes et des micros. » Sans doute les médecins de la Pitié ont-ils eu raison.

« Jeudi, Valérie Trierweiler déclarait à son fils qu’elle voulait coûte que coûte quitter l’hôpital pour aller se ressourcer à la Lanterne, croit savoir l’hebdomadaire qui connaît le poids des mots et qui a dû tenter beaucoup pour prendre quelques photos. Elle allait mieux. Mais curieusement, vendredi en fin de matinée, son fils n’était plus le bienvenu à son chevet. Aux abonnés absents, elle semblait s’être endormie très profondément. Son fils explose, s’inquiète auprès du médecin. On lui répond que sa mère a besoin de repos. »

Mises en abyme médiatiques

Question à la nouvelle direction générale de l’AP-HP : peut-on écouter aux portes des chambres de La Pitié ? « La veille au soir, jeudi vers 21 h 15, celui qui demeure encore son compagnon officiel lui rend visite pendant une demi-heure. Ils ne se sont pas sautés dans les bras, on n’en est plus là. Il lui aurait dit avoir « besoin de temps ». C’est là qu’ils auraient convenu d’un séjour pour elle à La Lanterne « en attendant ». En attendant quoi ? C’est tout le problème. »

Rappelons que nous sommes ici dans une mise en abyme sans issue. Avant d’être Première Dame Valérie Trierweiler  était journaliste à Paris Match. Elle l’est restée après, prenant tous les risques inhérents à la confraternité (1), cette haine vigilante.

Bodygyards

Paris Match, parlant aujourd’hui de la Première Dame : « après dix-neuf mois à se couler dans la fonction non-définie de Première Dame sous les yeux des Français et sous la loupe de la presse mondiale, après moult apparitions publiques, après les chauffeurs, assistantes, bodyguards, robes de couturiers, il doit être difficile de redescendre dans le quotidien. Redevenir anonyme ? Impossible ! Valérie n’a jamais voulu lâcher son job d’origine : ses articles pour Paris Match. Un ancrage. Une sorte d’assurance ? L’appartement de la rue Cauchy dans le 15ème où le couple habitait avant l’élection est au nom de François Hollande. Sera-t-il encore son domicile à elle ? On imagine l’inquiétude. » Comment ne pas l’imaginer ?

Abyme médiatique, toujours : « Il lui faudra du temps, des années, pour encaisser le choc le plus violent de sa vie : la tromperie de celui qui fut son compagnon depuis huit ans. Le pire : lire dans la presse que l’histoire avec Julie Gayet aurait commencé avant l’élection… Valérie oscille entre l’abattement et la rage. »

Des « cachets » mais pas de TS

Abymes encore : « Dès la publication des photos de «Closer», après une conversation musclée – les aveux – avec François Hollande, elle aurait pris quelques somnifères, histoire de trouver un peu de répit dans un sommeil qui n’arrivait pas ; elle a peut-être avalé un comprimé de trop. Mais ça n’est pas cette mère de trois garçons, bosseuse, très ancrée dans le réel qui va faire une tentative de suicide. Le lendemain, elle se réveille à l’Elysée, nauséeuse, mal en point, on le serait à moins. « Les services » de l’Elysée lui conseillent de se faire hospitaliser, afin de prendre du champ. »

Paris-Match assure que la Présidence aurait souhaité ne pas ébruiter son hospitalisation. Mais c’est par le cabinet de Valérie Trierweiler que l’information a fuité. Et c’est alors que l’on a appris que le Palais de l’Elysée (où se trouve ce cabinet) confirmait le diagnostic de « gros coup de blues ».

