Médecine, violences et agressions croissantes : dès demain des cabinets vidéo-surveillés ?

 

Bonjour

C’est un reflet de notre époque que publie, chaque année depuis 2003 l’Observatoire de la sécurité des médecins. Avec, pour 2017, un triste record : pour la première fois plus d’un millier « d’incidents » recensés  agressions verbales et physiques, menaces, vols ou dégradations. Plus d’un millier au minimum, rien n’imposant au médecin de déclarer qu’il a été agressé, menacé ou victime d’un vol.

« Les généralistes restent de loin les premières victimes de ces violences, résume Le Quotidien du Médecin (Elsa Bellanger) qui reprend dans le détail les chiffres établis par l’institution ordinale.  Ils sont ainsi à l’origine de 61 % des déclarations – alors qu’ils ne représentent que 44 % de la profession. Chez les spécialistes, les praticiens les plus touchés sont, comme en 2016, les ophtalmologues (58 incidents soit 6 % des déclarations), les psychiatres (33 incidents soit 3 % des cas) et les dermatologues (25 incidents, 2 % des déclarations). »

Signe des temps l’Ordre s’inquiète également de la « progression préoccupante » des incidents relayés par les médecins du travail. Toutes spécialités confondues, les femmes sont surreprésentées parmi les victimes : elles ont déclaré 51 % des incidents (46 % en 2016), alors qu’elles ne représentent que 47 % de la profession médicale. « Le fait qu’elles soient de plus en plus nombreuses dans la profession ne suffit pas à expliquer l’augmentation des violences dont elles sont victimes et parfois la cible en tant que femmes », souligne la CSMF. Le syndicat ne donne toutefois pas d’explication.

Singuliers colloques

En pratique les agresseurs sont en majorité des patients (50 %) ou des personnes accompagnant le patient (16 %). Dans 1 % des cas, il s’agit d’un collègue ou d’un collaborateur… Les agressions ont lieu principalement en milieu urbain, en centre-ville (53 % des cas) ou en banlieue (21 %), dans le cadre d’un exercice de médecine de ville (76 % des déclarations). Principaux événements recensés : agressions verbales et menaces (62 %) mais les vols ou tentatives de vols (ordonnances et ordonnanciers, tampons professionnels, sacs à main, argent). « Dans 2 % des cas, l’agresseur utilise une arme – couteau ou un cutter le plus souvent, mais aussi des cailloux, une canne ou une hache (cas unique)… note Le Quotidien. Dans 7 % des déclarations, l’agression a entraîné une interruption de travail.

Signe des temps, encore, et de l’évolution du « colloque singulier » : les principaux motifs avancés relèvent souvent de l’exercice médical : un reproche sur la prise en charge (29 %), un refus de prescription de médicament ou d’arrêt de travail (14 %) ou encore un temps d’attente jugé excessif (10 %). Les vols et la falsification de document (ordonnance, certificat, etc.) motivent respectivement 22 % et 10 % des vols. Plus rarement, on trouve une contestation de décision médicale ou le refus de payer la consultation.

Massacres hospitaliers

Et après ? Aucune suite n’est donnée dans la majorité des cas (52 %). Seuls 10 % des incidents donnent lieu au dépôt d’une main courante. Regrettant ces taux trop faibles, l’Ordre appelle « chaque médecin victime d’une agression à engager des procédures adéquates auprès des autorités et à le signaler à l’Ordre afin qu’il puisse s’y associer ».

Et ensuite ? Le syndicat CSMF dénonce ces « situations inadmissibles » et en appelle aux pouvoirs publics : « combien faudra-t-il de médecins agressés, blessés, voire tués, pour que les pouvoirs publics réagissent ? ». Il en appelle à Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur et réclame des mesures concrètes : la reconnaissance prioritaire des numéros de téléphone des cabinets et des médecins par les services de police ou de gendarmerie ; a sécurisation des cabinets médicaux par l’installation de caméras de vidéosurveillance à proximité sur la voie publique ; l’aide publique pour l’installation de caméras de vidéosurveillance dans les salles d’attente, et de boutons d’alarme dans les cabinets. »

Pour la CSMF cette insécurité croissante est un facteur aggravant qui décourage encore plus les jeunes médecins de s’installer en libéral. L’exercice hospitalier est-il moins exposé aux violences et autres harcèlements ? On peut en douter en refermant « Hôpitaux en détresse, patients en danger. Arrêtez le massacre ! » des Prs Philipe Halimi et Christian Marescaux 1. Ce réquisitoire hors collection vient d’être publié par Flammarion. Nous y reviendrons.

