Furosémide Teva : qu’aurait fait Dr House ?

On peut désormais morigéner ou se gausser. S’inquiéter d’un système qui prend feu à l’étincelle d’une officine malouine. Ou tenter de progresser.    

 « Décidément, la santé publique est un exercice d’équilibrisme …. » La formule est de l’un des meilleurs équilibristes, un juriste qui a croisé politique et santé publique. Son décidément fait suite aux derniers développements de la décidément peu banale affaire Furosémide Teva. On a vu la longueur du fil et les contorsions infinies de l’équilibriste pour ne pas tomber dans la fosse aux lions. On a aussi vu la foule médiatique participer d’emblée au spectacle. Puis à pressentir que le scénario était trop beau et à se démarquer du discours officiel. La presse est libre. Faudrait-il s’en désoler. Suffisamment libre pour qu’elle reconnaisse, le cas échéant, sa part de responsabilité ? Voilà un bien beau sujet qui reste à étudier.

Sauf coup de théâtre

Deux semaines après le coup d’envoi de l’affaire l’alerte est terminée. Le Pr Dominique Maraninchi, directeur général de l’Ansm l’a dit à sa façon le 20 juin sur Europe 1. Sauf nouveau coup de théâtre le moment est venu pour ne pas en rester là.

Une première lecture consiste à voir dans voir dans cet imbroglio médicamenteux une sorte de revers de l’efficacité du système français de pharmacovigilance. Une telle approche ne peut manquer de surprendre quand on sait à quel point ce système peut être défaillant – au point que la fait est reconnu par ceux qui en ont la charge et que la ministre de la Santé elle-même a, lors de « l’affaire des pilules contraceptives », souligné la nécessité d’en améliorer peut-être les structures à coup sûr  les performances. Le problème tient moins dans la « trop grande efficacité du système de pharmacovigilance » que dans la trop grande réactivité réflexe qui a suivi le fait divers de Saint-Malo.

Le quizz Furosémide 

 Il y a la surprise d’une préparatrice d’une pharmacie d’officine devant la présence supposée d’un comprimé de somnifère dans un blister d’une boîte de diurétique. Puis il y a aussitôt le déclenchement d’une réaction nationale en chaîne. On comprend aisément l’inquiétude (la panique ?) qui a pu saisir la préparatrice, le pharmacien, la chaîne des responsables de la firme Teva puis celle de l’Ansm et qui a conduit à la publication du premier communiqué de presse du 7 juin.

Pour autant la question principale est bien celle de la contagion de cette inquiétude. Et plus précisément la question de savoir si cette contagion aurait pu être prévenue en s’intéressant aux faits malouins. On peut le penser quand on visionne le reportage diffusé sur FR3 douze jours plus tard. C’est, toute proportion gardée un enregistrement de vidéo surveillance.

Observés et analysés dans leur contexte les faits, souvent parlent. De même que parle, toujours, la scène du crime. Holmes et Watson, Maigret et le Dr Gregory House ne font rien d’autre. En l’espèce on n’imagine mal le génial interniste ne pas sortir de son hôpital non profit pour comprendre. On peut supposer qu’il n’aurait pas saisi, du moins pas saisi d’emblée, la FDA. On peut aussi, le soir à la veillée,  jouer à imaginer ce qu’il aurait fait. Demain, un quizz Furosémide (SGDG) ?

Les médias et les gémonies

Mais la comparaison, il est vrai, ne vaut pas puisque nous sommes, à Saint-Malo, bien en amont des urgences et du service de médecine. Nous sommes dans l’idée qu’une hospitalisation aurait pu avoir lieu du fait d’un « switch comprimé de diurétique – comprimé de somnifère » ; switch  réel ou pas, accidentel ou malveillant. Nous sommes dans le potentiel, dans une forme de virtuel. Une fois le premier communiqué de l’Ansm publié l’affaire bascule. Les médias font ce que l’on attend qu’ils fassent et ils alertent à la perfection. La France des personnes sous diurétiques et de leurs proches est dans l’inquiétude. Des morts normales deviennent indues. L’ensemble du système du médicament est une nouvelle fois, par la presse, voué aux gémonies La police et la justice sont saisies. Une firme pharmaceutique est accusée. Comment pourrait-elle ne pas l’être ? Comment, demain, se défendra-t-elle ?

Il faudra donc deux semaines pour que la tempête se calme. Dans le retour sur expérience qu’on ne manquera pas de faire à l’Ansm et ailleurs sur cette affaire, la question du fusible malouin sera sans doute à l’ordre du jour. Une autre d’égale importance pourrait être également abordée : celle soulevée par le Dr Dominique Dupagne. Elle est ici parfaitement résumée par l’auteur et les commentaires qu’a suscité son billet. Mais il nous semble qu’elle dépasse le seul problème de la réputation des laboratoires pharmaceutiques. A un échelon moins industriel (si de telles substitutions sont à ce point aisées) elle pourrait avoir des résonances criminelles et médicolégales certaines. Les férus de polars et de l’affaire Marie Besnard  saisiront.

La leçon de Michel Setbon

 Une autre lecture est fournie par Michel Setbon (Cnrs, Ehesp). Onne redira pas ici la pertinence de ses travaux de sociologie menés depuis trente ans sur les mille et une facettes du risque sanitaire. Il vient d’être interrogé par Le Figaro sur « l’affaire Furosémide ». Il s’agit pour lui « d’une anecdote révélatrice d’un processus inquiétant qui tend à s’ériger en modèle ». « Personne ne veut être responsable, ne veut que cela lui coûte. Or cela aura bien des conséquences pour tout le monde, souligne-t-il. La gestion d’un risque, la décision prise ont forcément des coûts économiques, sociaux et sanitaires. Dans l’affaire Teva, des malades ont peut-être renoncé à prendre leur traitement, le laboratoire subit une perte financière, l’image du médicament pourrait être altérée, etc. ».

Mais encore ? « Le b. a.-ba de la rationalité sanitaire, c’est de connaître avant d’agir. Il faut prendre le temps d’évaluer le signalement, sinon on risque de tomber dans un enfer sanitaire. Ensuite, s’en tenir à l’essence du principe de précaution, qui n’est pas, comme certains le pensent, d’agir avant de savoir, mais d’agir quand le doute vous autorise à vous poser des questions. En clair, il faut un minimum de présomptions ou de preuves – un peu comme dans une affaire judiciaire. Enfin, il faut que l’action entreprise soit proportionnée au risque supposé, provisoire et réversible. »

L’alerte décrédibilisée

Michel Setbon voit « de plus en plus de problèmes fictifs qui font du bruit ». « Cela ne concerne pas seulement les médicaments, mais aussi les risques alimentaires, épidémiques, météorologiques. Tout est mis en tension permanente, avec l’idée qu’il vaut mieux lancer l’alerte, même si c’est faux, pour ne pas être accusé de l’avoir tue ou parce qu’on pense que la société n’acceptera pas un raté. »

C’est ainsi : la France  politique « légalise » les lanceurs d’alerte, les statufie, les sacralise. Sans vouloir comprendre que, ce faisant, elle prive l’alerte sanitaire de sa crédibilité même. « Il faut vraiment que les autorités sanitaires prennent le temps de mieux évaluer les risques avant de lâcher leurs réactions dans l’espace public » alerte Michel Setbon. Est-il encore perçu comme crédible ? Peut-être l’est-il déjà.