« Centre Emotion »

On complètera le dossier avec Le Journal du Dimanche, titre appartenant au même groupe que Paris Match. Laurent Valdiguié et Marie-Christine Tabet y étoffent le chapitre, essentiel ici, des antécédents. Sur les circonstances on découvre que l’hospitalisation aurait été justifiée par la prise de « quelques cachets mais sans qu’il y ait tentative de suicide ». « Une installation à La Lanterne (ancien pavillon de chasse devenu propriété de la République) aurait été envisagée (avec assistance médicalisée). « Mais il a finalement été décidé de l’hospitaliser à La Pitié-Salpêtrière, l’hôpital du conseiller santé du président Olivier Lyon-Caen, dans le service du Pr Roland Jouvent, un spécialiste de la dépression. » Professeur de psychiatrie, auteur d’un ouvrage chez Odile Jacob (« Le  cerveau magicien ») le Dr Roland Jouvent est, au Cnrs, le directeur du « Centre Emotion » .

Paris Match dit qu’à l’Elysée, « on est déjà tenté de tourner la page… » Page-turner.  A demain.

(1) Il s’agit d’un ouvrage mal compris au moment de sa sortie, durant l’été 2012. Un ouvrage qui ne tardera plus à être redécouvert. Signé du journaliste (ancien du Monde)  Laurent Greilsamer il est intitulé « La Favorite » et il est édité chez Fayard. Voici la recension qu’en faisait Didier Pourquery dans les colonnes du Monde datée du 27 août 2012 :

« Portrait au vitriol d’une hyper Première Dame

Faut-il qu’elle ait énervé Laurent Greilsamer, pour qu’il lui consacre un tel essai ! Ceux qui connaissent un peu le biographe d’Hubert Beuve-Méry, René Char et Nicolas de Staël, ex-directeur adjoint du Monde cravaté de demi-teinte, ne s’attendaient certes pas à une charge pareille. (…) cette Favorite  est une chronique au vitriol des cent jours de Valérie Trierweiler comme première dame ; un pamphlet, et de la plus belle eau ; une « adresse à », écrite à la deuxième personne du singulier.

L’auteur écrit à une consœur revendiquée (« première journaliste de France. No comment », écrit-il) avec le tutoiement de rigueur entre confrères. Sauf qu’il s’agit là d’une journaliste un peu particulière, autoproclamée chroniqueuse à Paris Match… « Cela s’appelle une sinécure et c’est toi qui l’as imposée », glisse Greilsamer.

Tout le livre est sur ce ton qui brosse le portrait d’une angoissée, aveuglée par son ambition, sa jalousie, ses réflexes, sa volonté de contrôle. « As-tu conscience de jouer à la Pompadour, roturière des Lumières ? Eclairée et détestée ? », lui demande l’auteur. Si cet ouvrage s’intitule La Favorite, c’est qu’il situe ces cent jours-là dans l’Histoire, notamment autour de l’affaire du tweet du 12 juin : « Tu devrais relire Michelet, suggère le pamphlétaire, son récit de la guerre que livra la duchesse d’Etampes, favorite de François Ier, à Diane de Poitiers, favorite d’Henri II. Médite cette histoire (…). Veux-tu vraiment harceler Ségolène jusqu’à ce que mort s’ensuive ? »

Portrait d’une amoureuse intranquille aux côtés de « son homme », le soir du 6 mai, « la télé-réalité, c’est vous », note le confrère qui prend parfois des accents empathiques : « Pourquoi ne parviens-tu pas à être apaisée ? Pourquoi cette douleur, cette angoisse qui n’est jamais loin, tapie, là, juste derrière ? »

Laurent Greilsamer, dans ses imprécations et ses faux conseils souvent drôles (« Tu répéteras cent fois : moi première dame de France, je ne perdrai pas mes nerfs »), montre comment peu à peu son personnage perd pied et ne s’appartient plus. Personnage de roman, Valérie Trierweiler l’est, à n’en pas douter.

Et c’est une vertu de ce livre de faire prendre conscience qu’après le quinquennat Sarkozy où le président était éminemment romanesque (souvenons-nous du livre de Yasmina Reza et du film La Conquête), François Hollande, lui, est d’une autre étoffe. Laurent Binet semble en avoir fait l’amère expérience (il a écrit Rien ne se passe comme prévu, le récit de la campagne du candidat Hollande).