A demain

1 A découvrir également la web-série « Hôpital à la dérive, patients en danger » visible sur https://passeurdalertes.org/ « Deux ans d’enquête pour comprendre ce qu’il se passe dans nos hôpitaux publics au bord de l’implosion. Maltraitance institutionnelle, souffrance des soignants, suicides, burn-out, mise en danger des patients, telles sont les conséquences des politiques menées à l’hôpital public. »

Edouard Philippe et Agnès Buzyn entre  #BalanceTonHosto  et  #FierDeMonHopital   

Bonjour

Aujourd’hui, mardi 13 février, événement politique et médical : Edouard Philippe, Premier ministre se déplace jusqu’à Eaubonne (Val d’Oise) sur le thème « Transformation de l’offre de soins ». Ce sera à l’hôpital Simone Veil et en compagnie d’Agnès Buzyn. « Matignon s’empare du sujet de l’offre de soins. Est-ce consécutif à la fronde qui gagne du terrain, entre les EHPAD et la pétition récente des médecins et cadres de santé des hôpitaux, contre la diète budgétaire et la course à la rentabilité imposées à leurs établissements ? » s’interroge France Inter qui invitera, demain matin, la ministre des Solidarités et de la Santé.

Mais d’ores et déjà France Inter prévient : il ne faut pourtant pas s’attendre à l’annonce de mesures radicales immédiates. Édouard Philippe va plutôt ouvrir un chantier de plusieurs années, en partant du constat que l’offre de soins et son financement aujourd’hui sont devenus obsolètes. France Inter qui invite le journaliste Philippe Pujol qui signe aujourd’hui une affolante prophétie sanitaire, orwellienne et algorithmique sur laquelle nous reviendrons bientôt : « Le jour où notre système de santé craquera : Marseille 2040 » (Editions Flammarion).

Rage et fierté

Pour l’heure rien ne va plus dans un système hospitalier français qui se vit comme exsangue et à bout de souffle 1. Symptôme édifiant, rapporté hier par Libération, les affrontements twittesque entre #BalanceTonHosto (praticiens, personnels soignants)  et #FierDeMonHopital . « Une réaction au hashtag #BalanceTonHosto, qui est très insultant pour les hôpitaux si on le compare à celui de la campagne #BalanceTonPorc,explique le président de la conférence des directeurs de CHU et patron de celui de Lille, Frédéric Boiron. Nous avons voulu envoyer des messages positifs, dans un contexte de fortes critiques pour les hôpitaux publics.»

« Dans les rangs des personnels hospitaliers, la pilule passe mal, observe Libération. Le camp #BalanceTonHosto reproche au personnel administratif son indifférence face aux difficultés récurrentes que rencontrent les soignants.  Les hôpitaux publics feraient-ils l’autruche ? » Frédéric Boiron assure que non : «Nous ne sommes pas dans une négation de la réalité. Bien sûr qu’il y a des problèmes et des choses rageantes. On ne nie pas les erreurs qui peuvent être faites. On veut juste montrer qu’on est fiers de notre métier et de travailler dans des établissements publics.»

Message enregistré. Message inadapté. Message à compléter.

A demain

1 « Notre système hospitalier est à bout de souffle et personne ne fait rien » Slate.fr, 7 février 2018

 

 

L’histoire d’une ancienne ministre de la Santé qui perd tout en disant n’importe quoi

 

Bonjour

Certains y verront une déchéance. Une déchéance collective s’entend – ou le symptôme peu glorieux d’un parcours personnel qui voit une ancienne pharmacienne devenue responsable politique de haut niveau faire aujourd’hui carrière chez les amuseurs-bouffons-bateleurs. Soit de « reconversion dans les médias », d’infotainment. On peut aussi dire, bien poliment, qu’il y a une vie après avoir été ministre de la Santé. Sans doute. Quelle vie ? Une vie de semi-people, une vie dont on tire désormais des portraits dans les magazines télé.

