L’affaire « Furosémide Téva » : une histoire de confusion, d’émotion, de précaution

L’hypothèse d’une erreur de conditionnement pharmaceutique déclenche une procédure d’urgence nationale hautement médiatisée. Aujourd’hui le médicament électrise, le médicament tétanise et plus de transparence ne change rien à l’affaire. La polémique sur les génériques ne manquera pas de rebondir.  

Tout aurait pu être raconté sans affect particulier. Les faits, jute les faits. En n’oubliant pas de les hiérarchiser.  On aurait alors dit qu’un homme, nonagénaire vivant à Marseille serait décédé samedi 8 juin en étant  victime du mauvais conditionnement d’un lot du générique du diurétique  Furosémide Téva 40 mg. L’homme aurait utilisé pendant une semaine une boite d’un lot mal conditionné contenant un somnifère (Zopiclone Téva) à la place du traitement pour son insuffisance cardiaque grave. L’hypothèse a été évoquée par le Procureur de Marseille puis confirmée le dimanche 9 juin par l’Agence nationale de sécurité du médicament. L’ANSM avait lancé une alerte vendredi après-midi et procédé au retrait immédiat des lots mal conditionnés.

Mais où est donc l’information pratique essentielle ?

 On aurait aussi pu diffuser, par les canaux habilités à cet effet, l’information pragmatique essentielle, comme vient de le faire Dominique Dupagne sur atoute.org .  Dire qu’à ce jour, l’Agence reste prudente sur la relation de cause à effet entre les deux événements: «  Il n’est pas possible d’établir un lien de causalité entre le décès de ce patient et le problème de conditionnement signalé sur la base des éléments dont l’ANSM dispose actuellement. » Seule, l’investigation en cours et les examens toxicologiques réalisés cette semaine pourront orienter l’enquête pour tenter de savoir si la non-prise du diurétique est à l’origine de l’œdème pulmonaire aigu qui a causé la mort de cet homme de 91 ans.

On n’aurait pas, alors, manqué d’observer que la mécanique semblait avoir parfaitement fonctionné. Les lots de Furosémide TEVA 40 mg concernés par le rappel sont le Y175 (date d’expiration : 08/2015) et le Y176 (date d’expiration : 08/2015), 95 000 boites par lots. Leur vente a été bloquée dès vendredi par l’ANSM en collaboration avec le Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens.

Le numéro vert est celui du producteur. Et alors ?

Dans son communiqué, l’ANSM indiquait que les patients traités par du Furosémide Téva 40 mg doivent cesser de prendre ce médicament immédiatement et rapporter leurs boites à leur pharmacien qui leur remettra une nouvelle boîte de traitement. Elle précisait : « Si vous avez un membre de votre famille, un voisin, ou un ami traité par Furosémide ou Lasilix, vous devez le contacter le plus rapidement possible afin de : s’assurer de son état de santé ; lui transmettre l’information contenue dans ce communiqué ». Numéro vert : 0800 51 34 11.

Or il n’a pas fallu longtemps pour découvrir que le numéro vert en question était celui du laboratoire TEVA. Appeler c’est tomber  sur un message du type « Si vous appelez concernant votre diurétique suite à info media, tapez 1, si vous appelez pour questions pharmacovigilance : tapez 2… ». Puis un interlocuteur vous répond.  Le Figaro, qui consacre une large place à l’affaire s’interroge sur l’absence d’information claire concernant l’origine du numéro, ni sur le pourquoi de la non mise en place d’une ligne gérée par les autorités sanitaires, comme ces derniers l’avaient fait pour la « crise pilule ». Réponse de l’ANSM rapporté par le quotidien : «C’est au laboratoire de gérer et d’assumer ses responsabilités». On lira ici la petite mais édifiante enquête consacrée par Slate.fr aux numéros verts sanitaires.

Aucune raison industrielle identifiée

Une inspection du site de conditionnement à Sens (Yonne) diligentée par l’ANSM est en cours pour identifier la cause de l’erreur. La procédure de rappel de certaines boîtes de Furosémide Téva 40 mg avait été lancée par la firme après la découverte de comprimés somnifères  produits par le même laboratoire dans certains emballages.  Pour l’heure la filiale française de TEVA ne s’explique pas son erreur et le déclare publiquement sur différents médias dont France Info par la voix de son président Erik Roche : le problème est limité à «quelques boîtes», moins de «quelques centaines» selon lui. «Nous n’excluons aucune piste car ces deux médicaments ont été conditionnés sur des lignes différentes et à plusieurs semaines d’intervalle, nous n’avons à l’heure où je vous parle trouvé aucune raison industrielle à cette erreur » assure-t-il.

Un nouveau décès, un cas grave, d’autres signalements

Mais le temps passe et, comme toujours dans ces situations, l’affaire s’emballe. On apprenait il y a peu que, selon une information de France 3 Picardie, un autre décès pourrait être lié à la prise de Furosémide. Un retraité alerté par l’affaire du nonagénaire marseillais, a fait le parallèle avec le décès de sa mère mi-mai. Le pharmacien du fils aurait confirmé que les comprimés utilisés par sa mère provenaient des lots incriminés. L’homme est mort après avoir absorbé pendant plusieurs jours le Furosémide Teva 40 mg, provenant d’un des lots incriminés.

Et puis nouvelle étape : à l’heure même où ces lignes sont écrites l’ANSM vient de prendre la décision « par mesure de précaution » de demander aux patients de rapporter chez leur pharmacien toutes les boîtes de Furosémide Teva 40 mg qui leur auraient été délivrées, sans distinction de numéro de lots. « Cette nouvelle mesure intervient après que l’ANSM a reçu lundi matin deux nouveaux signalements de pharmacovigilance (un décès et un cas grave). Pour l’un des cas, le patient semble avoir été traité par le produit incriminé retiré de la vente vendredi (lots Y175 ou Y176). Des investigations sont encore en cours concernant le dernier signalement, afin de déterminer le lot administré. D’autres signalements sont actuellement à l’étude. »

Et maintenant ?

L’ANSM ajoute : les patients traités par Furosémide Teva 40 mg doivent se rendre dés que possible à leur pharmacie. Les pharmaciens leur remettront alors un autre médicament à base de furosémide totalement équivalent afin que leur traitement diurétique soit poursuivi. Par ailleurs  l’Ordre des pharmaciens a demandé aux officinaux d’appeler directement tous les patients à qui ils auraient vendu des boîtes de Furosémide Teva dosé à 40 mg.

Quelle seront les prochaines étapes ? A n’en pas douter, confusion et émotion aidant, de nouvelles attaques en règle contre l’innocuité des médicaments génériques. On espère se tromper. Les faits, juste les faits. Sans oublier de les hiérarchiser.