Sa compagne en revanche est une vraie héroïne de fiction, pétrie de contradictions, de doutes et d’angoisses, poussée à l’action par ses affects, ses coups de tête et de colère. Poussée en avant aussi par le souvenir de ses origines qui l’inclineraient à chercher une revanche.

L’affaire du tweet qui la symbolise sera-t-elle bientôt oubliée ? Pas sûr, estime Laurent Greilsamer : « Chère Valérie, as-tu finalement compris que ces 135 signes ont d’emblée conféré une couleur équivoque au nouveau quinquennat ? (…) Seras-tu l’aimant qui attire l’impopularité autour du président ? »

En tout cas, cette « hyper-première dame » et sa communication estivale, après un bref passage par la case « fantôme », est restée un sujet de conversation pour les Français pendant leurs vacances ; la rentrée pour elle sera particulièrement délicate à négocier. Dans quel registre jouera-t-elle ? Ce livre féroce nous donne quelques pistes pour en juger.

La Favorite, Laurent Greilsamer, Fayard, 112 p., 8 €.

Cigarette électronique : le « livre-vérité » que se doit de lire le ministre du Budget

Signé du Suisse Jean-François Etter un petit ouvrage (11,90 euros TTC chez Fayard) tente d’ouvrir les yeux de tous sur la réalité de la Révolution des Volutes. Parviendra-t-il à dessiller ceux des  responsables politiques ? Ceux de l’exécutif ?  Il fait une proposition sanitaire et financière  du tonnerre. Premiers Français visés: Bernard Cazeneuve ministre du Budget et Marisol Touraine, ministre de la Santé. Sans oublier, peut-être, le ministre de la Recherche. 

S’il fallait ne retenir que deux choses de cet opuscule on les trouverait page 151, à deux doigt de la fin. Tout d’abord quand l’auteur, simplement, explique que le grand ennemi de la santé publique n’est pas la nicotine mais bien le tabac. Et que la cigarette électronique a permis, au moins, de faire surgir cette évidence. Corollaire, pour Jean-François Etter se pose désormais la question de la place de la nicotine dans  notre société occidentale et dans nos lois nationales. Politologue et professeur de santé publique (pléonasme ?) l’auteur confortera ses lecteurs dans l’idée que les pouvoirs publics et les autorités sanitaires ne sont pas, ici,   à la hauteur de la mission qui est la leur. Les optimistes diront qu’il n’est pas encore trop tard. A voir.

 Dénicotinisons-nous !

Moins de 170 pages, petit format, une préface du Dr Gérard Mathern, membre de la société française de  tabacologie, voici donc le premier ouvrage francophone pédagogique sur la cigarette électronique. D’autres suivront. Moins pédagogiques. Plus  politiques. Georges Mathern cite le Pr Gilbert Lagrue l’un des grands historiques de la recherche sur (et de la lutte contre) le tabac (1). Le Pr Lagrue  pour qui le tabagisme  « est un comportement appris et entretenu par une dépendance dont la nicotine est le principal responsable ». Tout n’est certes pas dit mais cela aide à comprendre la racine nicotinique de cet esclavage devenu volontaire et fiscalisé.

On ajoutera  toutefois cet élément trop troublant pour être d’emblée saisi : la cigarette électronique ne se réduit pas à la vapeur d’eau aromatisées et nicotinisée. Le vapoteur a, ici, la liberté de se décotiniser (ou pas) tout en gardon sa gestuelle. Sa gestuelle et son réflexe archaïque de succion. C’est tout simplement considérable. On ne retrouve pas cette  marge de manœuvre dans les autres addictions et c’est bien pourquoi il s’agit d’une forme de révolution.

La solution de la taxe affectée

L’ouvrage de Jean-François Etter est avant tout un ouvrage pour consommateur, présent ou futur. Il est traversé par la question de santé publique désormais bien connue : celle de l’innocuité de ce procédé. Une question qui peut sembler presque déplacée quand on se souvient des chiffres de l’hécatombe du tabac (deux cents morts prématurées par jour en France). Mais une question néanmoins essentielle à laquelle Jean-François Etter apporte une contribution originale.