Rires de gorge

Aujourd’hui, une exception : Libération qui ose un « Roselyne Bachelot : 100% reconvertie ». Soit une vie en 266 signes (espaces compris) :

« 24 décembre 1946 : Naissance à Nevers (Nièvre). 1988-2002 : Députée RPR du Maine-et-Loire. 2002-2004: Ministre de l’Ecologie. 2007-2012: Ministre de la Santé, puis ministre des Solidarités. 2012 : Chroniqueuse dans le Grand 8. Août 2016 : Anime 100% Bachelot sur RMC. »

 Miracle des ondes et des carnets d’adresses : Le « Grand 8 » de Laurence Ferrari est déprogrammé ? Elle en est chagrinée. Aussitôt embauchée pour un talk-show quotidien sur RMC. Des blagues bien grasses lavées avec une chronique hebdomadaire sur France Musique. Sans oublier des entrechats éditoriaux du week-end pour Nice Matin (un feuillet sur le burkini ?). Rires de gorge et un désinhibé surjoué : la recette résonne devant les micros. Tout fait ventre pour qui sait faire.

Une œillade canaille

Libé, en voisin, est allé jusqu’à RMC. L’ancienne ministre de Raffarin et de Fillon t travaille avec  le «carrément» droitier Eric Brunet et l’ancien rugbyman Vincent Moscato. Il y a un concept : c’est elle, qui rebondit sur l’actualité. («Merci de m’accueillir chez vous, j’attends vos témoignages, vos coups de gueule, vos solutions» … une œillade canaille… – «Waouh, il fait chauuud dans le studio !» Aujourd’hui on débat sur «la France est-elle raciste ?», «les partis ont-ils un avenir ?» « Benzema doit-il revenir chez les Bleus ?»

Franck Lanoux, DG de RMC voit en elle «une personnalité, une patte, une chair». «Ils sont rares aujourd’hui à avoir un avis sur tout et Roselyne entre dans cette catégorie.» Formidable « avoir un avis sur tout ». Ce n’est pas très rare, en France. Chez Roselyne c’est plus cher :

«Mon bilan 2015 se chiffrait à 80 000 euros de bénéfices. En 2016, pour toutes mes activités, ça devrait être un petit peu plus.»

Christine Ockrent

 La pelote va encore grossir. On la retrouvera celle en librairie fin septembre. Chez Flammarion Documents et Essais  (moins de 20 euros).Une somme girly titrée « Bien dans mon âge ». En couverture, brushing gonflé et maquillage pêchu. :

« L’ancienne ministre délivre des astuces, des idées et des anecdotes dans des domaines tels que la mode, la santé, la sexualité, la beauté, la cuisine, l’argent, la décoration et les loisirs, à destination des femmes qui ont passé le cap des 60 ans, sous la forme d’un magazine féminin »

 Roselyne y parlera aux « sexa+ » : « On leur a mis dans la tête que la vie s’arrêtait à la retraite mais on n’est pas forcé de passer ses après-midi un chat sur les genoux, à regarder ‘’Questions pour un champion’’». Voilà une saine vérité. On peut passer les mêmes après-midi à pleurer de rire en écoutant une ancienne ministre sur RMC. Il y a aussi Les Grosses Têtes. C’est sur RTL. Avec Christine Ockrent.

A demain

« Le vin sera libre tant que la France restera un pays judéo-chrétien » (Michel Onfray, in La Revue du vin de France)

Bonjour

Que s’est-il donc passé le 3 novembre 2015 ? Nous avons eu la confirmation d’une hérésie :« 2084 » de Boualem Sansal n’a eu ni le Goncourt, ni le Renaudot. En 1932 Céline avait manqué de deux voix le Goncourt mais le Voyage avait eu le Renaudot. En 2015 il va à Delphine de Vigan. Et « 2084 », sur les terres d’Orwell et de Gracq, reste sur la touche. Il arrive, certains jours, que les membres des deux jurys ne se grandissent pas.