Retour à la page 151 : « Pour rassurer la population et les décideurs, pour permettre la commercialisation des cigarettes sûres pour la santé et l’émergence d’un débat bien documenté sur la place de la nicotine dans nos sociétés et dans la loi, il est urgent de financer la recherche, ainsi que l’éducation des professionnels de la santé et du public. Pour ce faire, une taxe affectée devrait être prélevée sur le e-cigarettes et les e-liquides. »  On entend déjà (et on comprend) les objections. Reste le pragmatisme.

Délice schizophrénique

 Les cigarettes électroniques seront bientôt taxées – c’est une évidence comptable. Dans l’intérêt de qui ?  Mardi 25 septembre, Bernard Cazeneuve, ministre du Budget recevait à Bercy des lecteurs du quotidien Le Parisien / Aujourd’hui en France. Ces derniers l’ont interpellé sur différents sujets – dont le tabac. C’est, comme toujours, un délice schizophrénique :

« Le prix des cigarettes augmente régulièrement pour que le nombre de consommateurs diminue, a déclaré M. Cazeneuve. Il n’y aura pas de taxe cette année sur les cigarettes électroniques. Vous dire qu’il n’y aura pas, dans le débat parlementaire, un amendement qui viendra sur ce sujet-là, je ne peux pas le présager … ». Bernard Cazeneuve ne manquera pas de lire la proposition de Jean-François Etter. Lui ou l’ensemble des fonctionnaires de Bercy affecté aux recettes des produits du tabac.

Moins 14,4 % en août (Ofdt)

Des fonctionnaires que l’on se plait à imaginer zélés et qui connaissaient avant nous les chiffres que vient de nous communiquer l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (Ofdt) : en août 2013, les ventes de cigarettes mais aussi de tabac à rouler reculent (respectivement -14,4 % et – 6 %) par rapport au mois d’août 2012 « probablement en conséquence de la  hausse de prix intervenue en juillet dernier, dans une période propice aux déplacements (et aux achats de tabac) à l’étranger » souligne l’Ofdt. Il ajoute malheureusement : « on ne dispose pas pour l’instant de données de vente ni de prévalence d’usage pour les cigarettes électroniques. Il est donc difficile de mettre en lien la diffusion de ce produit avec le constat dressé concernant le tabac. » On peut se demander pourquoi un phénomène à ce point massif, à ce point lié à une toxicomanie n’est pas pris en compte par un Observatoire dont c’est la mission.

Automne voluteux

Ce bréviaire helvète arrive dans le ciel médiatique électronique  chargé comme jamais. L’automne sera voluteux.

L’hebdomadaire britannique The Economist (édition datée du 38 septembre) y consacre une large place à la veille du débat  tumultueux sur la Directive européenne tabac prévue pour le 8 octobre au Parlement européen. Débat essentiel qui conduira ou pas vers les pharmacie d’officine, rayon traitement substitutifs nicotiniques. Ce qui serait un comble. « Le tabagisme est en baisse dans la plupart des pays riches, mais le  » vaping  » y est en hausse » : sept millions de vapoteurs désormais en Europe » rappelle The Economist qui, fait notable, s’intéresse de près à Aiduce comme à. l’’industrie du tabac -elle qui se dit qu’elle est peut-être en train de laisser passer le « moment Kodak », référence à la période où un industriel majeur ne sent pas le vent tourner (le numérique ou la vapeur d’eau).

Bientôt Philips Morris ne brûlera plus

« Les fabricants de tabac commencent à s’approprier ce que la banque d’investissement Goldman Sachs, a appelé l’un des huit technologies les plus perturbatrices du monde., précise l’hebdomadaire. La plupart ont pris des participations dans des sociétés d’e-cigarette ou ont développé leurs propres produits. Ils travaillent sur d’autres sortes d’ offres également moins toxiques. Philip Morris International prévoit de commercialiser un dispositif pour chauffer le tabac plutôt que de brûler en 2017. Parmi les produits de la prochaine génération British American Tobacco possède un inhalateur de nicotine, pour lequel il espère obtenir l’approbation réglementaire au Royaume-Uni.

Londres bouge, Paris dort

Le monde bouge, la France stagne – à la différence de la Grande Bretagne ; un pays où l’on compte plus d’1,3 millions de vapoteurs (sur les sept millions recensés en Europe). Londres va accueillir en moins de trois semaines deux importantes réunions internationales consacrées à la e-cigarette : « E-Cig Europe », la première conférence internationale les 4 et 5 décembre. Et, le 12 novembre, « Summit E-cigarette : science, regulation & public Health».  Organisé par EC Forum Ltd, « Summit E-cigarette » fait appel à une brochette  de scientifiques et de professionnels de la santé pour débattre de l’efficacité et  la nocivité de l’e-cigarette.

 Les espions espérés de Bercy

A l’affiche, on retrouve les personnalités montantes du débat sur la cigarette électronique dans sa dimension santé publique – notamment  Clive Bates, ancien fonctionnaire  de l’agence britannique anti-tabac le chercheur grec Constantinos Farsalinos, Antoine Flahault, spécialiste de la santé publique (Université Paris-Descartes),  Jacques Le Houezec, consultant en santé publique et dépendance au tabac. Sans oublier Jean-François Etter.

On espère que des espions du ministère français du Budget seront présents dans la salle.

(1) Dans son dernier et fort stimulant opus (« Bien vieillir c’est possible : je l’ai fait ! » Editions Odile Jacob) Gilbert Lagrue, 91 ans fasse l’impasse sur  la cigarette électronique. On le retrouve fort heureusement sur RTL où il se fait l’ambassadeur libérateur de la cigarette électronique . Livre et vidéo à lire, à voir et à diffuser.

 

 

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Procréation assistée et homosexualité : le Comité national d’éthique va bientôt faire la loi

23 avril 2013 : le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe a été adopté. Et maintenant ? Quid de l’accès à la procréation médicalement assistée de ces couples mariés ? Le gouvernement assure que le président de la République « respectera l’avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ».

C’est ainsi la première fois que cette institution trentenaire se retrouve dans la situation de dicter indirectement  la loi. Une situation paradoxale. Une situation à très haut risque. Elle bouleverse un équilibre jusqu’ici savamment respecté : l’indispensable articulation entre réflexion et action ; entre savoir et pouvoir.

Depuis combien de temps une femme/un homme membre du gouvernement avait-elle /avait-il dit sa fierté de l’adoption d’un projet de loi ? La loi du 9 octobre 1981 portant abolition de la peine de mort ? La dépénalisation de la pratique de l’interruption volontaire de grossesse  – Loi Veil du 28 décembre 1975 ? La légalisation de la contraception hormonale – Loi Neuwirth du 28 décembre 1967 23 avril 2013.

Communiqué de presse de Marisol Touraine, Ministre des Affaires sociales et de la Santé qui se  dit fière de l’adoption du projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe :

« Le texte qui a été défendu et porté pendant plus de quatre mois par Christiane Taubira, Garde des Sceaux, Ministre de la justice, et Dominique Bertinotti, Ministre déléguée en charge de la famille, est une étape décisive dans la marche en avant vers l’égalité.

Depuis plus de deux siècles, le mariage civil porte les valeurs de la République. Le faire évoluer aujourd’hui, c’est faire progresser l’égalité en reconnaissant les mêmes droits pour tous. Il n’était plus acceptable qu’une partie des Français, en raison de leur orientation sexuelle, soit tenue à l’écart de cette grande institution républicaine.

En ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, la loi offre désormais à chacun les mêmes dispositions juridiques pour vivre ensemble et fonder une famille. C’est l’honneur de notre pays de sortir de l’ombre des milliers de couples et de familles homoparentales, des milliers d’enfants et de parents en leur offrant la protection de la loi.