Que s’est-il donc passé ce 3 novembre 2015 ? Après s’être exprimé partout Michel Onfray parle dans le dernier numéro de La Revue du Vin de France (6,50 euros) :

« S’agit-il réellement d’un repositionnement philosophique et politique de la part de l’auteur de Cosmos (120 000 exemplaires vendus) ? En tout cas le fondateur de l’université populaire de Caen fait beaucoup parler de lui depuis quelques mois, résume le mensuel hédoniste. Le professeur de philosophie s’y fait le chantre du temps long de la paysannerie, des racines et réhabilite en l’explicitant la maxime « la terre, elle, ne ment pas ».

Sucres dans le gaz

Mais surtout il n’hésite pas à tacler les cultures où le vin est proscrit, considérant « qu’une civilisation construite sur l’eau et dans laquelle les adultes boivent des boissons d’enfants, gazeuses, pétillantes, et sucrées mérite une analyse sémiotique et psychologique« . L’auteur du « Traité d’athéologie« , grand pourfendeur des religions monothéistes déclare que « tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre ». »

« Certains y verront un revirement à 180°du penseur normand aux célèbres chemises noires. Que ses supporters se rassurent, car il conserve tout de même de solides réflexes de gauche, lorsqu’il fustige la spéculation dans le vin, ou le prix jugé « indécent » de certaines bouteilles. »

Michel Onfray parle aussi de l’alcoolisme. Et des vins d’Algérie. Cette Algérie d’où nous écrit Boualem Sansal.

Mais que s’est-il donc passé ce 3 novembre 2015 ?

A demain

«NCBI» : de quoi les pauvres gazouillis de l’ancien ministre Luc Ferry sont-ils le nom?

Bonjour

Pour un peu cela serait une « affaire ». Voyons plutôt là un symptôme. Cela commence avec un tweet :

« Un médecin se vante d’ignorer ce que signifient les NBIC. Honnêtement, il ferait mieux de retourner à la fac ou de changer de métier. » (@FerryLuc).

Pourquoi cet honnêtement qui, souvent, trahit son locuteur ?

Luc Ferry, 64 ans, n’a pas toujours tweeté. C’est un essayiste français, ancien professeur de philosophie et ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans les gouvernements I et II de Jean-Pierre Raffarin. Wikipédia dit de lui qu’il a accèdé à la notoriété en publiant avec Alain Renaut La Pensée 68 (1985) dans lequel il critique des penseurs de « l’après Mai 68 ». Soit  Pierre Bourdieu, Jacques Lacan, Jacques Derrida et Michel Foucault.

Recoller au peloton

Trente ans plus tard Luc Ferry écrit un peu partout, parle encore plus, dépasse volontiers son niveau de compétence, se pique de vulgarisation, délaisse quelque peu son blog. Il apparaît, de loin, comme décomplexé, désinhibé. On peut inviter Luc Ferry comme intervenant à une conférence:luc.ferry@yahoo.fr.

L’homme peine à recoller au nouveau peloton grossissant des intellectuels français autocentrés sur la France, ses peurs et son déclin : Alain Finkelkraut et Michel Onfray loin devant, suivis de l’atypique Michel Houellebecq et, plus loin, d’Eric Zemmour essayiste et journaliste. (1)

Luc Ferry, donc. Et ce gazouillis dont on se demande encore quelle piqûre de mouche a bien pu le susciter. Qui sait et qui ne sait pas ce que sont les « NBIC » ? La question est posée par un ancien ministre de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche. Elle pourrait l’être par un vieil auditeur de France Inter au « Jeu des 1000 euros ».

Bête comme chou

NBIC ? C’est bête comme chou : « Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives ». Soit un champ (scientifique multidisciplinaire) situé au carrefour des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), de l’intelligence artificielle (I) et des sciences cognitives (C).

Mieux vaudrait d’ailleurs parler de « grande convergence » : une interconnexion croissante entre « l’infiniment petit (N), la fabrication du vivant (B), les machines pensantes (I) et l’étude du cerveau humain (C) ».