Marisol Touraine salue le travail du Parlement, et en particulier des rapporteurs du texte Erwann Binet et Jean-Pierre Michel, qui, après de nombreuses auditions et des centaines d’heures de débat, a permis d’intégrer cette évolution majeure pour la société française dans notre code civil.

Ce 23 avril 2013 fera date dans la longue histoire du combat de la gauche française pour la conquête de droits nouveaux. »

Qu’il fasse date ou pas ce 23 avril 2013n’est qu’une étape que l’on peut situer dans la lignée du Pacte civil de solidarité (Pacs) instauré par une loi de 1999 adoptée sous le gouvernement Jospin. Reste la grande question, clivante,  de la procréation assistée, médicalement ou pas, des couples de même sexe.

En ce 23 avril il faut lire l’entretien accordé au gratuit 20 minutes par Dominique Bertinotti. La ministre déléguée en charge de la famille en appelle « au calme ».

Extrait

« 20 minutes : Vous avez dit que la PMA pour les lesbiennes serait «abordée» dans le projet de loi sur la famille, qui a lui-même été reporté de mars à la fin de l’année. Vu la bronca face au «Mariage pour tous», le sujet, sensible, de la PMA ne risque-t-il pas d’être enterré?

–          Chaque chose en son temps. Le Comité national d’Ethique s’est saisi de cette question et rendra un avis en octobre-novembre. François Hollande a été très clair : il a dit qu’il le respecterait. L’important, c’est que son engagement présidentiel sur le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels ait été respecté. Ensuite, il faut que les discussions sur la loi Famille puissent avoir lieu dans un climat serein et apaisé.

20 minutes : Mais le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) est réputé défavorable sur la PMA pour les homosexuelles et femmes célibataires ….  Cela ne reviendrait-il pas à l’enterrer?

–          Je ne préjuge pas de l’avis du Comité consultatif national d’éthique, qui sera sans doute beaucoup plus étayé qu’un simple oui ou non. Laissons-le travailler. »

Un cas de figure sans précédent

La situation présente est intéressante. Nous avons déjà rappelé dans ce blog que le CCNE a d’ores et déjà développé tous les arguments qui le font s’opposer radicalement  à la légalisation de la pratique de la location d’utérus/mère porteuse/gestation pour autrui 1.

En novembre 2005, le CCNE avait d’autre part déjà rendu une copie  négative quant  à l’ouverture de la PMA aux homosexuelles ou aux femmes seules, considérant que la pratique «a toujours été destinée à résoudre un problème de stérilité d’origine médicale et non à venir en aide à une préférence ou à un choix de vie sexuelle». Il s’agissait de l’avis n°90. 2

Extrait :

« La question de fond concernant la revendication de l’accession de personnes entretenant des relations homosexuelles à l’AMP (…) est celle du déni de la différence sexuelle comme dimension constitutive de la génération humaine. Le Comité n’a pas l’intention de se prononcer ici à ce propos. Cependant, dans la mesure où l’on admettrait qu’il est éthiquement et juridiquement légitime de dépasser cette différence des genres, il reste que la question de l’anonymat se poserait d’une manière renouvelée. Si l’on considère que la sexualité d’un parent n’est pas éthiquement un critère de refus ou d’acceptation d’adoption, peut-il en être de même pour l’accès à l’AMP ?

 La loi française est formelle, exigeant la présence d’un homme et d’une femme, à l’origine du projet parental. Si l’AMP était ouverte aux personnes seules et/ou aux homosexuels, cela impliquerait une indifférence des donneurs de spermatozoïdes ou d’ovocytes, au destin de leurs gamètes qui pourraient être donnés à un couple hétérosexuel ou homosexuel ou à une personne seule sans choix préalable de leur part. La levée de l’anonymat qui serait éventuellement réclamée par des receveurs ou des donneurs volontaires dans une telle situation, introduirait paradoxalement une discrimination.