Provocation pure

Qu’importe, M. Luc Ferry a choisi ce concept pour, péremptoire, s’attaquer au corps médical français. On voit mal, à dire vrai, ce que la connaissance de ce qui peine à être un acronyme traduirait de capacités diagnostiques et thérapeutiques. Qu’importe, il s’agit ici de provocation, nullement de réflexion. Et ce triste gazouillis fut suivi d’autres, comme le rapporte non sans délectation Le Quotidien du médecin. :

« « Vous confondez la recherche médicale et la pratique médicale » ajoutait @NyjohLeBarjot, pris à parti personnellement par l’universitaire. « Barjot vous va bien en effet, et ne pas savoir ce que sont les NBIC est le plus sûr moyen d’envoyer ses patients ad patres… » tweetait avec provocation Luc Ferry.
Pas vraiment échaudé par les dizaines de tweets qui l’interpelaient, il relançait la polémique : « Tant que nos médecins ignoreront les nouvelles technologies NBIC nous serons en danger. La formation continue est un devoir pas un luxe ! ».

Pas vraiment une manière de calmer les twittos. Ignorant, arrogant, prétentieux, ridicule… Les qualificatifs pleuvent sur l’universitaire, qui surenchérit quelques heures plus tard : « Cette collection de réactions outrées enracinées dans une ignorance totale de la technologie des NBIC est un vrai document de travail… Assez perdu de temps à tweeter, je retourne au travail ! […] Salut et merci, y compris pour les insultes débiles : toujours instructif ! » .»

Et l’ancien ministre de renvoyer l’ensemble du corps médical français à la lecture des livres des Drs Laurent Alexandre et de Guy Vallancien sur la médecine et son futur. Il n’est pas certain que ce soit là le meilleur service qu’il pouvait leur rendre.

A demain

(1) Loin de ces auteurs hexagonaux, conseillons deux ouvrages d’exception : « 2084, la fin du monde » de Boualem Sansal (Gallimard, collection Blanche), encensé par Michel Houellebecq ; et « Ce pays qui aime les idées » de Sudhir Hazareesingh (Flammarion) – traduction de Anne-Marie de Béru.  Sudhir Hazareesingh, est professeur à Oxford. Membre du jury du prix Guizot, il est notamment l’auteur de « La Légende de Napoléon » (Tallandier, 2006) et du « Mythe gaullien » (Gallimard, 2010).

Arrêter le tabac ? Bien sûr. Mais pas pour ce que l’on croit

Pour les fêtes n’offrez pas de cigarette électronique aux fumeurs de votre entourage. Glissez « Les Pensées » de Blaise Pascal au pied de l’épicéa.

Mieux : le petit bijou  d’un professeur de philosophie de Vincennes Saint-Denis. Attention : avec lui 2014 ne passera pas comme 2013.

12/12/13. Veille du vendredi 13/12/13 et pas de chance : fortes perturbations attendues sur l’ensemble du réseau ferré français. Idem à la Poste. Le temps passe, ni les cheminots ni leurs grèves ne disparaissent. Ces mouvements sociaux ne sont toutefois plus ce qu’ils furent. Jadis les hommes quittaient leur grotte pour la gare dans le brouillard, sans horaires ni dates de retour. Et aucun moyen de prévenir, ni la famille, ni l’employeur. C’était avant les cristaux liquides et les écrans tactiles.

Argent

Aujourd’hui l’usager est informé. Ceux et celles de la société nationale des chemins de fer français peuvent tout savoir des trains qu’ils ne pourront pas prendre. Ils ont même le loisir d’entendre des publicités médiatisées leur offrant les numéros téléphoniques (payants à partir d’un téléphone non-fixe) qui lui en diront peut-être plus. Des publicités payées avec son argent.

On peut voir dans nos rapports  au respect de l’horaire ferroviaire  une expression névrotique de l’évolution de notre rapport au temps. Ce n’est pas la seule. Une nosographie nouvelle reste à écrire, qui mentionnera les myriades d’abcès grossissants des tweets sur la Toile.

Encriers

La tragédie de la presse imprimée sur du papier est l’une des innombrables conséquences de cette redistribution de nos rapports au temps. Il aura fallu cinq siècles pour que l’invention de Johannes Gutenberg (vers 1400-1468) atteigne sa plénitude technique dans le champ de la presse quotidienne. Les télex crépitaient alors au dessus du plomb fondu et des marbres en surchauffe. Les sites Web et les « pure player » ont tout ruiné : les fabricants d’encre, les papetiers  et les écoles de sténographie.