Si l’indifférence au destin final de leurs gamètes n’était pas partagée par le plus grand nombre de donneurs en situation d’anonymat, cela risquerait de tarir la source du don par crainte d’un destin de leurs gamètes dont ils ne veulent pas. La possibilité d’un double circuit, limité à cette question donneurs anonymes et non anonymes en fonction de la sexualité ou du célibat de la personne receveuse pose d’emblée une question éthique majeure.

L’AMP a toujours été destinée à résoudre un problème de stérilité d’origine médicale et non à venir en aide à une préférence sexuelle ou à un choix de vie sexuelle. L’ouverture de l’AMP à l’homoparentalité ou aux personnes seules ouvrirait de fait ce recours à toute personne qui en exprimerait le désir et constituerait peut-être alors un excès de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif. La médecine serait simplement convoquée pour satisfaire un droit individuel à l’enfant.

Permettre aux lesbiennes et femmes célibataires de procéder à des PMA reviendrait à dire, selon cet avis, que «la médecine serait simplement convoquée pour satisfaire un droit individuel à l’enfant», ce qui «constituerait peut-être alors un excès de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif». 

Le Comité national d’éthique peut-il sans mal changer de position ? Si oui à quel titre ? Depuis novembre 2012, c‘est Jean-Claude Ameisen  qui dirige l’institution; après sa nomination par François Hollande. Le 1er février, justifiant l’auto-saisine du Comité et la nécessité d’organiser des « Etats généraux » posait cette question dans une interview au Monde : «La médecine doit-elle se limiter à prévenir et traiter des maladies, ou devrait-elle aussi répondre à des demandes sociétales?».

La question attend sa réponse. Huit ans plus tard l’argumentaire de 2005 sera-t-il caduque ? Réponse avant la fin de l’année 2013. Dans l’attente on observera que le caractère consultatif de l’institution (auquel tenait tant le Pr Jean Bernard, son premier président) a, trente ans plus tard, un peu perdu de sa virginité.

1 Sur ce thème on peut signaler un remarquable petit ouvrage signé Muriel Fabre-Magnan, professeur de droit à l’Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne).  Un beau pamphlet qui ne dit pas son nom et qui comporte de très belles pages « sur la lassitude, pour ne pas dire le dégoût à devoir expliquer pourquoi les êtres humains doivent être égaux en dignité, pourquoi il faut les traiter dignement, pourquoi tout ne doit pas pouvoir être vendu et acheté, ou encore pourquoi certaines choses sont et doivent rester sans prix. » Mme Fabre-Magnan ressuscite ic Georges Orwell (1903-1950) et sa novlangue. Orwell (Eric Arthur Blair) et son 1984 écrit en 1948 : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. »

Quatrième de couverture (désormais dénommé « le mot de l’éditeur ») de « La gestation pour autrui, fictions et réalités » :

« La gestation pour autrui donne lieu à des proclamations passionnées et affectives, où il est question d´amour et de don, de bonnes intentions qui seraient donc inattaquables. Elle touche cependant à des enjeux trop fondamentaux pour qu´on puisse se résigner à la voir traitée à coup de slogans et de joutes médiatiques. Une argumentation rationnelle et cohérente s´impose. De nombreux intérêts individuels sont en jeu, dont celui de l´enfant, le plus vulnérable. Il y va aussi du type de société que l´on construit.  La gestation pour autrui est pratiquée depuis plusieurs années dans quelques pays. Ce livre décrit de façon concrète la réalité de sa mise en oeuvre, en particulier en droit américain. Il donne à voir l´étendue de l´emprise consentie par la mère porteuse sur son corps et sa vie intime, les droits et libertés fondamentales auxquels elle renonce au profit du couple commanditaire, la modification juridique de la notion de filiation à laquelle elle conduit, ou encore les nouveaux rapports de classe qu´elle introduit.  Le tableau ainsi dessiné par des cas bien concrets permet à chacun de regarder la réalité en face.  On ne pourra pas dire qu´on ne savait pas. Une simple description fait parfois un pamphlet. »

 

2 L’avis n°90 avait été adopté à l’unanimité des membres du CCNE moins une abstention.