Il en va de même de notre rapport au tabac. Cela commença avec la démonstration de la réduction de la durée de vie des esclaves de la cigarette fiscalisée. Nous étions autour du milieu du XXème siècle. Vers la fin du même siècle vint la démonstration des dangers du tabagisme passif. On éloigna les fumeurs des non-fumeurs. Au terme de la première décennie du troisième millénaire la cigarette électronique réinventa la nicotine et inaugura la désormais célèbre Révolution des Volutes.

P(a)resse

Et maintenant ? Le temps est venu de lire Pierre Cassou-Noguès (1). Six ans après ses retentissants « Démons de Gödel » (Editions du Seuil, 2007) il nous propose une mélodie-méditation au pied de l’horloge. Il traite de tout, à commencer par la liste des bonnes raisons de perdre son temps. De ce propos ennuyeux il fait un bonheur de lecture. Un propos révolutionnaire aux accents de Paul Lafargue (1842-1977) et de l’impossible  droit à la paresse.

Un court et formidable chapitre (pages 57 à 64) est intitulé « Le divertissement et les cigarettes ». Le philosophe de Saint-Denis  (meurt en martyr entre 250 et 272) y cite Blaise Pascal (1623-1662) et son pari toujours gagnant. Il dit avoir souvent tenté d’arrêter de fumer. Pourquoi arrêter ? On sait : la santé, une espérance de vie allongée d’une dizaine d’années. Mais que sont dix ans (supposés) au regard de la durée de l’univers ? On peut aussi, dans une veine pascalienne, admettre que l’on arrête de fumer pour se divertir.

Incomplétude

« Les quelques années dont nous espérons allonger notre vie seraient un leurre auquel nous ne nous renons pas vraiment, écrit-il. Ce serait surtout l’effort, la souffrance, que nous cherchons parce qu’ils nous occupent et nous empêchent de penser au néant qui nous guette. Il s’agirait surtout de ne pas voir notre conditions, notre infiniment petit dans l’espace et le temps de l’univers. » Arrêter de fumer pour mieux percevoir notre incomplétude ?

Du sevrage comme divertissement pascalien ? Voilà qui intéressera les addictologues et les hommes d’église ; deux catégories qui ne se croisent guère dans leurs chasses aux démons. Il y a mille et une autres choses divertissantes pour le corps et l’esprit dans ce charmant ouvrage – un opuscule tête-bêche qu’on peut lire sans la montre de son smartphone.

Alcool

Extrait : « Dans la pièce d’Oscar Wilde (1854-1900) The Importance of Being Earnest, sa future belle-mère demande à Earnest s’il fume et, à sa réponse positive ajoute qu’il est bon pour un homme d’avoir quelque chose à faire. » Ni Oscar Wilde, ni Pierre Cassou-Noguès, ni la belle-mère ne disent si le propos vaut pour l’alcool, cette autre variation, normale ou pathologique, sur le temps qui fuit et l’éternité qui s’avance.

(1) Pierre Cassou-Noguès. La mélodie du tic-tac et autres bonnes raisons de perdre son temps. Paris : Editions Flammarion, 2013

  

Qui a dit: « La Vieillesse est un naufrage » ?

Lampedusa, Concordia, La Méduse : les naufrages font toujours recette. C’est moins vrai de la vieillesse.  Les trop vieux naufragés savent-ils qu’ils font naufrage ?

Eléments de réponse et propositions de lecture.

Jeudi 3 octobre 2013 : les gazettes rapportent que des touristes auraient vu le président Chirac consommer une piña colada à la terrasse de Sénéquier, café réputé du port de la ville varoise où il a ses habitudes. Des clichés téléphoniques circulent. Les touiteurs touitent (1).

Arthur, auditeur du Var, parle sur RTL

« L’ancien président « très heureux, souriant » est resté « une petite heure » a précisé à RTL Arthur, un responsable de l’établissement. « Il a toujours l’œil vif, je pense que c’est une personne encore très vive d’esprit qui sait très bien ce qu’il fait et où il est. » D’où Arthur nous parle-t-il ainsi ? Où est la frontière qui permet de parler d’un vieillard comme s’il n’était plus véritablement une personne ? Quelles sont les raisons qui font qu’Arthur peut s’autoriser à dire qu’il pense que l’ancien président de la République sait qu’il est à la terrasse de Sénéquier.

Il y a un an Bernadette Chirac s’exprimait sur le même thème. Notamment dans Paris Match. Extraits :

« Sa voix s’est teintée d’émotion quand elle a évoqué l’état de santé de son mari Jacques Chirac sur Europe 1. Gaulliste convaincue, Bernadette Chirac a repris les mots du général sur l’âge et les années qui passent : «La vieillesse, le général de Gaulle l’avait dit, c’est un naufrage. Et je continue à la penser». Silence. Puis elle reprend sur le ton énergique qu’on lui connaît. . « Il n’est ni muet, ni aveugle. Il est capable d’aller se promener. Simplement, il faut veiller sur sa santé, ne pas l’inciter à faire de choses. Il ne peut plus faire de grandes promenades. D’ailleurs, il n’a jamais fait de sport. Il dit toujours, je suis comme Churchill, ‘No sports’. Je ne crois pas du tout que ce soit une recommandation à donner».

De Gaulle, Pétain, De Beauvoir

Même les gaullistes peuvent se tromper. Ou plus précisément ne pas dire l’exacte vérité. Il est possible que le Général ait dit ce que Bernadette Chirac, née Chodron de Courcel, dit qu’il a dit. Mais, contrairement à ce que l’on peut penser qu’elle pense, de Gaulle n’est pas le premier à l’avoir dit. Et tout laisse penser que Charles de Gaulle le savait. D’autant qu’il ne parlait pas de sa personne mais bien de Pétain et du naufrage de la France. On se déchire encore et les recherches en paternité se poursuivent pour identifier le géniteur de cette image. Pour l’heure le grand Chateaubriand tient la corde. Grâce notamment à Simone de Beauvoir née Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (1908-1986) qui écrivit, en 1970,  dans son  essai sur la vieillesse (Gallimard) :

« La vieillesse est un naufrage » écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle, qui en avait après Pétain. »

Old age being a shipwreck   

On peut aussi, grâce à  la chirurgie de l’ostéoporose et avec l’aide  des Anglais, filer la métaphore maritime :

« Nous disons simplement qu’arrivé à un stade   la vieillesse étant un naufrage  il semble que tout soit dit, il reste quand même un capitaine à bord – pour combien de temps ? 

We shall simply say that one reaches a stage where– old age being a shipwreck – it seems that everything has been said but there is still a captain on board – for how long? »

Reste, pour l’heure, l’essentiel : « Le vieillissement psychique » de Benoît Verdon. Editions des Presses Universitaires de France (collection Que sais-je ?). Vous découvrirez  comment, sur le pont au fumoir et dans les soutes, on gamberge. Et comment les capitaines et les soignants de la croisière pourraient améliorer cette gamberge (2). Il vous en coûtera neuf euros. Moins que pour un mojito chez Sénéquier (Saint-Tropez).

 

 (1) A l’heure des célébrations (avant, pendant ou après avoir fini la Recherche les allergologues, les gériatres (les sexologues ?) ne seront pas insensibles au délicieux « Dictionnaire amoureux de Proust » des Enthoven, chez Plon).

Pour briller en société,  demander : « Marcel aurait-il tweeté ? ». Pour briller un peu plus encore, on aura pris la précaution de lire le dernier ouvrage du plus que prolixe  François Bon   (éditions du Seuil) : « Proust est-il une fiction ? ».

(2) Outre « Palladium » de Boris Razon (Stock) (dont nous avons déjà vanté ici les vertus), la littérature de la douleur vient de s’enrichir d’un nouveau titre : le redoutablement drôle « Vivre en mourant » (Flammarion) de Christopher Hitchens –traduction de Bernard Lortholary. Brillant journaliste américain (Slate.com, Vanity Fair, Atlantic) d’origine anglaise l’auteur tient la chronique d’une maladie du foie qui eut assez vite raison de lui : il aura à peine de dépasser le cap de la soixantaine.